LETTRE XXV
Ernest de Woldemar a Adolphe DE Reins BERG.
Du château de Grandson, i3 février.
C'est de chez Amélie que Je vous écris, Adolphe, et maintenant que le hasard a fait réussir mon projet au-delà de mes espdrances, il est temps (jue je vous le confie. Je comprends votre surprise, e le est très-naturelle : je m'attends à votre méconlenfement , et j'y suis préparé. Cet aveu vous étonne, car si ce n'est pas la première fo.s que j'ai mérité votre désapprobation, c'est du moins l'unique oii je me sois décidé à la braver. Mais que vou-
îez-vous, Ado'phe? quand j'ai senti qu'il n'était point de force qui pût vaincre les faiblesses de mon orgueil , ni d'amilié qui pût vous engager à les tolérer, j'ai dû soustraire mon inébranlable résolution à fâpreté de vos remontrances, et cacher à urs censeur se'vère ce qu'il m'eût été si doux de confier à l'indulgence d'un ami. Ne croyez point, Adolphe, que je vous accuse pour affaiblir mes torts, je n'userai jamais de cette misérable finesse; si je me plains de vous au moment où je m'avoue coupable, c'est parce que je suis sûr que je vous aurais ouvert mon cœur, si j'eusse espéré trouver en vous moins de cette roideur de caractère, de cette inflexibilité de principes qui ne pardonne jamais le plus léger écart: peut-être, avec plus de douceur , la sagesse de vos conseils, que j'ai quelquefois rejetés dans les premiers momens, et que j'ai toujours fini par suivre, m'aurait-elle préservé d'une grande faute; quoi qu'il en soit, il n'est plus temps, et maintenant votre secours me serait inu-* I. 8*
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tile: je suis chez Amélie.... Pousse par un ressentiment que je noun issais dejDuis plusieurs années, j'arrive pour me venger, et c'est elle cjui me sauve la vie : je la vois, et il semble que 1.» plus puissante des séductions m'attendît à ses cô es, comme pour me punir des projets que je méditais contre elle... Je ne sais comment tout ceci finira ; je suis ici sous le nom de Henri Semler , simple geruiihomme bavarois; je ïie puis assez cacher mon véritable nom; de quel oeil Amélie ne me regarderaitelle pas, si elle apprenait qu'Ernest, Vohjet de son aversion, est celui à qui elle prodigue des soins si touchans!... Je l'ai donc vue cette femme que j'étais si curieux de connaître.... Je n'essaierai pas de vous la peindre aujourdhui; j"ai la fièvre, et ce que je pourrais dire d'elle, vous paraîtrait TefTet d'une inaginalion en délire; d'ailleurs il m'est expressément défendu d'écrire; aussi aîlendrai-je quelques jours pour vous donner, sur ma conduite, une ejspUcation qui sera longue : Philippe vouî
l'apportera; il sera alors en état de partir, et je vous Fen verrai; car, malgré ses promesses , je redoute son indiscréiion.
LETTRE XXVÏ.
Ernest a Adolphe.
Du cliâleau de Grandson , 2.5 février.
Comme Ph. lippe vous contera sans cloute avec la p'us sclupule^^e exactitude tous les dangers que nous avons courus, je ne ci ois pas qu'après lui il me reste riea à vous apprendre sur cet article; mais ce qu'il ne vous peindra pas, et ce que vous ne saurez jamais, puisque vous n'avez pas vu Amélie au moment où elle venait de nous sauver, c'est l'impression que doit laisser une belle femme qu'anime tout es qu'il y a de divin dans la charité : impression telle que mil!e siècles ne pom raient l'effacer, ni Têtre le plus insensible s'y soustraire... Mais laissons celte image qui ne rae quittera plus, venons à l'explica-
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lion que je vous ai promise , et que vous attendez sans doute avec impatience. Je vais peut-être vous ramener sans ne'cessité sur des détails dont vous avez conservé le souvenir; mais dans une affaire dont je prévois que les suites seront si importantes pour moi, vous ne pouvez assez savoir, ni moi assez vous dire comment j'ai été entraîné, et j'aime mieux répéter des choses inutiles que de risquer d'en omettre une essentielle.
