‹ Amélie ou Le manuscrit de Thérèse de LChapitre 5 sur 7 · AUTRE IDYLLE D’AMÉLIE · texte numérisé non relu

AUTRE IDYLLE D’AMÉLIE

Daphnis au Cyclope Polioorb.

Daigne m’ écouter , ô Poligore , ô toi qui fus jadis si sensible aux doux sons de ma flûte . Daigne exaucer ma prière . Ecoute et comprends ma douleur . Une jeune chèvre de mon troupeau s est égarée ; elle est plus belle que toutes les autres chèvres de la vallée ; elle est plus blanche que la neige qui couvre le som-»

met de cette montagne ; je 1’ aime

plus que ma vie , c’ est elle qui allaita la plus jeune de mes sœurs . Ciel !

Serait-elle devenue ta proie ? Si tu ne r as pas encore dévorée , épargnela , regarde -la avant de faire jaillir son sang -, tu la respecteras alors , j’ en suis sûr , sa beauté , son intelligence te plairont . Si tu me la rends , je viendrai tous les soirs , faire retentir ta grotte des doux sons de jna flûte .

Je te promets en outre de te donner la peau de cet énorme sanglier qui désolait notre vallée . O toi qui fais trembler par ton aspect redoutable tous les habitans de ces lieux , rends-moi ma chèvre chérie , et je chanterai alors si bien tes louanges , que les nymphes des bois , loin de te fuir , s empresseront en foule de t’ enlacer avec des guirlandes de roses .

8 Juin .

Le vieil Antoine et sa fille resteront ici ; les autres villageois doivent retourner à V ... Je ne veux pas savoir le jour de leiu: départ .

1 2 Juin .

Adolphe n est pas comme les autres hommes •, il faut avoir sa supériorité pour aimer comme lui . Ses attentions délicates proviennent d’ une connaissance profonde du cœur humain -, il sait mille fois mieux que moi ce qui me convient , ce que je désire : si je sens une inquiétude vague , il la définit •, m’ arrive-t-il de chercher une ressemblance , il la trou-

ve ; nous avons les mêmes idées , les mêmes sentimens ; seulement chez lui tout est plus fini , plus achevé . J’ aperçois ce qu il voit , mais à travers une gaze ; si je lui ressemble je ne suis que son reflet .

Il m’ a fait une nouvelle surprise . Tout me fatiguait depuis plusieurs jours , je ne le lui avais pas dit , mais il fa deviné ; une douce symphonie s est fait entendre au moment où je in y attendais le moins . Des instrumens à vent avaient été placés dans la troisième chambre ; ils produisaient un effet indéfinissable ; cette musique semblait solennelle , paroissait annoncer un heureux événement .

ia3

\ 3 Juin .

Le Ciel a eu pitié de 1’ homme ^ il a fait luire un rayon divin au milieu de sa sombre destinée -, ce rayon est le sentiment du sublime et du beau qui échauffent son ame , qui éclairent son esprit ; le sublime vient du ciel , comme la foudre des rnies ; le beau est un don de l’ imagination qui retrace la nature en la parant de tous ses charmes . L’homme extasié par la pompe de la création , chanta les louanges du ciel qui lui avait prodigué tant de richesses ; la poésie est née de T enthousiasme et de la reconnaissance ; les cris de la nature encore sauvage , indomptée , firent place aux chants mélodieux qu’ inspirait 1’ amour ce premier mobile

de la civilisation ; la danse naquit tout à coup au milieu de la joie , au son de la musique; pour honorer des êtres supérieurs et transmettre leur image à la postérité , on inventa la peinture et la sculpture ; les hommes excités à la vertu par la poésie , la musique et r amour , bravèrent la mort , firent des actions grandes , nobles et généreuses ; tous les arts sont faits pour contribuer au bonheur , sans eux la vie n aurait qu une forme , qu une couleur .... Je me sens bien mal , je brûle, j’ ai la fièvre .

Ce que j’ ai écrit hier est un délire , aujourd’ hui tout me dégoûte, tout m’ éblouit , rien ne me paroît

ia5

digne d’ attention , digne d’ occuper l’esprit .

Les arts sont les ornemens du bonheur , mais dans 1’ état où je me trouve , la musique est un bruit , la poésie un chaos , 1’ enthousiasme un ridicule .

i8 Juin .

J’ éprouve de nouveau une privation d’ idées qui me rend muette ; cette occupation continuelle de soimême est faite pour ternir 1’ esprit . Depuis quelques jours je suis plus mal , j’ ai surtout une inquiétude sinistre .

