NATIONALITÉ
Administration
Culture
Irrigation
Manu* facture
Emploi!
mécaniques
Surveillance
Transport
Non classés
total
Européens et Américains .
Chinois. . . .
Coréens . . .
Hawaïens . .
Japonais . . .
Porto-Ricains.
Portugais . .
Nègres et Insu-
laires du Pa^
ci fi que sud .
Total . .
Forts de leur nombre, de plus en plus agressifs, entre eux le blood unionism^ le lien du sang, est plus fort que le trade unionism, ou syndicalisme professionnel, à Teuropéenne. Dans les îles, depuis 1902, toutes les grèves ont été faites sur des plantations et par des Japonais : ce sont non pas des grèves où intervienne Tidée de lutte de classes et qui aient quelque relation au mouvement ouvrier interna-
LSa JAIH)NAIS AUX HAWAI 7i
tional, mais plutôt des manifestations de race qui naissent à la suite de coups donnés ou de torts faits à des Japonais; la solidarité de race s^étend parfois hors des plantations jusqu'aux domestiques.
C'est qu'ils ne veulent plus être traités en race mférieure. Ceux qui séjournent depuis quelque temps dans les îles sont moins maniables et plus férus de leurs droits que les nouveaux venus. Les lettres de leurs compatriotes leur disent qu'en Californie l'atmosphère de travail est moins pesante. Toujours à l'affût de nouveautés occidentales, ils entendent parler de socialisme. Enfin, les Japonais qui débarquent maintenant aux Hawaî ne sont plus les paysans d'autrefois, habitués à travailler tout le jour, pour deux yen par semaine et la nourriture; ce sont des hommes plus instruits, plus mécontents de leur sort, capables de diriger un mouvement. Depuis quelques années, les Compagnies japonaises d'émigration ne choisissent, parmi les candidats à l'émigration, que des gens capables de leur rembourser les grosses avances de 200 ou 250 dollars qu'elles consentent. Résultat : • ces émigrants ne sont plus volontiers coolies; sur les plantations il leur faut beaucoup d'égards, et aussi vite qu'ils peuvent ils prennent des métiers ou filent aux États-Unis vers de plus hauts salaires. C'est en vain que le consulat japonais d'Honoloulou ou que la Central Japanese League essayent de tempérer cet esprit agressif et ambitieux.
Où trouver une main-d'œuvre plus sûre? Les lois américaines interdisent l'entrée du Territoire à des travailleurs étrangers engagés par contrat et excluent les Chinois ; d'autre part, comme il n'y a pas d'immigration volontaire, sauf de coolies japonais, ne faut-
72 AlfiRICAINS BT JAPONAIS
il pas, à moins que de ruiner Tindustrie du sucre, supporter ces Japonais? Les planteurs voudraient que le Congrès américain revînt sur Tacte qui exclut les Chinois. Importés pour trois ou cinq ans, réduits à la besogne de coolies, enregistrés, surveillés et rapatriés à l'aide d'une retenue faite par TÉtat sur leurs salaires, ils ne pourraient s'échapper, ni en Californie ni dans les tles, vers d'autres métiers. Mais aux Hawaï, Topinion s'oppose à l'admission d'un plus grand nombre d'Asiatiques, et le Congrès ou le gou« vernement de Washington ne veulent pas de ce servage légal. Et puis cette importation temporaire de Chinois ne serait qu'un pis aller. Tant que King Sugar ne trouvera pas à recruter ses serviteurs parmi la population permanente, il vivra d'expédients.
Il y a déjà un petit noyau de population formé de travailleurs jadis importés et qui se sont fixés dans les tles : Américains, Chinois, Portugais, Allemands, Scandinaves, Porto-Ricains, etc. Cette population, malgré qu'elle ait perdu 40 1)00 Hawaïens en cinquante années, a passé de 7â 774 à 76 025.
Importer des Blancs coûte plus cher que d'importer des Jaunes, mais, tout compte fait, ne serait-ce pas une économie que d'encourager des immigrants qui pourraient se fixer dans les îles et s'y naturaliser, au lieu de continuer à dépendre d'une main-d'œuvre de passage? Un Board of immigration a été officiellement installé en 1905. En février 1907, un vapeur anglais chargeait à Malaga 3 000 travailleurs pour les Hawaï. Mais que peut ce Board, malgré toute l'autorité que lui donne le gouvernement de Washington ^
\f « Nos efforts devraient tendre sans cesse à déyelopper aux
pour développer rimmigration des Blancs, si les planteurs continuent de s^approvisionner de travailleurs par Fintermédiaire des Compagnies japonaises et ne réservent pas aux seuls immigrants d'Europe les terres gratuites? Â supposer même que ce conseil d'immigration réussisse à trouver aux Âçores, en Galice, en Sicile ou en Finlande les hommes capables de tenir tête aux Japonais, ces Blancs pourront-ils travailler aussi bien que les Asiatiques sur les plantations? Certaines besognes, comme Tefifeuillage des cannes, sont trop pénibles pour des Blancs : sur les terres irriguées, les cannes croissent à une grande hauteur et, s*entremêlant, forment une jungle : il faut y cheminer accroupi dans une atmosphère surchauffée par le soleil, non aérée par le vent, chargée d'humidité, où Ton s'emplit les poumons et les yeux de poussière. Surmonteront-ils le préjugé que tous les Blancs éprouvent, sauf les Portugais, à travailler comme coolies, côte à côte avec des Jaunes? Aux Hawaï, le Jaune, comme le Nègre dans le sud des États-Unis, détourne de la terre où il travaille l'immigration blanche. Pour retenir des Européens dans les îles, il faudra leur donner de bons salaires, changer la discipline paternelle des plantations qui traite les travailleurs en enfants; il faudra leur rendre
Hawaï une communauté de petits propriétaires, et non de grands planteurs aux terres cultiyées par des coolies... Les lies actuellement s'efforcent de trouyer des immigrants capables un jour d'assumer les droits et les devoirs des citoyens américains, et si les chefs des diverses industries adoptent notre idéal et aident de bon cœur notre administration & développer une classe moyenne de bons citoyens, le remède sera trouvé aux problèmes commerciaux et industriels qui leur paraissent si graves... » Président Roosevelt. Message, 3 décembre 1906.
