‹ Amélie MansfieldChapitre 19 sur 25 · DE WOLDEMAR · texte numérisé non relu

DE WOLDEMAR

Florence , i5 mars.

Philippe est arrivé hier avec vos deux lettres, et je vous exprimerais mal le cli:igrin et rélonnement quelles m'ont causés; ce n'est point le mystère que vous m'avez fait qui m'afflige : si le motif en était honorable, non-seulement je vous pardonnerais, mais je pourrais me féhciter même de la perle de votre confiance.

Cependant, qu'ai-je appris? vous n'avez dissimulé avec votre ami que parce que vous vous sentiez coupable, et en vous avouant le honteux principe de voire silence, vous avez eu la lâcheté d'y ce'der; non, ce n'est pas là, Ernest, ce n'est pas là cette ârae fière et sublime dont l'orgueil était le seul défaut, et dont j'aimais presque l'orgueil , parce qu'il ne lui inspirait jamais que le noble désir de se mettre audessus de ses semblables en les surpassant en vertus. Non, je ne puis reconnaître dans le comte Ernest , nourrissant une si longue animosité contie une jeune innocente dont le seul tort fut d'épouser celui qu'elle aimait, ce même Ernest qui, à la coar de Madrid, demanda avec tant d'ardeur, et obtint avec tant de joie la grâce de l'homme qui l'avait insulté: non, je ne reconnais point dans celui qui médite de sang-froid la perte d'une femme malheureuse , celui qui jadis, entraîné par la plus dangereuse séduction, sut s'arrêter au milieu du péril, et triompher de lui-même, parce que la vertu l'ordonnait, Ne' avec les passion*

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les plus irapëtueuses, jusqu'à ce jour vous les aviez maîtrisées ; si elles exerçaient tout leur pouvoir sur vous et que vous leur cédassiez un moment, ce n'était que pour vous relever plus grand, plus magnanime; jamais homme ne lutta avec plus de force contre des ennemis plus puissans , et ne les subjugua avec plus de gloire. Je jouissais de vos nobles efforts; je n'eusse pas ' voulu qu'ils vous coûtassent moins : plus ils étaient pénibles et plus vous méritiez d'estime. A toutes ces vertus d'une grande âme se joignaient toutes celles d'un bon coeur; àl'béroïsme, vous unissiez l'humaïiité, et, pour sauver un misérable, vous auriez hasardé votre vie, comme vous l'auriez sacrifiée à Thonneur et à l'amitié : tel je vous ai connu, et je me glorifiais de vous; n'étant rien par moi-même, je me croyais beaucoup, parce que j'étais votre ami, et je me sentais fier de ce titre plus que je ne l'eusse été' de la possession d'un rang illustre. Mais à présent que vous n'avez vaincu une absurde colère que pour devenir le jouet d'un amour insensé , et

que je vous vois soumis à toutes les passions qui voudront vous asservir, je pleure sur vous et sur moi : le temps de notre gloire est passé; Ernest n'est plus qu'un homme ordinaire.

Je n'ajoute plus qu'un mot : souvenezvous de l'engagement que vous prîtes avec votre mère lorsqu'elle consentit à vous laisser seul maître de votre conduite ; vous lui jurâtes de ne jamais avilir votre caractère par aucune de ces fautes dont on porte la honte toute sa vie; et cependant, croyez-vous qu'eu séduisant Amélie, vous n'eussiez pas trahi votre serment ? Maintenant que le charme de cette femme , bien plus que vos remords, vous a fait rougir de vous-même, quel est votre dessein de vous attacher à elle ? Mais si ce n'est plus ^ être coupable envers l'honneur n'est-ce pas l'être envers votre mère? Ne savez-vous pas qu'autant elle est dévouée à ce qu'elle aime, autant elle est implacable dans ses haines? Quand elle vous attend, lui direz-vous qu'Amélie Mansfield est l'objet qui vous retient ? ou bien la trom-

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perez-vous? Quels que soient vos desseins, Ernest , je veux vous faire connaître les miens. S'il eût été possible que vous per- BÏstassiez dans vos criminels projets , et que j'eusse pu les soupçonner , j'aurais volé jusque chez Amélie lui dévoiler la vérité, et vous arracher malgré vous à Tinfamie, eussiez-vons dû me donner la mort pour prix de mes soins; maintenant, que je ne crains plus qu'une faiblesse, je vous livre à voas-niênie; mais saches bien que ce n'esî quVn la surjiioniant que vous pourrez expier vos lorts : si vous voulez y céder, Ernest, ne m''écrivez plus : il faudrait TOUS irahir ou vous approuver, et je ne veux ni fun ni l'autre. Vous avez assez prévu ce qui m'en coûterait de partager voire artifice; je n'ai pu me déterminer à vous écrire sous un nom supposé que dans l'espoir de vous éclairer sur l'aveuglement qui vous perd : mais une fois ce devoir rempli, vous me connaissez assez, Ernest, pour ne plus attendre iine seule lettre de moi.

