ACTION DU SEL DANS LES ÉPIDÉMIES
SOMMAIRE
Nature débilitante des causes épidémiques. — Epidémie du Cercle d'Erzgebirg. — Le choiera indien et les fièvres paludéennes. — Nécessité du régime salé dans les épidémies. — Quantité de chlorure de sodium contenue dans Teau. — Pourquoi les eaux pluviales et fluviales ne conviennent pas pour boisson. — Quantité de sel contenue les dans eaux de source et les eaux minérales. — Pourquoi ces dernières retrempent la santé. —
Epizooties déterminées par l'emploi de Teau de pluie. — Les fièvres des polders et les groîtres. — Nécessité d'ajouter du sel aux eaux qui en manquent naturellement. — Du sel dans les boissons fermentées. — Pourquoi le vin de Bordeaux convient moins à la digestion que le vin de Champagne. — Avantages de la bière dite de table.
La plupart des maladies épidémiques sont dues à des causes débilitantes, telles que les mauvais aliments, les miasmes, les conditions négatives de Fatmosphère, etc,.
Parmi les moyens diététiques propres à s'en garantir, le sel se présente en première ligne. Le fait suivant le démontrera mieux que les plus longs raisonnements.
Vers la fin du siècle dernier, une mauvaise récolte jointe à une crise commerciale , avait réduit à la plus profonde misère toute la population du
Cercle d'Erzgebirg, en Saxe, population de tout temps industrielle. La situation était telle, que la majorité des habitants en était réduite à ne manger que des pommes de terre sans huile de lin
— qui aujourd'hui encore forme l'assaisonnement ordinaire de ce tubercule
— et même sans sel, par suite du monopole de l'Etat. Une maladie étrange et terrible, ayant quelqu'analogie avec le scorbut, ne tarda pas à se manifester, et fit des progrès si rapides dans les classes nécessiteuses, que le Gouvernement allarmé ordonna une enquête d'hommes spéciaux. Dès lors on constata un fait singulier : c'est que les mineurs — fort nombreux dans cette contrée - quoique réduits à la même misère que les autres ouvriers, étaient restés , eux et leur familles , complètement exempts de la maladie. Or, l'alimentation de ces mineurs ne se
distinguait qu'en un seul point de celle des autres ouvriers, c'est qu'appartenant à l'Etat, ils en recevaient gratis une quantité de sel suffisante pour leur entretien. On essaya donc l'emploi du sel et d'aliments salés, comme moyen curatif, et ces essais eurent un plein succès. Une ordonnance du Gouvernement intervint, qui réduisit considérablement le prix du sel et le mit à la portée des plus pauvres. La maladie cessa comme par enchantement et n'a plus reparu depuis (i) . ))
Ce résultat n'étonnera personne si on songe aux effets diététiques de cette précieuse substance.
(I) Les épidémies sont moins fréquentes aujourd'hui et le seront bien moins encore du jour où les Gouvernements comprendront qu'il ne faut rien imposer de ce qui est indispensable à la vie. Les taxes sur les denrées alimentaires ont cela d'anti-économique qu'elles font dépenser pour la maladie ce qu'elles ont i rélevé sur la santé.
Le sel a été «employé également avec succès, dans le choléra asiatique.
