LA COMTESSE DE NOAILLES
endiguer les houles de votre cœur, à leur imposer la décence et la mesure !
Au lieu de retenir sa voix, au lieu de rythmer son cri, Mme de Noailles les exaspère et les monte d'accent jusqu'à les mettre au ton d'un vocero oriental. Son exaltation travaillée veut atteindre aux grands éclats des ténors romantiques. Aussi la voyons-nous multiplier les apostrophes étudiées, les exclamations tendues, les prosopopées laborieuses et nous accabler sous les rafales d'une rhétorique soufflée. Nous la trouvons transie, roucoulante et pâmée, devant les plus anodins spectacles de l'univers. Elle meurt par métaphore avec une intempérance notoire :
C'est l'été, je meurs, c'est l'été...
Elle adresse des invocations à la nature entière, au soleil, à la lune, aux étoiles, à la mer, aux lagunes, aux oiseaux, aux insectes, aux fleurs et aux brins d'herbe... Et le flot s'écoule dans une orgie d'images entassées dont les plus claires n'ont pas toujours la transparence de l'onyx et du cristal. La pensée toujours fragmentaire se festonne de métaphores inquiétantes, parmi lesquelles nous pouvons cueillir au hasard des « âmes blondes », des « joies pourpres », des « vapeurs pâmées », des « fenêtres léthargiques », des « cris vermeils », des « cœurs pâles », une « vie nombreuse », une « action nombreuse », un « univers nombreux », un « cœur innombrable »... Tout est nombreux ou innombrable chez notre poétesse, jusques et y compris sa cacographie !
Partie dans une apothéose, Mme de Noailles avaitelle caressé l'illusoire espérance que sa gloire et son art n'auraient pas de déclin. C'est qu'alors elle n'eût pas entendu le rude avertissement de Boileau !
Il semble pourtant qu'un doute lui soit venu sur ce point, puisqu'elle fait dire à quelqu'un qui lui ressemble comme un frère : « A peine au centre de ma vie, j'en vois déjà le néant et j'en prévois le déclin... Par moments, ayant dépassé toutes les formes et tous les contours, je contemple le royaume immense et blanc de la folie... Que fait- on sur la terre? » On n'y fait rien d'intelligible, Madame, quand on se propose de jouir uniquement des choses et d'en savoir « la forme et le contour ». L'art qui se nourrit de cet éphémère est comme un beau fruit qu'un ver déjà ronge au cœur !
Charles PEGUY
Puisque M. Charles Péguy est maintenant dressé parmi nous comme un signe de contradiction, il est obligatoire de commencer cet essai par une déclaration. Avant toute chose, il faut faire profession pour lui ou d'amour ou de haine. Touchant cet homme étrange que l'Académie fit entrer naguère dans la légende des siècles, la tiédeur n'est plus admise. Si peu qu'on fléchisse ou dans l'exaltation ou dans le dénigrement de son génie, on est immédiatement honni des péguystes, harcelé par les janissaires qui veillent au sérail sorbonnique. Sachant l'infortune des tièdes, et désirant obtenir l'audience de mes contemporains, je ne balancerai pas à me déclarer, et, sur le seuil de cet article je ferai, sans réticence, mes dévotions au péguysme. Je confesse pour le chef du « parti des hommes de quarante ans » une violente amour, et, sans ironie aucune, je proclame qu'il apparaît comme une des plus extraordinaires et séduisantes figures de ce temps. Je dirais volontiers de lui ce que Montaigne disait de Paris : « Je l'aime tendrement jusqu'à ses verrues et ses taches » A l'inverse de tant de puissances qui ne sont que baudruches gonflées et qui,
sous de tapageuses façades, cachent une dérisoire vacuité de pensée, il abrite la plus opulente étoffe intellectuelle sous une façade sans gloire. Il est devenu quelqu'un, sans avoir jamais accepté d'être quelque chose. Il est représentatif, comme on dit à présent; il est une tête, il est une cible, il est un chef, et il mérite cet honneur singulier d'être ardemment aimé ou furieusement haï. L'inslinct public est sûr, disait Sarcey. On ne se passionne à ce degré ni pour les incolores ni pour les médiocres. C'est la destinée des êtres de sa trempe d'être des chefs de camp. Ne nous plaignons pas si l'alternative nous est imposée de nous ranger avec ou contre lui. Soyons « de sa suite » avec allégresse, puisqu'il est un des meilleurs parmi ceux qui défendent la culture et les humanités contre les nouveaux barbares descendus de Germanie, et puisqu'il est aussi l'un des champions du christianisme intérieur restauré dans sa candeur ancienne.
Abdiquerons-nous pour cela toute lucidité critique, et refuserons-nous d'apercevoir dans le solide métal de son œuvre les bavures que ce rude ouvrier n'a pas eu le soin d'effacer ? L'heure des ivresses romantiques est passée. Nous admirons avec pondération et tranquillité d'âme. En face de Shakespeare, cette « montagne », Hugo « admirait tout comme une brute » — c'est lui qui parle ! — « Une montagne est à prendre ou à laisser », ajoutait-il en mage délirant qui savait être à ses heures — et nétait pas maître de son heure ! — si magnifiquement pompier. Nous
ne nous pâmons plus. Si Péguy est grand, ce n'est pas un prophète et nous dirons par où son œuvre est vulnérable, encore que l'audace soit périlleuse ! Incedo per ignés. Mais tel qu'il est, il vaut d'être étudié. C'est une aine qu'il faut écouler vibrer, qu'il faut interroger. En apprenant ce qu'elle cache en son intimité, par quels détours elle est arrivée à la position que nous lui voyons aujourd'hui tenir, nous serons instruits du coup sur l'histoire de plusieurs consciences directrices, sur la mentalité de cette jeune génération universitaire qui atteint quarante ans et que nous avons vue rompre si vaillamment, ces temps derniers, avec la génération pourvue, arrivée, parvenue, des Lavisse, des Lanson, des Brunot, des Seignobos, des Langlois, la génération germanisante, laïcisante, barbarisante. Nous aurons tâté le pouls à toute une phalange de vigoureux athlètes qui sont déjà nos compagnons d'armes. Etudier Péguy, c'est étudier un moment de la pensée française.
M. Ïhureau-Dangin, dans son rapport à l'Académie, rappela naguôres, de quelles lointaines, et j'allais dire de quelles chnmériemies régions intellectuelles nous arrivait M. Péguy conduit par Jeanne d'Arc, libératrice et bon génie de sa pensée. Ce n'était pas trahir un secret. M. Péguy s'est si abondamment confessé, depuis quinze ans, dans ses Cahiers maintenant fameux, qu'il suffit d'en tourner les rudes
pages jaunies, encore toutes brûlantes des souvenirs de la bataille, pour savoir l'histoire de son âme, pour apprendre comment, venu du socialisme dreyfusien et résolument révolutionnaire, il pénétra jusqu'au cœur du christianisme pour s'y reposer enfin avec la charmante ingénuité d'un enfant. Il a bien trop le mépris de nos petites roueries de civilisés, de nos feintes pudeurs, de nos humilités obliques, pour faire mystère des voies suivies par sa conscience. Il est bien trop loyal et trop peuple, pour ne pas redire à son tour : « Mais quelles sont donc les connaissances qu'on peut avoir si ce n'est pas le je ou le moi ? » Il annonce qu'il écrira un jour ses confessions. La tâche ne sera pas difficile. Elles sont déjà écrites. Il n'aura qu'à souiller sur le foyer mal éteint des vieilles polémiques, pour qu'à l'exemple du phénix, il renaisse de sa cendre. Le plus aisément du monde il se retrouvera lui-même dans les Cahiers de la quinzaine et n'aura, pour se présenter à nous tout entier, qu'à faire un brin de toilette et qu'à descendre d'un degré plus profond dans son cœur.
Si nous les consultons, ces Cahiers, qui furent, on peut le dire, « le papier journal de ses émotions », nous apprendrons d'eux tout l'essentiel sur les courbes de sa vie intérieure. Ils nous apprendront, sans se faire solliciter, que Péguy est un enfant du peuple, un fils de paysans Orléanais, attaché à la terre, amoureux de la terre, de cette bonne terre beauceronne où l'on cultive le blé et la vigne, de cette terre la plus française de toutes, parce que la première elle a senti
battre le cœur de la France. Si nous voulons — et nous le voulons certainement — procurer une joie à M. Péguy, nous redirons et publierons que ce pamphlétaireest un paysan, non pas un paysan du Danube, parce que cela fleure encore la littérature et farde le visage, mais un paysan de la Loire, en qui le souvenir des glèbes, des chaumes et des sabots de bois, verse une mélancolie, un « gars de la Loire », comme il dit avec une sorte de fier accent où perce une gloriole. Avouons-le tout de suite, M. Péguy, si peu glorieux sur tout le reste, a pourtant deux vanités ou deux orgueils : la vanité de son origine paysanne et l'orgueil de sa pauvreté. « Je suis ce même peuple », écrit-il à Daniel Halévy, je suis ce même garçon de ferme, appuyé sur la même charrue, dessus cette même plaine de Beauce. » Nous ne refuserons pas de flatter une si douce manie et nous témoignerons que M. Péguy, à quarante ans, après vingt ans de vie parisienne, a conservé presque intacte la santé spirituelle, la fraîcheur d'émotion d'un paysan beauceron. Et nous nous garderons de railler cette héroïque singularité qui, l'isolant des frivolités mondaines, l'a remis en contact avec l'âme du christianisme et l'a guidé vers l'établede Bethléem!
