LETTRE XX
Amélie a Blanche.
Le 5 octobre.
Me sera-t-il permis d'adresser à l'aimable amie , dont le cœur généreux est venu me chercher dans mes montagnes , quelques lignes qui lui peignent tout le bien que je pense d'elle, et toute la reconnaissance qu'elle m'inspire ? Chère Blanche !
MANSFÏELD. i%
pourquoi ie gronderais-je ? que me fait ce qu^ tu dis quand je vois ce que tu es? Tu parles Je ta légèreté , et ni Tabsence , ni l'adversité n'ont pu te détacher d'une amie malheureuse. Va , tant que tu aimeras Albert, ce sera en vain que tu chercheras à me faire mal penser de toi : tu n'y parviendrais jamais. Pour oser associer son âme à la sienne, il faut se sentir bien des vertus : on ne s'attache quà ce qui nous ressemble. C'est toi , Blanche, c'est toi qui feras le bonheur du meilleur des hommes , et qui répareras tout le mal que je lui ai fait. Je te regarde comme Fange sauveur destiné à arracher de mon sein le cruel remords d'avoir nui à mon frère. Tu tiens entre tes mains notre sort à tous deux; d'un mot tu peux faire sa félicité et me rendre la paix, et ce mot tu le diras, j'en suis sûre : nul obstacle ne t'arrêtera. Ah î Blanche, au lieu de te gronder, laissemoi te bénir; laisse- moi te dire que celle qui joint au pouvoir de répandre tant de biens la volonté de le faire , ne doit point en être crue sur sa parole lorsqu'elle se
peint comme une jeune fille vaine et coquette, dont le plus doux passe-temps est d'affliger son amant , et de calculer jusqu'à quel point elle lui fera acheter le bonheur qu'elle lui destine.
Non, Blanche, je ne croirai Jamais que tu aies eu des torts volontaires avec Albert ; s'il était même possible que quelques-uns de tes avantages pussent nuire a son bonheur, ton cœur est trop sensible pour n'y pas renoncer , et te faire préférer, aux viiiiis plaisirs de Tamour-propre , un moyen d'être plus aimée et de rendre ton époux plus heureux. Le monde même, qui connaîtrait bientôt tes motifs , ne te trouverait-il pas plus aimable , précisément parée que tu ferais moins de frais pour le paraître? A l'exception de quelques hommes sans mœurs, dont l'approbation est presque une insulte , tous les autres te sauront gré du sacrifice de tes succès à ton devoir. Sois-en sûre, ma Blanche, en réunissant toutes les jouissances que peut donner l'amour-propre à une belle femme et à une femme d'esprit, elles ne vaudront
jamais celles que trouve une femme de bien dans rinférieur de sa maison.
Je ne te parle point de moi , aimable amie , mon frère te communiquera tous les détails que je lui donne sur ma nouvelle situation. Si, comme lu le dis, les hommes sont un peu ours dans ce pays-ci, il ne m'en déplairont pas plus pour cela, car tu sais que je suis assez sauvage ; mais malheureusement je ne les ai pas trouvés tels. Bellinzonna est une petite ville charmante 5 sur la route de France en Italie ; presque tous les voyageurs s''y arrêtent , beaucoup y séjournent; cela a donné au ton de la société une élégance , et aux mœurs une urbanité qu'on ne trouverait peut-ê're pas dans la plupart des autres villes suisses. Dans les premiers temps de mon séjour ici , mon oncle atiirait beaucoup de monde , et Albert aura pu te dire que, pour la première fois de ma vie, je me suis vue avec plaisir au milieu d'un cercle nombreux , parce que , en comparant les prévenances que j'y recevais avec 1 éîoignement qu'on niemarqnalt à Dresde,
AMELIE
il me semblait tout composé d'amis ; cependant j'ai été assez promptement fatiguée des continuelles visites que nous recevions, j'ai senti une vive impatience d'être seule avec mon oncle : heureusement il l'a partagée. Dès que nous avons été rendus à nous-mêmes, il m'a fait faire connaissance avec le pasteur du lieu. A la fin d'une vie sage et l'uborieuse , cet homme respectable attend en paix la récompense de ses vertus : il a auprès de lui deux filles, l'nne âgée de seize ans , et l'autre de quinze. Toutes deux sont vêtues à la mode des paysannes du pays , et partagent joyeusement entre elles les soins de la piété filiale et ceux des travaux rustiques. Je dirige souvent mes promenades de leur côté , et d'aussi loin que ses aimables filles m'aperçoivent dans' le chemin bordé de chênes et de peupliers qui conduit au presbytère, elles courent au-devant de moi avec transport, me comblent de leurs innocentes caresses, me racontent toutes leurs petites histoires, et ne me laissent jamais aller que je n'aie goûté leurs raisins et leur crênie.