Qu'on nous permette de faire ici quelques remarques, qui peuvent être utiles d'un moment à l'autre, le fléau indien semblant avoir pris définitivement possession de l'Europe, et se cacher par moments pour reparaître plus terrible. Nous ne discuterons pas la nature du choléra ; est-ce une maladie miasmatique et, dans ce cas, les effluves nous sont-elles directement amenées de l'Inde, en suivant le cours des fleuves ou la direction des montagnes ?— Si cela est, on peut dire que ce roi des épidémies marche à pas de géant, car à peine apprend-on qu'il a fait son apparition à quelques centaines de lieues de nous , que déjà se montrent ses avant-coureurs ou prodomes. — Ou bien la maladie est-elle due à une altération de l'air dans ses éléments vitaux, tels que l'électricité
oxygénée, ou ce qu'on a nommé l'osone ? (i) Ce sont là des questions que la science n'est pas encore parvenue à résoudre ; mais on a constaté un manque de vivification du sang , qui reste à l'état veineux, comme dans l'asphyxie par
(1) En 1748, le professeur Van Marum, directeur du Theilers Genootschap, à Harlem, (Hollande) en faisant fonctionner la puissante machine électrique de cet établissement, s'avisa de faire passer des étincelles à travers un cylindre de verre rempli d'oxygène. Au bout de 4 à 5000 étincelles, il s'aperçut que le gaz prenait une odeur pénétrante, semblable à celle de la foudre qui éclate. L'oxygène électrisée ou Vosone — ainsi nommée à cause de l'odeur qui la décèle — était démontrée. De nouvelles et récentes expériences ont confirmé la découverte du savant hollandais.
On conçoit que de la combinaison de deux principes qui sont les agents principaux de la vie, doivent ressortir les effets les plus énergiques.
La présence ou l'absence de Tosone, son augmentation ou sa diminution, coïncident avec les constitutions épidémiques dont la science avait jusqu'ici ignoré le secret,
La propriété qu'a l'osone de décomposer l'iodure da
submersion, —au degré près, bien entendu — le corps est donc bleu et froid.
Si les considérations dans lesquelles nous venons d'entrer sont justes, il est évident qu'il faut entretenir la chaleur du sang et sa rutilance par un régime
potassium a permis de construire des osonomètres ou osonoscopes, par lesquels on peut mesurer les variations de Tosone de l'air, comme au moyen du thermomètre et du baromètre on mesure ses variations de température et de densité. Il résulte déjà de ces observations que le choléra coïncide avec la diminution ou l'absence de l'osone. Il est probable que celte diminution, sans être la cause première du terrible fléau, est une de ses causes prédisposantes, en tant qu'un grand excitant vient faire défaut à la vitalité. — De cette manière on pourrait s'expliquer les bi'usques apparitions et disparitions de la maladie. On voit que c'est un nouveau champ d'observation dans lequel la science vient d'entrer. 11 ne sera pas impossible qu'on ait ainsi, au moyen de Tosonomètre, un guide pour le régime alimentaire, comme on en a un dans le thermomètre et le baromètre pour les vêtements selon les variations atmosphériques.
tonique et salé. En effet, nous avons dit que le sel, par sa décomposition dans l'économie, non seulement active la digestion en lui fournissant son principal dissolvant, l'acide chlorhydrique, mais qu'il favorise l'élimination de l'acide carbonique, partant l'artérialisation du sang veineux.
Telle nous semble être l'importance du sel en temps d'épidémie cholérique.
Les paysans russes ne connaissent pas d'autre préservatif ils ajoutent du sel, plus que d'ordinaire, à leurs aliments et même à leurs boissons. Au reste, ce moyen a paru assez sérieux pour que les médecins y aient eu recours; ils ont été jusqu'à l'introduire directetement dans les veines par injection, l'absorption étant complètement arrêtée pendant la période algide de la ma-
ladie. Sans doute les insuccès ont compensé les succès, s'ils n'ont pas été plus grands, mais n'en a-t-il pas été de même pour les autres remèdes?
