LE « STANDARD OF LIYING
Le 11 octobre 1906, le Board ofEducalion de San Francisco prenait la résolution suivante :
Conformément à rarticle x, section 1662 de la loi des écoles de Californie, à partir du 15 octobre, les directeurs doivent envoyer tous les enfants chinois, japonais ou coréens à Técole orientale publique, située sur la façade sud de Glay street entre Povell et Mason streets.
Voici sur quelle clause, passée au temps de la grande hostilité contre les Chinois, s'appuyait cette résolution :
... h%sTru$iee9 auront le pouvoir d'exclure des écoles les enfants d'habitudes malpropres et vicieuses, les enfants atteints de maladies contagieuses ou infectieuses et aussi d'établir des écoles séparées pour les enfants indiens et pour les enfants d'origine mongole ou chinoise. Quand ces
écoles seront installées, les enfants indiens, chinois ou mongols ne devront pas être admis dans d'autres écoles.
Déjà, le 6 mai 1905, le Board of Education avait publié qu'il était « résolu à installer des écoles séparées, à Tusage des élèves chinois et japonais, non seulement pour aérer les écoles actuellement encombrées, mais encore en vertu de cette idée plus haute que Ton ne doit pas exposer des enfants américains au contact des élèves de race mongole ' ».
*Ces deux résolutions de 1905 et 1906 sont dues à la propagande de la Japanese and Korean Exclusion League ^. Dès le 22 octobre 1905, la ligue avait dépêché son comité exécutif au Board of Education (Conseil des Écoles) pour demander que des écoles fussent réservées aux enfants mongols de San Francisco.
1. Sur cet incident des écoles, cf. Secretary Metcalfs Report du 26 novembre 1006, transmis par le président Roosevelt au Congrès le 18 décembre 1906; le discours prononcé à San Francisco par David Starr Jordan, Président of Leiand Stanford, Jr. University, publié par The Boston Weekly Transcript, le 4 janvier 1006; les journaux et les revues, passim.
2. Cette ligue s*est formée pour obtenir du Congrès des États- Unis une extension aux Japonais et aux Coréens de l'acte qui exclut les Chinois. Le 7 mai 1007, jour où elle célébrait le deuxième anniversaire annuel de sa fondation, la ligue prétendait que 225 organisations lui étaient affiliées : 108 labor unions, 12 fraternal organizations, 11 civic societies, 3 benevolent societies, 1 military organization. Ces sociétés affiliées auraient représenté 01 500 citoyens de Californie. Au cours de sa très active campagne de pétitions, de pamphlets, de statistiques, de discours et de dépôt de loi au Congrès, par Tintermédiaire des sénateur et représentants de Californie, la ligue a reçu l'appui d'importants groupements ouvriers, tels que The Chicago Fédération of labor et surtout The American Fédération of labor. Chaque mois paraissent les Minâtes of the Japanese and Korean Exclusion League, importantes à consulter pour connaître les thèses et les arguments de l'antijaponisme.
LES JAPONAIS EN CALIFORNIE iil
Le 15 octobre 1906j jour où la décision du comité scolaire devint effective, 93 élèves japonais suivaient les écoles publiques : 68 étaient nés au Japon ; 25 aux États-Unis. Ceux-ci, en vertu de Tarticle xiv de la Constitution américaine, peuvent devenir citoyens des États-Unis et de TÉtat où ils résident; comme tels, ils sont soumis aux lois de la nation aussi bien que de TÉtat. Les 93 élèves étaient répartis entre 23 écoles primaires et, selon leurs connaissances, entre les 8 degrés des public-schools. Les 25 enfants nés aux États-Unis de parents japonais avaient de sept à quinze ans ; parmi les 68 enfants nés au Japon, 43 avaient de quinze à vingt ans.
L'école spéciale qu'on réservait à ces enfants est, dans la partie brûlée de San Francisco, une bâtisse provisoire, mais comparable aux autres écoles qui ont été construites après le tremblement de terre. Le programme d'études y est exactement le même. Mais les Japonais vivent dispersés dans les divers quartiers de la ville, qui sont mal desservis depuis le tremblement de terre : les forcer à ne fréquenter que cette école c'était empêcher beaucoup d'entre eux de profiter de l'enseignement public.