Plus délabré que Job et plus fier que Bragance,
cet homme qui fut salué tout jeune comme un chef, au quartier latin, qui fut « la conscience » et le cerveau de tout un parti d'ardents idéologues, cet homme, « dont le nom est un symbole », nous dit
ia6 âmes d'aujourd'hui
Joseph Ageorges, et qui eût pu faire payer si cher l'appoint de son prestige, est encore aujourd'hui dans sa primitive « pureté de pauvreté ». Au lieu d'écrire des livres à gros tirages qu'il serait plus que d'autres en état de produire, au lieu de porter à de munificentes revues une copie dont il ferait de l'or, il continue stoïquement, dans cette étroite boutique des Cahiers, 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée, d'élaborer d'abondantes et rugueuses proses pour la clientèle d'élite, forcément restreinte, qui s'est groupée autour de sa revue. Les vingt francs de i.ioo abonnés fermes ne peuvent donner l'opulence. Et ce ne sont pas les huit mille francs que l'Académie lui décerna, l'année dernière, avec une couronne qui modifieront le caractère de son obscur labeur et le dispenseront d'abnégation. La séduction de son art si spécial n'atteindra peut-être jamais les foules, et Péguy, sera sans doute éternellement le grand homme d'une mince élite. Trop obstiné pour changer de voie, se sachant voué à pauvreté, il renonce aux élégances qui le tentèrent un instant, au début de sa carrière universitaire. Il reconnaît qu'il ne saura jamais s'asseoir dans un fauteuil, pas plus dans le fauteuil d'un salon que dans celui d'une Académie. « J'y suis tout raide », nous confie-t-il. Il veut une chaise « ou un bon tabouret », et, pour ses épaules, un chaud manteau lorrain. Le fin « veston démocratique » d'autrefois, le pantalon sociologue et la soyeuse barbe taillée... vains déguisements auxquels il dit adieu, pour ressaisir l'intégrité de son âme populaire, pour
CHARLES PEGUY
se relier aux aïeux, « les tenaces aïeux, paysans, vignerons, les vieux hommes de Vennecy... les ancêtres au pied pertinent, les hommes noueux comme les ceps, fins comme les sarments... »
Ils ont bien reconquis leur petit-fils les vieux bûcherons de la forêt d'Orléans, ils ont ramené pour toujours vers eux ce grand enfant de génie, ravi maintenant d'être rentré dans l'intimité de ses simples grand'mères « qui ne savaient pas lire ni écrire et qui comptaient de tête, par cœur ». Il ne peut taire sa joie d'avoir retrouvé son être profond, d'où lui montent les intuitions surprenantes, et d'où lui vient ce regard lumineux qui lui permet de sonder l'âme de Jeanne d'Arc enfant1 et d'explorer ce sanctuaire
1. Nul n'ignore qu'il s'est fait de Jeanne d'Arc le chroniqueur et le poète. 11 a commencé de la chanter en un poème dont les trois premiers volumes sont actuellement parus : le mystère de la rharilé de Jeanne d'Arc, le Porche de la deuxième vertu et le mystère des saints Innocents, préambules d'une œuvre de longue haleine qui ne comprendra peutêtre pas moins de quinze volumes.
Cette grande œuvre, à peine ébauchée, faillit, on s'en souvient, valoir à l'auteur le grand prix de littérature à l'Académie française. Mais la haine vigilante de M. Lavisse le fit échouer. Cette année-là, le prix ne fut pas décerné. On raconte qu'à la séance où les titres des candidats furent discutés, M. Emile Ollivicr intervint contre Péguy, disant que sa langue « fourmillait d'impropriétés >>. Avec une belle fougue, M. Jean Richepin prit la défense de l'auteur du Mystère : « Il y a dix pages dans ce livre, déclara-t-il, que je serais fier, que nous serions tous fiers, messieurs, de pouvoir signer ! » Le soir même Ollivier télégraphiait à Richepin de lui communiquer ces dix pages. Et le jeudi suivant, le vieil historien, conquis lui aussi par la vigueur et la poésie du Mystère, déclarait à ses collègues de l'Académie : « Je persiste à ne pas aimer certaines répétitions qu'affectionne cet auteur, mais il faut reconnaître que son style est sûr et solide et ses idées d'une noblesse parfaite I » L'intervention d'Ollivier faillit entraîner
secret. Eût-il atteint cette fraîcheur de poésie, cette puissance de vision, cette intelligence du mystère, que personne ne peut refuser de voir en son œuvre,
l'Académie. Mais l'opposition désespérée de M. Lavisse remit tout en question et finit par assurer l'échec de Péguy.
M. Lavisse, en toute cette affaire, eut une attitude sans élégance. Il se donna même le ridicule, dans la suite, d'écrire tout un article à La Revue de Paris sur le grand prix de Littérature sans nommer une fois M. Péguy. « La conjuration ourdie par la Haute Université contre Péguy, écrit René Johannet dans Les Lettres du i5 janvier 1914, est à la fois un pacte de famine et une conjuration du silence... Péguy, ajoute-t-il, eut toutes les malchances. Socialiste en un temps où le socialisme faisait échouer à l'agrégation, il échoua pour son socialisme. Et il cessa d'être dreyfusard gouvernemental au moment où l'Université dreyfusarde et socialisante aurait pu lui revaloir son premier échec. »
Je voudrais pouvoir citer ici in-extenso les belles pages qui émurent M. Richepin et convertirent M. Ollivier. Ce sont les pages 66, 67 et suivantes sur les paroisses françaises, pages où la petite Jeanne d'Arc conversant avec son amie Hauviette, compare dans son langage déjeune paysanne inculte, nos paroisses chrétiennes avec Bethléem et Jérusalem qui virent naître et mourir le Christ : « Heureux, dit-elle, ceux qui l'ont vu passer dans son pays; heureux ceux qui l'ont vu marcher sur cette terre ; ceux qui l'ont vu marcher sur le lac temporel ; heureux ceux qui l'ont vu ressusciter Lazare. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense. Quand je pense que c'était un homme comme tous les autres, un homme ordinaire; apparemment comme tous les autres, apparemment ordinaire. Il marchait sur la route comme un homme ordinaire ; ses pieds portaient par terre; et il montait les sentiers du coteau. Jérusalem, Jérusalem, tu as été plus bénie que Rome. En vérité, en vérité, tu as été plus favorisée, Jérusalem, tu as été plus fortunée. Un homme comme les autres. Et toi. Nazareth, petit bourg, petite ville de Judée, tu es plus heureuse que Reims et que Saint-Denis. Et toi, Bethléem, petit bourg de Juda, le plus petit des bourg de Juda, le plus brillant des bourgs de Juda, tu brilleras éternellement aussi au-dessus de tous les bourgs de la terre, tu brilleras éternellement au-dessus de tous les bourgs de la chrétienté, éternellement infiniment au-dessus de nos bourgs obscurs, de nos petites paroisses chrétiennes. Qui connaîtra jamais cette petite paroisse de Domrémy ? Qui saura jamais seulement le nom de cette petite paroisse de Domrémy. Qui saura jamais seulement qu'elle a existé. Et toi, Bethléem, terre de Juda, lu n'es pas la moindre entre les principales villes de Juda, car, c'est de toi
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s'il ne se fût remis comme de plain pied avec son héroïne, et s'il fût au contraire devenu l'homme des cénacles et des cabarets littéraires ? Nous en devons
que sortira le Conducteur qui paîtra Israël, mon peuple. Mais vous, paroisses chrétiennes, paroisses lorraines, paroisses françaises, vous avez été moins favorisées. Les plus grandes de vous, les plus saintes parmi vous, les plus pleines, les plus bourrées de sainteté d'entre vous, les plus grandes en sainteté de vous toutes, n'ont rien eu qui approchât, même d'infiniment loin, de ce qui a été donné à ce petit bourg perdu. Vous Chartres, ville unique du pays de France, cathédrale unique au monde, Chartres, diocèse, ville unique au royaume de France, Chartres qui êtes dévouée à Notre-Dame, Chartres, qui êtes dévouée, dédiée à Notre-Dame, Chartres, qui êtes vouée, qu'est-ce que vous êtes, Chartres, grande ville, en comparaison de ce petit bourg. Et vous aussi vous n'êtes rien, vous-même Saint-Michel, bourg unique, ville unique au monde, unique en toute chrétienté, basilique au monde. Et vous, Tours, ville de Loire, ville de saint Martin, qui fûtes capitale des Gaules... »
M. George Havard qui, sous le pseudonyme de George Aunis, donne au Soleil de brillantes chroniques littéraires, disait avec beaucoup de pénétration dans Le Soleil du 3o octobre iqi3 : a Nul n'a mieux vu l'unité de la doctrine catholique à travers les âges, et nul n'a professé plus pure et plus authentique doctrine... En expliquant Jeanne d'Arc, Hauviette a expliqué tout M. Péguy, qui ne démontre pas le dogme, ni l'éthique, ni l'histoire chrétienne mais les voit et les vit... Catholicisme d'une admirable probité, d'une incomparable santé : c'est la foi jaillissante, ou encore une saisie directe des réalités spirituelles. On sent que sainte Geneviève, Jeanne d'Arc, saint Louis sont, pour M. Péguy, plus présents, plus actuels, que M. Combes ou M. Clemenceau. Il les voit, il les entend. Il vit dans leur intimité. Une dévotion propre à la Vierge court dans tous ces mystères. Chose étonnante, il réussit à faire parler Dieu : impossible de pénétrer plus profondément dans les réalités spirituelles. Et loin de lui la prétention de « faire la leçon aux clercs »; il est du peuple chrétien, dans le peuple chrétien; il vit la foi chrétienne ; son oeuvre exprime cette vie profonde et pleine ; il est littéralement a un climat », comme a dit M. Durel dans le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université. »
C'est dans le même sens que M. Gonzague Truc écrit dans la très peu catholique Grande Revuedu io octobre igi3 : a M. Péguy est chrétien ; il l'est dans toute la force et dans toute la séduction du terme. H l'est dans la souveraineté de l'esprit et de l'humilité... C'est une âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 9
l3o AMES D'AUJOURD'HUI
douter avec lui. « Je serais plus qu'un sot, dit-il, de de pas me laisser refaire, de ne pas me laisser redevenir un paysan de chez nous... Cette grande histoire éternelle — l'histoire de Jeanne d'Arc — cette histoire d'éternelle sainteté est venue au monde dans notre pays, cette grande histoire éternelle est une histoire de chez nous... Cette grande sainte était une fille de chez nous, une fille de France ; une fille de la campagne ; une fille de paysans. Avouez qu'ayant entrepris cette difficile entreprise, je serais un grand
âme du treizième siècle dans une intelligence du vingtième... Cette âme chrétienne a volé tout droit — d'instinct — aux âmes chrétiennes par excellence, à sainte Geneviève, à Jeanne d'Arc. Elle s'est mise en leur place, et la plus belle page d'histoire est peut-être cette illumination à distance de la foi par la foi, ce témoignage symétrique d'un même sentiment à des siècles d'intervalle : cette manière fait penser au génie...