Les fièvres paludéennes — qui ne sont pas sans quelqu'analogie avec le choléra asiatique (i) — sont également amendées par le régime salé. En 1851, je dirigeais le service de santé sur la frontière zé-
(0 Un médecin français qui a pratiqué seize ans en Sologne (pays dévoré par les fièvres intermittentes mais que des soins intelligents sont en voie d'assainir) M. le D»" Burdel a fait avec l'osonomètre de Schoenlein des observations d'oii résulteraient les analogies les plus complètes entre les fièvres paludéennes et le choléra asiatique. Le médecin français pense que l'osone ou Toxygène électrisée, n'est autre chose que la manifestation électrique de Tair, et que les fièvres intermittentes sont dues à un mouvement incessant de va et vient dans lequel l'électricité positive retirée du sol ne laisse plus à la surface de ce dernier que de l'électricité négative. C'est à l'expérimentation à confirmer cette manière de voir.
landaise de notre pays, attaquée par les Hollandais. — C'était au mois d'août, époque où régnent les fièvres intermittentes. — Les vivres étaient, en général, de fort mauvaise qualité, et le soldat n'avait pour toute boisson que de l'eau de pluie (i). Je fis faire une abondante dis-
(1) La quantité de chlorure de sodium contenue dans les eaux fluviales est, en général, très faible ou presque nulle. On pent en juger par les analyses suivantes :
Quantité de chlorure de sodium par 100 litres d'eau.
Grammes. décigr».
Eau de Seine clarifiée I 6
Eau de la Moselle 0 o
Eau du Rhône, à Lyon Traces
Éau de la Loire, près d'Orléans. . Traces
Eau du Loiret 2 5
Eau de la Garonne, à Toulouse. 0 32
Eau du Rhin, à Strasbourg. . . 0 20
Eau du Doubs 0 23
(MM. Barrai, Langlois, Boussingault etc.)
tribution de sel et mettre jusqu'à 50 et 40 grammes de cette substance par 100 kilogrammes d'eau. Ce régime eut pour effet de diminuer le nombre des fièvres. Nous ne saurions donc trop recomman-
Dans les eaux de source, la quantité de sel varie beaucoup : ainsi à la ferme de Bechelbronn, dans le Bas-Rhin, où l'on se livre à des expériences trèsavantageuses sur l'élève du bétail, l'eau donnée aux animaux renferme jusqu'à 6 grammes 9 décigrammes par 100 litres. A la ferme de Trappes l'eau en contient 8 grammes. — L'eau des sources de Yichy en présente 55 grammes; — celle des Eaux Bonnes, 54 grammes 2 décigrammes.
Dans les eaux de puits, la quantité de sel est assez faible, puisqu'elle ne s'éîève guère au-délà de 5 grammes, 57 centigrammes, par 100 litres, et même qu'il manque dans un grand nombre.
La conséquence à tirer de ces diverses compositions, c'est que les eaux fluviales ne conviennent guère comme boisson, que celles de puits conviennent d'autant plus (lu'elles sont plus riches en sel sodique.
Les maladies observées dans les pays où il n'y que de l'eau fluviale ou pluviale s'expliquent en grande partie par l'absence de ce sel.
der cette précaution aux chefs de corps. C'est déjà assez des horreurs de la guerre, sans avoir à compter avec ces terribles fièvres qui suivent les armées, comme les vautours suivent leur proie (i).
Nous compléterons cette note en faisant connaître la quantité de sel contenue naturellement dans les boissons artificielles.
Tous les chimistes sont d'accord pour signaler la présence naturelle du chlorure de sodium dans la plupart des boissons fermentées, le vin, le cidre, le \ inaigre: le plus souvent on en introduit en outre artificiellemeni dans les bières, et celte quantité monte dans la bière de table jusqu'à 50 ou 40 grammes par 100 kilogrammes. A ce titre cette bière mérite son nom, puisqu'elle facilite la digestion.
Le vin de Bordeaux est celui qui contient naturellement le moins de sel. Les vins de Rhin et de Champagne en renferment d'avantage. Nous en conclurons que l'habitude de commencer par le vin de Bordi aux et de terminer par le vin de Champagne est l'inverse de ce qu'il faudrait faire, indépendamment que le Bordeaux, surtout quand il est jeune, retarde l'action digestive plutôt qu'il ne la provoque.
(A) Dans la campagne de Crimée près de cinquante mille soldats ont succombé dans les hôpitaux par suite de fièvres.