Bientôt je me verrai forcée d'interrompre ces courtes champêlres; nous entrons dans la mauvaise saison, les chemins deviennent difficiles, la neige commence à couvrir les hauteurs , l'abondance des pluies fait déborder les torrens, et le vent, qui retentit dans les montagnes avec plus de violence que partout ailleurs, enlève chaque jour un charme à la campagne; les fleurs tombent oubliées sur le sol qu'elles embellissaient, et le rameau de verdure qui nous couvre encore aujourd'hui , demain jonchera la terre : ainsi se détruisent peu à peu tous les liens qui nous attachent à la vie. O ma Blanche ! en voyant avec quelle effrayante rapidité le temps entraîne tout avec lui , laisseras-tu échapper le bonheur tandis qu'il est en ion pouvoir ? Ke hâteras-tu pas le moraenl; oh tu pourras jouir avec Albert des pures et ineffables délices d'une union assortie ? Se donner à ce qu'on aime. Blanche , ce n'est pas perdre son indépendance , c'est en user. Qu'Ernest, en revenant dans sa patrie, sache bien que ce n'est point par haine
pour lui , mais par amour pour Albert que lu as formé les liens, et que si le cœur de Blanche fut trop tendre pour ne pas aimer , il fut trop fier pour laisser à personne le droit de disposer de lui.
LETTRE XXL
Amélie a Albert.
Le i4 novembre.
Cher Albert , mon ieraps de bonheur îi'a pas duré beaucoup; depuis quelques jours surtout Je me sens accablée d'une mélancolie que je ne puis surmonter :
faat-il Tallribuer à l'influence d'une saison qui amène avec elle les idées frittes, ou plutôt au continuel chagrin d'êtie séparée de toi , chagrin sur lequel le temps est sans puissance , et qui ne se racnlre moins peut-ê;re que parce qu'il s'enfonce plus avant dans le cœur? Ah! les peines qui usent la vie sont presque toujours celles qui te cachent, et tel qui a résisté à leur
violence succombera à leur durée! Neva pas croire, cher Albert, que cette disposition vienne d'aucun méconlentenient sur ce qui m'entoure : de qui , bon Dieu ! pourrais-je me plaindre? Mon oncle ne m'aime-t-ii pas comme sa fille? ne suis-je pes sûre que ma présence le rend heureux?
