LETTRE XXIV
Amélie a Albert.
Le i3 février,
QujB ta lettre me rend heureuse, ô
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plus cher et le meilleur des frères 1 Qu en dépit de loiite sa haine, madame de \YoIdetnar s'assure des droils éternels sur moa cœar en contribuant à une union dont lu f£iis ta félicité! qu'Ernest lui-même obtiendra aisément le pardon de tout le mal qu'il m'a fait, si se hâtant d'accepter l'illustre épouse qu'on !ui destine, il te laisse plus lot possesseur de celle que tu aimes 1 Cher Albert! combien tes espérances m'agitent, et que ton bonheur me fait de bien 1 Ah ! que le Ciel daignât écouler favorablement les vœux les plus ardens qui lui furent jamais adressés , et bientôt mon Albert n'en aurait plus à former ! Ta joie est venue augmenter celle que je goûtais depuis hier. Hier nous avons sauvé d'une mort certaine un être intéressant, généreux , que la nuit avait surpris en route, que la neige allait eugloulir, et qui était sur le point de perdre la vie pour avoir voulu sauver celle d'un autre.
Hier, vers dix heures du soir, mon oncle s"étant retiré chez lui , je lisais seule au coin de mon feu ; il ne se faisait plus
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aucun bruit dans la maison, quand, au milieu de ce profond silence , j'ai cru distinguer le son d'une cloche qui relenlissait dans le lointain ; j'ai ouvert promptement ma fenêtre ; le temps était affreux, le vent soufflait avec fuiie dans les cavités de la luontagne, et faisait tourbillonner une pluie de neige. En prêtant Toreille avec attenîion, j'ai entendu distinctement le son j de la cloche de détresije qui nous appelait au secours d'un malheureux. Tout mon cœur a tressailli d'effroi , et , m'élançant hors de ma chambre , j'ai traversé la grande cour du château pour m'assurer si nos hommes de garde allaient remplir leur devoir : je 'es ai trouvés endormis. « Mes amis, leur aije dit , un malheureux vous appelle, un homme va périr, il faut voler à son secours. » A l'instant ils entêté sur pied; mais après avoir regardé le temps, ils ont secoué la tête. « Il n'y a pas moyen d'aller là , ont-ils dit. — Ouoi 1 vous n'essaierez même pas ? — Que voulezvous qu'on essaie, la nuit est si noire? — Allumez vos torches. — Le vent les ét( in-
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^ra. — Vous avez des lanternes. — Nous garantiront-elles de ces flots de neige? — Quoi ! vous allez laisser périr ces hommes sans rien tenter pour les sauver ? — Ma foi, voulez-vous que nous nous perdions pour eux? — Non, non, je ne le veux pas; mais le son continuel de cette cloche ne vous fera-t-ell& rien risquer! n'entendcz-vous pas des cris ? » Il ont cédé à mes prières, ils sont partis.
Bientôt mon oncle est venu me joindre; il grondait tout le monde autour de lui, ses gens, de s'être endormis, moi, d'être venue les réveiller, le voyageur, de s'être mis en route par cet horrible temps : agité par la crainte de ne pouvoir le sauver et par celle de me voir malade, il s'inquiétait de l'une et de l'autre, comme si elles eussent eu la même iuiportance; et moi, ému par sa tendresse , touchée de sa bonté, inquiète sur le sort du malheureux voyageur, et sur le péril auquel s'exposaient ceux qui marchaient à son secours , je me sentais prête à succomber à mon agitation. Pour les aider autant qu'il était
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en mon pouvoir , j'essayai , en dépit du vent et de la neige, de faire allumer un grand feu au milieu de la cour : chacun se prêlant avec zèle à cette œuvre difficile, nous parvîmes à élever un fanal à nos .. montagnards. De temps en temps nous les entendions s'appeler Tun l'autre , et tiier quelques coups de feu pour avertir le voyageur qu'on allât à son secours , et de quel côté il devait tourner ses pas. Ce mélange confus de voix humaines, au milieu de la nuit et du bruU de- la tempête , avait quelque chose de si faible, et par cela même de si effrayant, que je ne pouvais contenir ma terreur. Tout à coup ces voix cessèrent; aucun bruit n'interrompit plus le mugissement des vents : je présumai qu'on se taisait pour mieux entendre de quel côté le voyageur répondait. M'échappant d'auprès de mon oncle qui me retenait auprès du feu , j'eus bientôt gravi le roc qui est devant la terrasse du château, d'où j'étais plus à portée d'entendre ce qui se passait dans le chemin. Je sentais mon âme oppressée du long silence de nos