a M. Péguy apparaît tel presque partout, mais particulièrement dans le cycle mystique, couronne commençante de sa carrière; il n'a pas écrit, lui, après tant d'autres, une vie de Jeanne d'Arc, il a fait mieux, il a vécu une vie de Jeanne d'Arc : il a évoqué dans son imagination, tout emplie d'un pieux amour, la paroisse du quinzième siècle, les horizons verdoyants où s'égare la Meuse, la terre dévastée de Lor raine. Par les sentiers du coteau, entre les blés jaunis, sont venues, Mauviette, Mme Gervaise et Jeannette; dans ces âmes simples, l'épopée chrétienne a déroulé ses enchantements douloureux. Sur les ailes sacrées de la liturgie, la foi s'est reportée vers les souffrances de Celui qui vint pour le salut : elle l'a prié dans la détresse nouvelle et lui a demandé quel sacrifice, à l'imitation du sien, pourrait bien alléger le poids des heures présentes : et nous avons entrevu, dans lirréalité du rêve, marchant « vers le pays de Loire », une troupe armée que conduisait Quelqu'un...
» Tout est chrétien, chrétien de fond, d'essence même avant la lettre en M. Péguy, et pour se convertir, il n'a eu qu'à se déclarer...
» Telle est cette œuvre, tel estcet homme : je les aime passionnément... J'avoue qu'on peut les méconnaître et presque les haïr : mais ils inspirent, ce que ne leur refusera nulle âme de bonne foi, le double hommage de l'admiration et du respect. »
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sot moi-même de ne pas me laisser redevenir paysan. » Oui, nous concéderons volontiers qu'il eut raison. Mais ce qu'il importe seulement de noter ici en ce moment, c'est le fait même du retour au passé. La régression ou l'ascension de Péguy vers le peuple, voilà le capital événement de sa vie mentale, celui qui explique son œuvre et son âme, et détermine la nuance particulière de son christianisme. 11 apparaît dès à présent comme la parfaite antithèse de ce paladin des vieux âges, égaré parmi nous, qui eut nom Barbey d'Aurevilly. Ces deux figures si marquées s'évoquent naturellement. Barbey et Péguy sont comme deux pôles, deux types antipodiques d'hommes, d'écrivains et de chrétiens. D'Aurevilly passa dans la vie orgueilleusement drapé, mousquetaire parfumé, fastueux, empanaché, poussant jusqu'à l'extravagance sa manie d'héraldisme. Il fut l'aristocrate des lettres ; Péguy en sera le roturier. Face à cet écuyer cavalcadour il se dressera comme Jacques Bonhomme sur son sillon, drapé lui aussi dans une sorte de provocante fierté plébéienne, et plusieurs auront un jour devant lui l'émotion de Michelet qui s'écriait en voyant l'homme du peuple debout sur son champ : voilà mon père! Il est donc peuple ; il le fut et le sera. Il s'est redonné sans retour au passé. Le rayon de gloire qui a filtré dans sa pauvre boutique ne l'a pas incliné vers les grandeurs temporelles ou les puissances d'argent, et si, pour une heure, son toit s'égaie et rit, nous savons pourtant qu'il n'est pas homme à finir comme Hugo dans
i3a âmes d'aujourd'hui
le velours et dans la poupre. « Je vois, dit-il avec l'amusante volubilité et la cocasserie de verve qui sont sa marque, je vois que je ne finirai pas comme ces messieurs de la ville qui se tiennent droit jusqu'au bout, debout jusqu'au bout et même un peu plus droits quand ils sont vieux que quand ils sont jeunes. Je finirai comme le général ; vous savez bien, le célèbre général ; mais oui, le général qui passe ; enfin le général commandant le cinquante-cinquième corps d'armée, voilà le général qui passe, tout cassé, tout bancal, tout bossu, tout mal fichu. Je serai un vieux cassé, un vieux courbé, un vieux noueux. Je serai un vieux retors. Je serai un vieux tortu, toutes les rimes populaires en u sauf deux ou trois dont l'une est que je ne serai certainement pas un vieux cossu. Je serai un vieux tassé, un vieux chenu. On dira : c'est le père Péguy qui s'en va! Oui, oui, bonnes gens, je m'en irai. Rêves des jeunes ans, qu'êtes-vous devenus? Je serai un vieux rabougri, ma peau sera ridée, ma peau sera une écorce, je serai un vieux fourbu, un raccourci de vieux pesan. Trop de vieux derrière moi se sont courbés, se sont baissés toute la vie pour accoler la vigne!.. » Cette page d'allure si follement capricante nous renseigne avec exactitude sur la manière habituelle de l'auteur. Mais l'incontinence verbale qui s'y déploie avec tant de joyeuse insolence n'est pas la simple fantaisie burlesque d'un écrivain qui, comme Rabelais, s'amuse à des cascades de mots ; elle enveloppe une psychologie qui nous mène au coeur de l'homme dont nous traçons la brève histoire.
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Petit paysan d'intelligence vive et d'extrême curiosité intellectuelle, Péguy fut un jour, il y a trente années environ1, arraché à sa terre et confié aux maîtres de l'Université qui jetèrent en son âme l'ivresse des idées, la passion des arts. Au lycée d'Orléans, au lycée Lakanal, à Sainte-Barbe et à
i . Avant d'entrer au lycée d'Orléans, où il fut le condisciple de Georges Goyau, Péguy passa quelques années, à partir de 1880, à l'école primaire qu'on avait annexée à l'École normale des instituteurs du Loiret : « On venait d'achever, nous dit-il, ce palais scolaire qu'était alors l'École normale des instituteurs du Loiret... On me mit à l'École normale. Ce ne devait pas être la dernière fois. Cela signifiait cette fois-là qu'on me fit entrer dans cette jolie petite école annexe qui demeurait dans un coin de la première cour de l'École normale, à droite en entrant, comme une espèce de nid rectangulaire, administratif, solennel et doux. » A cette école fleurissait un laïcisme anticlérical des plus échauffés : « Nous ne nous en apercevions pas, continue Péguy. Nous étions pourtant bien placés pour nous en apercevoir... Notre École normale d'Orléans était une pure entre les pures... Heureuse enfance. Heureuse innocence. Bénédiction sur une bonne race. Tout nous était bon. Tout nous réussissait. Nous prenions de toutes mains et c'étaient toujours de saines nourritures. Nous allions au catéchisme, le jeudi je pense, pour ne pas déranger les heures de classe. Le catéchisme était fort loin de là, en ville, dans notre antique paroisse de Saint-Aignan. Tout le monde n'a pas une paroisse comme ça... Nos jeunes vicaires nous disaient exactement le contraire de ce que nous disaient nos jeunes élèves maîtres... Nous ne nous en apercevions pas. Nous étions des petits garçons sérieux de cette ville sérieuse, innocents et au fond déjà soucieux. Nous prenions au sérieux tout ce qu'on nous disait, et ce que nous disaient nos maîtres laïques, et ce que nous disaient nos maîtres catholiques. Nous prenions tout au pied de la lettre. Nous croyions entièrement, et également, et de la même créance, à tout ce qu'il y avait dans la grammaire et à tout ce qu'il y avait dans le catéchisme. »
Péguy devait pourtant oublier bientôt l'enseignement du catéchisme! Placé dans une École professionnelle, il en fut tiré par un M. Naudy qui lui procura une bourse municipale et l'envoya au lycée, disant : « Il faut qu'il fasse du latin ». Les Lettres classiques furent pour lui un enchantement.