chacun ici ne s'empresse-t-il pas de prévenir mes moindres désirs? Non , rien n'afflige mon cœur, mais rien ne le remplit; j'aime mon oncle comme un bienfaiteur, comme un pèi e : chaque jour me découvre eh lui de nouvelles vertus; mais il ne m'inspire pas la confiance de lui parier de tout ce que j'éprouve ; loin de lui avouer la tristesse qui m'obsède, Je la lui cache: il ne la comprendiait pas; il croiraii que c'est l'ennui qui la cause; et pour la dissiper, il m'arracherait à ma solitude, et me forcerait à aller passer l'iuver au milieu du monde, soit à Bellinzonna , à Milan ou à Turin. Albert , je ne sais si dans ton coeur même il peut y avoir plus de bonté que dans celui de M. Grandson ; mais cet homme excellent ne sera jamais
pour moi un ami corame Albert. J'ai été tentée un moment de former une liaison particulière avec madame d'Elmont : celte jeune femme exprimait avec tant de grâce des goûts et des sentimens analogues aux miens, que je croyais avoir rencontre une amie ; mais heureusement Je rae suis aperçue à temps que mon oncle l'avait bien jugée; j'ai vu que, fout en vantant les charmes de la solitude, elle recherchait le monde qu'elle voulait avoir l'air de dédaigner; depuis que nous sommes seuls ici , elle n'a trouvé le moment d'y venir qu'une journée , non saîis se plaindre de me voir si peu et sans se désespérer des chaînes qni la retiennent. J'ai cru remarquer dans le contraste de ces expressions si vives et de celle conduite si froide, une sensibilité dont l'esprit faisait tous les frais , et j'ai renoncé à celle liaison avant que sa perte fût pour moi une douleur. Je vois plus souvent M. ^Vatelin; mais il va partir pour Paris, et il fait bien : ce séjour lui convient infiniment plus que celui-ci. Ne prenant nul intérêt à lui , je l'écoutais avec
assez de plaisir, lorsque je raesu'S aperçue que mon oncle avail des vues secrètes en nous réunissant souvent ; dès lors j'ai apprécid cet homme ce qu'il valait : j'ai vu un esprit sans fond , qui ne saisissait que les superficies; qui, disant d un air fin les choses les plus communes, en imposaitr quelquefois à ceux qui ne se souciaient pas d'y regarder de plus près.
Ajoule à cela ceîte vanité mi,<:érable qui, mesurant le mérite sur quelques succès , les recherche à tout prix, les suppose même sans les avoir, et (u jugeras si la sœur pouvait courir le moindre danger auprès de cet homme-là. Mais eût-il possédé de véritables avantages, je n'en aurais pas été plus loucht'e. Se peut-il que mon oncle me connaisse assez peu , me jua^e assez mal pour concevoir Tidée de me marier ? Moi, Amélie Mansfield, m'eneaeer dans de nouveaux liens, quand tous mes souvenirs vivent encore, quand tous les mariages ne me présentent que 1 image d'un ingrat et d'une victime, quand mon cœur y flétri par le chagrin , se sent dé-
goûté de {ont , même du bonheur. Ali ! mon Albert, je ne me relèverai jamais du coup dont un amour trahi m'a frappée; et si je ne retrouvais quelquefois des larmes en pensant à loi et en embrassant mon fils, je croirais , dans Tancantissement qui m'accable, que mon âme est moi le avant moi.
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LETTRE XXJI.
Amélie a Albert.
Le 21 décembre.
Albert , je m'attache à mon oncle de plus en plus, et ma tendresse s'accroît avec sa bonté. Depuis que l'hiver règne ici, que les neiges couvrent toutes les rouies, que les avalanches emportent souvent dans leurs cliutes les arbres, les cabanes et même les habi ans , mon oncle ne s'occupe que de prévenir et de réparer les funestes accidens dont les montagnes sont souvent la cause et le témoin. Dans un