Vous pouvez vous rappeler que quand nous commençâmes nos voyages, il y a dix ans, ce ne fut pas sans peine que je quittai la Saxe sans avoir revu Aaiélie ; je l'avais laissée trop enfant, et moi-même j'étais trop jeune alors pour pouvoir être amoureux d'elle; mais Tangélique douceur de son caractère s'était gravée avec des traits si touchans dans mon souvenir, que je sentais bien que de l'humeur dont j'étais, il n'y avai[ que cette femme au monde qui pût me convenir. Je ne me dissimulais pas que la tyrannie dont j'avais usé envers elle dans nos jeux, avait pu
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Téloigner de moi ; mais , à Tëpoque dont je parle , j'étais encore trop impérieux pour songer à fle'chir devant elle ; je ne voulais point lui déplaire par mon ton de hauteur, mais je voulais moins encore raVfForcer dVn prendre un plus doux, parce qu'il me semblait que me contraindre c'était m'avilir.... Ces motifs réunis , bien plus que vos conseils et les instances de ma mère , me décidèrent seuls à quitter ma patrie sans avoir été à Lunebourg. Si j'avais ciu perdre Amélie par cette conduile, je ne sais ce qu'une pareille crainte aurait pu produire sur mon esprit j mais quoique je me crusse maître de renoncer aux liens qui devaient nous unir , si elle ne me plaisait plus à mon retour, je n'avais jamais supposé qu'elle pût être libre de s'y sousf>aire.
Cet insupportable orgueil , que , malgré ses grandes qualités , ma mère ne croyait pas déplacé dans le peîit-fils des comtes de Woldemar , avait jeté de si profondes racines dans mon âme , que les conseils de tous ceux qui m'avaient entouré depuis
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mon enfaiiCe, n'avaient jamais pu le modérer. Il n'appartenait qu'à votre seule auiifié de pouvoir opérer ce prodige : c'est ua de vos bienfaits, Adolphe, et je ne l'ouiJieiai point. Vous m'avez forcé d'admiicr en vous Tbomme ne tirant son éclat que de lui-même, et plus grand par sa vertu que je ne Tétais par mon rang. Cependant, je l'avouerai, cet orgueil fut plutôt mieux dirigé qu'il ne fut détruit. II m'en resta cette idée qu'il était une place supérieure à la vôtre , et que j'y parvieudiais en unissant à la naissance illustneque je dois au hasard, les vertus éminentes qui vous distinguent e! que jq ne devrais qu'à moi-même. Animé de ce noble e poir , je nrefforçai de nie vaincre, de vous isxiiter, afin de faire cire à tous ceux qui me counaîtraienl, et surtout à vous-même, quf personne ne pouvait être comparé à Ernest.
La gloire de vaincre Téloignement d'Amélie, avant même de l'avoir revue, entrait aussi pour beaucoup dans ce de'sir de perfeclioiî. Sans jamais m'adresser direc-»
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iement à elle , j'étais bien aise qi^eHe n'ignorai rien de tout ce qui pouvisit me faire valoir. Un sentiment qui tenait à mon enfance, et qui s'était fortifié par les éif ges que ma mère prodiguait à celle qui en était l'objet , ernb. ilissaiî cel'e femme à mes yeux au point qu'aucune autre n'a jamais pu m'inspirer de véritable attachement. Dans les cours les plus biillanles de FEurope, au milieu des femmes les plus aimables , vous vous êtes étonné plus d'une fois de me voir mettre au-dessus d'elles cette Amélie que je ne connaissais pas , tant éiait grand l'empire que sa charmante idée avait pris sur mon imagination. J'étais dans cette disposition , lorsque j'appris que celle que je regardais comme mon épouse m'avait rejeté avec dédain pour s ■ donner à un homme sans nom et sans mœurs. Vous fûtes témoin de l'état où me jeta cette nouvelle inatîendue : le ressentiment de ma mère, plus emporté peut-être, fut bien moins profond que le mien ; elle n'était blessée que dans sa fierté; je l'étais dans ma fierté et dans mon cœur : plus j'a-
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vais nourri ma tendresse pour Amélie, plus son mariage m'offensa. Vous fûtes témoin du serment que je fl^ de ven£;er un jour mon injure ; vous m'opposâtes des raisons : elles étaient bonnes , mais ne changèrent point ma résolu'.ion. Voyant enfin que je ne pouvais ni vous faire partager ma colère , ni me soumettre à votre opinion , je gardai le silence-; il vous persuada que j'avais renonce' à mon dessein : cela devait être, car, pour la première fois , mon cœur vous était fermé, et vous ne dûtes pas croire que je conservais un projet dont je ne vous parlais plus.