Depuis plus d'un an, leBoard of Education recevait des protestations de parents américains contre la présence dans les écoles primaires, à côté de leurs enfants, garçons ou filles de sept ou huit ans, de Japonais âgés de seize, vingt-deux, vingt-trois et vingt-quatre ans : tout le monde tombait d'accord qu'il n'était pas bon de mélange des âges aussi différents. Mais rien n'était plus facile de fixer pour chacune des classes de l'école primaire une limite d'âge ; valant pour tout le monde et n'étant dirigée
lis AMÉRICAINS BT JAPONAIS
contre aucune race, cette mesure d'ordre n'eût éliminé des public-schools que 43 enfants qui, nés au Japon, avaient de quinze à vingt ans. Restaient les enfants au-dessous de quinze ans.
La majorité des professeurs s'accordait à dire que ces petits Japonais s'étaient toujours bien conduits, qu'ils étaient propres, plus propres que beaucoup d'enfants d'origine européenne, et en général d'esprit très vif. On ajoutait que San Francisco était la seule ville à prendre de telles mesures, que les étudiants japonais étaient admis et appréciés à l'Université de Californie (Berkeley), institution d'État, et à l'autre université de Californie, ITJniversité libre de Leland Stanford, jr. Privément, la plupart des éducateurs de l'État et beaucoup d'ouvriers reconnurent que les Japonais devaient avoir les mêmes privilèges scolaires que les autres étrangers. Néanmoins le conseil scolaire refusa de revenir sur sa résolution, disant que, du moment qu'une école spéciale pour les enfants chinois, japonais et coréens existait, les enfants japonais n'en devaient fréquenter aucune autre.
C'était aussi l'avis des partis politiques, des journaux. Voici quelle était l'opinion la plus modérée : Les public-schools de Californie sont une institution d'État, non pas une institution fédérale. L'État californien, qui les entretient, a le pouvoir de les supprimer, sans que le gouvernement fédéral ait le droit de protester; il peut accorder à des étrangers le privilège de suivre ces écoles, aux conditions qu'il choisit, sans que le gouvernement fédéral puisse discuter ces mesures. Les écoles publiques ont été faites pour éduquer les citoyens et non des étrangers qui, ne pouvant être naturalisés citoyens, remporteront dans
leurs pays les bénéfices d'une telle instruction : réussirait-on à établir qu'il y a violation du traité avec le Japon dans les mesures prises contre les enfants japonais, TÉtat californien répondrait en interdisant les public-schools à tous les enfants étrangers de quelque nationalité qu'ils soient et en limitant les droits d'éducation gratuite aux enfants de ses propres citoyens. Et le gouvernement fédéral ne pourrait se plaindre : les enfants japonais seraient traités exactement comme les enfants de toutes les autres nations. Contre une telle argumentation, le Japon se réclamait du traité conclu le 22 novembre 1894 ^ :
... En tout ce qui touche aux droits de résidence et de voyage... les citoyens ou sujets des deux parties contractantes jouiront sur le territoire de Tautre des mêmes privilèges, libertés et droits, et ne seront soumis en ces matières à aucun impôt ou charge plus lourds que ceux imposés aux nationaux, citoyens ou sujets de la nation la plus favorisée.
Le gouvernement japonais maintint que partout aux États-Unis le droit à l'instruction est compris dans le droit de résidence et que ses nationaux, en vertu de la clause de la nation la plus favorisée, avaient, comme les enfants des autres nations, Français, Italiens ou Allemands, droit aux public-schools ; or, suivant l'article 6 de la Constitution américaine, «... tous les traités conclus ou à conclure sous l'autorité des États-Unis seront la loi suprême du pays, et les juges dans chaque État sont tenus de l'observer, même si la Constitution ou les lois de l'État y con-
1. Traité proclamé le 21 mars 1895, valable pour douze années à partir du 17 juillet 1890.
AMilUCAIMS IT JAPOMAM. 8
m AlfiaiGAINS ET JAPONAIS
tredisent ». Le Japon réclama du gouvernement fédéral qu'il fit respecter en Californie le traité dp 1894.