74 AMÉRICAINS BT JAPONAIS
le séjour attrayant, leur donner un home et des terres. Il y a plus : le vrai moyen de substituer des citoyens blancs à des touristes jaunes serait une révolution dans la culture du sucre : il faudrait morceler les grandes plantations, favorables aux serfs asiatiques, en petite domaines qu'affermeraient des Blancs indépendants. Mais que diraient King Sugar et les planteurs? Il a fallu une terrible guerre pour retirer à King Cotton ses esclaves.
Pourtant encourager aux Hawaï la tenure de petites fermes par des Blancs paraît être le vrai moyen de rompre ce monopole du servage qu'ont acquis les Asiatiques sur les plantations. Mais il est difficile d'implanter le système du petit fermage aux Hawal. Pour qu'il se développât sûrement, il faudrait que les Asiatiques vinssent à manquer ou que les salaires et conditions de travail sur les plantations rapprochassent les exigences des Jaunes de celles des Blancs. En attendant, les planteurs aristocrates terriens, s'opposent à ce système qui tend à faire monter le prix des terres, à démembrer les grandes plantations, à rompre la discipline des camps de travailleurs. Au surplus, l'expérience des petits fermiers blancs n'a pas toujours été heureuse : beaucoup ont dû abandonner, d'autres vivotent après de durs débuts ; quelques entreprises de colons américains ne peuvent survivre qu'en employant une main-d'œuvre asiatique. Bien plus, les Jaunes, non pas seulement comme salariés, mais aussi comme patrons, s'emparent de ces fermes. Un Japonais fait remarquer que fatalement les Blancs doivent échouer et qu'ils seront remplacés par une communauté de fermiers orien* taux : a Un revenu, qui ne suffît pas à faire vivre
LSS JAPONAIS AUX HAWAI 7S
une famille de Blancs avec tout le confort auquel ils sont accoutumés^ suffit à des Asiatiques. >>
La culture du caifé sur les hauteurs, en des sites tempérés et sains, qu'entreprirent des Américains, est maintenant aux mains des Japonais; la culture des bananes et des ananas aussi. Que des Japonais organisent, sur la côte occidentale des États-Unis, le commerce de fruits au détail, qu'ils patronnent leurs compatriotes, petits producteurs aux Hawai, et c'est pour ceux-ci la prospérité assurée. Dans ces petites entreprises de fermage, l'instinct d'association des Japonais les sert. Un syndicat de 55 membres vient de passer un contrat de cinq années pour cultiver les cannes à sucre sur une des plus petites plantations : culture et administration seront sous son contrôle. Un journal japonais d'Honoloulou annonçait, le 8 janvier 1906, qu'une compagnie, au capital de 250000 dollars, se formait à Tôkyô et qu'elle avait loué, pour vingt ans, i 600 acres de terres à l'une des grandes plantations hawaïennes, et il ajoutait : « Cette entreprise japonaise aura sa main-d'œuvre à elle, construira des maisons à son usage, fournira elle-même les instruments de culture, la nourriture, etc. » Sans grands capitaux, mais à force d'association, voilà que les Japonais, au lieu de rester les salariés soumis au capital que les planteurs avaient cru importer, menacent d'accaparer les grandes plantations !
Si les Japonais, aux Hawaï, n'étaient que coolies de plantations, l'importance qu'ils y ont prise n'in-
7< AHisiCUIU R JAPONAIS
quiéterait pas tant les travaillears de Californie. Climat tropical qui ne convient pas à des Blancs, culture tropicale qui n'est point faite pour des bommes libres, en quoi les tles HawaI, où King Sugar, roitelet de terre chaude, règne sur des serfs de couleur, pourraient-elles donner l'alarme à la cAte occidentale des États-Unis dont le climat délicieusement nuancé mûrit dès récoltes de céréales, de fruits et de fleurs? L'afflux des Japonais aux HawaI a-t-il vraiment chassé les Blancs hors des plantations? Les Japs n'ont pas eu cette peine, car il n'y a jamais eu beaucoup de Blancs sur les champs de cannes. Ce qu'on peut dire, c'est que, à cause de la distance et de l'isolement des HawaI, de la mauvaise volonté des planteurs et de l'envahissement des plantations par les Jaunes, les quelques poignées de Blancs qu'artificiellement on a voulu implanter n'ont guère prospéré. Très alarmante pour les planteurs et pour l'avenir des Iles, cette situation l'est-elle autant pour le continent américain?
Mais que les Japs aux HawaI ne se résignent plus il n'être que des serfs de King Sugar, qu'ils exercent .tur les plantations des métiers quallSés et que dans la campagne ou à la ville ils en viennent à concurrencer les Blancs comme artisans ou marchands, — alors devant cette invasion asiatique, désastreuse aux salariés et aux petits commerçants européens ou américains, les gens de Californie croient avoir (|uelques raisons de prendre peur.