LETTRE XXVÏÎL

Amélie a Albert.

2 mars.

Le jeune homme dont je Tai parle est toujours ici, mon frère; à peine peut-il marcher, et 1a fièvre ne Ta pas encore quitté. Mon oncle l'a pris dans une si grande amitié, qu'il passe presque toute la journée chez lui: je me réunis à eux le soir seulement; et alors, quand la santé de M. Seraler le permet, il nous fait des lectures : c'est un plaisir dont je n'avais jamais connu le charme, parce que personne ne lit aussi-bien : il est impossible de l'écouter sans émotion quand il exprime des senlimens pathétiques ou passionnés ; la fierté surtout lui sied à merveille; il a une telle noblesse dans le port et dans le regard, qu'on a peine à croire qu'il ne soit pas d'une illustre naissance. Son caractère paraît vif, et même impélueur;

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il suffit d'un rëcit, souvent d'un mot, pour exciter son indignation ou son enthousiasme : qu'on cite une action perfide , à l'instant sa voix s'anime, son regard s'en^ flamme, ses yeux lancent des e'clairs; mais à un trait touchant, il s'attendrit, des larmes mouillent sa paupière , et cette transition subite donne quelque chose de plus pénétrant à sa sensibilité. Sa voix est aussi flexible que sa physionomie est mobile : habituellement forte et sonore, elle a par moment des accens si doux , qu'on en est surpris et presque ému. Il chantait hier au soir, et soit la mélodie de l'air, soit la perfection du chant , j'ai éprouvé une telle impression , qu'elle m'a rappelé ce que tu m'as dit de la musique, il y a quelque temps; elle est en effet comme une langue universelle qui raconte harmonieusement toutes les sensations de la \ie. Tandis que M. Seraler chantait, j'étais tombée dans une si profonde rêverie, que, tout en continuant de l'écouter, j'avais oublié qu'il était là : je pleurais de mes souvenirs, de mes regrets; je ne sais pas

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précisément de quoi; car dans ces effets de la musique il y a quelque chose de confus qui fait que la pensée, errante dans le vague, ne saurait déterminer Tobjet qui Toccupe. Mon oncle, s'étant aperçu que je pleurais, a interrompu M. Semler, et m'a arrachée si brusquement à ma distraction, que j'en ai été presque effrayée. « Taisez vous donc ! s'est-il écrié : avec ce chant qui me faisait pourtant grand plaisir, ne voyezvous pas, aux larmes de ma nièce, que vous lui faites mal? — Je ne sais si vous ne lui en faites pas bien plus en les arrêtant, a repris M. Semler avec quelque émotion; il est des insfans où on aime tant à en répandre! — Votre serviteur; je n"'ai jamais compris qu'il y eût du plaisir à pleurer, et je ne me soucie pas que vous donniez cet agréable passe-temps à mon Amélie. » J'avais la tête penchée dans mes mains; ma broderie était tombée par terre; je ne pouvais parler. M. Semler s'est assis tout près de moi , et m'a dit : « Que j'envierais le sort de la personne à qui vous aimeriez à laisser lire tont ce qui

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se passe maintenant dans votre cœur? — Cela n'est pas difficile à deviner, a répondu mon oncle; je suis sûr que votre voix lui a rappelé celle de ce pauvre Mansfield ; savez-vous qu'il clîanlait aussi-bien qne vous?... . — Moi! je lui aurais rappelé un pareil soutenir ! a interrompu M. Semler en se levant brusquement : ce n'était assurément pas mon intention. — Ma foi, pour lout autre que vous ce serait un éloge : vous jugerez du taltnt de mon neven par celui d'Amélie; elle a été son écolière, et je ne crois pas qu'après lui vous ayez grand'chose à lui moiitrer. — Je n'en ai pas la prétention , a repris M. Semler d'un air gra^e et n.ême un peu dédaigneux; et madijme ne doit pas craindre que j'aie la haidies-^e de le tenter. » J'ai fait un signe de la main à mon oncle pour ne pas continu t celte conversation, et peu après je me suis retirée; mais, le croiras-tu ,'Albei l ? le souvenir de Mansfield m'a peu trooiblée; d' puis deux mois, voilà la première fois que mon oncle en parle directement ; j'ai été surprise qu'un

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si court espace de temps ait rendu tant de prix à mon cœur, et j'ai bëni la main divine qui a verse son baume sur mes blessures. Albert, il faut avoir souffert pour savoir combien il est doux de ne plus souffiir. Ah ! si j'ai trouvé jadis dans Tindifference qui avait succédé à mon amour, quelque chose d'affreux qui ressemblait au néant, je goûte maintenant dans le repos qui succède à la peine quelque chose de délicieuse qui ressemble au bonheur.

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