pris à la lettre, pe traité ne contient aucune clause concernant Téducation : la clause de la nation la plus favorisée, qui y figure, vise simplement Téffalité commerciale. D*autre part, la Constitution des États- Unis, tant qu'elle n'est pas limitée spécifiquement par un traité international, semble donner raison au Board of Education et aux autorités de San Francisco : \qs écoles gratuites sont entretenues par les États et les villes, s^ns assistance de la Confédération, et tout à fait en dehors d'un contrôle fédéral. En Californie, le droit à Téducation n'est pas refusé aux Japonais ; on leur assigne simplement l'école où ils pourront l'exercer. Le droit de désignée aux enfants les classes qu'ils doivent suivre, de les distribuer dans les écoles au mieux des intérêts de tous, semble bien être une part de l'autorité légitime du conseil des écoles ^
1. Pour les Nèg^res, le cas a souvent été jugé. Voici une décision de la Suprême CSourt of Indiana : « L*envoi d^enfants blancs dans une classe t d'enfants noirs dans une autre, pourvu que Téducation soit donnée «^ux uns et aux autres, selon leur &ge, leurs aptitudes et leurs progrès, par des maîtres capables... ne va pas à rencontre de Tégalité des privilèges que requiert la Constitution. » Cité par Hon. J. M. Gearin of Oregon dans un discours au Sénat, 7 janvier 1907. Mêmes jugements dans Ti^tat d'Ohio : « L'égalité des droits n'implique pas la nécessité d'éduquer Blancs et gens de couleur dans la même école, pas plus qu'elle n'implique la nécessité d'éduquer les enfants des deux sexes dans la même école. » Cité par Hon. E. À. Hayes of Califômia. House of Représentatives, 23 janvier 1907. Et il tire cette conclusion : « Dans presque chaque municipalité de ce pays où il y a une importante proportion de gens de couleur, les élèves de couleur sont séparés des élèves blancs. Or le Japon réclame que
Toutefois, si Ton se reporte aux circonstances dans lesquelles le traité de 1894 fut signé, il est sûr qu'il fut destiné à reconnaître Tégalité complète entre Japonais et Américains; c'est l'un des traités que conclut Tôkyô et que les États-Unis et l'Angleterre furent les plus empressés à accepter, pour retirer aux étrangers résidant au Japon les privilège» d'exterritorialité et de juridiction consulaire *.
Les victoires du Japon, l'accroissement de son prestige dans le monde obligeaient pratiquement le gouvernement de Washington à interpréter au bénéfice du Japon la clause de la nation la plus favorisée dans le sens le plus large. Le gouvernement des États-Unis engagea aussitôt contre les autorités de San Francisco deux procès pour décider juridiquement quelles sont les prérogatives du pouvoir fédéral, et où s'arrête la souveraineté réservée aux États particuliers.
Juridiquement la question n'a pas été tranchée : après cinq mois de négociations entre le pouvoir fédéral et les autorités scolaires de San Francisco, la mesure, prétexte des deux procès^ fut retirée. Si l'action de la justice a été si lente et si le gouvernement
ses nationaux ne soient pas soumis à ces lois et règlements, universellement tenus pour constitutionnels et obéis par nos citoyens de couleur. » Que Ton accorde le droit aux Japonais de fréquenter les mêmes écoles que les Blancs, et Ton n'aura aucune raison de le refuser aux enfants chinois et nègres.
1. Pourtant, dans ce traité, les Américains, édifiés par le danger chinois, négligèrent, sans doute à dessein, de spécifier ai|cun privilège d'éducation, alors que dans le traité avec la Chine du 28 juillet 1868, il était dit (art. vn) : « Les sujets chinois jouiront des privilèges des public-schools du gouvernement national, privilèges dont jouissent aux États-Unis les citoyens ou sujets df) la nation la plus favorisée. »
fédéral a préféré négocier plutôt que d'attendre un jugement, c'est qu'il n'était pas sûr de gagner la partie et tout jugement aurait compliqué Taffaire : les cours donnant raison aux gens de San Francisco, la difficulté avec le Japon restait entière ; le gouvernement fédéral l'emportant, comment les gens de Californie auraient-ils accepté la sentence? Dans l'un et l'autre cas, la menace d'un appel au soldat pour mater les Californiens eût été nécessaire. Mais qu'auraient dit tous les États de l'Union limités dans leur souveraineté, et surtout les États du sud, qui ne cessent de prendre, à rencontre de la Constitution remaniée par Lincoln, des mesures pour priver les Nègres du droit de suffrage ^?