voyage qu'il fît Thiver dernier à fravers les Alpes, il s'arrêta plusieurs jours cliez les hospitaliers du mont S'. -Bernard; il fut si-cliarmé de Tutilité de leur établissement, qu'il prit dès lors tous les renseignemens nécessaires pour en former un pareil ici , et il s'occupe chaque jour d'exécuter son proje'. Il a fait élever de distance en distance, sur la grande route qui passe devant le château, de hautes perches pour indiquer le chemin à travers la neige : à ces perches on a attaché de grosses cloches, afin que les voyageurs égarés puissent avertir plus sûrement de leur détresse , et trouver plus tôt un asile. Nous avons UQ chien dressé à la quête des voyageurs perdus dans ces immenses plaines de neige, et durant la nuit et le jour, six liofîim.es veilient alternatiyeraent , prêts à voler au secours de ceux qui sont en ])ériî. L'argent seul pourrait payer de pareils soins, je le sais, et quoiqu'on dut applaudir celui qui en ferait un tel usage, s'il se contentait de donner ses orJres sans veiller lui-même à Lur exécution, il ne
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vaudrait pas M. Grandson ; plus d'une fois je Tai vu, en enfendaut la cloche de détresse 5 ne pas craindre de se melde à la tête de ses guides, ai'in de les encourager; aussi cli:que jour il reçoit chez lui des gens égarés : s'ils sont pauvres, il leur donne de Targent; s'ils sont riches, il leur prête des muleîs pour les conduire jusqu'à Bellinzonna ; tous le bénissent et le nomment Tami des malheureux et leur seconde Providence. Je ne puis te dire combien une bonlé si active, en me pénétrant d'affection et de respect pour mon oncle , me rend ce séjour-ci agréable. J'avoue que la froideur que nVa inspirée madame d'Elicont, est venue en partie du peu de cas qu'elle faisait de mon oncle; elle lui reprochait de ranrquer de délicatesse et d'esprit, et prétendait que , sans cela, on ne pouvait avoir de véritable bonté'. Eh quoi! peut-on si mal apprécier cette précieuse vertu? et la bonté , pour n'avoir point de grâce, n'en est-elle pas moins la bonté'? D'ailleurs, si mon oncle n'a pas tout l'esprit que peut donner une édu<îaiion soi-
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gnée, il possède celui qui vient d'un jugement droit et d'un x:ontinuel désir d'obiiwer , et je ne sais si ce nVst pas là le meilleur. Quoi qu'il en soit , il n'y a que toi au monde, Albert, dont la société me fût plus douce que la sienne ; le bien qu'il fait me redonne du goût à la vie, et le rôle de sœur hospilaîière, que j'exerce ici, pouvait seul salisfuire mon cœur. Quelquefois, en dépit de la bise qui souiïle avec violence , nous allons , mon oncle et moi , à la découverte à travers la neige durcie; et il est enchanté de me trouver autant de force avec un air si délicat. Nous gravissons les roches nues et pyramidales qui entourent le château , et dont les flancs chevelus sont rayés de neige ; dans leurs profondes cavités, nous découvrons parfois quelques mousses c'chappées à la deslruclion uni^ verselle, et ce reste de verdure me rend à lui seul tout le printeipps. Mais rien n'est beau , riea n'est sublime comme de voir le soleil à son couchant colorer des plus belles nuances de rose et de cartnia ces neiges d'une blancheur virginale et
ces glaces d'une bleu transparent ; tout l'horizon de Tllalie paraît bordé d'une large ceinture de pourpre ; et quand la lune s'élevant au-dessus vient verser sa lumière argentée sur cette vaste enceinte de neige et sur ces immenses rocs de granit découpés avec tant de hardiesse , Tair acquiert alors un degré de pure é qui £3mble être le partage du ciel. Au milieu de ce silence si profond, si majestueux , si universel, auprès duquel le silence d'une nuit d'élé semblerait un joyeux concei^t , l'âme s'élève, s'agrandit, interioge son Créateur , aspire à Tentendte, sent foute sa puissance, espère tout de sa bonté, et se livre avec transport au sentiment d'adoration et de reconnaissance qu'inspire cet êîre infini de qu énian nt (ous les biens- Pure et sainte religion! toi qui, veillant sur noire bonheur , défends à la haine de durer un jour, et prescris à l'amour d'être éternel, c'est toi qui soulage du poids de leur sensibilité ces créalui es délaissées qui n'ont plus rien à aimer sur la terre; toi seule es leur recours, puisque seuls tu
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les sauves du malheur de c'ex'sfer que pour soi, et qu'en offrant un ob;et à leur amour, tu leur permets de cbërir de toute leur puissance un ^aulre être qu'ellesmêmes.
LETTOE XX [IL Albe'rt a Amélie.
le 22 janvier.
