‹ Amélie ou Le manuscrit de Thérèse de LChapitre 3 sur 7 · OD · texte numérisé non relu

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prisons dorées . Le sort de T oiseau favori qui imite la voix humaine peut-il être comparé à celui de 1’ alouette qui se perd dans les nues en chantant sa liberté ?

a 1 Mai .

Grand, bien fait, physionomie douce, regard perçant , voix insinuante , il met une grâce singulière dans tout ce qu il fait , il joint au génie de r aigle , la candeur de la colombe ; son imagination brillante est prompte comme 1’ éclair ; une instruction vaste et profonde , une éloquence semblable au torrent rapide qui, tombé du haut des monts , devient ensuite un doux ruisseau *, un esprit fin , vif et toujours nouveau \ riant dans le mal-

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a 3 Mai .

Frappée par un de ces coups faits pour accabler X ame la plus forte Madame de B . prouva qu elle savait supporter également le comble du bonheur et Y excès de l’ infortune .

Elle fut privée de la vue au moment le plus brillant de son âge , au moment où , jeune , belle et placée par le sort au milieu du monde et de la cour , elle faisait 1’ admiration de tous ceux qui la connaissaient . La lumière qu’ elle perdit sembla se concentrer dans son ame ; Madame de B . . .

s* adonna dès lors entièrement à 1’ étude ; elle s’occupe maintenant à élever des jeunes personnes , qui sont ses parentes ou ses amies ; elle leur donne aussi , sans le savoir , V exem-

pie de toutes les vertus . Elle apporte dans la société un esprit calme et une parfaite égalité d’ humeur .

a4 Mai .

On n est heureux que par le cœur ; la gloire , les richesses , la puissance éblouissent d’ abord ; T esprit s y accoutume et finit par les mépriser ; 1’ amitié est de tous les moments , elle augmente avec le temps , elle console de tout .

Si je devais peindre 1’ amitié , ton image , chère Thérèse , serait mon modèle . Oui tendre amie tes grands yeux bleus , ta bouche doucement riante , ta physionomie souvent agitée par les mouvemens de ton cœur et qui reprend aussitôt un calme céles-

te tels sont tes traits , les traits de la plus parfaite des amies . C est ta patience à me soigner qui m’ apprend à soutenir mes maux ; c est ta gaieté, T égalité de ton caractère et tout le charme de ta société qui me raniment; c’ est ton éloquence qui me berce d’idées douces et paisibles; enfin c est toujours dans ton cœur que je me réfugie pour trouver des consolations . Comment vivent-ils ceux qui ou malades ou malheureux n’ont point un être comme toi pour leur faire supporter avec courage les tourmens de la vie ? Chère Thérèse , tu liras peut-être un jour ces mots dictés par la tendresse, écrits d’ une main défaillante , tes yeux y reconnaîtront la trace de mes larmes , les tiennes viendront alors s’ y réunir ,

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L’ idée de ce mélange me cause un attendrissant plaisir .

2 5 Mai .

Madame de S ... de retour d’un grand voyage , et si fameuse par sa beauté , est venue chez moi. Je l’avais admirée jadis , non dans la fleur de sa jeunesse , mais cependant encore éblouissante . J’ étais curieuse de la revoir . Ses gestes , son regard , le son de sa voix même , se ressentent de r empire qu’ elle a exercé autrefois par les charmes de sa figure . Dans ses traits fanés on démêle encore les traces d’ une beauté fugitive . Madame de S ... a peu d’ esprit , elle n’ en a même jamais senti la privation , puisqu’ elle n’avait

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qu à se montrer et T esprit devenait muet en sa présence . Elle jouit maintenant de ses succès passés . Cependant la société des hommes supérieurs, qui r ont entourée , lui a donné de r acquit •, elle sait écouter et cause avec grâce . Sa mémoire lui fournit souvent des expressions heureuses , mais sa bouche les prononce toujours sans finesse .

26 Mai .

J’ ai vu peu de physionomies aussi prévenantes que celle de Monsieur M ... 11 plait généralement à tous ceux qui le voyent même pour la première fois ; lorsqu on le connaît on ne peut s’ empêcher de V aimer , de r estimer . A une ame noble et

désintéressée il joint un esprit juste et pénétrant . Ceux qui le voyent tous les jours , qui vivent sous le même toit que lui , admirent en outre son égalité d’ humeur , son indulgence . Il n aime pas à donner des conseils ; mais en revanche il est empressé à venir au devant de ceux qui ont besoin de lui . Ses talents , son temps , il les consacre au bien de r état ; ses loisirs , sa fortune il les partage avec ses amis . On lui reproche deux défauts : celui de parler peu , et de ne point s occuper assez de ses intérêts ; mais il répond à ces reproches avec son amabilité accoutumée , qu il faut que tout le monde parle et que tout le monde vive .