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Louis-le-Grand, il s'humanisa dans l'étude des lettres antiques, il s'affina dans la contemplation des œuvres d'art que nos musées lui révélèrent, à ses jours de congé. De h quel émoi religieux il salua au Louvre la nouvelle blancheur des statues », il s'en souvient encore avec attendrissement ! Pour cette âme naturellement religieuse, tout orientée vers le divin, le Louvre devenait un Olympe, un petit ciel provisoire qui le ravissait à la terre sur laquelle son pied ne se posa jamais qu'imparfaitement. Son appétit mystique qui constitue la tendance maîtresse de son être mental se repaissait dans l'étude amoureuse de l'Œuvre d'art. Il aura bien raison plus tard quand, redevenu chrétien, il répondra à ceux qui prononcent à son sujet le mot de conversion, de dire qu'il n'y eut pas à proprement parler pour lui, conversion, retour, régression, mais marche progressive, ascensionnelle, dans la même ligne. Toujours il marcha d'un même pas vers l'Étoile ! Des nuées lui voilèrent longtemps la face du vrai Dieu, mais sa pensée et sa sensibilité furent sans défaillance tendues vers Lui. Il adora de fausses divinités ; mais à travers ces vains simulacres, c'est au « Dieu de Jacob » qu'allait son hommage. Et ces dieux successifs — naïve sincérité ! — il ne les mettait pas à son chapeau, comme Louis XI, il les mettait dans son cœur et leur donnait sa vie ! A des âmes comme la sienne, Dieu consent toujours à se révéler! Avant de Le trouver dans l'église de Domremy et dans le cœur de Jeanne d'Arc, il Le chercha dans le socialisme, dans le dreyfusisme,
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auxquels il se donna successivement comme à des religions. Après son service militaire, dont il garde un souvenir ému et dont les viriles disciplines le rendirent imperméable aux folies pacifistes1; il pnssa par Sainte-Barbe 2 et de là se hissa sans grand effort jusqu'à cette glorieuse École normale d'autrefois, « celle qui était supérieure », comme il dit avec une pointe d'amertume. C'est là qu'il connut des maîtres dont le passage fut marqué parmi nous d'un lumi-
i . Les pages qu'il a écrites sur le rôle et la grandeur du soldat, gardien de la civilisation, sont parmi les plus vigoureuses qui soient tombées de sa plume. « Que la Sorbonne le veuille donc ou non, ditil, c'est le soldat français qui lui mesure la terre. C'est le soldat français et c'est le canon de 75 et c'est la force temporelle qui ont jalonné, qui ont mesuré, qui mesurent à chaque instant la quantité déterre où on parle français. Si le lieutenant d'artillerie coloniale Ernest Psichari ne s'était pas battu en français jusque dans l'Adrar — ou aux environs. Pardonnez-moi cette imprécision, mon fidèle ami, — l'écrivain Ernest Psichari écrivait en vain un admirable roman. Le temporel garde constamment, et commande constamment le spirituel. Le spirituel est constamment couché dans le lit de camp du temporel. C'est en définitive, "ou plutôt c'est à l'origine et c'est tout le temps le soldat — et son ennemi cet autre soldat — qui fait qu'on parle ou qu'on ne parle pas français ici ou là. C'est le soldat qui fait qu'on parle français de Dakar à Bizerte et de Brest à Longwy. C'est le soldat qui fait qu'on parle français à Maubeuge et à Liège et en somme à Mulhouse et à Colmar. Et c'est le soldat qui fait qu'on parle français à Paris. »
a. A Sainte-Barbe il se lie avec Jérôme et Jean Tharaud, qui se retrouveront aux Cahiers de la quinzaine, avec M. Lotte, qui fondera un jour le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, avec M. Durel qui nous en fait ce pittoresque portrait : « C'était un homme petit, carré d'épaules, serré dans un veston étriqué, d'énormes souliers ferrés aux pieds, un étroit chapeau mou sur la tête, une face éclairée de paysan où brillaient deux yeux aigus. « Regarde ses mâchoires! » me dit en riant Paul Acker. Il les avait en effet d'une énergie singulière, marquées par d'énormes maxillaires dont on voyait les muscles jouer sous la peau. » Cité par M. René Johannet dans Les Lettres, i5 janvier 191/i.
neux sillage et dont la haute intelligence, la droiture, le dévouement, l'universelle culture, lui inspirèrent une admiration passionnée. Son admiration, il la donna sans réserve à Gaston Paris et à Brunetière ; il la donna aussi à M. Bergson, dont l'idéalisme vaporeux eut ce malheur et cette fortune, en nos heures troubles, de désagréger des consciences chrétiennes et d'acheminer vers Dieu des âmes asservies au matérialisme1 ; idéalisme qui séduisit Péguy justement par ce qu'il avait de mystique et d'éthéré : « Il parlait pendant toute la conférence, dit-il de son maître, parfaitement, sûrement, infatigablement, avec une exactitude inlassable et menue, avec une apparence de faiblesse incessamment démentie, avec la
i N'entendions-nous pas récemment encore M. Lotte, professeur au lycée de Coutances et jadis camarade de Péguy à Sainte-Barbe et Louisle-Grand, nous affirmer qu'il devait à Bergson d'être sorti de son athéisme et d'être monté jusqu'à la lumière du Christ : « J'ai une dette de reconnaissance envers le bergsonisme, écrit-il dans le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, ao février 191a. Je ne sais plus quel Athénien dans le Banquet de Platon déclare qu'il ne vit vraiment que depuis qu'il a connu Socrate; j'en dirais autant de Bergson, si depuis que je l'ai connu, je n'étais redevenu chrétien. C'est l'étude de sa philosophie, étude que j'ai commencée dans le plus épais matérialisme, qui m'a ouvert le chemin de la délivrance. Jusqu'en 190a, j'eus l'esprit bouclé par Taine et Renan ; ils étaient les dieux de ma jeunesse... J'étudiai Matière et Mémoire. Ce fut très dur au début pour le grammairien que j'étais, mais je persévérai, car peu à peu c'était le monde de l'âme qui se découvrait à moi. Fini le déterminisme des anciens maîtres! Fini le règne de la matière et de la science : Athènê était vaincue. Le souffle de Dieu animait le monde. Je n'oublierai jamais l'émotion dont me transporta, au printemps de 1907, la lecture de l'Evolution créatrice. J'y sentais Dieu à chaque page. Il faut avoir vécu des années sans Dieu, pour savoir avec quelle joie on le retrouve. Les livres de Bergson me Font fait retrouver : c'en est assez pour que je leur garde une éternelle reconnaissance. »
ténuité audacieuse, neuve et profonde, qui lui est demeurée propre, sans négligence et pourtant sans aucune affectation, composant et proposant, mais n'étalant jamais une idée, fût-elle capitale, et fût-elle profondément révolutionnaire. » Ce ton élevé, cette hardiesse mesurée, cette allure élégamment révolutionnaire de la pensée bergsonienne avaient tout juste le charme capiteux qu'il fallait pour enchanter le Péguy de la vingtième année, en qui l'eurythmie grecque et la récente culture classique suffisaient mal à contenir les vieilles ardeurs prolétariennes toujours effervescentes.
Elles étaient assez vives, ces ardeurs, pour empêcher que ce normalien philosophe allât se murer dans les besognes rectilignes et sages d'un lycée de province. Il quitta l'Université, « non d'esprit mais de corps », et se jeta en franc-tireur, en partisan, dans la bataille des idées, si brûlante alors, que de s'en souvenir lui fait battre encore le cœur1.
i. En 1897, nous le trouvons parmi les collaborateurs de La Revue socialiste. Puis bientôt il passe à La Revue blanche où paraissent les articles les plus incendiaires qu'il ait jamais écrits. On était alors en pleine bataille dreyfusiste. a Ce fut une grande affaire, nous dit-il avec une émotion toute fraîche encore et vibrante, dans Les Cahiers de la quinzaine du 27 avril 19 1 3. Ces bandes antisémitiques et antidreyfusistes étaient fort braves, elles étaient fort bien conduites, elles étaient très allantes et prenaient les plus vigoureuses offensives, conformément aux principes de la guerre moderne. Vous êtes trop jeunes, mes enfants, pour avoir connu tout ça. Et nous aussi nous étions fort braves, nous les bandes antiantisémitiques et dreyfusistes et nous étions fort bien conduits, car nous nous conduisions nous-mêmes, et nous pratiquions les plus vigoureuses offensives, conformément aux principes de la guerre moderne. Il n'y avait que les radicaux, dans ce temps-là, qui n'étaient pas braves. Tout le monde se battait dans ce
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0 soldats de l'an deux ! 0 guerres ! Épopées !
