LETTRE XVI
Amélie A Aleert.
Du château de Granilson , 18 août.
Il faut avoir eu un père comme le mien ,
MANSFIELD. i23
il faut l'avoir aimé comme je l'ai fait, pour croire que M. Grandson n'est que mon oncle. Jamais eufant n'a été accueilli dans la maison paternelle avec plus de bonté' que je ne l'ai été ici ; chaque jour ce sont des fêtes nouvelles ; le château ne désemplit pas; on vient de Bellinzonna , de Lugauo et autres villes voisines , pour féliciter mon oncle sur l'arrivée de sa fille, car iî ne permet pas qu'on me nomme autrement» J'ai été si long-temps privée de ces égards, de celte considération, de cette bienveillance , que je ne m'en vois pas l'objet sans un vif plaisir et une grande reconnaissance pour celui à qui je dois de pareils biens.
Dans ces momens, Albert, c'est à toi que j'ai pensé, c'est toi que j'ai regretté. En voyant les éloges qu'on me prodigue, surtout l'affection qu'on me témoigne, tu aurais cru rsvenir à ces jours heureux où j'étais chez mon père.
Je suis étonnée qu'avec le goût que ta me connais pour la solitude , je ne sois pas encore lasse d'être entourée de monde du
matin au soir. Parmi les personnes que je vois, celles qui me marquent le plus d'empressement sont deux femmes de Belliazonna: madame de Nogent et madame d'Elmont. La première est d'une gaîlé si continuelle, qu'elle en paraît affecîée, et en trouvant toujours sujet de rire aux choses les plus communes , elle me rend malgré moi sérieuse aux plaisantes. L'autre est plus jeune, plus jolie et beaucoup plus aimable : elle était ici quand je suis arrivée j depuis elle n'a pas quitté le château , et je ne puis m'enipêclier d'êlre touchée de l'extrême préférence qu'elle me montre; mou oncle lui reproche de PafFectaiion : je ne lui en ai point trouvé encore. Je vois aussi presque tous les jours M. "^Yatelin, dont l'esprit est assez piquant et Ja conversation intéressante. M Graudson lui témoigî e une amitié qui m'a prévenue en sa faveur; car je me sens disposée à ainser tout ce qui plait à mon oncle : il y a dans toutes ses manières tant de bonté, de franchise et de loyauté, que, dès son premier abord , ii inspire 5 avec le besoin de le ché-
MANSFIELD. i25
rfr, celui de lui complaire et de s'occuper sans cesse des moyens d^accroîlre son bonheur.
Ge qu'il aime le plus , à ce qu'il dit , après mon fils et moi , c'est la terrasse de son châ(eau : le monde entier qu'il a parcouru ne lui a jamais offert rien d'aussi beau ; c'est la première chose qu'il m'a fait voir en arrivant; il m'y mène tous les jours, et mon admiration le ravit : c'est en effet un des plus beaux points de vue que puisse ofFrfr un pays aussi pittoresque que celui-ci. D'un côté le mont St.-Goihard, dont les roches sourcilleuses s'e'lancent dans les nues; plus loin, les montagnes des Grisons avec leurs cimes blanchissantes; et, du côié de l'Italie, une plaine riche, fertile, et que couvre une si innombrable quantité d'-irbres fruitiers, qu'elle semblerait un verger sans bornes, si le Tessin qui l'arrose ne guidait l'œil ^ après raille détours vers le lac Majeur , qu'on aperçoit au fond de l'horizon comme une vaste mer.
Dès le lendemain de mon arrivée^ mon
oncle a assemblé tous ses gens dans la grande salle du château , et me les a présentés l'un après Tautre en m'informant de leur nom et de leur emploi ; ensuite il s'est adressé à eux , et leur a dit en m© montrant: « Mes amis, voilà votre souveraine; c'est elle qui présidera à tout; elle distribuera les récompenses, infligera les punitions , donnera tous les ordres,... Ils n'en seront pas fâchés, a-t-il ajouté en se tournant vers moi , je ne suis pas toujours bon, et ils ont eu souvent à souffrir de mes brusqueries; mais quand on a pas.^^ sa vie avec des marins, on ne peut pas être doux comme une femme. » Un de gens a secoué la tête; mon oncle Ta vu , et lui a dit : « Tu as de la rancune , toi , lu n'as pas oublié encore que j'ai voulu te jeter par la fenêtre. — Je l'aurais bien moins oublié si je ne m'étais pas échappé d'entre vos mains, car j'aurais les os brisés à présent. — Eh bien ! ne t'ai-je pas assez récompensé de la peur que je t'ai faite ? — Oh l si bien, a repris le domestique, que, dussiez-yous exécuter vos menaces,
je ne pourrais me résoudre à quitter votre service. »
Mon oncle lui a fendu la main en riant , et puis l'a congédié ainsi que ses camarades , pour qu'ils allassent préparer la fête qui devait avoir lieu le soir. Tout le cbâieau a été illuminé; on a dansé jusqu'au jour; la joie animait tous les convives : JQ la partageais , je me sentais renaître à tous les goûts de la jeunesse; le bruit, le mouvement, la gaîté m'animaient sans m'étourdir; et en retrouvant ces sensations qu'une longue douleur avait éteintes , je me disais : si Albert était là, peut-être retrouTerais-je aussi le bonheur.