Comme artisans et comme marchands, entre Japonais et Américains c'est à qui survivra ; et les Blancs continûment perdent du terrain. 11 n'y a pas plus de 60 p. 100 dea Asiatiques mâles qui soient occupés à
cultiver le sucre; les autres sont attirés par des métiers assez simples d'abord, puis de plus en plus qualifiés. Les plantations sont d'excellents endroits où faire l'apprentissage d'un métier. Aussi, à la campagne, les Japonais, avec un tout petit capital et un demi-savoir acquis sur les plantations, ouvrent des boutiques de forgeron, maréchal ferrant, charron et charpentier. Pour les travaux publics, Tadministration, en dépit des recommandations légales d'employer le plus possible de citoyens américains, est obligée d'embaucher des Asiatiques. Les terrassements des chemins de fer sont exécutés par des compagnies japonaises qui passent un contrat. Impossible pour les Blancs de les concurrencer : le contractant, qui traite à de bas prix, se rattrape sur les vêtements, la bière et le saké qu'il vend à ses gens. Comme arrimeurs et débardeurs, comme marins sur les petits vapeurs qui cabotent entre les lies, les Japonais font merveille aux dépens des Hawaïens, et comme charretiers et cochers, ils remplacent les Chinois.
C'est dans les industries du bâtiment, longtemps réservées aux Américains, que la concurrence des Japonais est surtout sensible, — d'autant plus sentie qu'elle coïncide avec une période de dépression économique et qu'en môme temps que les Japs contrôlent un plus grand nombre d'emplois, le nombre des emplois diminue. Après l'annexion, il y avait eu un boom : la situation politique du Territoire était fixée; le tarif assurait la prospérité de l'industrie sucrière; l'escale des transports de troupes et de vivres allant aux Philippines enrichissait Honoloulou. Des États- Unis, affluèrent les capitaux; on lança de nouvelles
78 AMiRIGAOfS ET JAPONAIS
plantations; des sociétés furent capitalisées à des taux exorbitants. A Honoloulou qui, en 1900, avait 39 000 habitants, — plus d*un quart de la population du Territoire, — on construisit en hâte. Mais une baisse rapide des valeurs sucrières amena une crise financière ; on avait bâti trop et trop vite : beaucoup de travaiUeurs blancs sont repartis aux États-Unis. Même si le nombre des artisans japonais n'augmente pas absolument, leur nombre dans les divers métiers est proportionnellement plus grand.
Et les Japs, comme charpentiers, maçons, plombiers, ferblantiers ou peintres, réussissent à construire, non seulement des maisons pour leurs compatriotes, des cottages ou de légères maisons de plaisance, mais aussi de substantial buildings. Un entrepreneur américain disait : a J'ai bâti Tan dernier vingt-quatre maisons avec des ouvriers japonais. Six de ces maisons sont maintenant occupées par des charpentiers blancs qui payent un loyer mensuel de vingt dollars. Si j'avais employé une main-d'œuvre blanche, ils auraient à payer trente ou quarante dollars... A Honoloulou, nous pouvons faire pour trois cents dollars ce qui coûterait environ huit cents dollars en GaUfomie. Mes Japs sont réguliers et sûrs et peuvent exécuter n'importe quoi. Je leur fais faire actuellement des meubles pour une maison que je construis. » Et un autre entrepreneur : « Nous pouvons lutter avec les Chinois et les Japs, quand ils sont abandonnés à eux-mêmes; mais, quand ils sont dirigés par des entrepreneurs blancs, impossible. » A prendre les rôles de sept entreprises de construction à Honoloulou en 1900-1901, 1902, 1905, on constate (a disparition des ouvriers blancs^ — qui, très nom-
breux pendant le boom de 1901, vont diminuant de 1902 à 1905 :
0CCT7PATI0N
Briquetears
Charpentiers
Contremaîtres briqueteurs .
— charpentiers.
-** maçons . . •
— peintres. . .
— plâtriers. . .
— plombiers. .
Maçons
Peintres
Plâtriers
Plombiers
Total. . . .
leoa
L'industrie des vêtements est presque entièrement aux mains des Asiatiques. Sur 610 tailleurs dans les îles en 1900, 430 étaient chinois, 142 japonais. Les quelques maîtres tailleurs blancs emploient des ouvriers jaunes et profitent du sweat shop System. Savetiers et cordonniers, pour la plupart, sont japonais. Dans Talimentation, dans les brasseries, les hôtels, les restaurants. Chinois ou Japs sont cuisiniers^ pâtissiers et domestiques. Il va sans dire que les boutiques spécialement achalandées pour Asiatiques n'ont que des employés jaunes, tandis que les boutiques, tenues par des Blancs et où se fournissent les Japonais les plus riches, ont un commis interprète chinois ou japonais. Les seules occupations urbaines qui échappent encore à la concurrence des Jaunes sont les imprimeries de langue anglaise, la construction de machines, — matériel pour sucreries et
àMJBICillW n JAKHIAIS
braMeries, — les trarauz d'âectridtéf et, dans FmduBirie da bâtiment, les tâchesles plus compliquées. Si les Japonais n'y ont pas encore acquis une maîtrise suffisante, c'est qu'ils ont jusqu*ici travaillé surtout pour leurs compatriotes, comme aides ou entrepreneurs de petites affaires, bissant les tâches compliquées et les bes<^;nes de contrôle aux Blancs. L'ouvrier américain ne manque pas d'accuser ces Japs de travailler peu solidement, avec des matériaux de second ordre, et de se laisser exploiter par les entrepreneurs; mais, sans aucun doute, ils progressent en habileté technique et gardent l'ambition d'apprendre.