Il fonda les Cahiers de la quinzaine en 1900 et leur « donna sa vie ». Ces étranges Cahiers, qui sont dans notre Presse une chose sans analogue, qui, un jour, nous apportent l'œuvre inédite d'un maître écrivain et, l'autre jour, une causerie ou le pamphlet personnel de Péguy, qui sont tantôt un mince fascicule et tantôt un volume de 3oo pages, ces Cahiers ont servi de véhicule à mainte œuvre forte, comme le Jean Christophe ou le Jean Coste. Le pauvre réduit des Cahiers fut l'embarcadère vers la gloire de plusieurs jeunes
temps-là. Il n'y avait que les radicaux qui ne se battaient pas. Ils étaient pleins d'une étrange frousse politique, redoublée d'une étrange frousse parlementaire et compliquée d'une étrange frousse électorale. Nous, tous les autres, nous nous battions comme des chiens, et je puis le dire, dans ces batailles de la rue, rien de part et d'autre ne fut jamais commis contre l'honneur. Il n'était pas question d'être pacifiste dans ce temps-là. Tout le monde était à la guerre. Tout le monde faisait la guerre. Il est vrai que c'était la guerre civile et elle a toujours eu des charmes. La guerre a des douceurs à nulle autre pareilles. Il n'y a que les radicaux qui ne faisaient pas la guerre. Ils attendaient dans une sorte de tremblement sénile, politique, parlementaire, élec toral, que tout le monde fût éreinté pour dépouiller tout le monde. C'est ce qui est arrivé et c'est toute l'histoire de ces quinze dernières années. Nous avons connu une Chambre où il n'y avait qu'un seul député dreyfusiste et c'était Vazeille. Vazeille est ce qu'il est, mais il est le seul député qui ait marché droit d'un bout à l'autre de l'affaire Dreyfus. Aussi aux dernières élections, ou aux avant-dernières, il faillit être déboulonné de Monlargis, je dis déboulonné comme député, par un Juif extrêmement riche et naturellement radical. Et les radicaux l'appelaient ce curé de Vazeille. Tout le monde en ce temps-là était militaire, et militariste. Nous formions deux ardentes armées. Également honorables au point de vue de la guerre. Également honorables au point de vue du sport. Il n'y avait que les radicaux qui n'avaient point trouvé place dans ces deux immenses armées. Ils se préparaient seulement à ravager le champ de bataille, à dépouiller les blessés et les morts. »
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gens dont les noms volent aujourd'hui sur les lèvres des mortels : Romain Rolland1, Suarès, Emile Moselly, Jérôme et Jean Tharaud, Pierre Mille, Daniel Halévy... De cette citadelle où fréquentaient de pétulants garnisaires, Péguy, entouré de son mystérieux aéropage, lança sur la société bourgeoise plus d'une page incendiaire. Il fut socialiste, républicain, dreyfusiste, révolutionnaire, candidement, sans l'ombre d'une compromission avec les politiciens douteux qui ont déshonoré leur drapeau et renié les petits soldats exaltés et rêveurs, prêts comme lui à jouer leur vie sur une idée ! Il marcha dans les pas de tJaurès qu'il entoura « d'affectueuse vénération » au temps où le tribun, encore universitaire intègre et théoricien mys-
i . La gloire de Romain Rolland date de igo3, de l'année où il publia son Beethoven dans Les Cahiers de la quinzaine. Ce fut un gros événement littéraire, et, qui fit à la fois la fortune de Romain Roland et celle des Cahiers. M. Charles Péguy nous a dit l'émotion que souleva ce bel essai : o Nos abonnés se rappellent encore, dit-il, quelle soudaine révélation fut ce Cahier, quel émoi il souleva d'un bout à l'autre, comme il se répandit soudainement, comme une vague, comme en dessous, pour ainsi dire instantanément, comme il fut soudainement, instantanément, dans une révélation, aux yeux de tous, dans une entente soudaine, dans une commune entente, non point seulement le commen. cément de la fortune littéraire de Romain Roland, et de la fortune littéraire des Cahiers, mais infiniment plus qu'un commencement de fortune littéraire, une révélation morale, soudaine, un pressentiment dévoilé, révélé, la révélation, l'éclatement, la soudaine communication d'une grande fortune morale. »
Ce n'est pas que sur l'art touffu de M. Romain Roland je partage l'amical engouement de Péguy. En attendant que, dans un prochain volume, j'en dise mon sentiment, je renvoie le lecteur à un excellent article paru dans Les Études du 20 octobre igi3. L'auteur de cet article, le P. de Montadon, qui compte parmi nos meilleurs critiques, a fait là une remarquable analyse de l'œuvre entière de M. Rolland, et porté sur elle, sans faiblesse, un juste jugement.
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tique, lui apparaissait comme le dieu debout dans la tempête, ou comme la noble bête de Vigny traquée par la meute aveugle. Avec quelle émotion il l'accompagnait, au soir de ses grandes luttes de tribune, essayant de lui faire oublier les heures fiévreuses de lajournée, en déclamant avec lui des vers, aux étoiles, sur les bords de la Seine. « J'ai eu cette bonne fortune, dit-il, de marcher aux côtés de Jaurès, récitant, déclamant. » C'étaient les beaux temps où Jaurès encore mystique, jeune, enthousiaste, épris d'un socialisme idéologique, chantait avec des accents si prenants la justice et la fraternité, versant à la jeunesse des philtres qui la grisaient. Péguy crut à ces nobles idées ; il y croit encore et reprendrait peut-être à son compte le mot de Brunetière : « Je n'ai trouvé que dans le catholicisme la justification de la devise républicaine à laquelle je continue de croire : Liberté, Egalité, Fraternité. » C'est avec une infinie tristesse qu'il a vu Jaurès glisser vers la politique, cesser d'être l'homme d'une mission pour devenir le régisseur d'une affaire. Lui, ne s'est pas laissé entamer !
Son socialisme dreyfrusiste était pur et sans alliage. Les inélégantes et puériles déclamations d'un Sébastien Faure lui furent toujours odieuses et l'anarchie dont il rêva ne fut jamais que l'aimable liberté dans la coopération, telle qu'on la vit réalisée chez lui aux Cahiers, dans cette maison large ouverte, où se rencontre un gérant mais pas de directeur, des compagnons d'armes mais pas de maître. Son dreyfusisme eut un pareil caractère d'absolu désintéressement.
CHARLES PÉGUY l£l
Chez cet homme en qui habite la passion des idées, il n'y eut pas même la tentation d'un bénéfice à réaliser. La personne de Dreyfus et les dérivations de l'Affaire lui étaient indifférentes. Ce cérébral songeait à la justice ! Avec Bernard Lazare, George Sorel, Daniel Halévy, dans la grande crise d'Israël où tant d'appétits s'agitèrent, il se donna de tout lui-même avec la générosité d'un prophète. Et maintenant, avec ceux des premiers combattants qui ont survécu à l'aventure le voici de ce côté de la barricade ! Ils n'ont pas changé, eux, mais l'Affaire s'est
i. C'est peut-être au juif Bernard Lazare que Charles Péguy doit de n'avoir pas versé dans le Combisme. Jaurès, que les rédacteurs des Cahiers tenaient pour leur maître, venait de faire son adhésion sensationnelle à la politique sectaire de M. Combes. Il avait écrit dans La Petite République, du 3 août 1902 : « Il y a des crimes politiques et sociaux qui se payent, et le grand crime collectif commis par l'Église contre la vérité, contre l'humanité, contre le droit et contre la République va recevoir enfin son juste salaire. » Et Bernard Lazare répondit : « Le langage de Jaurès n'est pas le langage de la raison ; il n'est pas le langage de la justice ; il n'est pas le langage du droit. A qui ferez-vous accroire qne M Combes est un grand homme d'État? »
A partir de igo3, Les Cahiers furent résolument anticombistes. Disons d'ailleurs que M. Péguy, violemment anticatholique pendant toute la première partie de sa carrière, ne fut jamais anticlérical au sens vulgaire du mot, et sauf la petite persécution qu'il organisa contre l'archiprètre de Sens, il épargna les hommes pour ne combattre que les idées. Il souffrit persécution pour avoir voulu conserver à sa revue un caractère doctrinal. Les politiciens combistes l'assaillirent bientôt de toutes parts quand il eût consommé ce qu'ils considéraient comme une défection : « Tous les pourvus et tous les casés, dit-il, me tombèrent dessus. Ils voulurent bien se concerter, ou ne se concerter pas pour étouffer la personnalité de Péguy. Ces grandes impersonnalités s'occupèrent beaucoup de ma personnalité. Je dus à leur sollicitude quatre mois de maladie, en deux fois, deux ans de fatigues, des peines atroces, des anxiétés financières non encore épuisées. » Mais ces tribulations l'acheminaient vers la vérité.
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dégradée. Rescapés héroïques d'une épopée devenue brigandage, ils pleurent sur leur beau rêve envolé.
0 drapeaux du passé si beaux dans les histoires !
Et fidèles à l'Idée, ils s'affligent du déshonneur infligé à sa pureté par des légistes empressés à servir. « Sans la Cour de cassation, dit Péguy, nous demeurions purs devant l'histoire. » A lui du moins, âme chevaleresque, beaucoup sera pardonné par l'histoire à cause de sa sincérité, à cause de la flamme d'enthousiasme qu'il porta dans toutes ses campagnes, et parce qu'il osa quitter la galère quand il la vit pilotée par des pirates. Au fond de ses utopies il y avait une âme de vérité qui les sauvait de la vulgarité. La vérité totale se livrait à lui par parcelles. « Tout était pur alors. Tout était jeune. Et tu entends bien, écrit-il à son ami Lotte, que par là je ne veux pas dire en ceci seulement que nous étions jeunes et que nous voyions le monde jeune. Historiquement tout fut jeune alors, pendant trois ou quatre merveilleuses années. Un socialisme jeune, un socialisme nouveau, un socialisme grave, un peu enfant — mais c'est ce qu'il faut pour être jeune — un socialisme jeune homme venait de naître. Un christianisme ardent, il faut le dire, profondément chrétien, profond, ardent, jeune, grave, venait de renaître. On le nommait lui aussi assez généralement catholicisme social. Dans le socialisme qui, lui-même, par un échange, était une sorte de christianisme du dehors, dans Jaurès même les contaminations jauressistes n'étaient point nées et
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n'avaient point encore pénétré. L'affaire Dreyfus ne préparait encore que dans le plus profond de l'ombre ses inconcevables destinées... Et nous sommes bien, en tant de sens les élèves du vieux Quinet, des jeunes Quinet renaissants, si je puis dire, renés, comme lui, comme ces vieux républicains, des républicains nationalistes, enfin des républicains patriotes, foncièrement, profondément, essentiellement, je dirai substantiellement français... Notre socialisme était un socialisme mystique et un socialisme profond, profondément apparenté au christianisme, un tronc sorti de la vieille souche, littéralement déjà, ou encore, une religion de la pauvreté. » C'était par là, en effet, par cette passion, on pourrait dire, par cette frénésie de pauvreté que Péguy touchait au cœur du christianisme. « Les pauvres, dit Bossuet, sont les véritables citoyens de cette bienheureuse cité que l'Eglise a nommée la cité de Dieu. » Il portait en tout la droiture d'un enfant, la spontanéité, la simplicité de ces tout petits à qui appartient le Royaume des cieux. S'il se livrait parfois avec une sorte d'impétuosité enflammée à de soudaines indignations, c'était, comme le Fils de Dieu, contre les vendeurs du temple qui trafiquaient des grandes idées dont il s'était fait le chevalier servant. Toute doctrine comporte une mystique et une politique, ou, si l'on veut, une théorie et une casuistique. Ce fut pour maintenir la mystique et la théorie dans leur intégrité qu'il se battit avec une si chaleureuse énergie, sans espoir de résultat, pour la simple beauté du geste et pour l'intime approbation de sa conscience.
