LETTRE XXXIII
Ernest a Adolphe.
4 arril.
Ce matin , en me levant, j'étais déterminé à r:e plus vous parler d'Amélie; je sentais qu'en vous la peignant telle que je la vois , mes éloges , étant hors de toute
mesure , finiraieot peut-être par vous prévenir conire elle , et je ns voulais pas risquer de vous paraître un insensé qui s'abandonne sans frein à sa folie. Je me disais :. à moins d'avoir vu Amélie , pourra -l-iî •jamais comprendre qu'il exi&'e urie femme, au monde lellement supérieure à son sexe y que tout honnête homme qui Taura connue devra rougir de la seule pens^'e d'en aimer une autre ? pourra-t-il comprendre que , même en la quittant , je ne m'en sépare pas , puisque Amélie étant la parfaite image de la vertu sur la terre, on ne peut adorer Tune sans l'autre, et que Tamour qu'on doit à louies deux n'est qu'un seul et même amour ? Mais, Adolphe, encore ce trait peut-être vous peindra-t-il mieux Amëlie que tout ce que j'ai pu dire jusqu'ici ; peul-être un si rare accord de raison et de bonté obliendra-t il toute votre estime; et p-cut-être enfin qu'il appartiendra à l'indulgence d'Amélie de vous faire aimer l'indulgence.
J'étais avec M* Grandson dans le saîoB, ce malin; le déjeuner était pi et; et de-
puis une heure nous attendions Amélie , lorsquVUe est arrivée en courant , son chapeau sur la tête, rouge et un peu essoufïîée. « Je vous ai fait attendre , a-t-elle dit à son oncle; je ne croyais pas qu"'il fût si tard. — Je devine bien où vous vous êfes oubliée, » Elle a baii^sé les yeux avec embarras. « Vous n'êtes soitie de si boa matin que pour aller apprendre à François que j'avais consenîi hier au soir à lui accorder enfin des secours. *- Mon oncle, de combien de bénédictions lui et sa misérnble famille m'ont chargée pour vous. ^^- Pardieu ! c'est bien à vous qu'il les doivent. Sans vos instances je ne me serais jamais décidé à soulager un homme qsii s'est ruiné par son cxîi aviîgance. — Comment ? ai-je interrompu, est-il pos ible , madame, qtie vOus comprenirz dans vos aumônes un homme qui a mérité son sort par sa mauvaise conduite? n'est-ce pas là un abus de la charité ?» Amélie a pris un air un peu grave, et m'a dit: n Si vous av ez mieux réfléchi, M. Semler, peut-être n'auritz-vous pas fait cette ques-
!ion , et n'aurais-je pas encourn votre blâme : je suis sûre que voire cœur est trop généreux pour adv^pter Topinion des riches sans pillé , qui , pour se dispenser d'adoucir le malheur, commencent toujours par s'iuFornier s'il ne peut pas être attribué à quelque faute. Quand ils professent que les bienfaits ne doivent être distribués qu'a des hommes irréprochables, croyez qu'ils n'ont d'autre intention que de garder leur or, sans perdre l'estime d« ceux qui ne se donnent pas la peine d'examiner si l'avaice ne se déguise pas sous nne apparence d'équité. Sans doute il y a eu des torts , et ils ne manquent pas de le» découvrir; mais ont-ils recherché avec le même soiu s'ils n'étaient pas expiés par les souffrances, et si la sincérité du repentir ne devait pas rappeler la miséricorde ?...v Elle s'est arrêtée un moment , et puis , repreuant son discours d'une voix émue, elle a dit : « Ce pauvre François, il était parvenu , par son iudu^tiie, à êlre chef d'une manufacture; il se lia avec des gens audessus de lai qui l'eDlraïaèrent à un jeu
