EPILOGUE
Notre tâche est terminée ; il ne nous reste plus qu'à dire à notre livre, comme le Poète :
Parve, nec invideo (i), sine me, liber, ibis in urbem.
Ovidp. —
Atteindra-t-il le terme de son voyage ? La critique, cette sentinelle avancée
(1) Un livre qu'on lance dans le public est exposé à bien des périls , on peut donc ne pas envier son sort. Toutefois Ovide était animé d'un sentiment plus triste quand, du fond de son exil, il envoyait son opuscule dans la grande ville.
qui garde le public contre toute surprise, lui permettra-t-elle de passer?
L'avenir le dira. Quant à nous, nous pensons être resté dans le vrai et n'avoir rien établi sur des hypothèses spécieuses ou invraisemblables.
Peut être quelques philosophes trouveront-ils étrange qu'à propros de l'amélioration de l'espèce humaifte nous n'ayons abordé que des considérations d'un ordre purement matériel ; mais qu'ils veulent bien se rappeler que lorsque le corps languit, l'esprit n'est pas libre, pas plus que le prisonnier dans sa cellule, ou le malade sur sa couche. — Divine santé ! on peut dire de toi ce que le vieillard de Venise (Luigi Cornaro) disait de la sobriété : « Tu est l'amie de la nature, la sœur de la vertu, la compagne d'une existence noble et nette dans ses œuvres. — Tu es la source de la
joie, de toutes les actions dignes d'une âme bien née, — Devant toi fuient, comme autant de nuages chassés par le soleil, les sombres préoccupations de l'esprit.
— Tu es l'aimable et bénigne gardienne de la vie, tant du riche que du pauvre. — Tu enseignes au premier à être humain, au second à se contenter deT son sort. — Tu purifies les sens. —Tu rends l'intelligence plus vive, la mémoire fidèle. — Par toi l'âme presque dégagée de son poids terrestre, jouit de toute la plénitude de sa liberté. — Tu veilles auprès du berceau de l'enfant. — Tu permets au jeune homme de s'abandonner aux instincts nobles et généreux de son â2:e. — A l'homme fait tu donnes la force nécessaire à l'accomplissement de ses devoirs; ~ au vieillard, l'espoir d'une fm sereine et libre d'infirmités ! »
La santé ! qui ne voudrait acheter ce
Lien même au prix des plus grands sacrifices ? Et cependant la nature, cette bonne mère, nous la donnée gratuitement, pour que nous en usions avec sagesse.
Bien se porter n'est pas, comme on le pense communément, affaire du hasard; les lois qui régissent la vie sont simples et à la portée de toutes les intelligences. Ce ne sont pas ces problèmes ardus que le médecin est appelé à résoudre au milieu des luttes acharnées que la maladie engage avec la santé ; ce sont des phénomènes aussi calmes , aussi réguliers que ceux que nous offre la plante la plus simple. Pourquoi chaque intéressé ne s'en occuperait-il pas, quand les moyens de maintenir ce calme et cette régularité sont d'une application si facile?
Une remarque que nous ne pou-
vons nous dispenser de faire, c'est que nous étant occupé uniquement d'hygiène, nous avons pu nous adresser à un genre de lecteurs pour lesquels la médecine proprement dite, doit rester un mystère. Rien de dangereux comme ces soi-disant Médecines domestiques où l'on trouve des recettes pour toute espèce de maladies. Ce sont, a-t-on dit, des moyens inoffensifs: nous repoussons ce prétexte. Le danger consiste dans le temps que l'emploi de ces moyens fait perdre. — Qu'il éclate une de ces inflammations qui, en peu d'heures, peuvent être mortelles : Dira-t-on qu'on n'a pu nuire au malade parcequ'on n'a employé qu'un remède innocent? Non, on lui aura nui — que disons nous — on l'aura tué par le retard apporté à la visite du médecin, seul capable de reconnaître le mal et de le combattre.
Pense-t-on qu'une science qui a mis
des siècles à se faire, et pour laquelle suffit à peine l'existence entière d'hommes dévoués qui, faisant abnégation de tout intérêt personnel, consacrent leurs plus belles années à une étude pleine de difficultés et de déboires, et qui, l'âge venu, sacrifient encore à leurs malades leur repos et leurs continuelles méditations, pense-t-on que cette science soit accessible à la plus vulgaire intelligence ? Cette science, il est vrai, est souvent parodiée ; des empiriques et — ce qui est pire — de faux savants, s'en emparent dans un esprit de lucre ; mais cela infirme-t-il en rien la confiance que la médecine véritable, la médecine sacerdotale doit inspirer?
Afin de démasquer le charlatanisme, il faut porter partout la lumière :
voilà pourquoi nous pensons qu'il est ime partie des sciences médicales qu'il importe de faire connaître au public.
si non dans les faits de détail, du moins dans les faits généraux : nous voulons parler de la physiologie, cette véritable science de l'homme. Quoi ! nous sommes doués de l'organisation la plus complète, la plus admirable, et nous serions tellement ignorants de son mécanisme que si quelque chose venait à y manquer nous ne pourrions pas même nous en apercevoir, afin de réclamer le remiède en temps ! Que dirait-on d'un artiste qui n'aurait pas la moindre notion de son instrument, ou du mécanicien qui ignorerait complètement le jeu des leviers, des soupapes qu'il est obligé de diriger ? Sans exiger d'eux qu'ils soient constructeurs, ils doivent en savoir assez pour que, la machine venant à se déranger, ils la fassent réparer avant qu'elle soit détraquée.
