QUANTITÉ DU SEL NÉCESSAIRE A L'HOMME
SOMMAIRE
Les serfs russes privés de sel. — Les criminels (Je la Hollande. — Les prisonniers de nos Maisons de force. — Insuffisance du sel dans le régime. — Quantité de sel nécessaire à Phomme. — Molière et son Malade imaginaire. — Combien faut-il de grains de sel dans un c^uf à la coque ? - Opinion de M. Barrai. - Nos cordoîss bleus. — Evaluation de Caton l'Ancien quant à la consommation de sel chez les Romains. — Consommation de sel en 1708 (Vauban). — Note sur la Gabelle. — Etal actuel de la législation sur le sel. — Ration de sel du soldat en France. — Estimation de la consommation de sel en France. — Consommation de sel en Belgique. — Conséquences fâcheuses de Timpôt sur le sel. —
Différence dans la force des populations selon la quantité de sel consommée.
Sans sel, l'homme ne saurait vivre; voici ce qu'on lit dans les leçons de physiologie du Professeur Bérard.
ce Des seigneurs Russes ayant trouvé que la consommation de sel par leurs serfs était trop coûteuse et pensant que ce condiment ne sert qu'à rendre les aliments plus agréables, cessèrent tout à coup d'en donner. Les effets désastreux de cette mesure économique, ne se firent pas attendre: maigreur, faiblesse, dégoût d'aliments, maladie et mort, tel fut bientôt le sort de la misérable population soumise à ce régime.
Il s'en suivit une grande diminution de travail et, partant, de revenus ; ce que voyant, et sur l'avis d'un médecin qui constata un état de langueur, accompagné de pâleur à la peau, d'infiltration de tout le corps et de pro-
duction de vers intestinaux , les Seigneurs se hâtèrent de rendre le sel à leurs serfs, qui revinrent, au bout de peu de temps, à leur état ordinaire. »
Lord Sommerville rapporte le fait suivant, qu'il dit setre passé en Hollande : Les anciennes lois de ce pays, regardaient la punition au pain sans sel comme la plus sévère qu'on pût infliger dans ce pays humide. L'effet en était horrible: on dit que ces criminels étaient dévorés par les vers engendrés dans leurs propres entrailles.
Ce système n'est pas complètement abandonné aujourd'hui, puisque la quantité de sel, dans quelques établissements pénitenciers , est in suffisante . Il est vrai qu'on permet aux prisonniers d'y suppléer sur leurs économies ; mais ri'est-ce pas là une véritable dérision?
Nous avouons ne rien comprendre à cette prétention de régénérer lame en dégradant le corps. L'individu, après quelques années de prison, en sort lymphatisé et, le plus souvent, atteint de maladies chroniques. Est-ce pour le réduire à l'impuissance de nuire? Mais alors que deviennent tous ces programmes de moralisation? ces systèmes cellulaires, pour empêcher le vice de s'étendre, comme la pourriture des fruits?
Nous concevons , jusqu'à un certain point, qu'on ait privé les détenus de tabac, quoique ce stimulant leur serait bien utile; mais le sd, cette première nécessité de la nutrition, pourquoi les en priver? N'est-ce pas là la cause de l'énorme progrès des scrofules et des tubercules dans les maisons de détention ?
Qu elle est la quantité de sel nécessaire à l'homme ?
On se rappelle cette scène comiquement grave du Malade imaginaire, où Argan demande à son médecin, M. Diaforius, combien il faut de grains de sel dans un œuf à la coque. A quoi le docteur répond : « Six, huit, dix, par les nombres pairs, comme dans les médicaments par les nombres impairs. »
Nous pensons que Molière a eu autre chose en vue qu'une plaisanterie ; du moins la réponse qu'il place dans la bouche de M. Purgon a-t-elle le mérite d'être précise. Il n'en, n'est pas de même quant à la science. « Nulle question, dit M. Barrai, n'a été plus agitée que celle de la consommation de sel dans la race humaine.
Il semble cependant, au premier abord, qu'il ne devrait y avoir aucune difficulté pour poser le chiffre nécessaire à nos déterminations ; mais s'il est impossible de dépasser dans la pré-
paration de nos aliments une certaine limite de salaison, au de là de laquelle ils seraient nécessairement repoussés ; si d'un autre côté rien n'est plus aisé que de connaître, par quelques pesées, la quantité moyenne de sel que reçoit, pour n'être ni fade ni trop salée, la ration alimentaire de l'homme, on ne saurait cependant se défendre d'une certaine perplexité lorsqu'on veut fixer la dose de sel convenable au régime statique moyen de lespèce. »
Ce serait donc, en définitive, aux cuisinières à décider la question ; mais on sait combien ces respectables cordon-bleus s'oublient souvent dans la manière dont ils nous dispensent le sel divin d'Homère.
Caton FAncien , qui écrivit son Traité sur l'Aariculture 200 ans avant Jésus-
Christ, fixe à un boisseau par an, les besoins de chaque individu. Salis unicuiqiie in aiino modiimi satis est. (De Re rustica, Lib. YIII).
Or, le boisseau romain équivalait à 8 litres 52 décilitres; en conséquence, la consommation, par tête et par année, était de 7 à 9 kilogrammes, soit 19 à 25 grammes par jour et par individu.
En 1708, époque la plus rigoureuse de la Gabelle, (i) Yauban évaluait la consommation de sel, en France, à un menot par an, pour quatre personnes, ce qui revient, par tête, à 5 k"', 00-57 G^ (Diète Royale).
(i) Suivant Topinion la plus générale, ce fut Philippe VI qui, par son Ordonnance du 28 Mars, lô4ô, institua les Gabelliers pour garder les greniers de sel, et qui taxa chaque famille à une certaine quantité de sel qu'elle devait y venir acheter.
La différence avec les Romains était donc de moitié ; aussi quelle différence entre ces robustes soldats que leur lourde armure semblait rendre plus légers, et ces populations hâves, besoigneuses, pour lesquelles les haillons mêmes semblaient une charge trop pesante !
Mais la misère publique disparaissait dans le rayonnement de la gloire du Grand Roi !
Aujourd'hui, en France, la ration de sel du soldat en campagne, est de 16 grammes par jour, soit 5 k\ 84 gr'par an .
M. Rarbier évalue à la dose de 12 à 15 grammes la quantité de sel consommée par individu et par jour. Ce chiffre nous paraît approcher de la vérité ; en effet, nous trouvons dans un tableau de l'industrie saline en Relgique, que la
consommation individuelle y a été, de 1840 à 1846, de 6 à 8 k'' par année et par individu.
Quoique l'impôt du sel ait été notablement diminué, il empêche les classes ouvrières de faire usage de cette substance autant que la conservation de leur santé l'exigerait. Dans les pays où le sel est libre de droit, il s'en consomme deux fois autant que dans ceux où il est imposé. Les populations y sont également plus fortes. — Nous citerons l'exemple de la Suisse.
Comme le fait remarquer M. Barrai, aucun impôt ne devrait peser sur les sources mêmes de la vie; or, le sel, abondamment répandu dans la nature, est une des sources de la vie de l'humanité. — L'étude attentive des forces qui président à la composition et à la décomposition des corps vivants, nous le prouve tous les jours d'avantage.
Le sel est appelé à cause des éléments aux affinités si énergiques qui le constituent, à des destinées immenses, qu'on a à peine devinées jusqu'à ce jour , et qui ne sauraient se développer , qu'autant qu'il restera à la libre disposition de tous, comme l'air et l'eau.