ERNEST À AMÉLIE
17 août, à minuit.
Ce matin, je venais à peine de faire partir ma lettre , lorsque j'ai entendu une voiture dans la
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cour, et qu'un instant après le comte Albert esi entré dans ma chambre : je ne l'avais point vu depuis mon enfance, mais je lai reconnu surle-champ à sa ressemblance avec toi; ces traits chéris ont rempli mon cœur d’une telle émotion, que, sans considérer ce que je devais d'égard et de politesse au comte, je me suis précipité dans ses bras, en l’inondant de mes pleurs, et répétant : O mon frère! mon frère! Cet accueil extraordinaire à paru le troubler » sans repousser mes carcsses, il n’y à pas répondu; et, tombant sur une chaise qui était près de lui, il s'est écrié en joignant ses mains vers le ciel : I est donc vrai! c'est lui ! J'étais oppressé ; je voulais parler, et je ne le pouvais pas; je tremblais comme si j’eusses été devant toi. Je me suis appuyé sur la chaise de ton frère; j'ai pris sa main entre les miennes, et La portant contre mon cœur : O Albert, lui ai-je dit, si vous saviez tout l’amour qui est la. Il a dégagé sa main ct m'a interrompu par ces mots : Se peut-il qu’ Amélie ait aimé Ernest, et qu'elle l'ai: caché à son frère ? Hélas! lui ai-je dit, à cet instant même, Amélie ignore encore que c'est Ernest'qu’elle aime.— Quoi! mou- ‘sicur, vous avez trompé Amélie ?— Oui, je l'ai trompée, et pendant bien long-temps.— Vous avez trompé ma sœur, ct vous lPavoucz avee
gette tranquillité! et vous ne craignez pas qu’un frère offensé!....—O Albert, ce n’est jamais avec tranquillité que je parle d'elle. Mais, pourquoi vous craindrai-je ? croyez-vous aimer Amélie plus que je ne l'aime ? croyez-vous que son bonheur vous soit plus cher qu’à moi ?
croyez-vous que tout le zèle de votre amitié eût pu décider ma mère à cette union? L’excès da mon amour y a réussi. Madame de Woldemar
consent que vous épousiez ma sœur, a-t-il in-
ierrompu avec une extrême surprise ! — Si
aprés deux mois de séjour à Vienne, je persiste
à vouloir cet hymen, elle a promis de ne plus s'y opposer. — Vous ne me trompez pas, Ernest? Ce soupçon m'a révolte ; 1 a vu mon mouvement, et a continué d’un ton plus doux : Vous avez bien trompé ma sœur. Cher Albert, lui ai-je dit, cette dissimulation, excusable dans les premiers temps, étant devenue presqu'un cffort de vertu vers la fin, ne vous donne pas le droit de douter de ma franchise. Je veux le croire, a-t-1] répondu. H y a d’ailleurs dans votre air, votre maintien, vos discours, uve sincérité et un abandon qui appellent la confiance; et maintenant que je suis wanquille sur le bonheur d'Amélie, puisque vons l’aimea et que vous avez obtenw le consentement de votre mère, racontez-moi tous les détails de
cette étonnante aventure : je puis vous écouter avec calme. Je me suis assis pres de lui; et, remontant au jour où tu me sauvas la vie, je lui ai peint tous ceux que j'ai passés près de toi. Sans doute la vérité, la chaleur de mon récit l'ont touché, car plus d'une fois j'ai vu couler ses larmes. Je me suis étendu avec délices sur des souvenirs si doux : mais c’est surtout en parlant de tes vertus et de mon idolâtrie, que je ne pouvais me lasser de parler, ni ton frère de m’entendre. Enfin, quand j'en suis venu à l'instant où j'ai voulu t'enzager à fuir, et aux touchants motifs de ton refus, il a saisi ma main en s’écriant : Digne, excellente créature! comment as-tu pu taire à ton Albert un sacrifice qui, en t'élevant dans son estime, l’aurait rendu si heureux... ? Mais je le suis, je le suis beaucoup. Vous êtes digne d'Amélie, vous seul savez l’aimer comme elle mérite de l’être. Dans tout ceci, il n’y a que moi de coupable : avec plus de sévérité, je vous aurais épargné bien des douleurs à tous deux. En remplissant rigoureusement les devoirs que mon père m'avait imposés, je n’aurais jamais quitté ma sœur, je me serais opposé à son mariage, je l’aurais forcée à vous attendre ; en vous voyant, elle vous eût aimé, et aucun nuage n’eût troublé vos destinées. Ne vous repentez pas d’une ia-
AM er, , É
