‹ Amélie MansfieldChapitre 15 sur 25 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

Amélie a Albert.

Le i4, septembre.

D£PUis quelques jours nous sommes nn i eu seuls; mon oncle s'en inquiète; il craint que je ne m'ennuie. Il a bien tort :

je suis si bien avec lui; ce monde qui était toujours entre nous commençait à me fatiguer. Peut-être il est possible d'avoir plus . d'esprit que mon oncle : mon père en avait davantage; mais son extrême bonté donne tant de charme à tout ce qu'il fait , et ses nombreux voyages tant de variété à ce qu'il raconte , qu'il me semble que je ne craindrais pas de passer tout mon temps tête-à-tête avec lui; d'ailleurs , j'habite un pays si enchanteur, que c'est une jouissance bien vive pour moi de pouvoir le parcourir en liberté. Je w.e plais à errer dans ces roules solitaires et sauvages où Ton croit être seul au monde; à parcourir ces prairies si vertes et si fraîches , qu'il semble qne jamais pied d'homme ne les dit foulées; à voir couler ces eaux limpides qui, toujours les mêmes par leur pureté, toujours différentes par l urs accidens , nourrissent ces longues rêveries auxquelles lu sais que j'aime tant à me livrer. Mais mon oncle ne me laisse pas libre de suivre mon goût sur ce point ; il prétend que toutes ces rêveries où l'on se

cvée Vidée d'un bonheur parfait, ne servent qu'à dégoûter du pauvre bonheur réel ; et quand il me voit ra'échapper pour aller me promener seule , il court après moi , ou envoie M. W^atelin me tenir compagnie. Assurément mon oacle peut avoir raison quand il assure que ces heures d© solitude ne me valent rien ; mais si M. Watelin était aussi aimable quil le suppose , croit-il donc que de fréqueiis tête-à-tête avec lui , dans Je plus beau pays du monde, n'auraient pas aussi leur danger ?

Ta dernière letlre m'a bien touchée , Albert; mon bonheur t'y occupe si uniquement que le nom de Blanche n'y a été tracé qu'une fois. Ah ! mon ami , ne crains point que je t'afllige encore par de nouvelles erreurs; je suis retenue dans la route du bien , non-seulement par mon intérêt, mais par le tien, qui m'est plus cher encore , et j'ai du moins recueilli ce fiuit de mes fautes, qu'elles m'ont inspiré une si grande méfiance de moi-même, que de'sormais je ne veux voir que par tes yeux, n'être éclairée que par tes conseils ^

iZ& AMÉLIE

M0 suivre que ies exemples, et enfin ne conserver de moi que mon cœur pour t'aimer; et si, dans la sui(e, on me trouve quelques-unes des vertus de mon modèle, je m'enorgueillirai de pouvoir dire, comme la terre odorante du poète persan (i) , Je ne suis pas la rose , mais fai vécu près d'elle.

LETTRE XVIIL

ALBERT A Amélie.

Dresde, i5 septembre»

Ne vante plus la force de mon âme , car je suis tourmente plus sans doute que je ne devrais Tétre. On parle du retour d'Ernest, et je vois que Blanche, tout en m'assurant qu'elle n'aime que moi , sourit à l'idée de se faire regretter par son cousin. Je sais bien qu'il faut que quelques ombres se mêlent aux charmes de cette fille ado-

(i) Saadi.