Tu as su avant moi que madame de "Woldemur ne s'opposerait pas à mon union avec Blanche , et il était juste que tu en fusses la première instruite , puisque c'esÉ à toi que je dois une partie de mon bonheur. Blanche ne m'avait encore rien diÉ il y a deux jours ; elle continuait à me bouder et à se faire un jeu de mes inquiétudes, et moi je commençais à me lasser de cette longue épreuve , lorsque je reçus la lettre que tu me chargeais de lui remettre : je la lui apportai, elle la prit a^ec vivacité; en la lisant, elle ne put retenir ses pleurs; puis j me tendant la main de cet air tendre
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qui augmente la puissance de ses cbavmcs, elle me fit' l'aveu de ses loris, m'apprit la disposition de nos païens, confessa qu'il n'y avait de bonheur powr elle qu'en étant aimëe de moi , et ajouta, avec la p'us louchante irauchise, que, sans les conseils, el"e m'eût fait attendre long -temps une nouvelle qui la ravissait ; et moi , incertain si j'étais plus heureux de son repentir ou de mes espérances, et qui je devais le plus ûimer d'tne femme comme elle , ou d'une sœur comme toi, je pressais sa main sur mon cœur sans pouvoir exprimer ma joie que par mes larmes.
Hier, je reçus de madame de Woldemar le billet le plus hoînê^e, par lequel elle me priait d'aller !a voir ce malin. Je me suis rendu chez elle , et j'en ai été reru avec une distinction particulière. « J'ai gérai bien souvent', m'a-t-elle dit, sur un événement qui, en" déshonorant rotre famille, m'a privée de la société du parent qui m'était le plus cher, et (Je l'homme que j'estimais le plus. » Je l'ai interrompue en m'inclinant très - froidement , et lui ai
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demande en quoi je pouvais lui ê(re utile. « Au. reste, a-t-elle conîinué sans me répondre, nous faisons bien de ne pas nous voir, puisqu'avec vous il n'est permis de dire ni le bien qu'on pense de vous, ni Topinion qu'on a de votre sœur. » J'ai rougi ; ton nom dans sa bouche m'a paru une insulte. « Ce n'est pas sans doute pour me parler d'elle que madame de Wolderaar a désiré me voir, ai- je repris vivement ? — Non , et plût au Ciel qu'e'le soit tellement perdue pour nous , que jamais nous n'ayons rien à en dire.... Ne vous fâchez pas, Albert, je quitte ce sujet; c'est de Blanche seule qu'il sera question. — De Blanche } — Oui , je sais qu'elle vous est chère, et que depuis son enfance elle vous préfère à fout. Je ne blâme point son choix , il l'honore; et du moins cette foisci Ernest n'aura pas à rougir de son rival. Albert , puisque Blanche vous aime, que mon fils, la connaissant à peine, ne j eut la regretter, je crois qu'il serait possible de faire un arrangement entre nous, par lequel Ernest garderait son litre et Blau-
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che £a forfune, sans qu'ils fussent obliges de s'unir. Je ne vous cache point que je n'aurais pas cédé Amélie aussi facilement. Amélie était Tenfant de ma tendresse, la fille que j'aurais choisie : les qualités du cœur, les agrémens de Tesprit, les charmes de la figure, elle possédait tout î sou éducation seule Va perdue ; Timprudence de votre père.... — Je n'entendrai pasua mot contre mon père, madame, ai-je dit en me levant. — J'ai tort, Albert , ce n'est pas devant vous que je dois dire ce que je pense de lui, j'approuve que vous n'enduriez pas qu'on porte atteinte à sa mémoire : ce respect est digne de la noblesse d'un sang dont vous seriez la gloire sans la trop coupable indulgence... Je me tais, a-t-elle ajouté en me voyant prêt à sortir : je vois bien qu'il ne faut dire que ce que vous voulez. — Ah! madame, me suis-je écrié en revenant sur mes pas , quand votre condescendance vient de céder Blanche à mon amour , faut-il que finjuslice qui vous emporte me fasse presque haïr la main dont je tiens mon bonheur. » Elle a paru sur-
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prise; après un moment de silence, elle a repris d'un ton grave el se'vère : « Nous ne pouvons rien couclure que mon fils ne soit ici. Corame chef de la maison de Woldemar, c'est à lui seul qu'appartient la décision de cet affaire ; mais je lui crois le cœur assez fier pour abandonner sans peine la main d'une femiue dont le cœur ne l'a point préfère, et je lui en destine une qui lui fera oublier, sans doute, que ses deux plus proches parentes ont pu penser qu'il y avait des alliances qni leur convenaient mieux que celle du comie de "Woldemar. » Elle n'a point dit le nom de Tépouse qu'elle a en vue pour Ernest; mais ce que j'ai pénétré me fait soupçonner qu'elle tient à une famille qui touche presqu'au trône. Si je ne me trompe point , et qu'Ernest ait conservé forgueil et l'ambition qu'il faisait déjà éclater dans son adolescence, celte union se fera sans doute, et la main de Blanche m'est assurée.