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<( L'héroïsme et la sainteté avec lesquels, dit-il, moyennant lesquels on obtient des résultats dérisoires, temporellement dérisoires, c'est tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sacré au monde. C'est tout ce qu'il y a de plus beau. » Voilà ce qui explique l'espèce de joie austère avec laquelle il a toujours servi les causes désespérées qui ne pouvaient donner que des résultats temporels dérisoires. Voilà, sans doute, ce qui lui ouvrit le cœur de Dieu. Ce stoïque labeur pour des fins plus hautes que la vie présente, cette magnifique abnégation sans immédiate compensation, impliquaient d'ailleurs une croyance à quelque surnaturelle réparation, un appel vers il ne savait encore quelle justice supraterrestre.
Ce n'est pas en vain que l'Esprit Saint a dicté cette parole : Beatus qui intelligit super egenum et pauperem. Et Bossuet savait peut-être ce qu'il disait quand il affirmait : « Celui-là entend véritablement le mystère de la charité qui considère les pauvres comme les premiers enfants de l'Église. » Qui donc niera que Péguy ait depuis longtemps pénétré le mystère de la charité et possédé sans le savoir, même quand il servait encore l'athéisme, une âme chrétienne, lui qui parla toujours avec une si chaude cordialité des simples, des paysans, des enfants, des vieilles femmes et qui se sentit éternellement pour eux une sympathie toute franciscaine. Sa joie, quand il retournait dans son pays beauceron, c'était d'être traité en camarade par ses amis les vignerons, c'était de s'asseoir au milieu d'eux, sur un tabouret.dans la salle d'auberge,
et de goûter le vin de l'année, c'était d'être appelé familièrement : Monsieur Charles. 11 aima toujours les assemblées populaires, les cortèges enfantins, les cérémonies de la Sainte-Enfance; il s'émut toujours en regardant passer les enfants de chez lui qui s'en allaient au catéchisme, portant dans leur regard le reflet d'une âme toute neuve.
Dès l'École normale, quand déjà la grande figure de Jeanne d'Arc l'attirait, il considérait d'un œil d'envie cette Communion des Saints qui est la merveille du christianisme et il convoitait d'y prendre sa place. Le germe de foi qui sommeillait en son cœur n'attendait que l'occasion d'éclore ! L'occasion fut pour lui, comme pour bien d'autres, la souffrance et la maladie. La souffrance, qui nous immobilise et nous sépare du monde, nous donne un regard plus pénétrant pour sonder la vanité des choses humaines. Se a colleter avec le néant», comme disait Stendhal, est un grand bienfait qui nous apporte de singulières lumières sur notre destinée. L'habitude de la méditation, un long entraînement au reploiement sur soi, avaient été aussi pour Péguy une admirable préparation à cette reprise de tout son être par la vérité. Une âme qui médite est une âme déjà chrétienne. N'a-t-il pas dit lui-même de Renan qu'il « était demeuré catholique et généralement chrétien un peu plus qu'il ne le croyait, beaucoup plus qu'il ne le disait », parce qu'il était « un homme de médita-
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tion »? A lui aussi, métaphysicien1 de tendances et de profession, on eût pu dire dès le début de sa carrière : Ta es christianus in œlernum. Le christianisme l'avait marqué d'une empreinte ineffaçable. Quand il apparut à la vie publique et militante, — lui-même nous l'a dit dans son splendide portrait de Bernard Lazare, — l'athéisme n'était pas seulement la métaphysique dominante, c'était la métaphysique « ambiante, climatérique, atmosphérique », celle que l'on respirait, « qui allait de soi, comme d'être bien élevé ». Et l'on sait qu'à cette époque il se piqua d'élégance et de bonne éducation. Il fut donc athée, officiellement athée, et il édita avec Pulligny le subversif ouvrage de Mongasarian Le Monde sans Dieu, où l'athéisme était adopté non comme une vérité crue, mais comme une hypothèse considérable, digne de retenir l'attention d'un esprit curieux. Pour le public il était un professionnel de l'athéisme, mais, pour les initiés, un athée d'une espèce unique, à peu près comme Bernard Lazare, un athée « en qui retentissait avec une force, une douceur incroyable la parole éternelle ». Cet incroyant ne devait pas tarder à respirer mal dans une doctrine sans horizon qui confisque l'essor de la pensée philosophique.
Dès l'année 1900, l'année même de la fondation
1. Cetle liaison de la métaphysique et du christianisme apparaît à quiconque réfléchit. La métaphysique nous apprend, en effet, que s'il y a des raisons de croire à Dieu, il n'y en a pas de n*y point croire, de l'aveu même des athées comme M. Le Dantcc. C'est pourquoi M. Rémy de Gourmont disait un jour avec dépit, à propos justement de M. Bergson : « La métaphysique ne profite jamais qu'aux curés, o
des Cahiers, pendant une grippe qui l'atteignit profondément, nous le trouvons encore sans croyance religieuse précise, mais non pas pourtant « dévêtu tout à fait d'espérance métaphysique ». Auprès du lit de mort d'un ami, très jeune, qui s'en va « tout embaumé de sérénité comme un vieillard qui a parfait son âge », il s'émerveille qu'on puisse garder cette tranquille insensibilité, cette « laïque santé de sentiments » dans l'instant de la grande épreuve, à l'heure de l'échéance. « Il avait évidemment, pour la vie et la mort, dit-il en parlant de son ami, des sentiments tout à fait étrangers aux sentiments que j'ai, que j'avais ces jours-ci étant malade. » La santé ne lui rendit pas l'impassibilité devant la pensée de l'Audelà. La crise morale et sociale qui, selon lui, survient en chacun de nous, vers la vingt-septième année, lui avait mis au cœur pour toujours la grande inquiétude sur la destinée, inquiétude d'origine chrétienne.
En 1902, nous le retrouvons remué à fond d'âme devant le pathétique problème de l'enfer. Sur la condition du damné son imagination s'exerce, sa raison spécule, pour aboutir à la justification, tout au moins psychologique, du dogme chrétien. « Les différentes et innombrables et lamentables peines, ditil, où se sont excitées les imaginations sont dominées par cette peine d'absence qui est la peine capitable, incomparable... Le damné est un excommunié de par Dieu... Il subit l'absence de Dieu... On s'est flatté trop vite qu'en supprimant les dieux et les
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sanctions des dieux on supprimait les souffrances les plus grandes ; premièrement on supprimait aussi, au moins dans le même sens, les consolations les plus grandes... Le misérable, comme l'a fait l'élimination de la croyance religieuse, n'a plus qu'un seul compartiment de vie et tout ce compartiment lui est occupé désormais par la misère... et puisque la misère ne peut évidemment recevoir une limitation que d'un espoir au moins égal, puisque tout espoir lui est interdit, sa misère ne reçoit aucune limitation ; littéralement elle est infinie. » Ne nous étonnons pas si bientôt la doctrine qui enseigne l'anéantissement des âmes lui semblera comme « une des plus grossières que l'humanité ait jamais connues », et si, en 1906, il ose déclarer que l'athéisme est une mythologie, une superstition, telle que, dans l'histoire des idées, on n'en vit guère d'aussi peu intelligente. Il ne va pas encore jusqu'à faire profession de croire à la vie éternelle, mais il s'achemine vers cette croyance, et déjà proclame qu'il la tient pour infiniment plus appuyée en raison, infiniment moins « infirme », que toutes les autres.
Lorsqu'on en est à ce point, la foi chrétienne devient une sorte de nécessité logique. L'esprit si droit, si loyal, de Péguy ne pouvait échapper à l'inéluctable. Aucun des obstacles prévus par La Bruyère ne venait retarder sa libération. Sa vie était pure et son âme avide de vérité. Le développement de sa pensée se poursuivait depuis toujours dans le même sens. Comme il l'a dit très exactement, il y eut chez lui
efllorescence, épanouissement et non pas réensemencement d'une terre d'abord en friche, puis nettoyée pour une nouvelle culture. S'il y eut pour lui coup de foudre et chemin de Damas, nous n'en avons rien su. Tout ce que nous savons c'est que, depuis 1906 environ, l'activité, la fièvre de sa recherche ont été plus discernables, plus avouées, et les résultats plus tangibles. Lui-même tout récemment nous faisait confidence de ses efforts heureux pour approfondir son être religieux. A cet approfondissement il s'adonne, avoue-t-il, « depuis quelques années avec une sévérité croissante * ».