Comme aides, sans souci des heures qui passent, ils sont toujours prêts à se charger de tout le travail de l'artisan qu'ils assistent. Le Japonais vient présenter son fils aux patrons de métiers qualifiés; il sollicite pour ce jeune homme une instruction professionnelle, offre qu'il travaille sans salaire, rien que pour pouvoir apprendre. Devant cette ambition d'allures si modestes, entrepreneurs et ouvriers blancs se prennent pourtant de méfiance : a Ce pays, dit un entrepreneur, devient une sorte de kindergarieri pour artisans japonais. » « Je. ne veux pas enseigner ces gens à me couper la gorge », dit un autre. Malgré* tout, le Japonais trouve des professeurs; voici les souvenirs d'un plombier : « Quand je travaillais à la Sanitary Laundry^ un Jap m'offrit cinquante dollars pour lui montrer à faire un joint. En 1900 et 1901, beaucoup de camarades ont fait de l'argent rien qu'à enseigner leurs métiers aux Japs », — et les impressions d'un mécanicien : « Les mécaniciens blancs sur les plantations se la coulent douce. Moi-même, quand
LM JAPONAIS AUX HAWAI Si
j'y étais, je ne faisais jamais ma pleine journée de travail. Nous avions Thabitude de nous asseoir en rond et de regarder les Japs travailler. Beaucoup en arrivent à ne pas môme amorcer le travail. Et puis, un beau jour, ils s'aperçoivent qu'ils ont dressé des mécaniciens qui les valent. »
Aux États-Unis, tout manœuvre, sitôt qu'il. s'américanise, devient une manière d'aristocrate : il se sait gré que de la masse des prolétaires faméliques d'Europe, une immigration volontaire et courageuse l'ait sélectionné. Dans les meetings politiques, dans les séances des trade-unions, il s'entend dire que lui, citoyen américain, a le droit et le devoir d'être fier, que ses salaires continuent de monter, doubles ou triples des salaires d'Europe, que le tarif est là pour les maintenir et qu'en somme son standard of living est envié par les prolétaires de tous les pays. Aux Hawa'i, ces manières d'aristocrates s'exagèrent encore : si la concurrence des Orientaux diminue le nombre des ouvriers d'Occident, elle tend par contre à élever leurs salaires. Des Blancs sont nécessaires dans toute entreprise qui exige une certaine invention ou habileté technique. Il faut les retenir dans les lies par de hautes payes qui compensent le coût de la vie, l'isolement, et Taversion dont tous témoignent de travailler avec des Asiatiques. Un surveillant rapporte qu'il payait 2,50 dollars par jour à des marins blancs une tâche de débardeurs : ils quittèrent la place pour des emplois inférieurs, sous prétexte qu'ils ne voulaient pas d'un travail qui les associait à des Japonais, Aux yeux de ces Blancs, l'Asiatique abaisse et souille le métier quHl exerce. Parfois, les Blancs sont des aventuriers que dès vaisseaux de toutes les parties
▲IliRICAIMB IT JAPONAIS. 6
M AKftUCUHS n JAPONAU
du monde ont déposés dans les Iles, ou des sanstravail de San Francisco ; le climat plus mou, une exisICDce nouvelle les excitent peu au travail; le voisinage d'Orientaux les démoralise. Un diarpenlier, qui veut ajuster une planche, a toujours un Jap sous la main à qui il donne l'ordre de scier, de mettre en place, de clouer. Peu fc peu, inconsciemment, pour afiîrmer la supériorité intellectuelle de sa race, il n'exerce plus guère son métier. Il ne se soucie que de conception, de contrôle, de commandement et laisse la pariie manuelle aux Asiatiques : cela flatte son orgueil.
Devant ce détachement superbe, l'humilité et TarnbitiOD des Japonais ont la partie belle : ils la gagnent sur ce Blanc paresseux. Aussi, vers les Ëtats-Unis, est-ce une procession d'ouvriers qui s'en retournent, aigris h la pensée que sur territoire américain il n'y a pas place pour eux, citoyens américains, parce que des étrangers, économiquement, sont les maîtres.
Un artisan, quand il végète dans les ties, n'a plus qu'è ramasser ses outils et à se rembarquer : tout cela assurément ne va pas sans dépenses et désillusions, mais il en coûte davantage encore au petit marchand que la concurrence du Jap oblige, sous menace de ruine complète, à sacrifier au plus vite son fonds de commerce et k liquider piètrement ses marchandises. Depuis 1900, sans que le nombre des Japonais ait augmenté, le chiffre des licences commerciales qui leur sont accordées monte beaucoup. Le caractère des immigrants japonais change : moins de coolies, plus de petits marchands. Outre la clientèle des Orientaux, ils fournissant les Hawaïens, les portugais et les moins payés des Blancs. Voici l'his-
toire d'un tailleur * : « Il avait lutté vaillamment et refusé jusqu'au bout d'employer des Asiatiques, mais les affaires s'en allaient. Beaucoup de Blancs aisés donnaient leur clientèle à des Asiatiques ou à des Blancs employant des Asiatiques. Les seuls clients qu'il gardait encore étaient quelques Blancs qui essayaient de soutenir les commerçants de leur race, dût-il leur en coûter davantage. La journée pour lui était nulle. Plus bas, dans la môme rue, tard dans la soirée, plusieurs boutiques de tailleurs asiatiques étaient en pleine activité. »
Les grandes corporations et les gros marchands restent européens ou américains; les Jaunes ne triomphent encore que dans les petites industries, dans le tout petit commerce : plus les affaires d'un Blanc sont modestes, plus il hait les Asiatiques. A la longue il se peut qu'avec l'appui d'une clientèle jaune assurée et croissante, avec la pratique de l'association, et l'audace que donne le succès, se forment dans les îles de grandes et riches entreprises d'Asiatiques, telles les puissantes maisons chinoises des Straits Settlemetits, Fermiers, artisans et petits commerçants d'Amérique sentent que, dans la lutte économique, fatalement ils sont battus, non qu'ils soient inférieurs en habileté technique ou en instinct commercial, mais simplement parce que leurs concurrents ont un mode et un idéal de vie plus modeste que le leur : là contre que peuvent-ils? Tout de môme, Américains, ils réclament, sur cette terre américaine, protection du gouvernement et du pouvoir fédéral. En 1903, une loi