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gens: plus il se prolongeait , plus il devenait sinistre. Je me les figurais engloutis dans les crevasses que forme la neige en tant d'endroits. Ils n'avaient cédé qu'à mes instances: qu'un seul eût péri dans ceîfe entreprise, et c'en était fait du repos de ma vie enîière. A genoux sur le rocli?r , un cri humain était tout ce que je demandais au ciel ... 11 se fit entendre; bientôt des voix en tumulte lui succèdent ; elles semblent se rapprocher; mon oncle et les domestiques viennent me joindre , et répondent à ce signal. Le bruit augmerte; on monte la montagne : ce sont eux , j'entends leurs cris ; mais sont-ils de joie ou de douleur? J'adresse de ferventes prières à celui qui peut tout; je veux m'élancer nudevant de notre troupe; mon oncle me relient; enfin, pour l'éternel soulagement de mon cœur , je vois, je d'slingue , je compte nos six montagnards , et avec eux quatre hommes, dont les habits déchirée, couverts de neige , et la figure pâle et défaite, attestaient assez ce qu'ils avaient soulTert. « Sont-ils tous sauvés, m'(?c iai-
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je? — Oui, tous, répond-on unaniuiemeat. » A ce iDot , je fus saisie du plus vif transport de joie que j^'aie senli depuis long-temps. Nous faisons entrer tout notre monde dans la salle basse où Ton avait allumé un grand feu : chacun se sèche ; on distribue du vin ; je m'empresse surtout auprès des généreux montagnards; je parle de leurs dangers, surtout de leur courage ; alors un des voyageurs se retourne, et dit: «Sans eux, nous périssions; nous leur devons la vie; mais c'était moi qui la coûtais à mon maître. — Taisezvous, Philippe, interrompit le plus jeune des voyageurs ; pouvons-nous , dans un pareil moment , songer à autre chose qu^à rintrépide humanité de ceux qui nous ont sauvés, et au touchant intérêt de ceux qui nous accueillent? — Non, non, reprit le domestique , à présent que nous voici en sûreté, il faut que je dise tout ce que je vous dois , ou que j'étouffe. — Parlez , mon brave homme , s'écria mon oncle e;i lui serrant la main , il faut toujours se hâter de dire le bien qu'on nous fait. —
Veuillez envoyer coucher ce pauvre garçon , monsieur , reprit vivement Tautre voyageur; le froid, la peur, et le vin ont un peu troublé sa têîe : il a besoin de re-* pos — Non, non, interrompit son domestique, je n'en pourrai pas trouver que je n'aie raconlé noire aventure. Il faut donc que vous sachiez, monsieur, continua-l-il en s'adressant à mon oncle, que mon maîlre aujourd'hui, vers quatre heures, n'était plus qu'à une lieue de Beliinzonna , lorsqu'il s'est aperçu que je ne le suivais pas; alors, malgré la fatigue de sa mule et l'ouragan qui menaçait, il a voulu revenir sur ses pas pour me chercher. J'étais resté en arrière avec le conducteur que voici , parce qae ma mule s'était foulé le pied dans une descente rapide , et ne pouvait plus marcher. Moi-même je m'étais fait grand mal à l'épaule en tofnbant : mon maître nous a trouvés dans cet état. La nuit s'approchait , je souffrais beaucoup, ma mule ne pouvait plus me porter : il m'a forcé à monter sur la sienne, et m'a suivi à pied. » A cet endroit de son récit,