Le critique littéraire de La Revue hebdomadaire, M. Le Grix *, sans doute abusé par les apparences et par des habitudes de langage auxquelles on s'abandonne sans y penser, avait commis la facile erreur de "considérer la marche en profondeur de Péguy
1. C'est aux environs de 1906 que s'accomplit la suprême démarche qui rendit M. Péguy au catholicisme. M. Lotte, qui revint à la vérité vers le même temps, nous a conté comment, au cours d'une maladie que fit son ami, il recueillit de ses lèvres l'aveu de sa foi nouvelle 0 Péguy se dressa sur le coude, dit-il, et, les yeux remplis de larmes : « Je ne t'ai pas tout dit... J'ai retrouvé la foi, je suis catholique. » Ce fut soudain, comme une grande émotion d'amour. Mon cœur se fondit, et, pleurant à chaudes larmes, la tête dans les mains; je lui dis, presque malgré moi : a Ah! pauvre vieux, nous en sommes tous là ! »
a. M. Le Grix qui succéda à M. Jean Lionnet comme critique littéraire de La Revue hebdomadaire, est un jeune écrivain de beaucoup de finesse et de grand talent. Dès ses premiers articles, il fixa l'attention et conquit l'autorité. Sa critique, extrêmement personnelle et sincère, est d'un philosophe et d'un poète qui médite et rêve sur les livres dont il parle : j'en connais peu d'aussi prenante et d'aussi suggestive. Les sévérités de M. Péguy à son endroit ne doivent pas nous émouvoir : simple accident de polémique, elles ne mettent pas en cause la valeur du jeune critique.
comme une sorte de conversion, ou tout au moins d'évolution. Il avait écrit : « Péguy fut amené à reconnaître la nécessité d'une renaissance du spiritualisme et à se soumettre à une discipline mystique restaurée. » Cette glose anodine souleva chez Péguy une vague d'émotion indignée qui s'est répandue dans une page de grand mouvement où l'on peut admirer le plus étonnant sang-froid d'intelligence dans un lyrisme enflammé. Il faut citer cette page non seulement pour sa plénitude tumultueuse et la fougue de sa verve mais surtout pour sa signification philosophique. Cette page qui risquerait de passer inaperçue dans un gros cahier de 3oo pages doit être sauvée de l'oubli. Elle est unique pour qui veut comprendre Péguy ; elle donne la clef de son âme et de celle de toute une génération qui a réglé son rythme sur le sien. « Or donc, dit-il, si j'ai précisément dit quelque chose, depuis ces dernières années, portant sur l'histoire de ces dernières années, et en elles sur l'histoire de toute une génération... ce que j'ai précisément dit, c'est le contraire — et cela prouve qu'on a bien du mal à se faire entendre — c'est que nous avons toujours continué dans le même sens, c'est qu'il n'y a dans notre carrière, dans notre vie, aucun point de rebroussement. Je ne le dis pas parce que c'est bien, je le dis parce que c'est vrai ; je ne dis aucunement que cela vaut mieux, je dis que cela est ainsi ; je ne dis aucunement que nous valons mieux que ceux qui ont eu un point de rebroussement, un point de conversion, une conversion ; ce
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serait aussi fort loin de ma pensée ; je dis seulement, que nous sommes ainsi, que nous fûmes tels, que nous avons été ainsi, que notre histoire fut telle: oxi touto ouxw? èyéveto... Ce n'est point une évolution, comme on dit un peu sottement, employant inconsidérément, par un abus lui-même incessant, un des mots du langage moderne qui est devenu lui même le plus lâche, c'est un approfondissement. Nous tenons depuis vingt ans, depuis notre jeunesse, la même voie droite, la même voie d'approfondissement. Elle nous a menés loin. Grâces en soient rendues. Je ne puis parler naturellement que pour moi et pour ceux de ma race spirituelle parmi ceux de ma race charnelle. C'est par un approfondissement constant de notre cœur dans la même voie, ce n'est nullement par une évolution, ce n'est nullement par un rebroussement que nous avons trouvé la voie de chrétienté. Nous ne l'avons pas trouvée en revenant. Nous l'avons trouvée au bout. C'est pour cela, il faut qu'on le sache bien de part et d'autre, chez les uns et chez les autres, c'est pour cela que nous ne renierons jamais un atome de notre passé. Nous avons pu être pécheurs. Nous l'avons été certainement beaucoup. Pro nobis peccatoribus . Mais nous n'avons jamais cessé d'être dans la bonne voie. Notre préfidélité invincible, notre jeune préfidélité aux mœurs chrétiennes, à la pauvreté chrétienne, aux plus profonds enseignements des évangiles, notre obstinée, notre toute naturelle, toute allante préfidélité secrète nous constituait déjà une paroisse invi-
sible. Nous avons pu être avant la lettre. Nous n'avons jamais été contre l'esprit... Si j'ai dit quelque chose, au contraire, depuis deux et trois ans, et qui exprimait, qui représentait, qui traduisait ce qui s'est passé depuis vingt ans, c'est que notre dreyfusisme et notre socialisme était profondément spiritualiste... et qu'il était profondément mystique et profondément une discipline mystique. Quant à restaurer une discipline mystique, Dieu merci, on n'a pas besoin de nous. Il ne s'agit pas de restaurer un règne aboli. Il s'agit, si je puis dire, de continuer tout tranquillement dans le temps, à notre tour, un règne spirituel qui ne sera jamais aboli. » Et nous avons ici la direction et la tonalité de sa vie religieuse !
Nous savons à quelle race de chrétiens il appartient. Ses sympathies décidées pour les pauvres et cette préfidélité aux mœurs chrétiennes dont il peut parler sans pose ni superbe, parce qu'elle est notoire, nous permettent de le situer dans la cité religieuse, qu'il aime appeler de ce beau nom de « chrétienté », repris aux vieilles chroniques. Veuillot disait des sages de son temps : reniant Dieu, ils ont renié le pauvre ! Et lui, au contraire, adoptant le pauvre, il a retrouvé Dieu ! Mais le Dieu, retrouvé par lui, reste le Dieu des pauvres. Il ne faut pas s'attendre à le voir sympathiser avec ces « aristocrates de la foi » qui portent en tout, même dans les choses religieuses, leurs réticences d'hommes de bonne compagnie, et qu'on « peut fréquenter longtemps, comme disait Lemaitre, sans soupçonner qu'ils vont à la messe et qu'ils commu-
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nient ». La mentalité religieuse de Péguy est infiniment plus voisine de celle du frère lai, de la dévote de village, de l'enfant du catéchisme, que de celle d'un académicien. Il appartient — et c'est trop peu de dire qu'il appartient, puisque, pour sa grande part, il a créé le mouvement — à cette élite fervente de jeunes universitaires que la grande tourmente mystique des temps nouveaux a saisis et qui vivent dans leurs lycées comme des moines dans leur cloître, qui parlent du chapelet, de la Sainte Vierge, des Saints, du Tabernacle, des Sacrements avec des candeurs d'Eliacin, et qui nous entretiennent du « Bon Dieu » avec une fraîcheur de tendresse que nous autres, chrétiens de naissance, n'avons pas toujours gardée *. Péguy a toute la verdeur de foi d'un néophyte et ne juge pas à propos de tenir en religion cet entre- deux dont a parlé Pascal. Le vigoureux optimisme, dont jious l'entendions tout à l'heure se faire l'interprète, pro-
i . Il suffît pour s'en convaincre de parcourir le Bulletin des professeurs catholique de l'Université récemment, fondé à Coutances. Abonnement : 6 francs. Et relisons aussi ce que Péguy lui-même écrivait tout récemment rappelant encore une fois les leçons d'athéisme qu'il avait reçues dans sa jeunesse : « Nous croyionsFintégralement aux enseignements de nos maîtres, et également intégralement aux enseignements de nos curés. Nous absorbions intégralement les ou la métaphysique de nos maîtres et également intégralement la métaphysique de nos curés. Aujourd'hui je puis dire sans offenser personne que la métaphysique de nos maîtres n'a plus pour nous et pour personne aucune espèce d'existence et la métaphysique des curés a pris possession de nos êtres à une profondeur que les curés eux-mêmes se seraient bien gardés de soupçonner. Nous ne croyons plus un mot de ce qu'enseignaient, des métaphysiques qu'enseignaient nos maîtres. Etnous croyons intégralement à ce qu'il y a dans le catéchisme, et c'est devenu et c'est resté notre chair. »
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cède de cette exubérance de vie religieuse, fréquente chez ceux qui viennent de retrouver Dieu. Ah ! il n'a pas peur, lui, de parler de la prière, du catéchisme de la communion des saints, des miracles, des sacrements « qui ont nourri » son ami Lotte et l'ont nourri lui-même. L'âme de Jeanne d'Arc qu'il aspira tout jeune, comme on disait jadis à Port- Royal, revit en lui avec toute son enfantine spontanéité. Il éprouve une sorte de volupté à se heurter aux orgueils du siècle, à s'abaisser, à prendre de l'eau bénite, à se faire tout petit dans l'ordre de la croyance. « Nous préférons vous le dire tout de suite, écrit-il : nous sommes aussi bêtes que saint Augustin et que saint Paul, que saint Louis et que saint François et que Jeanne d'Arc, et, pourquoi ne pas le dire, que Pascal et que Corneille... Le plus humble prêtre dans la dernière des paroisses françaises donne — c'était une humble église au centre surbaissé, l'église où nous entrâmes — le dernier des fidèles dans la plus humble des paroisses françaises reçoit le même corps de Jésus, Corpus Domininostri, que donnaient et que recevaient saint Augustin et saint Paul, saint Louis et saint François, Jeanne d'Arc, Pascal, Corneille... Il faut qu'on se fasse à celte idée... que nous sommes bêtes une fois pour toutes, que nous sommes aussi bêtes que saint Jean Chrysoslôme. » Si l'on veut savourer dans toute sa force jaillissante ce christianisme jeune, d'une si primitive pureté, qu'on relise le mystère de la charité de Jeanne d'Arc, le porche du mystère de la deuxième vertu et le mystère des saints
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Innocents dont je n'ai malheureusement plus le temps ni l'espace de parler ici. Quelques étrangetés ou chinoiseries de style n'empêchent pas ces œuvres, où l'auteur a recueilli tout le butin de sa vie méditative, d'être parmi les œuvres maîtresses de notre littérature religieuse. On y rencontre des scories, mais aussi des beautés soudaines, des éclairs de génie qui effacent tout! Ceci fait oublier cela. Et voici que je n'ai plus le courage de lancer à ce robusle ouvrier de lettres, varicosus centurio, les quelques « sagettes » que j'avais préparées.