dulgence dont la cause était si généreuse, ai-je interrompu vivement. Si nul obstacle ne se füt placé entre nous, si l'excès de mon amour n'eût pas vaincu mon orgueil et celui de ma mére, Amélie ne saurait pas si bien à quel point elle est aimée. I1 m'a regardé ; des larmes roulaient dans ses yeux : Ernest, m’a-t-il dit, que vos paroles me font de bien! Chère et bien-aimée sœur! voila le cœur qu'il te fallait; comment ne lui aurais-tu pas livré tout le tien ? Enfin, je ie reverrai dans ta patrie, heureuse et honorée ;
et c'est a vous, Ernest, que je devrai un sem- | blable bonheur : ah ! comment jamais m’acquitter envers vous ? — Vous me donnez la main d'Amélie, et vous me le demandez! O Ernest! s'est-il écrié en me serrant a son tour entre ses bras, qu'il m'est doux, en vous nommant mon frère, de sentir qu'il est des destinées irrévocables auxquelles on ne peut échapper. Albert est resté tout le jour avec moi; nous avons dine tête à tête dans ma chambre; nous n'avons parlé que de toi; ton frère lui-même n'avait que cette pensée, celle de Blanche ne l'a pas occupé un moment. Qui es-tu donc, femme céleste et incompréhensible, qui sait inspirer une amitié telle que l'amour qu'on porte aux autres femmes ne saurait J’égaler ? Ah! quaud je vois avec quelle ardeur ton frère
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te chérit, puis-je m'étonner ‘que, sans ton amour, l’univers et la vie ne soient rien pour moi ? |
Ma mère n’a point vu le comte, parce qu'elle était imcommodée; mais, le sachant dans la maison, elle lui a fait faire des excuses et des compliments avec une bienveillance qui nous a charmés tous deux. À présent, Amélie, il ne manque plus à mon bonheur que d’avoir de tes nouvelles. Je calcule avec une inexprimable impatience tous les jours qu'il me faudra at: tendre pour recevoir la réponse a la lettre que je t'écrivis hier. S'il en est temps encore, envoie-la à ton frère à Dresde, qui se chargera de me la faire passer à Vienne, où je serai saus doute quand elle arrivera ici. Ne sachant point encore où nous :ogerons dans cette ville, ma mére se proposant même d'aller passer quelques jours à la campagne du prince de B***, je ne veux point que tu m’écrives directement; car je préfère encore le retard de ta lettre à la crainte qu'elle ne s’égare.
O ma bien-aimec! toi, la plus chère moitié de moi-même! que ne puis-je, au gré de mes désirs, précipiter les mois, les heures, les instants qui me séparent encore de toi! Que ne puis-je voir briller ce jour qui doit nous réumir ! ce jour de bonheur,de volupté, qui se pro-
LETTRE XC. 47 Fongera jusqu'à là fin de notre vie, et peut-être au delà. Ah! si l'amour est le sentiment qui remplit le plus le cœur, c’est que c’est celui qui voit le plus loin dans Pavenir, et qui, portant avec lui la certitude que l'éternité même ne pourra ‘user ses jouissances , ne l’envisage que comme le commencement d'une félicité sans terme. j J'écrirai a ton oncle, je ne le puis aujourd'hui; je sens que, si j'avais du temps encore, c’est à toi seule que je le donnerais ; mais je lui dcrirai; je veux obtenir son pardon : puisqu'il te chérit et que tu laimes, je veux l'aimer et lui être’ cher aussi. Adieu, mon Amélic, mon premier, mon unique amour, adieu. Quand cette heureuse lettre sera entre tes mains, il y aura déjà bien moins de jours de désirs et de privations.
BETTRE XC. |
MADAME DE WOLDEMAR À ADOLPHE
22 août.
N OUS partons pour Vienne dans trois jours, Adolphe; vous n'y viendrez point avec nous.
Mes notions sur les devoirs sont trop différentes
48 AMÉLIE MANSFIELD, des vôtres pour que je puisse m’accommoder des conseils que vous donneriez à mon fils. Je vois trop tard la grande faute que j'ai commise en choisissant pour l'ami d’Ernest un homme qui était pas fait pour l'être : j'aurais dû présumer que celui qui ne pouvait avoir le sentiment de sa dignité, tâcherait de l’effacer dans l'âme des autres; et je ne dois pas m’étonner aujourd'hui de le voir oublier la distance qui nous sépare, traiter avec une insolente égalité: la -bienfaitrice qui l’a tiré de la poussière, et: mettre l'ingratitude au rang des vertus. J'espère cependant que vous aurez égard à mes’ desniers orûres, et que vous n’écrirez plus à mon
fils.