‹ Américains et JaponaisChapitre 79 sur 99 · i^o, décembre 1006, janvier et février · texte numérisé non relu

i^o, décembre 1006, janvier et février

éTATS-tJNIS ET JAPON 361

courage; les Japonais, fiers d'avoir vaincu, non pas seulement parce que les plus forts, mais parce que moralement les meilleurs, exaltaient leurs antiques vertus : ce n'était pas le moment de risquer le reproche d'ingratitude en attaquant les États-Unis.

Mais, très fort au début du conflit, cet appel à la fierté nationale n'a-t^il pas perdu à la longue un peu de son prestige? Une année d'antijaponisme aux États-Unis a sans doute allégé dans le cœur des Japonais la crainte de paraître ingrats.

Quand ils attaquèrent les Russes, outre le désir de forcer le respect de l'Europe encore méprisante et de faire, prévaloir leur influence à Pékin, les Japonais visaient la Corée et la Mandchourie : quels avantages précis de gain ou de conquête pourraient-ils escompter d'une victoire sur les Américains?

Parmi les journaux américains, les uns disent : Les armements du Japon ne sont pas en proportion de ses finances; ne fera-t-il pas la guerre pour de l'argent? Les autres répondent : À peine remis de sa guerre contre la Russie qu'il dut interrompre faute d'argent, le Japon ne peut se lancer maintenant dans une nouvelle guerre. — Guerre causée par besoin d'argent, guerre empêchée par manque d'argent : que penser de ces deux opinions contradictoires?

La dette publique du Japon, avant la guerre contre la Russie s'élevait à i 465 239 000 francs * . Les emprunts

1. Sur tout otoi, cf. les études documentées sur le Développement économique du Japon et Le Commerce extérieur du Japon en 1906, par G. Dauphinot, chef du service commercial à la Direction de TÀgriculture. Gouvernement général de Tlndo-Ghine. Bulletin éei^nomiqWf Hanoï, janvier-février et août 1907.

Font augmentée de 4 666 358000 francs. La nationalisation des chemins de fer, pour laquelle est prévue une dépense de 1 280 000 000 de francs, et les grands travaux,, dont les plans ont été approuvés, porteront prochainement cette dette à 7 680 000 000. Dans les prévisions des budgets pour les exercices 1906-1907 et 1907-1906, au chapitre recettes étaient portées de grosses sommes, à obtenir par des emprunts intérieurs. Afin de subvenir aux dépenses de la campagne, le ministre fit voter par la Diète en 1904, puis en 1905 deux lois qui relevaient successivement le taux des impôts. Ces lois devaient cesser d'ôtre appliquées le dernier jour de Tannée qui suivrait le rétablissement de la paix; mais les représentants de la nation furent obligés en 1906 d'en voter le maintien indéfini, pour assurer les intérêts et l'amortissement de la Dette publique. Et môme il fallut créer quelques nouveaux impôts. L'augmentation successive de leurs taux fait peser sur la population Une nouvelle charge annuelle de 387 millions. 281 600 000 francs sont consacrés au service des dettes contractées en raison de la campagne et qui doivent être amorties en trente ans. Déjà 92 160 000 francs sont nécessaires pour amortir les dettes précédentes et il faudra bientôt assurer le service de nouveaux emprunts. Les budgets sont difiSciles à établir : des ressources extraordinaires (reliquat de comptes de guerre , indemnité pour les prisonniers russes, emprunts, etc.) servant à couvrir des dépenses qui ne pourront être supprimées les années suivantes (programme militaire et naval), le déficit est à prévoir. Est-ce ce moment de liquidation que le Japon va choisir pour se lancer dans une guerre où il n'aura plus à compter sur le marché anglais, où l'appui financier de

ÉTATS-UNtS ET JAPON 363

la France, qu'il commence seulement d'obtenir, resterait problématique?

Si l'opinion et le gouyemement au Japon estiment que la guerre est nécessaire, ce n'est probablement pas la question d'argent qui les fera reculer. Alors ils verront surtout les bons côtés dé la situation financière. Dans une guerre avec les États-Unis, le Japon n'aurait pas, vu la difficulté d'une prise de contact sur terre, de nombreuses armées à entretenir comme en Mandchourie. Une nouvelle victoire serait peut-être rentable pour les Japonais. Sans escompter une indemnité de guerre, qui leur a manqué au traité de Portsmouth et qui serait peut-être aussi difficile à obtenir des Américains, la facilité avec laquelle le capital européen prête aux nations victorieuses leur donne confiance ; ils en savent quelque chose depuis trois ans : les intérêts de leur dette ont été en moyenne de 5 p. 100, intérêt peu élevé quand on considère le taux habituel des avances en Extrême-Orient.