Pendant que j’ écrivais on est venu m’ annoncer Madame de N . . . , je V ai reçue . Elle est entrée dans

ma chambre avec une rapidité et une démarche qui m’ ont déconcertée . Elle m’ a dit un torrent de choses en remuant son pied et sa tête; je n ai rien compris à ce qu’ elle disait . Sa vivacité extraordinaire , ses gestes me troublaient ; elle s’ est levée plusieurs fois pour examiner mon portrait, pour voir si mon piano était d’ accord ; elle m’a donné des conseils sur mon régime, m’a promis des ouvrages nouveaux, et a fini par me gronder de ma mélancolie . Je lui répondais toujours d’ une voix éteinte ; j’ aurais voulu lui dire tout ce que je souffrais ; je sentais même un besoin de me plaindre , de raconter mes malheurs; mais Adolphe était là , et je voulais lui cacher mon état .

Je croyais encore entendre Madame de N . . . après son départ . Um

mal de tête violent et des maux de nerfs ont fini par m’ abymer , j’ ai été forcée de me mettre au lit pour quelques heures . Je viens de me lever , et je suis encore toute fatiguée de la visite de Madame de N . . .

21 luin .

Tout m’ attriste , tout m’ ennuie .

Je ne puis voir personne . Le mal que je souffre est trop grand , ma poitrine brûle ! A peine ai-je pu prendre quelque nourriture ; tout in importune . Madame de N ... n’ a peut-être rien de fatiguant , ni dans sa vivacité , ni dans ses gestes , ni dans ses discours ; cependant sa visite d’ hier m’ était insoutenable et m’ a bouleversée j le mal me rend difficile . Au-

jourd’ hui je suis encore pliis accablée par cet air chaud et pesant , par ce temps nuageux ; ma tête tombe sur ma poitrine , mes doigts même refusent d’obéir . Quand Thérèse est venue, ma bouche ne pouvait prononcer ce que me dictait mon cœur ; cette chère amie qui me comprend si bien , s’ est assise à côté de moi et m’a défendu de parler; elle m’a fait une longue lecture , mais je n’ai rien compris .

32 Juin .

L’ agitation continuelle que j’éprouve me rend inquiète , impatiente ; quelques fois je gronde mes pauvres femmes sans aucune raison , la douleur aigrit le caractère ....

1 ap

a Juillet .

r ai gardé le lit pendant dix jours; je me suis levée hier, mais en regardant autour de moi , j’ ai remarqué que mes amis n ont plus cet air gai et naturel , qu’ ils avaient il y a quelque temps . Leur sourire me paroît forcé , leur silence meme m’ effraye ; non , je ne saurais me le cacher, depuis longtemps je lutte contre la mort , elle me regarde et éteint ma vie ; le sommeil ne ferme déjà plus mes paupières ; mon cœur palpite , et je 1’ entends battre pendant le silence de la nuit . Il me semble que mon ame est prête à s’envoler . Chaque jour je suis plus faible; avec l’espérance je perds même les souvenirs . Lorsque je veux repas-

ser dans ma mémoire T époque heureuse de ma vie et celle de. mes souffrances , les années , les mois , les jours , se confondent , et ne me paroissent plus qu’ une seule et unique pensée ,

3 Juillet

Hier soir je m’ étais endormie plus vite qu à 1’ ordinaire , lorsqu au milieu de la nuit il me sembla voir sur un fond sombre une grande lueur bleue en forme d’ auréole ; cette couleur bleue fut remplacée par une lueur rouge , la lueur rouge se changea en orange , tout disparut ; mais bientôt après j’aperçus un point infiniment petit qui , à mesure que je tombais vers lui , grandissait avec rapidité ; enfin , au mo-

ment de le toucher , je me suis sentie petite comme un atome , le point était devenu grand comme la terre .

Ce rêve plusieurs fois répété me fatiguait, lorsque tout à coup je fus saisie avec force par les bras , et poussée vers une glace de mon grand salon où je me vis pâle comme la mort , les cheveux hérissés sur la tête . Derrière moi était le spectre de mon père tout défiguré . Mourante de peur , je veux m’ échapper , mais le spectre me tenant toujours d’ une main glacée me poursuit . Il faisait clair de lune ; c’ était sur le sable mouvant que je fuyais avec peine •, d’ un côté était la mer , de V autre une montagne toute noire , dont la cime menaçante était suspendue sur ma tête . Des vagues de la mer sortaient à mi-corps des figures blan-

ches et hideuses ; elles souriaient toutes avec ironie et disparoissaient.