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le pauvre Philippe a fondu en larmos en baisant les mains de son maî're; celui-ci a profilé de ce moment pour lui ordonner de se taire et de se retirer. « Je m'en v^is lui a répondu le bon domestique en élouflant de pleurs, je ne veux point vous désobéir , je ne dirai point comment, quand la neige a commencé à tomber, vous faisiez mille contes pour me distraire du danger auquel votre bonté vous exposait pour moi; comment votre courage nous a sau-^ vés autant que celui de ces braves gens; car tandis que nos deux conducteurs et moi nous nous lamentions sans avoir la force de chercher les moyens de nous sauver d'une mort qie nous regardions comme cet laine , n'est-ce pas vous seui qui avez découvert le poteau , qui avez sonné le cloche, qui, pour mieux vous faire entendre, avez gravi le haut du rocher dont vous êtes tombé si rudement ?— Ah mon Dieu! monsieur nVst-il pas blessé? me suis-je e'criée en m'approchant du jeune voyageur. » En parlant j'ai senti que mon visage était baigné de pleurs; mais qui
aurait pu les retenir au récit d'une actioa si touchante. « Non, m'a-t-il répondu ea me prenant la main avec une respectueuse reconnaissance, je ne suis point blesse', et quand je le serais , ne suis-je pas ici avec les amis des malheureux? — Mais vraiment vous pouviez tomber plus mal, a dit mon oncle en me montrant} voici votre Esculape, et vous conviendrez qu'un pareil me'decin ne doit pas faire peur aux malades. — Ni leur donner Tenvie de guérir, a ajouté l'autre assez gaîment, trop beureux de languir long-temps en de pareilles mains. » Je ne sais ce que mon oncle a répondu, mais moi je suis sortie pour presser le souper, faire préparer des lits, et savoir si le bon Philippe n'avait pas été oublié. Le chirurgien venait de visiter son épaule : sans le froid son mal n'eût été rien. Cet excellent domestique m'entendant à la porte de sa chambre , s'est soulevé sur son lit, et m'a conjurée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de son maître. «Je suis sûr qu'il s'est foulé le pied en tombant de dessus le rocher, m'a-t-il dit; et si l'on I. 8
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ne le force pas à prendre garde à son mal, il ne pensera jamais qu'à celui fies autres. Ah ! madame, sans doute vous avez connu de bons cœurs en voîie vie, mais aucuu qui puisse approcher du sien. » Je suis descendue tout attendrie : <c Philippe assure que vous êtes bles-^é , ai- je dit au jeune voyageur , et voici M. Arnoult , noire .chirurgien , qui vient examiner et gui^rir votre ma!. — Vous avez e'te' vous-même voir Philippe, madame; votre bonîe' ne dédaigne personne : vous ordonnez que je prenne soin de moi; ah! pour vous obéir je n'avais pas besoin de savoir que c'est à vous que nous devons la vie; oui, à vous seule, a-t-il continué vivement : ces braves gens, au^si estimables par leur franchise que par leur courage, viennent de déclarer que si vous ne les eussiez éveille's vousmême, si vos instances ne les eussent décidés à braver le péril , nous périssions cette nuit même. » J'ai baissé les yeux en rougissant. « Ma foi, s'est écrié mon oncle . si tous les malheureux que mon Amélie a sontribué à sauver cet hiver, se vamenlde
ce qu'ils lui doivent , je ne désespère pas qu'-vaut peu on ne lui adresse des vœux dans les dangers, et qu'elle ne devienne une rivale redoutable pour Notre-Dame de Lorette. — M. Arnoult, ai-je interrompu, emparez- vous de votre malade, examinez eu quel ëlat il e^t, et quel régime il faut lui prescrire. »
M. Semler ( c'est ainsi que Philippe appelle son maître), est sorti avec le chirurgien. Une demi-heure après, M. Arnoult est venu nous dire qu'il avait fait coucher son malade , parce que TenOure du pied était si considérable , que pour juger le mal il fallait attendre qu'elle fût un peu diminuée. Alors chacun s'est retiré chez soi. Je me suis mise au lit; mais je n'ai pu y trouver ni sommeil, ni repos. Le mouvement de la nuit avait donné une telle agitation a mon sang, qu'à peine fermais-je les yeux, je croyais entendre des cris lamentables, me sentir rouler dans » d'affreux précipices, et je me réveillais plus fatiguée de ce pénible assoupissement que de la lassitude de la veille. A la fin ^
