‹ Américains et JaponaisChapitre 14 sur 99 · NOUVELLE LIGNE A VAPEUR · texte numérisé non relu

NOUVELLE LIGNE A VAPEUR

Avec le steamer Centennial nous allons inaugurer, entre San Francisco et Hawaï, une nouvelle ligne de marchandises et de passagers. Pour la commodité des Japonais nous avons un agent à Honoloulou, Tautre à Hilo. C'est un grand steamer de 300 tonnes, bien bâti, parfaitement sûr pour le transport des passagers. Voyages mensuels, traversée en une semaine. Le passage est bon marché. On n'exige pas de dépôt deSO dollars. Cuisiniers et domestiques sont Japonais et on donne de la nourriture japonaise. Premier départ 25 mars. S. N. S. S. Co. Agents : Honoloulou, Yukinosuki, Shibata; Hilo, Yasikichi, Toda (Extrait de VHawai Shimpo, 27 février 1905).

De leur côté, les compagnies d'émigration au Japon poussent les émigrants à se diriger vers les États- Unis plutôt qu'à rester aux Hawaï : de plus hauts gages permettront à ces travailleurs de rembourser plus sûrement aux compagnies les avances qu'elles ont consenties. Enfin, peu à peu, Témigration vers le continent américain n*a plus besoin d'être artificiellement stimulée ; aux Hawaï, les Japonais reçoivent des lettres de leurs compatriotes qui leur parlent de hauts salaires et de plus douces conditions de travail, et qui les pressent de venir.

Du i" janvier 1902 au 31 décembre 1906, voici le tableau des départs, des Hawaï vers le continent. Si :V*oÀ déduit 300 Coréens et 75 Chinois, tous les émigrants sont Japonais :

Périodes.

1*' janvier 1902 au 30 septembre 1902. .

1" octobre 1902 au 30 septembre 1903. .

!•' octobre 1903 au 30 juin 1904. .

l*' juillet 1904 au 30 juin 1905..

l"" juillet 1905 au 30 septembre 1905. .

1*' octobre 1905 au 31 décembre 1905. . .

1*' janvier 1906 au 31 mars 1906. . .

1*' avril 1906 au 30 septembre 1906. . ,

• Les planteurs des Hawaï essayent d'enrayer cet exode qui dépeuple leurs champs et peuple la Californie des coolies qu'ils ont aidés à venir du Japon : ils haussent les salaires, améliorent le régime/traitent plus doucement leur main-d'œuvre, demandentjau gouvernement du Territoire de prendre des mesures contre les agents d'émigration, prient la Central Japanese League^ dont le consul général du Japon à Honoloulou est le président, d'intervenir. Le consul a fait paraître l'avis suivant :

En dépit de la suspension par le gouvernement japonais de rémigration des travailleurs aux États-Unis..., ils partent en grand nombre vers la Californie et les autres Etats du Pacifique, immédiatement après leur arrivée à Honoloulou, trompant ainsi les autorités japonaises et manquant à leur parole de venir et de rester aux Hawaï... Bien qu'il soit naturel que des travailleurs soient portés vers les endroits où ils peuvent gagner de plus hauts salaires, ils doivent pourtant prendre en grande considération la politique de leur gouvernement

Je prie très sérieusement les travailleurs] japonais de" ne pas agir à rencontre de la politique du gouvernement japonais en partant aux États-Unis; ils violent ainsi la promesse qu'ils ont tacitement donnée à leur gouvernement et manquent de bonne foi à l'égard de ceur qui les emploient.

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• Jusqu'ici tous ces efforts n'oot guère eu de résultats. « En dépit de la suspension par le gouvernement de rémigration des travailleurs japonais aux États-Unis », en dépit des mesures prises par les planteurs, Témigration vers de plus hauts salaires continue : elle est trop naturelle. Naturelle aussi la politique des entrepreneurs californiens qui viennent chercher dans « ce Kindergarien de travailleurs et d'ouvriers japonais », la main-d'œuvre débrouillée et bon marché, dont ils ont grand besoin.