1. Tkird report on Hawai, Bulletin of the Bureau of Labor, n* 6d, september 1906, Wasbing:ton.
84 amArioains bt japonais
fut passée n'autorisant à employer pour les travaux publics, comme artisans ou terrassiers, que des citoyens des États-Unis ou des personnes pouvant le devenir. Il est vrai que, le 7 août 1905, un journal japonais d'Honoloulou publiait cette opinion du district attorney que Tacte était inconstitutionnel, contrevenant à la constitution américaine et au traité de 1895 entre les États-Unis et le Japon. Pendant la session législative de 1905, en vain furent présentés des bills destinés à favoriser les Blancs en déterminant pour les Asiatique^ une série d'incompétences : bill sur la construction des maisons, bill nommant une commission de dix membres qui délivrerait des licences, bill défendant au gouvernement de se fournir ailleurs que chez des citoyens des États- Unis, etc. *. De même, pour les travaux qu'entreprend le Gouvernement fédéral : amélioration des ports d'Honoloulou et d'Hilo, fortification de la station navale de Pearl Harbor, construction d'édifices publics, etc., les Américains exigent qu'on favorise les citoyens actuels ou futurs, qu'on élimine les Asiatiques qui ne peuvent pas devenir citoyens. Ainsi l'on encouragera, dit-on, la formation d'une communauté homogène de citoyens. On ajoute que c'est diminuer la valeur stratégique des îles que de confier à des Asiatiques la construction et l'entretien des ports et des fortifications. Enfin, le marché pour les marchandises américaines doit nécessairement décroître dans la proportion que le travail des Asiatiques est préféré au travail des citoyens.
i. Les joarnaax annonçaient récemment que, pour écarter les Japonais de la profession de médecin, on exigerait de tout candidat la connaissance de l*anglais.
Aussi bien que la décision du Board of Education de San Francisco, il n'est pas une de ces mesures qui, si elle était appliquée, n'amènerait la protestation du gouvernement fédéral des États-Unis et du gouvernement japonais : toutes sont contraires au traité de 1895. Cela prouve que ce traité, vieux de douze années, ne répond plus à la situation réciproque des Japonais et des Américains, aux Hawaï et en Californie. Aux Hawaï, en cette petite communauté isolée sur TOcéan, s'est ouverte la lutte désespérée et assez pathétique de quelques milliers de travailleurs européens ou américains d'origine, pour défendre leur mode et leur idéal de vie contre une houle d'Asiatiques qui, au travers du Pacifique, commence de déferler. Ce n'est qu'un combat d'ayant-postes, mais qui est un avertissement pour la Californie où il faudra que le gros de l'armée donne.
Socialement, politiquement, les Américains sont encore maîtres des îles ; mais garderont-ils le meilleur? Jusqu'ici les Asiatiques, vivant à part, sont restés sans influence sur les institutions, les lois, les coutumes, le langage des Occidentaux : ils forment un empire dans un empire, et ne se laissent pas entamer.
Mais les Japonais, en limitant pour les Blancs les chances d'emploi, ont empêché que ne se forme au milieu du Pacifique une forte communauté américaine. Si les Hawaï étaient encore un territoire vierge, si King Sugar n'y avait pas des droits acquis, on prendrait grand soin qu'aucun corps jaune ne se glissât dans la société nouvelle. Par leur seule présence les Japonais créent un milieu psychologique qui ne réussit guère aux Blancs, — au lieu d'une égalité démocratique, une hiérarchie aristocratique : tout en bas les Asiatiques, à mi-chemin les Porto-Ricains et les Portugais, les Américains au pinacle. Pour les ouvriers blancs, les îles sont un lieu d'exil ; la vie à côté des jaunes leur donne le malaise. Point de mariages mixtes : contraindre légalement tous les
Orientaux à n'être que des coolies, telle est Tidée qui résume leurs déceptions, leurs mépris et leurs rancunes.
Question de race mise à part, la juxtaposition dans ces îles isolées d'une très nombreuse main-d'œuvre importée et d'une rare main-d'œuvre permanente, suffirait à créer de gros problèmes sociaux. Il est fatal que des travailleurs importés pour un temps assez court se contentent d'un régime et de salaires très inférieurs aux exigences de la main-d'œuvre permanente. Venant pour quelques mois ou quelques années dans un pays qui offre de plus hautes payes que lé leiir, en ce peu de temps ils entendent économiser de quoi retourner chez eux aussitôt que possible et avec la plus large aisance. D'où, pendant leur temps d'exil, la vie humble, parcimonieuse, qu'ils mènent à l'écart. Lucquois qui vont en Corse pour la moisson ou l'abatage des arbres, Belges qui fauchent nos champs, terrassiers italiens qui travaillent aux forts de Lorraine, — le phénomène est général, — tous s'acharnent à drainer, au prix de fatigues et de privations temporaires, un capital qui chez eux leur assure repos et bien-être. Aux Hawaï, cette énorme colonie de nomades asiatiques ni par ses salaires, ni par ses économies n'aide beaucoup à développer l'industrie.