Depuis quelques temps je voyais arriver, avec un secret plaisir , l'époque de mon retour dans cette patrie oii je devais retrouver et punir une femme infidèle. Nous allions partir de Naples pour nous rendre à Dresde , lorsque vous reçûtes la lettre de madame de Simmeren, qui parlait d'Amélie avec tant de chaleur et d'enthousiasme , et qui vous annonçait, comme la chose la plus indifférente du monde , qu'elle avait quille Ist
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Saxe pour se fixer à Bellinzouna. Je m'en souviens , à cette nouvelle vous me regardâtes fixement et avec un peu d'inquiétude. « BcUinzonna est sur notre chemin, me dites-vous ; mais je ne crois pas que vous soyez lenté de vous y arrêter? » A cette question , prévoyant tout ce que vous m'opposeriez si je vous laissais pénétrer tout ce qui m'agitait, je me contentai de vous répondre qu'il serait pourtant bien naturel de consacrer quelques jours à connaître un objet plus curieux que tout ce que nous avions vu dans nos voyages ; une femme assez fière pour avoir dédaigné la main d'Ernest, et en même temps assez humble pour s'êlre alliée à une famille de vils coaimei çans. L'oppression qui me saisit en finissant ces mots, vous alarma. A'ous rue demandâtes si mon res entiment durait encore.. Adolphe, je vous serrai la main ; je sentis des pleurs dans mes yeux; si j'avais eu le plus léger espoir de vous voir compatir à ma faiblesse , tous mes secrets étaient à vous; mais pour 1 espérer, je connaissais trop l'inexorable aus-
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lërilé de vos principes, et je vous quittai brusque!!) en t.
Vous a Iribuâtes mon agitation à la bonté d'être encore si sens ble à une ancienne injure , et taiidis que vous me croyiez revenu d'un ressentiment coupable, je ne s<^ngea!s qu'à le safisfaiie. Mon dessein était pris; je voulais aller à Eeliinzonna , et surtout y aller .'^ans vous; m'introduire chez Amélie, et, garanti de ses cbarm^^s par le souvenir de son offense , m'en faire aimer, et Tùbandonner ensuite avec mépris... Oui, Adolphe, tels étaient les desseins d'un homme qui se flatfciit de vous égaler en verlus : si j'en rougis maintenant, c'est bien moins de les avouer que de les avoir conçus. Ne m'accablez pas de votre indignation : si votre ami vous est cher, ce n'est pas en traitant sa faiblesse sans ménagement que vous le sauverez.
D'ailleurs , que me direz -vous que ma conscience et la vue d'Amélie ne m'aient dit plus fortement encore ?... Je la regarde, et lr,in d'être indigné, je me sens attendri : elle a sauvé ma vie, et la recon-
naissance que jVprouve est si vive et si ardente qu\lle me semble au-dessus du bienfait... Ainsi, il faut que tous mes sentimens, quand elle en est Tobjel , prcnnen! le caraoUre de la passion.... Mais je reviens a mon réci'.
Vous voyant arrêté par des affaires à Rome, je vois quittai sous le prétexte d'aller au-dev-mt des lettres de ma mère, qui m'attendaient à Florence; mais quelle que soit ma tendresse pour cette mère adorée, la seule idée, qui m'occupait était de profiter «les jours de votre absence pour me rendre sans délai à Bellinzonna. Je fus bientôt au pied des Alpes, le temps était affieux, lien ne put m'arrêter ; je traversai les montagnes en dépit des conseils prudens et des predicl ous sinistres. Un accident survenu à la luule de Ph lippe retarda notre route, la nut noussurpiii; ua fi oid excessif commençait à nous engourdir, et déjà nous nous sentions atteints d'un assoupissement funeste, lorscju'en regardant aulour de m')i si jf^ n'apercevais aucun vestige d'habitation, je me heur (ai coûlre
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une haute perche à laquelle une cloche élait attachée; je la sonnai sans relâche pendant une demi-heure, cra'gnani beaucoup que la violence du vent nen fît perdre le son dans l'air : cependant j'entends birnlôt quelques coups de feu; je vois une lu.ur éloignée errer çà et là, et se réfléchir sur la neige; je redouble le bruit; Philippe et nos guides reprennent courage, joignent leurs cris aux ir^iens , et enfin nous voyons paraître six hommes, qui, nous ayant entendus de loin , avaient bravé tous les dangers pour venir à notre secours. Une action si géncreuse , i.n si noble dévouement , me fit oublier ce q.îe nous venions desoulfiir; je ne voyais que ces braves gens, je ne pouvais parler que de ce qu'ils avaient fait. « Ma foi, s'écria Tun d'eux, jamais il ne s'est vu de plus horrible temps! nous dormions tous quand vous avez sonné; et sans madame Mansfîeld, qui nous a réveillés et forcés à partir, nous ne serions pas ici.... — Madame Mansiield 1 interrompis-je avec une extrême surprise. — Oui , elle est là-haut qui nous
a'tend.et quand elle verra (out le monde sauvé , elle ne sera pas la moins contente. » Je cessai d'interroger : trop de questions auraient pu donner l'idée que j'avais qiielqu'intérêt à les faire; ce qui m'impoilait surtout, c'était de n'être pas connu; aussi m'approchant de Philippe , je lui dis à voix basse : « Sur votre vie, je vous défends de laisser soupçonner qui je suis. Si on vous questionne, répondez simplement que mon nom est H 1 ri Semler, et la Bavière ma patrie.» En parlant ainsi, j'étais ému, Adophe, et mon trouble augmentait à mesure que nous approchions du château.