Madame de ^^oldemar attend son fils dans quelques mois ; elle doit le prévenir de ce qui se passe ici. Il saura que le cœur
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de Blanche s"'est donné, et sans doute il ne voudra pas le contraindre. Cependant , si Blanche allait lui plaire : et comment ne lui plairait-elle pas? Depuis ton absence, qui peut remporter sur elle? qui peut seulement régaler? Ernest élèvera en vain ses regards vers uu sang royal , où trouvera-t-il rien de plus digne de les arrêter que Blanche de Geysa? Si tu étais ici, je serais plus tranquille : je ne connais que 'on enchanteresse douceur qui pût lutter victorieusement contre la piquante vivacité de Blanche; mais elle n'aime point Ernest, mais elle en aime un autre: ne voilà- t-il pas de quoi retenir uu homme déh'cat ? Et Ernest Test sans doute : son éducation et sa naissance m'en répondent. Ne sais-tu pas que j'ai toujours pensé qu'il est de cerlaiues vertus inhérentes à la noblesse du sang? et la délicatesse en est une.
Je suis bien aise , mon amie , que M. Grandson t'ait mise à la tête de sa maison : tu as plus besoin que personne d'une occupation continuelle , et ton fils est trop jeune encore pour t'en donner d'autre que
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celle de Taimer. Je serais inquiet de te savoir au milieu d'un cercle nombreux : Tennui que t'a toujours causé Tobligation de parler quand tu n'as rien à dire , pourrait me faire craindre qu'on y jugeât mal ton esprit ; mais je craindrais bien plus qu'on y jugeât mal ton caractère. Partout où tu seras , mon Amélie, tu auras besoin d'un intérêt : il ne sera pi)int d'amour, il sera d'amitié, je le crois ; mais l'amitié telle que tu l'éprouves, penses tu que le monde consente à lui donner ce nom ? Ton amitié a fous les caractères de la passion, et d'après ta manière d'aimer, ces femmes qui, ne s'étant jamais respectées , ont perdu jusqu'à la pudeur qui rougit de soupçonner la vertu , trouveront des moyens de calomnier la tienne. Quel que soit l'objet de ton amitié, si tu l'aimes avec excès , fût-il au déclin delà vie, fût-il Ion fière , ton innocence ne te mettra pas à l'abri des poisons de la méchanceté... Ah ! détourne tes regards, mon Amélie, d'un monde auquel de pareilles images sont familières, et, pour ton repos, ne t'y montre jamais
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qu'en passant ! La solitude a aussi ses dangers; mais il est plus aisé de se prémunir contre eux. Occupe-toi sans cesse; abandonne-toi rarement à tes méditations; réprime ton penchant à la mélancolie, cultive tes talens , celui de la peinture Ic-us les jours, la musique avec plus de réserve; car, enfe livrant à la première, lu endormiras les émotions que l'effet de l'autre est d'exciier : la peinture, comme un ami utile , écarte ou supend le souvenir des chagrins, et celui plus dangereux des plaisirs; la musique, couj me un séducteur adroit , va loucher ce qu'il y a de plus tendre dans le cœur, réveille toutes les idées sensibles, et dispose au regret du bonheur et même à celui de la peine. Adieu , mon Améhe.