Tout près de moi voltigeaient des tètes d’ enfans qui sortaient des crevasses du rocher noir , en poussant des cris plaintifs . Je fuyais toujours et toujours poursuivie appelant en vain Adolphe ! Adolphe !

Thérèse ! Toute hors de moi j’ entre dans une sombre forêt que traversaient dans tous les sens des chiens et des chasseurs au son du cor . Je tombe enfin devant une église ten-

due en noir . Je me réveille alors avec une toux violente . Une sueur froide coulait sur tout mon corps .

Je n osais regarder , tant j’ étais épouvantée . Mes femmes , que j’avais appelées d’ une voix altérée, entrèrent dans ma chambre , avec une lumière qui blessa ma vue , J’ étais tremblan-

te comme la feuille . Je leur défendis de me quitter ; mais j’ ai eu beau vouloir m’ endormir , je ne le pouvais plus . Enfin le son des cloches se fit entendre, et le jour parut bientôt après .

5 Juillet .

Que les hommes vains et glorieux de leurs lichesses et de leurs talents , que ces hommes , qui se croyent au dessus de leurs semblables , regardent le sein de la terre ; elle s’entrouvre pour otfrir une place à leur dépouille . La terre est aussi généreuse pour eux , qu elle l’ est pour le pauvre , 1’ ignorant et le mal-

heureux ; c’ est à elle qu’ ils doivent avoir recours pour que leur poussiè-

re ne se dissipe point dans les airs* Qu ils cherchent à reconnaître le graiii de sable qu ils jetent au bord de r océan . Le retrouveront-ils ? C est ainsi qu ils chercheront envain les cendres de leurs ayeux . Que 1’ on brave , ou que 1’ on craigne la mort , qu’on la cherche, ou qu on la fuie, on ne 1’ évite jamais ; elle est placée au bout de notre carrière , où elle attend sans pitié le héros , le sage , le génie ; tous déposent à ses pieds les lauriers , les espérances , les souvenirs ; la renommée et la gloire , la reconnaissance et la pitié, et quelque fois même la haine , ont seules le privilège d’ arracher à la mort les noms des victimes qui subissent ses loix .

7 Juillet .

r ai vécu , et mes destins sont accomplis ; mon image dispaxoît comme une ombre ; de ce lit de souffrances je dois passer au tombeau .

Privée maintenant de tout ce qui embellissait mon existence , je ne vis plus pour le bonheur ; je suis pour toujours éloignée de la société , je ne veux plus rien d’ elle, pas même la pitié . Avant de quitter cette terre , où je semble être un de ces oiseaux voyageurs prêts à déployer les ailes pour fuir en lontain pays , je veux faire un dernier adieu à ceux qui me sont chers . L’avenir ne s’offre plus à moi qu’ à la lueur des flambeaux funèbres .

8 Juillet.

Toutes nos actions doivent se rapporter à toi Divinité suprême , à toi qui nous donnes la force de nous élever jusqu à T idée de ta puissance . Tu nous entoures de tes merveilles , de tes bienfaits , et tu nous pénètres souvent de cette lumière sublime , qui éclaire notre conscience , et nous révèle à nous-mêmes . Tu nous donnes à chaque instant des exemples frappans de cette économie de la nature , au moyen de laquelle tout change et rien ne se perd. Lame, ce souffle divin qui nous anime , ne saurait se dissiper ; en T épurant tu la rendras digne de connaître toujours davantage ta gloire et ta puissance .

Cet instinct , ce sentiment intérieur

qui dirige vers toi notre esprit , qui te cherche et te 'découvre partout ; me fait croire que le jour de ma mort sera pour moi un jour de délivrance , et que ma dépouille en tombant permettra à mon ame de s’élever jusqu’ à toi . Reçois-la dans ton sein , ô mon Dieu .0 toi , qui de rien as fait tout , devant qui tout n est rien .

9 Juillet .

Adolphe est aujourd’ hui plus beau , plus sensible , plus aimant que jamais ; son regard a quelque chose de nouveau , de surnaturel ; sa voix retentit dans mon cœur . Divine Providence ne r auriez-vous paré de vos célestes attraits , que pour me rendre

encore plus douloureux T instant de r éternel adieu ?

lo Juillet .

Je ne puis plus écrire ; mes pauvres mains sont froides , la mort seule les touche . Si cette page doit être la dernière de mon journal , je veux au moins y répéter que j’ adore Adolphe , Adolphe , cher Adolphe , tendre Adolphe y Adolphe l

Fin du Journal .

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