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comme il faisait grand jour, je me suis levée, quoique tout le monde dormît encore, et j'ai passé chez mon fils, qui, n'ayant point éié éveillé par révénemrnt qui avait occupé toute la maison, murmurait de ce qu'on ne le levait pas. Nous sommes descendus ensemble; long -temps après , mon oncle est venu me joindre ; la fatigue de la mit Tavait fait dormir îout d'un somme, m'a-t-il dit; et puis il a ajoaié , en me baisant doucement sur le front, que le plaisir de me voir le reposait encore mieux. Peu après, M. Arnoult est venu nous donner des nouvelles de nos voyageurs : Philippe était très-bien, mais son maître avait eu la fièvre toute la nuit, et paraissait encore agité. « Malgré cela, cous a dit M- Arnoult, il voulait absolument se lever pour venir voir et remercier M. Grandson et sa charmante nièce, et Je n^ai pu l'en empêcher qu'en lui promettant que vous lui feriez une visite. — Si nous disions qu'on apportât le déjeuner dans sa chambre , cela vous contrarieraitii, Amélie? m'a demandé mon oiicîe. —
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Moi, point du tout , s'il le désire, et que cela vous amuse. — Hé b en , je vais vous £jijnoncef , et quand il sera en état de vous recevoir, je vous ferai avertir. »
M. Arnoult a conduit mon oncle dans la chambre du malade, et moi j'ai été donner divers ordres dans la maison. Au bout de quelque temps, on est venu me dire que mon oncle m'attendait, mais j'ai senti une sorte d'enjbarrasà aller chez cet étranger: il ne ressemble point à tous les voyageurs que nous avons vus jusqu'ici ; son ton, ses manières, annoncent un homme de dislinclion , ce qui occasione toujours quel- (■ue i^éne. Tandis que j'hësitais, on est venu me demander une seconde fois :
alors j'ai pris le chemin de la chambre, mais si lenlement que mon oncle, impatienté de mes délais, est accouru au-devant de moi, en se plaignant que le café était fioid , les rôiies brûlées, et que je se* rais cause qu'on déjeunerait fort mal.
Néanmoins, j'ai été bien aise qu'il m'introduisît : il est toujours difficile pour une femme d'entrer seule dans la chambre d'un
homme qui n'est ni son parent , ni son ami. L'étianger élait couché : il a rougi en me voyant. «Sans rloute , madame, m'a-t-il dit d'une voix un peu ëmue, j'abuse de IVxtrême bonlé qu'on me léaioigne ici ; je voulais aller vous porler moiniênne l'expression d'une reconnaissance dont l'excès m'est bien doux : on s'y est opposé; j'insistais : la feule promesse de vous voir m'a rendu docile. Je sens toule mon indiscrétion; mais je lui dois tant de plaisir, que peut-être serai-je tenté plus d'une fois d'eu commettre de p ireilles. » Je lui ai répondu que c'était plutôt à moi à m'excuser d'être ver.ue si tard savoir de ses nouvelles, -et je me suis assise, un peu confuse, pi es de son lit, dans un fauteul qu'on avait préparé pour moi.
La conversation a roulé s^r son voyage ; il vient de parcourir toute l'Italie. Je lui ai fait quelrjues questions sur ce pays: ses réponses spirituelles, ses remarques neuves et piquantes me procuraient nn véritable plaisir, lorsque mon oncle, voyant qu'il était question de voyage , a voulu
aussi parler des siens. M. Semler s'est tu , et n'a plus fait q .'écouter. Les récits de mon oncle se prolongeaient beaucoup, et je commençais à craindre qu'un si long entretien ne fatiguât le malade, lorsque nous avons été interrompus par l'arrivée du courri'^r. On m'a remi^ ta lettre. « Estce de Saxe? ma demandé mon oncle. — Oui, ai-je répondu, cest d'Alber^ ;^ A ce nom, il m'a semblé que l'étranger avait souri; je l'ai regardé pour m'en assurer: il a baissé les yeux. Alors je me sais retirée chez moi pour jouir sai s témoin de ce plaisir si pur, si vif, toujours nouveau, que me cause 1 expression de ta tendre amitié. Cher Albert 1 je t'ui dit vrai en t'assurant que mon bonheur dépendait du tien; te voilà presque heureux, et déjà je me sens plus contente. Ne crains rien , Blanche ne plaira pas à Ernest : digne fils de sa mère, les grandeurs, l'ambition, l'orgueil, doivent être ses seules passions; un cœur occupé par elles ne peut être susceptible d'amour; il ne saura pas apprécier Blanche; il ne m'aurait jamais aimée. Ah! li-
vrons un pareil êlre aux vaines jouissances
faites pour lui, et aussitôt qu'en s'enchaî-
nant selon les superbes projets de sa mère,
il ne pourra plus troubler Ion bonheur ,
oub'ions, s'il est possible, qu'il ait jamais
existé.