En ses sujets aussi, le gouvernement japonais a toute confiance : sa population de 48 millions d'individus s'accroît régulièrement chaque année de 700000 têtes environ. Malgré la longueur de la dernière guerre, le peuplé a accepté tous les nouveaux impôts, a couvert tous les emprunts intérieurs et, dans toutes les classes, a aidé l'État par des dons personnels. Les recettes, qui étaient pour 1903-1904 de 671 369 500 francs, ont passé à 844864700 francs en 1904-1905, à 1118 968600 en 1905-1906 et, pour 1906-1907, le ministre des Finances a pu les évaluer à 1 276 338 000 francs ^ . Le rendement de tous les impôts

1. Les recettes pour Tannée fiscale 1006-1007 ont dépa^ les prévisions de plus de 76 millions de francs.

accuse depuis quatre ans de grosses plus-values ; les dépôts dans les banques et caisses d'épargne ont augmenté.

Depuis 1896, les importations du Japon dépassaient ses exportations : en 1905, 1 261 873 700 francs aux importations et 850 521 300 francs aux exportations, mais en 1906, pour la première fois depuis dix années, la balance du commerce a penché à Tavantage du Japon : exportations,l 093 287 OOOfrancs '«importations, 1 080 462 000 francs. Les circonstances ont été exeeptionnellement heureuses : la situation de la sériciculture et du marché du cuivre était excellente; une grande quantité de produits japonais sont entrés en Sibérie et en Mandchourie septentrionale, par le port de Vladivostock ouvert en franchise ; dans la Mandchourie du sud, ils ont été favorisés par Texemption de droits; la présence en Corée et en Mandchourie de Japonais, civils ou militaires, a. stimulé en ces pays les exportations japonaises, et le tremblement de terre et le feu ont déterminé de fortes expéditions de bois, de ciment et d'autres matériaux de construction à San Francisco. Il se peut qu'en 1907 et les années suivantes les commerçants japonais ne soient pas aussi gâtés : les expéditions de soies grèges n'atteindront peut-être plus la somme énorme de 185 millions de francs; le prix du cuivre a baissé. En Mandchourie et en Sibérie, le marché est encombré de produits japonais; les barrières douanières seront relevées quelque jour à Vladivostock, enfin en Mandchourie méridionale, les articles japonais auront à soutenir la concurrence, à termes égaux, des articles européens et américains. N'importe : aVecTémigration japonaise en Corée, en Mandchourie et dans les Amé-

ÉTATeHUNIS ET JKBON 365

riques ; en raison de rindustrialisation du Japon, du développement de ses lignes de navigation, il faut s'attendre à ce que ses exportations continuent de croître.

Une guerre avec leg États-Unis ruinerait-elle ce commerce extérieur? Le Japon perdrait temporairement la clientèle américaine, mai^ les exportations vers TAmérique ne représentent qu'un peu plus du tiers de ses exportations totales : la moitié en est dirigée sur TAsie et un sixième sur TEurope. Les quatre cinquièmes des importations japonaises proviennent à part presque égale de TAsie et de l'Europe, — le reste seulement d'Amérique. La guerre développerait les échanges entre le Japon et la Chine. Le Japonais prendrait en Chine sur son rival américain une avance qui compenserait ses pertes temporaires du côté des États-Unis. Pertes temporaires, car les échanges entre le Japon et les États-Unis reprendraient nécessairement, la guerre finie. De l'Europe, le Japon tirerait tout ce qui momentanément ne lui viendrait pas d'Amérique. Alors que le commerce japonais gagnerait plutôt à une telle guerre, le commerce américain risquerait d'y perdre deux marchés, distancé en Chine par le Japon, au Japon par l'Europe.

Le budget japonais de 1906-1907 était un budget d'expansion. Sur les 181 millions d^augmentations de dépenses, 121 millions de francs allaient à l'armée et à la marine (ministère de la Guerre : 82 925 700 fr. ; ministère de la Marine : 37 947 000 fr.). Au lieu de supprimer quelques taxes de gueire, on pensait à forger de nouvelles armes de combat ^ et à tirer parti

Page 1