1. De décembre 1006 à février 1907, depuis le jour où le président Roosevelt dans son message eut donné tort aux Californiens, jusqu^au moment où la question de Timmigration japonaise supplanta la question des écoles, le topique de discussion dans les universités, les journaux, au Congrès, comme dans les civic, fraternal and labor societies, fut le treaty-making power : « A supposer que le traité de 1894 eût la signification que le gouvernement du Japon lui donnait, le gouvernement des États-Unis avait-il le pouvoir de conclure avec une nation étrangère un traité qui fût supérieur aux lois de TËtat de Californie et qui les contrôlât? » Le secrétaire d'État, M. Root prouvait par des textes Tabsolue suprématie du treaty-making power aux États-Unis sur toutes les constitutions ou législations d'Etat. Sénateurs et Représentants de rOuest et du Sud la niaient : Hon. I. Rayner (of Maryland), Hon. J. M. Gearin (of Oregon), Hon. G. A. Gulberson (of Texas) au Sénat, les 12 décembre 1906, 7 janvier et 16 février 1907; Hon. s. Sberley (of Kentucky), Hon. E. A. Hayes (of Galifornia), Hon. G. G. Gilbert (of Kentucky), Hon. E. Y. Webb (of North Carolina) à la Chambre des Représentants, les 22, 23 janvier, 12, 16 février 1907. Ce ne fut pas simplement une discussion académique : ce treaty-making power met en jeu la double souveraineté des États et de la Nation qui, depuis plus d*un siècle, domine la politique des États-Unis. L'article 10 des amendements à la Constitution reconnaît que « les pouvoirs non délégués aux États-Unis, et non interdits aux États par la Constitution sont
Le Conseil des Écoles pouvait avoir toutes sortes de bonnes raisons pour séparer les enfants japonais des enfants américains, mais toute raison eût été meilleure à donner que la différence de race : le désir de les humilier était trop manifeste, juste au moment où ce peuple enivré de victoires prétend marcher de pair avec les grandes puissances. Au surplus, sitôt qu'aux États-Unis la question de races est soulevée, on pense au Nègre. Â un Japonais, il est naturel que toute mesure qui indique qu'il n'est pas blanc de peau, qu'il n'est pas d'un contact souhaitable pour des Blancs, apparaisse comme un moyen de le reléguer à cette Jim Crow position^ à cette
réservés aux États ou au peuple ». Assurément, les États, quand ils établirent la Constitution déléguèrent le treaty-making power au gouvernement fédéral, mais un traité n*e8t pas valide qui va à rencontre de la Constitution fédérale ou d^une loi ou d'une constitution d*Ëtat, si cette loi ou cette constitution rentre dans les pouvoirs réservés de TÉtat. Or la loi des écoles de Californie relevant du police power, pouvoir d*État non délégué au gouvernement fédéral, est suprême et ne peut être rapportée que par la législature d'État. Une loi du Congrès des États-Unis ne pourrait Tabroger, par conséquent le Président et le Sénat, dans l'exercice du treaty-making power ne peuvent faire ce que le Congrès n'aurait pas qualité pour faire. En résumé, le traité de 1894 ne spécifie aucun des privilèges scolaires que le Japon réclame en Californie, mais, — point plus important, — même 8*il le spécifiait ce traité ne pourrait être la loi suprême du pays car, violant la Constitution, il transgresserait le treaty-making power. Derrière cette discussion constitutionnelle, ce qui est intéressant c'est la protestation passionnée contre le développement de l'État fédéral aux dépens des droits réservés des États, développement dû à la politique personnelle du président Roosevelt; c'est l'esprit de la vieille Constitution opposé à la tendance de l'impérialisme nouveau.
A cette thèse, le secrétaire d'État, M. Root répondit :
m Ce traité de 1894 ne donne pas aux États-Unis l'autorité pour forcer un État à maintenir des public-schools ou à étendre les privilèges de ses public-schools à des enfants japonais ou aux
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situation de paria que Chihois et Nègres doivent subir. L'hostilité de cette mesure de circonstance, prise contre les enfants japonais, fut soulignée par le boycott organisé, en octobre 1906, contre les restaurants japonais, et parles attaques dirigées contre des Japonais. Du 3 au 24 octobre 1906, le syndicat des cuisiniers et des garçons, boycotta les restaurants japonais de San Francisco. A leur porte oq distribuait des boîtes d'allumettes sur quoi on lisait : « Blancs, hommes ou femmes, ne patronnez que votre propre race. » On empêchait les clients d'entrer et, sous Toeil bienveillant de la police, on jetait des pierres dans leë façades. Une ou deux fois, elles atteignirent les propriétaires; un patron japonais s'inquiétait de la durée probable du boycott; on lui répondit : « Cela ne finira pas, tant que les Japonais n'auront pas fermé boutique, fait leurs paquets et ne seront pas retournés dans leur pays. » L'Union des restaurateurs japonais de San
enfants de nMmporte quels résidents étrangers. Le traité donne le droit aux États-Unis d'assurer aux citoyens d'une nation étrangère résidant sur territoire américain une égalité de traitement avec les citoyens des autres nations étrangères. Dès lors, si un État décide d'étendre les privilèges de ses citoyens à des résidents étrangers, il lui sera interdit par le traité de faire une exception aux dépens des citoyens du pays avec qui ce traité est passé, et il lui sera interdit de leur refuser les privilèges quMl accorde aux citoyens des autres nations étrangères. L'effet d'un tel traité, en matière d'éducation, n'est ni positif ni obligatoire; il est négatif et prohibitoire. H n'exige pas que l'État fournisse l'éducation; il empêche toute injuste distinction, une fois que l'État a décidé de fournir l'éducation. Il laisse à chaque État la liberté d'avoir ou non des écoles publiques, mais il lui dit : « Si vous établissez un « système d'éducation qtli comprenne des enfants étrangers, vous « ne devez pas exclure tels enfants étrangers. » Address delivered before the /*' annuat meeting of the American Society of International Law, Washington, April 1907. Publiée par The American Journal of Mernational Law.