Par réaction contre la vie si piètre des Jaunes et par gloriole de race supérieure, un Blanc aux Hawaï dépense plus qu'un salarié de même classe aux États- Unis. Gomme monnaie, il ne se sert pas de pièces valant moins de cinq sous. « Nulle part ailleurs les pauvres ne font autant de chic », remarque un charpentier américain d'Honoloulou. Par les rues, on ne voit jamais un ouvrier blanc porter son dîner dans
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un panier. Souvent des femmes de charpentiers ou de peintres ont un domestique japonais. Tous ces Blancs forment une caste et sont très attentifs à maintenir leur dignité. Les marchandises ne sont pas de même qualité pour les Américains et pour les AsiatiqueSé « De se fournir chez un Chinois, dit un ouvrier américain, cela fait une différence d'environ 25 cents sur une note de 2,50 ou 3 dollars, mais vous n'avez que. des marchandises éventées ou de qualité inférieure. Mon garçon^ qui travaille chez un des principaux épiciers américains, me dit qu'aussitôt que les marchandises rancissent à Téventaire, on les remet dans leurs caisses; puis on les vend au marchand chinois ou japonais. »
Déprimante pour le développement économique de la communauté, la présence de ces nomades besogneux exalte l'orgueil et le désir de paraître du Blanc ; elle exagère la distance entre l'énorme majorité des salariés et le petit groupe des capitalistes qui, au contraire des planteurs en d'autres pays tropicaux, résident pour la plupart dans les îles. Entre ces hauts barons et ces serfs qui vivent côte à côte, point de classes intermédiaires, analogues à ces communautés de fermiers indépendants du Middle-West américain qui, entre les trusters et les prolétaires immigrants, maintiennent encore l'idée démocratique et égalitaire. Les salariés américains dans les îles sont prêts à faire bloc contre les Jaunes qui les menacent et avec qui, socialement, ils ne frayent point. Les Blancs, capitalistes ou salariés, et les Jaunes non seulement ont des intérêts économiques opposés, mais encore manquent de tout intérêt social ou politique qui les unisse : race, traditions, histoire, idéal politique, croyances reli-
gieused, tout les divise. De la part des Blancs, du mépris pour ces Jaunes qui dégradent Tidée de travail et le standard of living ; de la part des Jaunes, mépris pour les Blancs et volonté de maintenir intégrale* ment leur civilisation asiatique. Quelle prise dès lors peut avoir sur ces foules d'Asie Fidée américaine?
C'est grâce à Tinstabilité de la population japonaise que les Américains ont pu jusqu'ici conserver toute l'influence sociale et politique. Les capitaux et les propriétés sont encore aux mains des Blancs. En 1904, 11979 Européens, Américains et Hawaïens payaient des impôts personnels pour des biens estimés 56 573 104 dollars, alors que 33 376 Japonais ne payaient que pour des biens estimés 1 591 125 dollars. D'autre part, tandis que 12519 Européens, Améri** cains et Hawaïens, — corporations ou particuliers, — étaient taxés pour des propriétés immobilières évaluées 66036853 dollars, 1955 Japonais n'étaient taxés que pour des propriétés immobilières évaluées 168545 dollars, c'est-à-dire 2 p. 1000 du total des propriétés. Le caractère nomade des Japonais est encore indiqué par le fait que le Chinois possède 2,39 dollars de propriété mobilière pour chaque dollar de propriété immobilière, tandis que le Japonais possède 9,44 dollars de propriété mobilière pour chaque dollar qu'il a placé en terres ou en bâtisses.
Mais la situation paraît changer. Si le nombre des Japonais n'augmente pas beaucoup dans les îles, les femmes, par contre, viennent plus nombreuses depuis quelques années. Au recensement de 1900,
90 AMiRIGAINS BT JAPONAIS
10232 femmes mariées formaient 16,7 p. 100 de la population japonaise. Depuis, les statistiques d'immigration et d'émigration indiquent que la colonie japonaise s'est augmentée de 3000 femmes environ. Cela donne à penser que les Japonais commencent à prendre racine, car ces femmes n'arrivent pas toutes pour travailler sur les plantations; beaucoup viennent comme épouses de petits artisans et commerçants fixés dans le pays, et elles ont beaucoup d!enfants^ Comme Timmigration japonaise n'a vraiment commencé qu'après 1887, ils sont mineurs et suivent les écoles. En 1899, l'inspecteur général disait :
Le nombre des Japonais dans les écoles s*est accru de 100 p. 100 en deux ans. Il y a trois ans les Américains étaient plus nombreux. Aujourd'hui il y a deux Japonais pour un Américain, exactement 1 141 contre 601. D'autre part, les statistiques des douanes indiquent qu'en 1898, 82 Américaines Tinrent dans les îles pour y résider tandis que l'excès des arrivées sur les départs pour les Japonaises fut de 4 505.
De 1900 à 1901 le nombre des Japonais dans les écoles passa de 1 352 à 1 993 : leur augmentation fut de 47 p. 100; elle n'était que de 13 p. 100 pour toutes les autres nationalités. De 1902 à 1905, le nombre d'enfants de ces nationalités crût de 3 p. 100, de
1. Seiko, mai 1906 ; art. de M. Saito Kan, consni général du Japon à Hdnoloulou. Tableau des naissances et des morts dans la colonie japonaise.
1903. 3 474 naissances 995 morts.
En 1904, 1905 durant la guerre russo-japonaise, il y eut beaucoup de retours au Japon; d'où la diminution des naissances et des morts.
LES JAPONAIS AUX HAWA! 9i
42 p. 100 chez les Chinois^ de 81 p. 100 chez les Japonais. Or, en 1900, alors qu'il y avait seulement 1 352 enfants Japonais dans les écoles publiques, le nombre des japonais nés dans les îles était de 4881. Si nous maintenions ce rapport de 47 p. 100, nous trouverions qu'en 1905 il devait y avoir 13 000 Japonais nés dans les îles. Ce chiffre est sans doute trop élevé, car beaucoup de ces enfants ont dû partir.
Néanmoins, la question des écoles se pose. En 1905, les enfants d'origine asiatique formaient un quart de la population scolaire : dès lors une école de type absolument américain et strictement de langue anglaise pourra-t-elle se maintenir et pourra-t-elle américaniser ces jeunes Asiatiques? A leur contact ne risque-t-ellepasde s'orientaliser? Quelle influence profonde Técole américaine peut-elle avoir sur ces enfants japonais qui ne font qu'y passer et qui, hors l'école, vivent à part des Américains? Gomme leurs parents sur les plantations et dans les divers métiers, les jeunes Japonais, dans les écoles, prennent peu à peu la place des Blancs. Les enfants d'Américains cesseront probablement d'aller à la public school : avec de nombreux condisciples asiatiques, ils n'apprennent qu'imparfaitement l'anglais ou trop lentement, et puis quelle culture ont-ils en commun avec ces Asiatiques qui n'ont même pas le désir de devenir Américains? Dans l'île d'Oahou une ou deux familles américaines ont quitté le coin qu'elles habitaient, donnant comme raison que les enfants asiatiques venaient trop nombreux à l'école de campagne.