J'alla s donc me trouver en présence de celle qui m'occupait depuis si long-temps, et qui m'avait cau^é tant de chagrins ; ne semblait-il pas qu'elle vînt s'offrir d'ellemême à ma vengeance ? Cependant , le peu de mots que les bonnes gens qui nous enlouraient avaient dit d'elle, suspendait déji ma colère, et je sentais l'attendrissement prêt à me gagner ; en proie à toutes sortes de mouvemens contraires, je gravissais la montagne plus rapidement que
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la vive douleur de mon piedn^aurait semblé devoir me le pei mettre ; mais l'impatience me prêiait des forces. Je devançais mes guides, lorsque tout à coup s'élance au-devant de moi une femme en désordre, les cheveux épars, la robe couverte de neige. «Quelqu'un a-t-il péi i , s'écriet-elle d'une voix Iremlilanle? —Personne , lui répond de loin un de ses g^ns— Ah! bénissons le c el, reprend-elle avec un accent aussi inimitable dans sa joie que dans sa douleur. » A la lueur du feu qui brûle dans la cour, je dislingue des traits célestes; ma;s elle ne me voit pas; elle ne prend pas garde à moi : les intrépides montagnards, qui, à sa voix, ont consenti à s'exposer pour nous, absorbent toutes ses pensées; die les remercie, les bénit, exalte leur action : à fardente reconnaissance qu'elle témoigne, on dirait que c'est elle seule qu'ils ont sauvée. Sa physionomie , aimée par tout ce qu'il y d'excellent dans la s- nsibililé , le rouge brûlant de ses joues, féclat de ses yeux et de soa teinl, la Vi.uciié avec laquelle elle s'og-
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cupe de tout, commande autour d'elle, vole à chacun de nous comme pour soulager plutôt ce que nous avons souffert, donnent un charme plus qu'humain à toute sa personne. Je la regarde , mes yeux ne peuvent s'en détacher : voilà donc Amélie de Lunebourg, Tépou-e qui me fut destinée dès le berceau, la ft mme qui m'a rejeté , celle qui a si cruellement blessé mon cœur et mon orgueil , celle dont je btûlais de me venger; enfin la voilà : et c'e>>t elle que j'aduiii e , c'est elle qui m'a arraché à la mort, c'est elle dont la voix touchante émeut mon cœur comme il ne Fa jamais été. O destinée !
Quand nous avons été un peu remis de nos fatigues aetprè? du feu de la grande salle basse du château, Philippe n'a eu rien de plus pressé que de raconter comment je m'étais exposé pour lui. J'ai voulu le faire taire : il n'y a pas eu moyen ; le pauvre garçon, qui aime beaucoup sa vie, et qui croyait me la devoir, ne pouvait contraindre sa joyeuse reconnaissance. Je lui ai pardor.né cependant son indiscret
babil , en voyant les beaux yeux d'Amélia se remplir de larmes. Elle s'est approchée de moi en posant sa main sur mon bras, et m'a parlé avec intérêt. Jusqu'alors Je n'avais pas obtenu d'elle de distinction ; à peine m'avait-elle regardé; elle me donnait ses soins coranif^ à mes compagnons d'infortune, et c'élait tout; mais en apprenant que j'élais capable d'une bonne action , sans doute elle a senti qu'il y avait quelque chose de sympathique entre nous : attirée par ce doux rapport , elle m'a regardé plus souvent, et a rais même dans ses discours et son maintien une sorle de louchante et modeste familiarité qui semblait me dire, que puisque j'aimais à bien faire, je n'étais plus un étranger pour elle.