Francisco demanda à s'affilier au syndicat, mais essuya un refus; alors elle proposa de verser au chef des boycotters une somme de 550 dollars; après Tenvoi d'un premier chèque de 100 dollars, le boycott s'arrêta.
En Californie, terre neuve, peuplée en hâte d'aventuriers de tous pays et de tous rangs, l'anarchie et la brutalité des foules sont de tradition : c'est le pays des hoodlums. Depuis le tremblement de terre et le feu, au milieu des désordres qui ont suivi, les apaches de San Francisco et d'Oakland ont pris le goût du vol et de l'assassinat, même en plein jour. Par hostilité de race, sans qu'il y ait eu contre eux de tentative de vol, des Japonais notoires furent assaillis. Le docteur F. Omori, envoyé à San Francisco par le gouvernement japonais pour étudier les causes et les effets du tremblement de terre, reçut des pierres dans les rues. Le professeur d'architecture Th. Takamura fut pareillement lapidé. Le président Roosevelt fit avertir les autorités de San Francisco que si elles n'assuraient pas aux Japonais la protection des biens et des personnes, garantie par traité, « l'entier pouvoir du gouvernement fédéral serait employé, dans les limites que prescrit la Constitution, à imposer promptement et énergiquement le respect des traités, loi suprême du pàysj et à assurer au peuple d'une grande puissance amie le traitement qui convient sur le territoire des États-Unis ».
Pour les Californiens, qui depuis longtemps souhaitaient que les lois d'exclusion votées contre les Chinois fussent appliquées aux coolies japonais et coréens, la mesure des écoles fut un prétexte pour obliger le pays entier à examiner le problème de l'immigration japonaise.
Depuis cinq ou six années, depuis un an surtout, les Japonais arrivaient toujours plus nombreux en Californie. Une fois aux Hawaï, plus de salaires, plus de libertés, plus de curiosités les attiraient sur le continent. L'étape dans les îles leur servait à acquérir les rudiments d'un métier occidental, parfois, pour leurs enfants qui y étaient nés, un brevet de naturalisation américaine, en tout cas une garantie d'immunité contre les rigueurs des agents de l'immigration et contre la loi qui interdit l'importation aux États- Unis de travailleurs engagés à l'étranger par contrats^ puisque, en passant d'Honoloulou à San Francisco, ils ne quittaient pas le territoire américain. Au demeurant, il n'y a pas de raison pour que les États- Unis, que la réussite retentissante de quelques individus auréole chez les imaginations lointaines d'un mystère de bonheur et de bien-être dorés, attire moins les hordes d'Asie à travers le Pacifique qu'elle n'attire, depuis un siècle, à travers l'Atlantique, les hordes d'Europe. C'est une manie des Japonais, de chercher des exemples dans l'histoire de l'Europe.