Les Japonais nés aux Hawaï peuvent devenir citoyens américains : ne profiteront-ils pas un jour de leur droit de suffrage pour accaparer le pouvoir
9a AMÉRICAINS ET JAPONAIS
politique? Jusqu'à présent, la population japonaise née dans les îles ne paraît pas s'y fixer beaucoup plus que les émigrants venus du Japon. Des familles en* tières s'en vont en Californie ou retournent au Japon, sans se préoccuper de préserver pour leurs enfants ce droit de devenir citoyens américains. Du !•' juillet 1902 au 31 décembre 1905, 4 529 Japonaises et 3 580 enfants, — la plupart nés dans les lies, — quittèrent les Hawaï.
Mais les Japonais sont en train d'acheter et surtout de louer des terres. Comme beaucoup de ces locations sont faites pour dix et vingt ans, il est probable qu'ils feront venir leurs familles. Leurs enfants nés dans les îles pourront devenir électeurs. Or, en 1902, il n'y avait aux Hawal que 12550 votants, la plupart Hawaïens et Américains. Que dans quelques années ces Japonais nés dans les îles réclament le titre de citoyens^ et le total de leurs voix, — qui ne sera point diminué, comme les voix nouvelles des Américains, par lamortd'anciens électeurs, — peut leur permettre de contrôler le gouvernement du territoire, en se servant des institutions démocratiques qu'ont établies les Américains. Forts de leur solidarité de race, ils peuvent faire bloc, tout en restant étrangers aux institutions et aux traditions américaines, car ils restent fiers d'être Japonais ; ils continuent d'aimer et de regretter au loin leur terre japonaise ; ils savent que le Mikado et son gouvernement ne les perd pas de vue et qu'il entend les conserver comme sujets. Émigrants patriotes, ils ne cessent de se tourner vers le Japon; entre eux ils reconstituent un nouveau Japon qui garde fidèlement les mœurs et les sentiments nationaux. Ils ne sont pas pour l'américanisme
une proie facile comme rémigrant d'Europe, révolté, individualiste, tout prêt à entrer dans les groupes qui l'américaniseront. Sur ces Japonais qui, en masse homogène, vivent à moitié chemin environ du Japon et des États-Unis, Tattrait de leur pays et de leur histoire reste plus fort que Tidée américaine qui, représentée aux Hawaï par quelques milliers de personnes, ne peut pas avoir la même force persuasive et dominatrice que sur le continent.
Le danger n'est pas immédiat : les Japonais nés dans les îles et qui sont en âge et en humeur de naturalisation sont encore trop peu nombreux. Mais, en attendant, les Japonais, venus du Japon et qui ne peuvent devenir citoyens américains, influent par leur seule présence sur la vie politique. Théoriquement le gouvernement est basé sur le suffrage universel; en fait, à cause de cette grande majorité d'Asiatiques, les îles sont gouvernées par une très petite minorité, et la grande majorité ne pourra jamais avoir le droit de vote. La seule présence des Asiatiques pousse politiquement les Blancs vers l'oligarchie, comme socialement il leur fait prendre le ton et les manières d'aristocrates. D'autre part, le titre de naturalisé aux Hawaï vaut aux États-Unis. Il faudra donc un contrôle de plus en plus compliqué pour distinguer les Japonais nés aux Hawaï des émigrants frais émoulus du Japon : une escale aux Hawaï peut servir aux Japonais à acquérir la pratique d'un métier occidental et à gagner pour leurs enfants le titre de citoyens américains: Les mesures pour interdire l'entrée des États-Unis aux coolies japonais, ne s'appliqueront jamais à tous les Japonais nés aux Hawaï • ils ont le droit de se faire naturaliser.
94 AMÉRICAINS BT JAPONAIS
La perte de leur influence politique sur les HawaI coûterait plus cher aux Américains que la valeur propre des îles qui pourtant est considérable S Stratégiquement elles ont une grande importance. Isolées dans le Pacifique nord, elles commandent les lignes anglaise et américaine, nord-est sud-ouest, de Vancouver et de San Francisco en Australie et en Nouvelle-Zélande, et elles forment Tétape nécessaire des routes qui de San Francisco vont aux Philippines, en Chine et au Japon. Le câble des États-Unis aux Philippines y touche. Si des Hawaï prises comme centre on décrit sur la carte du Pacifique une circonférence ayant pour rayon la distance qui sépare Honoloulou de San Francisco, au sud et à Fouest le cercle effleure le système d'archipels qui, par les Marquises et les îles de la Société, les Samoa, les Gilbert, les Marshall, se prolonge au nord jusqu'aux Kouriles et aux Âléoutiennes. À Fintérieur de cette circonférence on ne trouve que des ilôts insignifiants, les îles Fanning et Christmas. Quand le canal de Panama sera percé, les Hawaï surveilleront la route du Japon à Panama et flanqueront à Touest la ligne fréquentée par les bateaux venant de New- York et de la Nouvelle Orléans à San Francisco. Enfin, posséder
1. Pendant Tannée qui a fini le 30 juin 1906, les États-Unis ont exporté il 771 155 dollars de marchandises, céréales, machines, pétrole, tabac, etc., aux Hawa!. 10 232 370 dollars de ces exportations sont partis de San Francisco. Les exportations des Hawaï aux États-Unis ont été de 26 850 463 dollars, dont 23 840 803 de sucre brun. Le commerce total s'est donc élevé à deux cents millions de francs environ.