MANSFIELD. i5i

xahle's mais pourquoi sont-elles dans son cœur plutôt que dans son caractère ? Que u'ai-je à lui adresser les mêmes reproches qu'à toi ? Oh 1 que le ciel ne lui a-t-il donné ton cœur, mon Amélie, ton cœur tendre , qui fut la cause de tes erreurs y sans doute , mais qui en est aussi l'excuse ! Quoi que tu en dises, Amélie, un amour vérilable n'est pas aveugle, et les défauts de Blanche ne peuvent m'échapper; je vois trop qu'il est des momens où le desir de plaire l'entraîne si impérieusement, que la crainte de blesser l'amitié, l'amour même ne l'arrêterait pas : le repentir viendrait bientôt, j'en suis sûr; mais le mal serait fait, et un mal dont elle ne concevrait peut-être jamais la profondeur. Quelquefois elle se fait un jeu d'exciter ma jalousie; il est rare qu'elle réussisse : je l'estime trop pour la soupçonner ; alors elle augmente d'efforts, et quand elle est parvenue à ébranler ma confiance , il semble qu'elle soit plus satisfaite d'ellemême ; ainsi donc se rabaisser dans l'opinion de soa amant en déchirant son cœur*

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donner de fausses espérances à des êtres qu'on n'aime pas, se perdre dans leur estime et exciter leur vengeance , voilà ramusement d'une coquette et ce qu'elle appelle son triomphe j encore est-ce le beau côié de ce caractère, puisque ce manège n'est employé que pour s'assurer la tendresse d'un smant : que serait-ce donc si n'aimant rien et s'amusant de tout.... mais Blanche en est incapable. Hélas ! qu'il est cruel d'accuser de pareils torts la femme à laquelle on a attaché invariablement sa destinée! pourquoi recourir à la ruse quand on a tant de charmes? préférer à la touchante dignité de la franchise le misérable emploi de la finesse ? et à cette pure confiance qui augmente l'amour en nourrissant l'estime, cette inquiétude perpétuelle qui ne l'excite qu'en le corrompant ? Je sais que Blanche t'écrit ; elle croit avoir à se plaindre de moi : après avoir supporté quelque temps ses railleries et son persifîlage, je lui ai répondu sur un ton peut-être trop sévère;, mais je souffrais cruellement de lui voir gâter à

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plaisir un si charmant naturel : entraîné par l'ardente affection qu'elle m'inspire, j'ai laisse' échapper des vérite's qui l'ont blessée. Hélas! si son intérêt ne m'occupait pas bien davantage que le mien, et si je ne cherchais qu'à lui plaire, j'aurais été plus adroit j mais elle m'est si chère que plutôt que de lui nuire en la flattant , je m'exposerais à perdre sa tendresse. Adieu, ma sœur bien-airaée; tu vois que je ne te parle que d'elle aujourd'hui.

LETTRE XÎX. Blanche de Geysa a Amélie,

Dresde , i5 septembre.

HÉ bien , pauvre cousine ! te voilà donc lout-à-fait perdue pour moi; je ne puis espérer te revoir de long-temps , et il ne m'est pas même permis de t'écrire. Notre hautaine et despotique tante ajMut donné à mon père , en manière de conseil , l'ordre positif de m'interdire toute communica-

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lion avec toi, il a obéi , et ce n'est qu'à force de supplications, et de caresses que j'ai pu obtenir de lui de le dire en secret un dernier adieu. Aus'^i quelle folie à ton âge de l'aller enterrer dans de tristes montagnes l Tu n'y verras que des ours ou des hommes qui ne valent guère mieux; mais ne sait-on pas que tu n'as jamais rien fait comme un autre. Depuis ton départ , je suis triste; ton frère n'est plus aimable; il me prêche, je le raille ; il se fâche , je le boude , et nous n'avons personne pour nous raccommoder.

Je te vois d'ici prendre ta mine dédaigneuse, et du moment que j'ai nommé ton frère, me juger coupable sans m'entendre ; mais que veux-tu , Amélie, les choses sont arrangées tout de travers : quand tu éprouves pour lui l'aveuglement , l'enthousiasme , Tadoralion , que peut-il restera mon amoiir? ton amitié lui a tout pris. Ne me gronde pas aussi , cousine , laisse ce soin à ton frère; il s'en acquitte si bien, et c'est un rôle bi convenable pour un amant 1 Je ne puis rien faire qui le contente, et je ne comprends pas qu'il