On aura observé que, dans le cours de cet opuscule nous nous sommes montré partisan des doctrines humorales des anciens : c'est que nous croyons fermement que là est l'avenir de la médecine. Le vitalisme ne suffit plus aux besoins de la science ; la vie, en tant qu'abstraction, ne peut produire rien de matériel ; elle ne peut non plus empêcher les éléments de l'organisme vivant d'obéir à leurs lois, c'està-dire les soustraire aux actions physiques et chimiques. Pour nous, la vie c'est comme le chimiste, qui ne crée rien par lui même, mais qui peut changer les combinaisons des substances sur lesquelles il agit. Si la vie avait la toute puissance qu'on a voulu lui attribuer, concevrait-on toutes ces maladies qui nous accablent ? N'aurait-elle pas soin d'en écarter les principes ?
Quoi ! il suffit d'un ferment développé
dans ie sang pour le décomposer, et la vie ne pourrait écarter cette cause de mort! Qu'on nous permette de dire ici notre pensée: Ce serait admettre le fatalisme ; ce serait renoncer à ce principe suprême : Aide toi, le Ciel t'aidera l — Un grand nombre de maladies peuvent être prévenues: nous croyons en avoir donné la preuve dans cet ouvrage, (i)
(1) A l'heure on nous écrivons ces lignes, l'Académie Impériale de médecine a ouvert un de ces débats solennels où sont agitées les grandes questions de la philosophie médicale^ et où tous, Vitalistes, Organiciens, Dynamistes, Rationalistes, Empiristes sont descendus dans l'arène, chacun cherchant à faire prévaloir sa doctrine- Il en sera de ce débat comme de bien d'autres, c'est-àdire qu'il aboutira à une transaction. Nous n'en voulons d'autre preuve que ces paroles de M. Trousseau. « Je crois qu'il n'y a chez l'animal vivant aucune manifestation qui ne suppose un subslratum, c'èst-à-dire un tissn ou un organe. — Donc je suis Organicien. — Je crois, comme Descartes, que chez l'homme et chez les animaux il y a un principe immatériel libre, qui ne se mêle pas du pot-au-feu de l'économie. — Donc je suis Animiste. — Je crois que la matière vivante a des manifestations qui lui sont pro-
La tâche que nous nous étions imposée était double: nous avions à lësi-
pres, qui n'appartiennent qu'à elle-, je les appelle Forces vitales ou Propriétés vitales. — Donc je suis Yitaliste. « Evidemment, M. Malgaigne a été trop loin quand, s'adressant aux physiologistes chimistes, il a prétendu démontrer le vide de leurs théories. BI. Poggiale, dit-il, ne demande que quelques siècles pour produire par synthèse chimique tous les corps organiques, et moi je leur donnerai, à ces fabriqueurs de produits organiques, du pain, de Teau, de la viande ; qu'il mettent tout cela dans leurs cornues et ils ne feront pas même... de la matière fécale. » Heureusement , la science n'a pas attendu ce défi pour produire des digestions artificielles, et dissiper les dyspej)sie en mêlant les aliments à la pepsine. Si ce ferment agit en dehors de l'estomac et même malgré l'estomac, comment faut-il nommer cette action, si non une action chimique? M. Poggiale, mis si brusquement en cause , a donc pu protester avec raison contre les ultra vitalistes qui admettent qu'il y a incompatibilité et antagonisme entre les lois physiques et chimiques et les phénomènes vitaux. Il a pu également protester contre l'interprétation donnée à ses idées : Il n'admet, pas plus ({ue tout autre, que les manifestations vitales ne sont que des phénomènes physiques et chimiques et il demande si on voudrait le classer parmi les vitalistes purs i)arceqù'il admet la sensibilité, la motililé , la vie ? Si l'on devient
timer auprès de nos confrères un système dont une longue expérience nous
vitaliste à si bon compte, dit-il, je ne demande pas mieux! En résumé, il est impossible d'admettre que les substances de l'organisme vivant soient soustraites aux lois physiques et chimiques ; les mêmes lois y président que daiis la matière brute; ce ne sont que d'autres appareils, d'autres opé rations, comme l'a dit dans cette même discussion. M- Bouillaud. La science ne permet pas d'expliquer les propriétés du système nerveux et de remonter à la source des phénomènes qu'on appelle vitaux; mais ce n'est pas une raison pour supposer une force nouvelle, qui n'est soumise à aucune loi physique, qui serait exclusivement métaphysique
Ainsi pas d'exclusivisme • Des Vitalisles il en faut, puisqu'un gouvernement quelconque ne saurait exister sans un pouvoir central. — Il en est de même des Organiciens, puisque sans organe il n'y a pas de fonction; — des Dynamistes, puisque tout organe fonctionnant suppose une force; — des Chimistes, puisqu'il s'opère constamment dans le corps des mutations et des transformations (à moins de prétendre, par exemple, que pour brûler un corps l'oxygène n'est pas nécessaire);— des Rationalistes, puisque toute chose à sa raison d'être; — des Empiristes, puisque, quoi que nous fassions, il restera toujours en médecine un certain nombre de questions insolubles pourlesquelles il faudra invoquer plutôt le fait que la raison — Envisagée à ce point de vue, la médecine est la science philosophique pratique par excellence.
a fait voir Futilité ; nous avions aussi à faire comprendre au public non médical ce que ce système a de sérieux.
En poursuivant ce but, nous rencontrions un double écueil : ou paraître trop superficiel aux uns, ou passer pour trop grave aux yeux des autres. Nous nous sommes constamment tenu en garde contre ces deux inconvénients.
Avons nous réussi toujours à les éviter? Le lecteur jugera.