28 Mai .

P ... va beaucoup dans la société qu il mme autant que ses livres ; il a besoin , dit-il , de communiquer ses idées pour les perfectionner . Il pense tout haut , sa toilette est très soignée , son habit est toujours à la mode , sa conversation est gaie et fleurie ; il est au fait de tout . Cependant sous une apparence de futilité est caché im grand penseur , un philosophe du premier ordre .

L ... au contraire fuit la société , comme le hibou fuit la lumière . On dirait à le voir qu il a de grands crimes à se reprocher ; car son regard est inquiet , ses nerfs sont agités . Il méprbe la mode , il évite les hommes , et il travaille cependant pour

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eux . Il les haït lorsqu il les voit, il pense à eux quand il est seul .

3o Mai .

J’ ai longtemps causé avec Sophie de N. . . . Sa conversation est pleine d’ idées exprimées d’ une manière nouvelle et piquante . Elle n épuise aucun sujet , non qu elle ne le possède pas , mais elle ne veut en donner que la fleur . Elle fait valoir les bonnes qualités des autres , et couvre d’ un voile leurs défauts -, aussi est-elle chère à tout le monde. Elle calme 1’ amour-propre , et T on se sent tranquille et satisfait dans sa société . Je lui ai dit qu’ on lui faisait un reproche , celui d’ être trop indulgente . C est qu on oublie, m’a-t-elle

répondu , que la charité est un moyen bien entendu de cultiver le bonheur ; on récolte bien plus qu on ne sème .

Sophie de N . . . donne V idée de la grâce , cette harmonie parfaite des sentimens avec la manière de les exprimer et de les faire sentir . Ce n est pas un art , c’ est un don . On peut cependant par 1’ éducation ajouter de nouveaux charmes à la grâ* ce , mais souvent elle disparoît avec la naïveté de V enfance •, car elle tient plus qu on ne le croirait à la candeur des sentimens , à la pureté du cœur , que la société des méchants , que r exemple du vice peuvent facilement altérer .

L’ imagination brillante de Madame de E ... a sur moi un empire magique ; elle ra’ a fait rire , verser des larmes , oublier mes maux, sentir même un désir de partager les plaisirs orageux du monde . L’ illusion dissipée , je croyais encore rêver en regardant ses belles filles qui T accompagnent toujours ; leurs gestes tantôt vifs, tantôt pleins de langueur , font une impression singulière . Leur mère les adore , on dirait à les voir ensemble qu elles sont trois sœurs .

1 Juin .

Adolphe et Thérèse étalent avec moi , ils me paroissaient attendre quelque événement ; j’ avais moi-même un pressentiment agréable . Lorsque tout à coup la porte s’ est ouverte et plusieurs bons villageois de V . . . sont entrés ; chacun d’ eux avait quelque chose à m’ offrir ; le vieil Antoine , sa fille Annette et deux autres jeunes personnes m’ ont apporté des colombes , un petit agneau d’ une blancheur éblouissante , et des fruits de toute espèce dans des corbeilles ornées de rubans . Ils étaient si heureux de me revoir ; ils m’ ont parlé de mon jardin , de mes fleurs , de tout ce qui m’ intéresse à la campagne . Le bon curé a ordonné des

prières pour moi , la pauvre aveugle se porte toujours bien , les orphelines ont grandies ; tous ces détails m’ ont' fait passer une journée bien agréable . Le temps était superbe , cela me rappellait encore plus les beaux jours que j’ai passé dans le château de V . . .

4 Juin .

Je vis maintenant tout à fait retirée •, le monde m’ agite par les nuages qu il fait naître dans mon ame ; la présence au contraire de mes villageois me tranquillise ; leurs discours simples et naïfs me plaisent et m’ amusent .

Les paysans sont étrangers , il est vrai , aux idées qui naissent au mi-

lieu de la civilisation ; ils ignorent les découvertes en fait d’ arts et de sciences qui influent sur le bien-être de la société en général ; mais ils ont en revanche la connaissance de tout ce qui peut agir immédiatement sur le bonheur individuel .

J’ ai parcouru le jardin avec Annette et ses compagnes; elles me portaient presque dans leurs bras . Je les vois consternées quand elles entendent cette toux cruelle qui me suffoque ; j’ aperçois souvent leurs larrqes ; mais malgré tout le plaisir que )’ ai de me trouver avec elles , Thérèse et moi nous n abandonnons pas nos lectures . Nous avons même lu ces jours-ci les idylles de Gesner .

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