ruineux, à des prêts inconsidérés, à de folles dépenses, et qui Tabandonuèrent dès qu'il fut îombé dans la misère ; mais il lui reslait du courage et la volonté de réparer son imprudence. Il ne fit aucuno plainte, ne sollicita aucun secours, rentra dans la classe des sinsplei ouvriers, et depuis il n'a cesse de se livrer aux. travaux les plus rudes. Tout ce quM gagne il l'apporte à sa femme, ne se réserve rien, consacre les dimanches et les fêtes à Tinstruction de sa nombreuse famille. Il vivait de l'ouvragée que lui procure mon oncle , lorsqu'un ac* ident funeste l'a forcé de garder le lit.... Eh quoi! dans cet état, cinq années de sueur, de patience , de privations et d'une conduite exemplaire, ne le rendraient pas digne d'indu'gence? et M. Semîer me jugerait coupable d'avoir engagé mon oncle à suppléer par ses secours, au pain que ce malheureux ne peuf plus donner à ses enTans par son travail ?.... »
L'ange avait cessé de parler depuis long-temps, que son oncle et moi écoutions encore , hors d'état tous deux de pro-
MANSFIELD. sSi
férer une parole. A la fin , M. Grondson m'a dit , en me prenant la main : « Eh bien 1 mon ami , à ma place, n'auriez- vous pas é(é persuadé, et auriez-voiis refusé des secours à François? » J'ai voulu répondre , je n'ai pas pu; les larmes m'élouPfaient. Je suis sorti du salon ; j'ai été dire à celle terre qui la porte , à cet air qu'elle respire , à ces arbres qui la couvrent , à ce ciel qui la contemple, que tant qu'il restera une étincele de vie dans mon cœur, je rendrai à cet unique assemblage de vertus , de o^i âces et de charmes , le culte sacré qui lui est dû.
LETTRE XXXÏY.
Albert a Amélie,
Dresde , lO arriL
Non, je n'aurais point exij^é cet examen que l'amilié t'a commandé, et dont ta conscience n'avait pas besoin. Non , malgré la disposition favorable qu'a fait naître le jeune étranger , je mets un trop
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haut prix au cœur d'Amélie pour craindre qu'il puisse être obtenu si promptement , surtout par un homme qui , d'uprès ce que lu m'as raconté, est au mo ns très - bizarre. 11 ne t'a pas caché des antipathies qui doivent blesser ta délicatesse, et repousser ta sensibilité : c'est ce qui me rassure bien plus encore que son prochain départ. Mais ce qui m'afflige, Amélie, et ce que je dois détruire, c'est une erreur que je ne veux pas même laisser dans ton esprit, dût-elle ne jamais passer jusqu'à ton cœur. Tu me mandes , que si iu avais le malheur d aimer encore , iu ne pourrais jamais te résoudre à former de noui>eaux nœuds ; tu ajoutes ensuite , que ce ti'est pas dans la sainte union du mariage que Vamour se conserve ; et je vois avec une profonde douleur , et presque avec effroi , que c'est moins sur ta propre expérience que tu appuies cette désolante opinion , que sur le dangereux et funeste souvenir de madame de Simmeren.
Ainsi cette femme qui vécut dans le détordre et s'avilit jusqu'à s'y plaire ; celte
MANSFŒLD. 233
femme qui trahit la foi conjugale . et ne devint mère que pour marquer le front d'un innocent d'un opprobre éternel; cette femme qui vient inquiéter les cœurs chastes et tendres en leur peignant Famour qu'elle inspira , en leur disant que c'est dans la route du vice qu'elle trouva le bonheur; qui, en jetant ainsi du doute sur les récompenses de la vertu , fait à tout ce qui l'approche autant de mal qu'il lui est possible d'en faire ; cette femme serait regardée avec indulgence; des fautes , dont les conséquences sont si graves, seraient Iraite'es de tendres erreurs , et le seul souvenir qu'elles laisseraient dans l'âme d'Amélie serait celui-ci : elle fut constamment aimée. Je sais que cette espèce de reproche va te faire lougir; mais j'ainîe mieux t'affliger et être sévère jusqu'à rinjustice , que de laisser dans ton esprit la moindre trace d'une opinion vicieuse.