Il est vrai, comme le déclare le consul d'Honoloulou, que le gouvernement japonais fait tous ses efforts depuis 1901 pour empêcher les coolies d'émigrer aux États-Unis. Toutefois, du 1" juillet 1900 au 31 décembre 1906, il a laissé venir aux Hawaï 56153 Japonais. L'intérêt que les Japonais ont de faire une escale aux Hawaï avant d'aller en Californie, au Canada ou au Mexique est évident, car, aux Hawaï, comme on a besoin d'eux, on les laisse entrer facilement. Une fois là, le gouvernement japonais ne peut contrôler ces coolies qui ne sont plus soumis aux lois du Japon. Comme Hawaï fait partie des États-Unis, les lois américaines ne permettaient pas jusqu'en mars 1907, d'entraver la circulation de ces Japonais entre les îles et le continent. Bien plus, Hawaï étant territoire américain, les entrepreneurs de la côte du Pacifique pouvaient y embaucher des travailleurs sans violer la loi d'immigration qui interdit l'entrée aux États-Unis des travailleurs recrutés à l'étranger par contrat. Les journaux du 25 janvier 1907 signalaient, à San Francisco, l'arrivée de coolies japonais qui reconnaissaient avoir été amenés par contrat. « Aucun d'eux n'était resté plus d'un mois aux Hawaï et tous ont avoué

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franchement que s'ils s'étaient rendus auparavant dans ces îles, c'était afin de ne pas avoir de difficultés en Californie où on leur avait promis du travail. »

Cette question de la main-d'œuvre aux Hawal est la cause primordiale du conflit américain-japonais. Depuis vingt-cinq ans King Sugar a su attirer une population moyenne de 60000 coolies japonais sur ses terres^ qui, par leur position centrale dans le Pacifique nord, sont pour l'émigration japonaise un excellent point de distribution vers l'Amérique du Nord et le Mexique. Maintenant que les Japonais sont indispensables aux Hawal, les Américains, à moins de détrôner King Sugar et de ruiner leur territoire, ne peuvent les en écarter brusquement; or, tant que les coolies japonais i^'y accumuleront, l'Amérique du Nord sera menacée.

La mesure que le président Roosevelt a fait voter en février 1907 par le Congrès est destinée à empêcher les travailleurs japonais dont les passeports sont pour les Hawaï de passer en Californie. L'amendement que le Canada a introduit dans sa loi d'immigration, — les immigrants au Canada devront venir directement de leur pays d'origine, — a le même objet. Dès que la mesure fut proclamée aux États-Unis, les Japonais des Hawaï télégraphièrent au président Roosevelt qu'ils protestaient contre une mesure qui les rend à jamais esclaves des capitalistes hawaïens, et, au ministère des Affaires étrangères à Tôkyô, qu'elle était incompatible avec la dignité de l'Empire et ruineuse pour leurs intérêts.

Je suis peiné que les États-Unis, pays si excellent pour notre émigration, se ferment pour nous. Il y a des gens qui disent que malgré que les États-Unis ne soient plus

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ouTerts aux émigrants japonais, rien n*est perdu tant que les Hawaï recevront nos compatriotes. Mais raisonner ainsi, c*est ignorer le caractère des émigrants aux Hawaï. En fait ceux qu'on appelle ainsi sont des émigrants pour les États-Unis. L'envoi mensuel de plusieurs milliers d'émigrants japonais aux Hawaï est fait pour remplacer ceux qui rentrent au Japon et ceux qui des Hawaï passent sur le continent américain. Les véritables émigrants aux Hawaï sont peu nombreux. Il manque aux Hawaï 5 on 6 000 bras. Quand ils y auront été envoyés, les Hawaï n'au*^ ront plus besoin d'autres émigrants. Si Ton continue d*y faire partir 2 000 émigrants par mois, comme en ces derniers temps, il suffira de deux ou trois mois pour que la limite soit atteinte ^

Ce chiffre de 2000 émigraotd par mois pour les Hawaï, fixé par le gouyernemeni japonais, et qui devait être porté à 4 000 à partir du !•' juin 1907 », fut temporairement ramené à 1005 (juin 1907)^ en raison des difficultés avec les États-Unis. Le vrai moyen pour le gouvernement japonais d^arrôter toute émigration en Amérique, c'était d'empôcher les départs pour les Hawaï; or le gouvernement japonais sembla n'y prendre pas garde. Estimait-il que la mesure passée par le gouvernement américain contre ses nationaux ne pouvait être que provisoire? En tout cas, il savait qu'ils essaieraient de tous les moyens pour la tourner.

Il n'est guère prudent d'élever un mur à proximité d'un réservoir prêt à déborder. Non loin du mur de protection dont • s'entourait le continent américain contre le flot de coolies japonais, le gouvernement de

1. Toyo Keizal Skimpo, 25 mars 1007. L'Avenir des Émigrants aux lies Hawaï.

2, Aiahi Shmhmit 28 décembre 1906.