Les Européens ont fait cela : pourquoi ne le ferionsnous pas? « Jadis les Puritains, afin de propager leur religion se sont établis aux États-Unis, aujourd'hui nos compatriotes n'ont-ils pas Tobligation de s'expatrier pour vivre? » Ajoutez que, nécessairement, un peuple riverain sur un océan, un peuple d'insulaires éprouve, lors de certaines crises de croissance^ le besoin impérieux de passer sur la côte en face. De même qu'à la fin du xvi® siècle et au début du xvn*, après l'unification du Japon par Nobunaga, Hideyoshi et leyasu, il y eut une poussée expansioniste qui porta Hideyoshi à la conquête de la Corée, puis les marchands et les ambassadeurs du Shogun leyasu au Mexique et au Pérou, de même après la restauration du pouvoir impérial qui de nouveau a unifié le pays (1868), les ambitions du Japon déterminèrent la guerre de Chine, puis la guerre contre la Russie. L'émigration, qu'accélère l'orgueil de la victoire et l'idée d'une mission japonaise dans le monde entier, fuse en tous sens, aux Hawa'j, vers la Corée, la Mandchourie, là côte californienne et l'Amérique du Sud. Et ce besoin de se répandre sur tous les pays que baigne le Pacifique est encouragé, développé par des Compagnies de navigation, toujours en quête de fret humain.
Grande comme les trois quarts de la France, la Californie n'a pas la moitié de la population du département de la Seines
1. 156172 miUes carrés, soit 405000 kilomètres carrés. 1 564 286 habitants en 1903 (cf. Bulletin 7 du Census. Washington,
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Et sa population est en grande partie urbaine : en 1903, 679678 personnes vivaient massées dans les dix villes qui comptent plus de 10000 habitants, et 884608 dans les villes de moins de 10000 habitants ou à la campagne. Les villes de plus de 10000 habitants ne sont pas réparties sur tout TÉtat : sauf Sacramento, Stockton et Fresno situées dans les vallées intérieures du Sacrdmento et du San Joaquin^ les sept autres villes sont réunies dans des vallées côtières : au sud, Los Angeles et San Diego; autour de la baie de San Francisco, San Francisco (355919 hab.), Oakland (70386), Berkeley (16400), Alameda (18054), San José (22532), soit une agglomération d'environ 500000 âmes, un tiers de la population totale de rÉtat; aussi au nord et sud de cette baie la densité de la population est-elle de 18 à 45 habitants par mille carré, et même de 45 à 90 au nord de la baie de Monterey, tandis qu'au sud de l'État, la région qui va de San Diego par San Bemardinû à Santa Barbara, région de vergers irrigués, compte de 6 à 18 habitants au mille carré. C'est également la densité de la vallée côtière d'Eureka et de la vallée moyenne et inférieure du Sacramento; alors que la vallée du San Joaquin n'a guère que 2 et 6 habitants au mille carré, et que la plus grande partie de la région du nord et tout le sud-est n'ont pas seulement 2 habitants au mille carrée Si l'on excepte les agglomérations urbaines sur quelques points de la côte et quelques groupements ruraux sur les
1904), soit 10 habitants au mille carré ou 3^86 au kilomètre carré. Le département de la Seine, au recensement de 1906, compte 3 848 618 habiUnts [Journal officiel, 6 janvier 1907). 1. Cf. Cennu de 1900. Planche 13 du StatUtical Atlas.
LES JAPONiLIS EN GAUFORNIB 1B3
régions irriguées^ la Californie est à ^eu près vide d'habitants.
Cette faible population est très mélangée, très cosmopolite. Au recensement de 1900, il n'y avait en Californie que 661 280 Américains qui y fussent ilés. 443381 Américains nés dans d'autres États de TUnioii y avaient émigré : 136 058 venaient de la l*égibn Nordatlantique; 19613 de la région Sud-atlantique; 216874 de la région Nord-ceiiti*ale ; 36867 de là région Sud-centrale ; 84427 de FOùëèit; 12000 autres environ étaient nés dadë les possessions américaines, Hawaï, Alaska, Philippines*. Une immigration étrangère s'y était jointe, tilàis qui, restée faible, ne représente chaque année, eh moyenne, qiië 2,6 p. 100 de l'immigration totale aux États-Unis^. Voici de 1899 à 1903, par Nationalités, la proportioh de ces immigrants : Japonais, 24 p. 100 ; Scandinaves^ 6 p. 100; Anglais, 11 p. 100; Allemands, 6 p. 100; Irlandais^ 4 p. 100; Italiens du Nord^ 21 p. 100 ; Français, 4 p. 100^. Ainsi, sans ces deux afflux d'imniigrants, Américains venant d'autres États (30.8 p. 100) étrangers (24,7 p. IQO), la Californie, avec les citoyens qui y sont nés, n'aurait eu en 1900 que 661 280 habitants; réduite à sa seule natalité^ elle serait hioitié plus déserte qu'elle n'est aujourd'hui.
C'est un problème que d'expliquer le faible développement de la population fixée eh Californie^ et le