Ma jeune amie , s'il était possible que le bonheur d'être constanmient aimée dût s'obtenir au prix d'une faute, il faudrait y renoncer; car Tinnocence vaut en-
s54 AMÉLIE,
core mieux que Tamour. Mais si Dieu avait sépare ainsi les biens que nofre cœur )ûi demande sans cesse , il nous aurait condamnés à de cruels lourmens , et sa bonté n'aurait pas été parfaite : pour qu'elle le fût , i! (allât qu'il appartînt à la verlu d'êîre l'objet qui excite et (Jéveloppe le plus d'amour , et voilà précisément ce qui est. En effet, que désirent et que cherchent fous les amans? l'excès et la dure'e; or ces biens ne se rencontrent point dans une union illégitime autant , à beaucoup près, que dans la sainte union du ma^ riage.
Si , lorsque Faoïour veut tous les sacrifices, demande toutes les chaînes, n'en trouve aucune d'assez forte et d'assez étroite, dis- moi , ma sœur, si ceux qui reservent leur liberté sont dominés par celte idée ( -sans laquelle il n'existe point de passion), q^'on ne peut cesser d'aimer qu'en cessant de vivre.
Fixant ensuite fa penss'e sur ce qui peut contribuer à conserver une félicité qui à.Ài finir dès que l'euchantement qui
Fa créée sYvanouit, tu reconnaîtras que le priiiGÎpe que j'alUque ren'einie VéM" ment ]e plus sûr d'une prompte destruction : car y a-t-il un amant qui consente à priver la femme qu'il idolàire, d'estime et de bienveillance , qui la veuille plutôt avilie qu'honorée, eî qui ne rougisse pas de sa honte ? Mon A:riëlie, riioinme libre qui n'cipouse pas sa maîtresse n'a jamais brûlé du feu sacré ; il n'y a point de cuîîe dans son cœur; le délire n'est que dans seî sens : au momcnî oii ils seront satisfaits, il entendra la voix de l'opinion fléîrir celle qu'il croyait adorer. Or, il n'est point d'illusion qui (ienie contre le mépris , et point de lien qu'il ne presse de rompre.
Arrête actuellement tes rrgards sur un mariciwe qui vient d'enchaîner à jamais la destinée de deu?: amans : c'est là que rien n'outrage l'amour et que tout le prolèf^e , c'est là qu'il n'est pas une seule circonstance qui ne conspire à augmenter sa puissance-, à prolonger sa durée, à l'erabellir de nouveaux charmes. Les suffrages de la société , le conteulemcnt des fa-
milles , le respect des gens de bien , les éloges que Ton entend sur Tobjet aimé, l'engagement qu'on ne craint pas de prendre avec le public par Paveu rcpélé de son amour , les enfans qui naissent , les inîérêls qui se confondent, la confiance, qui est à la fois un hommage et un plaisir ; eufin la délicieuse certitude de puiser de bonheur suprême dans le sein de la vertu. Pardonne , ma jeune amie , si j'ai si vivement insisté : je suis sûr que cela n'était pas nécessaire ; mais c'est la première fois que tu as avancé une mauvaise maxime , et tu sais que j'ai encore plus d'aversion pour elles que pour les mauvaises actions. Celles-ci peuvent ne nuire qu'au coupable : souvent elles ont préservé ceux qui en étaient les témoins, tandis que les sopbismes du vice égarent le plr.s grand nombre avec d'autant plus de facilité , que des séducteurs habiles portent tous les efforts de leur esprit sur un côte' spécieux de la question , qu'ils cachent celui qui pourrait révolter, et qu'ils sont aidés par k faiblesse, qui ne demande qu'a être per-
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iuadëe qu''on peut perdre rinnocence «aos s'exposer au remords.
Pardonne encore, mon Ainéiie, la loaffueur et la sévériîé de celle letlre, et reconnais, jusque dans mes reproches, celte amitié fidèle qui, veillant sans cesse sur Ion repos et Ion bonheur, voudrait effacer , au prix de tout mon sang, le doute que tu as osé élever dans ta dernière lettre.