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Tôkyô, «néthodiquement emplissait de travailleurs le réservoir hawaïen. Pour le trop-plein de main-d'œuvre, la pente d'écoulement de Taqueduc à double arche s'incline du Japon aux Hawaï, puis en Californie : c'est la différence des salaires qui crée l'écoulement dans ce sens. N'était-il pas à penser que le flot des travailleurs japonais trouverait dans le mur des fissures par où suinter aux États-Unis, jusqu'au moment où il le jetterait bas?

Les coolies japonais filtrèrent à travers la digue américaine, ou la tournèrent par le Canada et le Mexique : on compta aux États-Unis du 1" juin 1906 au 31 mai 1907 plus de 30000 de ces immigrants, deux fois plus nombreux que les années précédentes, et le mouvement continua jusqu^à la fin de 1907. C'est alors seulement que le gouvernement japonais, jugeant que la situation lui imposait un sacrifice, publia que seuls auraient le droit d'émigrer désormais aux Hawaï les Japonais qui y retournent et leurs proches parents.

Les Japonais savent qu'ils sont indispensables aux îles : comment King Sugar s'accommoderait-il d'une diminution de ses serviteurs? Les planteurs hawaïens continueront de les attirer, et les Japonais continueront d'écouter leurs appels car derrière les Hawaï ils voient l'Amérique, terre « des possibilités indéfinies ». 60000 Japonais, déjà installés dans les îles, auront le droit de revenir au Japon et de repartir aux Hawaï en emmenant leurs proches parents. Quel contrôle pourrait prévenir les fraudes?

Au reste l'interdiction de partir aux Hawaï n'est peut-être pas aussi absolue qu'on Ta dit. Voici d'après le Tôkyô Asahi Shimbun du 15 décembre 1907

AMÉRIGAJIfS ET JAPONAIS

quelles étaient les intentions du ministre Affaires étrangères, le comte Hayashi :

des

Il a annoncé aux gens qui s^occupent de l'émigration japonaise que durant le mois de janvier 1908, les 23 compagnies d'émigration dont les affaires sont prospères (3 compagnies ont suspendu leurs affaires) auraient Tautorisation d'envoyer chacune aux îles Hawaî il émigrants.

Cette autorisation a été officiellement communiquée aux préfets des départements où existent des compagnies d'émigration. Toutefois les émigrants pourront emmener avec eux leurs femmes et ceux de leurs enfants garçons et filles âgés de moins de douze ans.

Multiplions 23 par li : 253 émigrants sont autorisés à partir en janvier 1908. Ils pourront emmener leurs femmes et leurs enfants de moins de douze ans ; il est probable que certains emmèneront des femmes et des enfants qui ne sont point les leurs. Sans doute, nous sommes loin des 2000 ou des 4 000 émigrants que le gouvernement japonais projetait, il y a un an S d^envoyer mensuellement aux Hawaî, mais tout de même ce n*est pas l'interdiction absolue des départs.

<lr^

1. « A la demande des émigrants japonais aux Hawaî et pour encourager cette émigration... il avait été décidé que le nombre des départs serait porté à 4000 à partir d'octobre 1006. » Mais M. Sato Kan,consul du Japon aux|Hawaï,yu Tinsufâsance des moyens de transport, obtint que ce chiffre ne fût adopté qu'en juin 1907, et qu'on continuât jusque-là à faire partir chaque mois 2 000 émigrants. VAsahi Shimbun du 28 décembre 1906 ajoutait : « L'enquête ordonnée il y a quelque temps par le président Roosevelt sur les émigrants japonais aux lies Hawaî est un plaidoyer éclatant en leur faveur; aussi la décision d'une augmentation graduelle des départs n'a-t-elle pas d'autre raison que l'insuffisance des moyens de transport. » A un an de distance, la semi-interdiction des départs pour les Hawaî par le gouvernement japonais pourrait bien n'être qu'une mesure provisoire.

Pour février, un autre ordre du ministère des AlBfaires étrangères réglementera Témigration. Ce chiffre de 253 n'est donc que temporaire : il croîtra ou diminuera, selon que Tantijaponisme américain sera en hausse ou en baisse, selon que les réclamations des émigrants, des compagnies d'émigration, des compagnies de navigation et des Japonais des Hawal seront plus ou moins vives.

Depuis une année, la solution provisoire du conflit entre Américains et Japonais s'est faite en deux temps. Premier temps : les États-Unis et le Canada essayent d'arrêter les passages des Hawaî en Amérique. Deuxième temps: le Japon promet d'empêcher les départs du Japon aux Hawaï. Au centre du problème se dressent toujours les Hawa!.

L'expérience tentée depuis plus de vingt ans dans les îles doit servir à comprendre les difficultés qui depuis plus d'un an ont surgi sur le continent américain. Suivons en Californie les émigrants japonais.

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