les Hawaï, c'est écarter rennemi de toute la ligne de côtes qui va du Puget-Sound jusqu'au Mexique, le priver d'une station de charbon située à 2 100 milles de San Francisco, le rejeter ainsi de 3 SOO à 4 000 milles en arrière des Hawaï, poste avancé, le forcer à des campagnes de 7 ou 8 000 milles aller et retour, bref Fempêcher de soutenir une guerre navale. Aussi comprend-on que, dans son message de décembre 1905, le président Roosevelt ait dit : a Des mesures immédiates devraient êtres prises pour fortifier les Hawaï. C'est le point le plus important à fortifier dans le Pacifique, pour sauvegarder Tes intérêts de notre pays. On ne saurait exagérer l'importance de cette mesure ^ »
La situation actuelle des Hawaï réclame un traitement spécial : c'est une situation spéciale qu'a créée l'admission d'une main-d'œuvre asiatique au service d'une culture privilégiée.
Si les Américains se décidaient à traiter les îles Hawaï comme une colonie tropicale et à Pexploiter au seul bénéfice des capitalistes américains ou hawaïens, le problème de races n'y serait pas tragique. Les Asiatiques vendraient leur travail que les capitalistes blancs achèteraient au meilleur compte et tout serait dit. Mais ce qui vient compliquer les problèmes économiques, sociaux et politiques des Hawaï, c'est le sentimentalisme américain , qui , du continent , rayonne, le même sentimentalisme qui inspire la politique « des Philippines pour les Philippins » : on ne doit pas sacrifier à la seule prospérité matérielle
1. 250000 dollars ont été votés pour commencer les travaux de défense à Honoloulou.
96 AMiRIGAmS BT JAPONAIS
des îles Tidée d'un american commonwealih. Sur territoire américain, il ne sera pas dit que des citoyens américains ne puissent gagner leur vie et former une communauté démocratique et égalitaire.
Cet idéal, la main-d'œuvre japonaise, le rend presque impossible. Des planteurs étrangers ou des planteurs américains, qu'un long séjour dans les lies a déshabitués des traditions et sentiments du conti» nent, trouvent que la politique trop sentimentale de Washington est indéfendable. Parmi eux, Tidée a été exprimée et soutenue qu'il serait bon pour les Hawa'l d'être non plus un « Territory of the United States », mais simplement une « colonial dependency ». Ainsi rindustrie sucrière pourrait plus aisément obtenir des lois permettant l'importation du Chinois. Contre cette solution, le président Roosevelt s'est vigoureusement élevé*. « Notre but est de développer le territoire de Hawaï selon des traditions américaines. Nous ne pouvons admettre aucune solution aux problèmes actuels, qui réclame l'admission de Chinois et qui les confine par statut aux travaux des champs ou à Tétat de domesticité. L'état de servilité ne peut être toléré sur le sol américain, une fois de plus... Il y a des obstacles, de grands obstacles à la formation d'une communauté américaine aux Hawaï; mais il n'est pas dans le caractère américain de reculer devant une difficulté... Hawal ne deviendra jamais un territoire où une classe dirigeante de riches planteurs vit grâce au travail des coolies. Même si le développement du Territoire doit être rendu plus lent, ce développement
1. Message, décembre 1905. Foireign Relations, p. uz. Cf. supra, p. 72, rexpression de la mèkne idée dans le Message de décembre iOOO.
doit seulement se faire par radmission d'immigrants capables finalement d'assumer les devoirs et les charges de parfaits citoyens américains. »
Une population blanche avec le plus haut standard ofliving et le plus grand pouvoir de consommation, capable de former un état autonome qui puisse se rattacher un jour aux autres États de TUnion, telle est sans doute la solution conforme aux principes américains et aux intérêts des marchands et des ouvriers blancs. Mais, pour encourager Timmigration des Blancs, il faudra réduire les prétentions de King Sugar, varier Tagriculture, remplacer les coolies de plantations par de petits fermiers. C'est toute une révolution à faire. A supposer même que l'on prenne des mesures, qui désormais excluent tout Asiatique, elles ne feront pas disparaître d'un coup les soixante et quelques milliers de Japonais qui sont déjà entrés. Avant qu'un nombre suffisant de Blancs arrive à neutraliser ces coolies et artisans en place, il faudra du temps.
▲MiRIGÀIMS rr JAPONAIS.
Cependant que les Hawai attendent la solution de leurs difficultés de main-d'œuvre et de races, beaucoup de Japonais passent des îles à la côte américaine transportant avec eux toutes les difficultés que leur premier contact avec les Américains aux Hawaï avait fait naître.
Ce passage, des Hawaï aux États-Unis, est fatal : aucun lien légal ou sentimental ne peut retenir dans les îles une population mobile de coolies excursionnistes. Pour gagner de plus hauts salaires, ils se sont exilés de leur chère terre du Japon : dès que les hortillons, les fermiers de Californie ou les constructeurs de chemins de fer dans Touest et le nord-ouest américain leur offrent de meilleurs avantages, sans hésiter, ils pousseront leurs migrations encore plus à Test que les Hawaï, sur le continent même. Il est fatal que les appels de travail sur la côte californienne se fassent entendre jusque dans les îles. De ce réservoir où les plantations ont accumulé des coolies, il suffit, pour que vers la Californie le flot s'en écoule, qu'un avantage de salaires, même léger, dénivelle l'équilibre entre ces vases communicants.
A ces avantages de salaires s'ajoute la perspective d'un travail plus libre que sur les plantations hawaïennes, Tattrait d'un continent énorme aux possibilités indéfinies, le désir de voir des pays nouveaux, enfin l'action des recruteurs japonais qui travaillent pour les grands entrepreneurs de la côte. Voici quelques annonces faites par ces agents^ dans des journaux japonais :