‹ Amélie MansfieldChapitre 13 sur 25 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

Albert a Amélie.

Dresde , 20 juillet-

Madame de Sirameren a fait une indiscrélîon en te communiquant la lettre que tu m'envoies; mais c'est une femme qui, dans toutes les occasions de sa vie , n'a jamais cédé qu'à son premier mouvement , et qui n'a prévu les conséquences du mal qu'elle faisait que quand il était sans remède; cependant je désirerais , pour son bonheur , qu'elle n'eût jamais commis d'imprudence plus grave que celle-ci. Qu'as-tu trouvé dans cet(e lettre pour t'afflif^er si vivement ? La haine de madame de AYoldemar l'était bien connue ; et, qucnt au mouvement de peine que j'épronvai en apprenant ton mariage, c'est une de ces faiblesses de Torgueli dont trn fière n'est pas exempt, et qu'il faut bien que tu lui pardonnes. Toi, qui te plais à m?, croire parfait, tu ^^mirais jamais pensé

Ï20 AMELIE

cfue , pendant quelques instans , Je fus plus touché de la honfe de ta mésalliance, que de la crainte de ton malheur; et si je t'ai toujoars caché Tetat où je fus alors , c'était moins pour me montrer à tes yeux meilleur que je ne suis , que pour ne pas l^affiiger , en te laissant voir combien il m'en coûtait de donner le nom de frère à M. Mansfield. Ah ! si j'avais cru n'empêcher que ce mariage, en te confiant mon attachement pour Blanche, je t'aurais ouvert mon cœur : mais je te connaissais ; tu n'*au!ais cru assurer mon bonheur qu'en l'unissant à Ernest; et maigre' la répugnance qu'il t'inspire, tu. l'aurais fait. J'ai redouté ta générosiié, et je ne sais si ce n'est pas une grande consolation dans nos peint s , qu'elles ne nous soient venues que pour nous être trop aimés. Mais calme ton repentir , mon amie : à qui ton mariage a-t-il plus nui qu'à toi-même ? Pourquoi , dans le souvenir des maux dont il fut la source , n'oublies-fu que ceux qu'il t'a fails ? Ah ! ce n'est pas à la victime à éprouver des remords !

MANSFIELD. isi

Je connaissais Thistoire de madame de Simraeren : quelques années avanl la mort de mon père je fus mis dans cette confidence par madame de AYoldemar, qui avait besoin d'un ami sûr pour envoyer chez sa cou'^ine certains détails relatifs à la naissance d'Adolphe. Ce fut là le véritable motif de mon voyage en Souabe : et la seule occasion que j'aie eue de voir madame de Simmeren. Je la jugeai à peu près comme toi, mais elle me plut beaucoup moins. Je n'ai jamais pu souffrir ces gens dont la conscience vit en paix avec leurs fautes , surtout lorsqu'ils se donnent , aux caractères faibles et aux imaginations vives, comme un modèle à suivre. J'avoue que la tranquillité de madame de Simmeren , au milieu du désordre de sa conduite, m'a toujours indigné. C'est le dernier degré de la corruption que d'y vivre sans honte, et de préférer ce'te paix criminelle, qui est comme la mort de rame , au remords salutaire qui nous repousse vers la verl'î, et en est le supplément, si la vertu peut en avoir.

Tu demandes où sont les punitions du vice et les récompenses de la vertu, et tu n"' espères les trouver que dans le ciel : sans doute, Amélie, tu les y trouveras; mais elles sont aussi sur la terre ; attends encore quelque temps pour juger cette grande question; attends d'avoir lu au fond des âmes, si ce n'est pas là que le vice nourrit en silence ses plus cuisantes douleurs , et que la vertu a place' ses plus doux plaisirs ; attends d'avoir vu un coupable sur son lit de mort , et d'avoir comparé sa fin avec celle de mon père; attends, Amélie, attends les derniers jours de madame de Simmeren; et alors seulement tu pourras juger si Dieu nous a trompés en écrivant ces mots dans nos cœurs : Sois sage , et tu seras heureux.

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