MANSFIELD. iZo

puisse foujours aimer quelqu'un qui lui plaît aussi peu : si je plaisante, je manque de tendresse; si je me plains, je suis injuste; si je me résigne, je suis froide; si je me distrais, je suis coquette ; et, à l'entendre, c'est toujours moi qui ai tort et lui qui a raison. Au reste, si depuis quelques jours je m.e suis donne' un peu le plaisir de le tourmenter , c'est que j'ai en réserve de quoi gue'rir ses le'gères blessures. Je suis presque assurée du consentement de mon père en faveur d'Albert ; et je crois que madame de W^oldemar , à qui ma gaîté n'a pas le bonheur de plaire infiniment, et qui d'ailleurs a en vue l'alliance la plus illustre pour Ernest , ne serait pas éloignée d'un arrangement qui nous rendrait libres fous deux. Vois un peu ce que ion frère gagne à se raeitre mal avec moi , c'est d'ignorer encore un secret qui , j'ose le croire , ne lui est rien moins qu'indiffe'rent; mais je veux le lui faire acheter , et il ne l'apprendra qu'en me permettant de paraître aimable à d'aufres jeux qu'aux siens. Je veux bien lui plaire plus qu'à

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personne, mais c'est tout, et exiger davantage, c'est vouloir plus que la nature ne permet aux femmes de donner. Ta souris ; mais il n'est pas question de loi ici] on sait bien qu'Amélie est une exception , et dis-moi , qu'as-tu gagne' à Fêtre? En renonçant à cette douce et innocente coquetterie que Je défends ici , as-fu éié plus aimée? as-tu été plus heureuse? Crois-moi, cousine , c'est être ingrate que de ne pas bénir cetle mobilité de sensations et cette envie constante de plaire qui est pour notre sexe le préservatif des grandes passions, c'est-à-dire, des grands malheurs et des grandes sottises; et lors même que la coquetterie serait un tort, il faudrait encore l'admettre, parce qu'au fond il vaut mieux être heureux que parfait, et que d'ailleurs Dieu nous a créées pour elle : pour elle ! vas-tu l'écrier en reculant d'effroi à la vue du monstre hideux. Oui, mon Amélie, pour elle, je le répète; sans son secours quel serait notre sort ? qui nous apprendrait que nous ne pouvons garder l'empire qu'en ayant

l'air de le cëder , et que les hommes nous laissent toujours faire lorsque nous les laissons ordonner.

Chère Amélie, si je ne m'afflige pas plus sérieusement de mes de'mêlés avec ton frère, tu me pardonneias , parce que tu sais bien que, dans le fond, je l'aime avec plus de solidité et de tendresse que je n'en ai l'air. Quelquefois , lorsque je pense qu'avec ton caractère je rendrais Albert plus heureux , je suis tentée de te Tenvier, quoique bien sûre qu'il fait le malheur de celle qui l'a. N'est-ce pas une véritable preuve d'attachement, Amélie? car, enfin , si le ciel le créa pour le bonheur des autres , il me créa , moi , pour le mien , et je ne sais si je ne perdrais pas au change. Bien des gens diront qu'oui. J'aurais pensé comme eux il y a un moment ; mais à mesure que je t'écris, je sens que mes dispositions changent ; je crois t'enteudre me parler en faveur d'Albert ; mon cœur s'attendrit à ta voix, et je ne peux plus garder ni ma légèreté , ni ma colère. Je suis coflvaincue que s'il m'eût été per-

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mis de passer ma vie auprès de foi , j'aurais fini par céder au charme irrésistible de ton éloquence , qui , sans jamais disserter sur le bien , oblige à le faire en forçant ù Taimer.... Bonne cousine, c'est Blanche seule qui a commencé cette lettre ; mais c'est ta douce iofluence qui en a dicté les dernières lignes , et tu vois comme je vaux mieux en la finissant. Adieu , chère amie, adieu jusqu'au jour où, déposant mon empire et ma liberté entre les mains d'Albert, je pourrai te nommer ma soeur.

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