29 février.
Depuis quatre jours, Adolphe, j'ai été forcé de suspendre mon récit ; la fièvre ne m'ayant point quitté encore, on me défend toute occupation suivie, et ce n'est qu'à la dérobée que je puis vous écrire. L'autre jour , le bon M^ Grandson m'a sui-
pris la plume à la main ; il a crie, gronde , je continuais (onjours , mais il a fait appeler Amélie; elle est venue, et, en voyant tant de feuilles écrites sur ma table, elle m'a dit vivement que j'avais tort. « Comment ra'arrêler ! ai-je repris avec un peu d'émotion : c'était de vous dont je parlais. » Elle a rougi, et me regardant avec douceur : « Il ne faut s'occuper que de vous, m'a-t-elle répondu, les longues lettres fatiguent et peuvent vous faire beaucoup de mal : voudriez-vous nous affliger ? » L'affliger ! elle ! Amélie! Ah, Dieu l quel être baibare pourrait le vouloir? Voilà ce que je pensais , Adolphe , mais ce que je n'ai point osé dire. Amélie, qui ne pouvait pas deviner la cause de mon silence, voyant que je ne répondais pas, a ajouté : « Vous ne voulez donc pas promettre de ne plus écrire?— -Je veux vous obéir, ai-je repris vivement; je veox tout ce que vous ordonnerez. » Mais en parlant ainsi , l'idée que c'était à cetfte même Amélie qui m'avait préféré M. Mansfield, que tout mon cœur faisait serment '' 9
d'obéissance, m'a causé une telle agitation que ina voix a expiré sur mes lèvres; etj détournant la tête, je me suis appuyé en soupirant contre le coin de ma chemi- Bée. Un trouble si grand n'a point échappé à Amélie. « Qu'avez- vous, ra'a-t-elle dit avec intérêt, vous avez l'air de souffrir beaucoup ? Je suis sûre que vous avez excédé vos forces en écrivant si long-temps : puisqu'on ne peut compter sur votre raison , je crois que mon oncle fera sagement d'emporter les plumes et le papier.
— Non, ai-je répondu en la retenant, ne m'ôtez pas le mérite d'obéir; laissez-moi dire adieu à mon ami, et puis je promets de n'écrire que quand vous le permettrez.
— On peut y consentir , s'est écrié l'oncle : un adieu n'est qu'un mot, cela sera bientôt dit. — Un adieu d'amitié emploie souvent plus d'une page, a ajouté Amélie en souriant; et si M. Semler s'engage pour quelques lignes, je crois que nous devons être contens ; au reste je m'en rapporte à sa parole, et je laisse à mon oncle le foin de veiller à ce que ma confiance ne
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soît pas trompée. » En achevant ces mots, elle s'est retirée en me saluant avec bonté. <ç Chère enfant I s'est écrié M. Grandson aussitôt que nous avons été seuls , je ne connais de véritable bonheur que depuis qu'elle est près de moi. » Je l'ai questionné là-dessus , et le bonhomme, qui ne demandait qu'à s'épancher , s'est assis à mon côté pour me raconter l'histoire d'Amélie. En voyant l'intéiêt avec lequel j'écoutais , il m'a promis, quand nous nous connaîtrions mieux, de me montrer un cahier qu'elle lui a envoyé avant de venir ici, contenant le récit de ses malheurs , écrit par elle-même. Vous pouvez imaginer, Adolphe, si je suis curieux de le lire ! Je saurai donc quels sentimens , quelles raisons ont pu la déterminer ; je verrai l'expression de son amour pour un autre , celle de sa
haine pour moi Je n'en serais pas
fâché, et celte lecture ne me sera peutêtre pas inutile.
On ne reçoit de lettres ici que quand M. Grandson les envoie chercher à Bellinzonna ; ainsi écrivez-moi dans cette der-
nière ville, poste restante, à l'adresse de Henri Semler. Si, par hasard , voire austère franchise se refusait à user de cette feinte, et que vous vous obstinassiez à m'écrire sous mon ve'rllable nom , il n'eu résulterait d'autre chose , sinon que vos lettres ne me parviendraient pas, parce que M. Grandson ne fera prendre à la poste que celles adresse'es à Henri Semler.