Il y eut toujours parmi les hommes deux lignées d'esprits antagonistes : ceux qui pensent avec Montaigne et Renan que la vie n'est pas chose bien sérieuse, et ceux qui croient avec Pascal qu'elle est une tragédie. On voit immédiatement à laquelle des deux phalanges appartient Péguy. Gomme son maître Brunetière qu'il chérissait d'une si virile affection, il est pascalien et fidéiste au bon sens du mot ; il croit au sérieux de la vie. On ne l'imagine pas capable d'une berquinade ou d'une vaine facétie. Et pourtant Dieu sait de quel incomparable don de satire cet écrivain fut gratifié et quel supplice ce doit être pour lui de rentrer parfois ses griffes. Militant par attrait, gladiateur nourri de bœuf et d'ail, comme Hercule, il s'est imposé la loi de n'attaquer que les têtes, de les frapper en face et de ne s'abaisser jamais à d'insidieuses ironies. Au menu fretin des adversaires il applique Y infamie — in-fama — et leur réserve le châtiment de son silence. Lanson, Lavisse, Rudler, voilà
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des proies pour ce belluaire, voilà ceux qu'il passe au laminoir. Les minces comparses, il les dédaigne ! Et c'est une chance pour eux, car ses foudres ne sont pas de carton, et sa raillerie n'est pas souvent de badinage et d'enjouement. Après elle tout est ruine et deuil. Le Turc a passé là ! dirait Victor Hugo. D'illustres cadavres jalonnent sa route déjà longue ; de grands mandarins de lettres ont payé cher l'audace d'avoir provoqué son persiflage, en ne gardant pas de Conrart le silence prudent, ou simplement en attaquant la culture helléno-latine dont il s'est fait le champion parmi nous. Je conseille à ceux qui auraient l'infortune de ne pas penser comme lui de garder dorénavant pour eux leur opinion particulière, ou alors de numéroter leur os ! Moins heureux que le général d'Athalie, il nous faut avoir aujourd'hui deux craintes : craignons Dieu, cher Abner, et craignons aussi de tomber entre les mains de M. Péguy. A ventura ira...
On a beaucoup discuté, ces derniers mois, sur le style de Péguy, et la controverse émue autour de son art insolite fut portée par M. Thureau-Dangin jusqu'à la tribune académique. Adhuc sub judice lis est. On débattra longtemps celte question, comme on discute chaque jour sur les sublimes irrégularités de Pascal ou les fantaisies syntaxiques de M. de Saint-Simon. Trancherons-nous le différend en redisant de notre auteur ce qu'on a dit de Molière : c'est un grand écrivain négligé ! ou en répétant à son sujet la sentence de Voltaire sur l'auteur des Pensées : Pascal, excel-
lent maître d'éloquence, mais mauvais modèle d'éloquence ? Nous n'apporterons pas tant de décisive assurance en cette querelle. J'avoue ne pas entrer parfaitement dans l'intelligence de toutes les répétitions et de tous les redoublements de Péguy, et ne pas échapper parfois, quand je le lis, à une impression de verbiage et d'empâtement. J'ose l'assurer qu'il vaudrait mieux user d'un vocabulaire moins hétéroclite et ne pas écrire comme il le fait : arrièreté, inculture, insurnaturel, étrangèreté... Veuillot disait à propos de la morne littérature portroyaliste : « Il est aussi impossible d'y trouver une absurdité ou un solécisme qu'un aperçu profond ou un mouvement d'éloquence. » Ni l'une ni l'autre de ces deux choses n'est impossible à M. Péguy, qui, d'aventure, solécise avec allégresse et sophistique avec insolence. Mais ces menues tares sont pareillement au visage de Pascal, de Saint-Simon, de Molière ! Les expulseronsnous pour cela de notre ciel littéraire ? Voilà que je me sens en tentation d'écrire :
^Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse?
Péguy nous captive, Péguy nous entraîne dans son tourbillon; livrons-nous à son sortilège! Et, pourtant, même son étrange métier, même sa technique paradoxale, sont défendables, si l'on a pris soin de dire d'abord : gardons-nous d'écrire ainsi ! Un de nos vieux maîtres latins disait : Non sunt longa quibus nihil est quod derrière possis : un écrit n'est pas long si l'on n'y trouve rien qui se puisse retrancher! Soumettons
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à l'épreuve d'un émondage les proses touffues de Péguy et nous les verrons sur-le-champ s'affaisser et s'amoindir. En touchant ce que nous prenions d'abord pour fanfreluches de style, nous nous apercevons que nous avons atteint l'épine dorsale du discours, que nous avons désarticulé la phrase. L'ample déroulement de ses périodes n'est qu'en apparence inextricable. Un nombre intérieur les soutient. Sa filandreuse écriture n'est que l'explication, au sens latin, d'une pensée ductile qui se détend et qui resserre ensuite méthodiquement ses plis pour envelopper notre sensibilité et maîtriser notre entendement. Le style de Péguy exprime une pensée en mouvement et non pas une pensée à l'état statique. Pour lui restituer toute sa valeur il faut le déclamer en marchant : c'est un style à la fois bergsonien et péripatéticien1. Ne pre-
i . Sa poésie participe des mêmes caractères. Elle est massive, sonore, d'une belle cadence et d'une étrange plénitude. Péguy, poète, marche à pas lourds de lansquenet ; il ne plane pas : il n'est point cette chosî ailée, légère et chantante dont parlait Platon, mais il sait marteler le vers français et lui communiquer un beau rythme. Le voici tout entier dans la finale de La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'An-, La patronne de Paris s'est avancée jusqu'aux portes de sa ville pour recevoir Jeanne d'Arc :
Pour qu'elle vît venir par un chemin de terre.
Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand'mère,
Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre;
Pour qu'elle vit venir ardente et militaire, Obéissante et ferme et douce et volontaire, Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre ;
Bien en selle en avant de sa cavalerie, Masquant ses bombardiers et sa bombarderie, Traînant comme un réseau sa lourde infanterie;
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nons pas ses longueurs pour la molle et cotonneuse abondance d'un écrivain qui n'a ni la loyauté, ni la capacité de faire court. Ses répétitions ne sont pas d'ordinaire les reprises et bégaiements d'une pensée qui se cherche : ce sont les redoublements utiles qui martèlent l'idée, la dégagent, la dressent en beauté et finissent souvent par lui donner une robuste splendeur. Enfin, en dépit de tout, Péguy est un écrivain d'une essence rare, d'une vigueur déconcertante. Chez nul autre, en ce temps, l'on ne trouverait cette fougue de dialectique, cette gaieté dans l'indignation, cette éloquence en larges nappes où s'allument des paillettes, cette fécondité d'invective, cette puissance soutenue, qui peuvent soulever 3oo pages sans qu'on rencontre une défaillance ou devine une fatigue, sans qu'on traverse un paragraphe où l'encre ail pâli et fléchi l'élan du lyrisme. Il peut écrire tout un volume sur le ton de ce morceau que je détache de son
Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe, Gourmandant ses brigands qui couraient à confesse, Déférente aux trois voix qui scellaient leur promesse ;
Ayant mis les soldats au pas sacramentairc, Ayant mis les curés au pas réglementaire, Et logé les vertus au train régimentaire ;
Bien allante et vaillante et sans étourderie, Bien venante et plaisante et sans coquetterie, Bien disante et parlante et sans bavarderie;
Sage comme une aïeule en sa tendre jeunesse, Cadette ayant compris le plus beau droit d'aînesse, Grave et les yeux plus clairs que d'une ebanoinesse, La sainte la plus grande après Sainte Marie.
plus récent pamphlet : « Vse tepidis ; malheur aux tièdes. Honte aux honteux. Malheur et honte à celui qui a honte. Il ne s'agit point tant ici encore de croire ou de ne pas croire. Et quelle est la surface de recouvrement et les manques de recouvrement de la créance. Il s'agit de savoir quelle est la source profonde de Tincréance, quelles sont les profondeurs de ces manques, d'où viennent, d'où remontent ces incrédulités. Or, nulle source n'est aussi honteuse que la honte. Et la peur. Et de toutes les peurs, la plus honteuse est certainement la peur du ridicule, d'être ridicule, de paraître ridicule, la peur de passer pour un imbécile. On peut croire ou ne pas croire. Enfin nous nous entendons ici. Mais honte à celui qui renierait son Dieu pour ne point faire sourire les gens d'esprit. Honte à celui qui renierait sa foi pour ne pas donner dans le ridicule, pour ne point prêter à sourire, pour ne point passer pour un imbécile. Il s'agit ici de l'homme qui ne s'occupe point de savoir s'il croit ou s'il ne croit pas. Il s'agit de l'homme qui n'a qu'un souci, qui n'a qu'une pensée, ne pas faire sourire M. Anatole France. Il s'agit de l'homme qui vendrait son Dieu pour ne pas être ridicule. Il s'agit de l'homme qui craint, de l'homme qui a peur, du malheureux qui tremble dans sa peau delà peur d'avoir peur, de la peur d'avoir l'air d'être dupe de ce qu'il dit, de la peur de faire sourire un des augures du parti intellectuel. Il s'agit de l'homme, du malheureux apeuré, qui regarde de tou9 les côtés, qui lance timoré des regards circonvoisins pour être bien sûr que quel-
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qu'un de l'honorable assistance n'a point souri de lui, de sa foi, de son Dieu... Honte au honteux. La honte implique une telle lâcheté qu'elle est sans ressource. Honte, malheur à celui qui a honte. La honte seule est honteuse. Nous n'avons que faire, parmi nous, de chrétiens honteux, au sens de ce mot, de cet adjectif, où l'on dit : un pauvre honteux. »
Oui, vraiment, Péguy est un homme unique pour la volubile âpreté de son éloquence. Dans chacun de ses mots frémit une âme. Les plus humbles vocables ont chez lui des entrailles et nous prennent aux entrailles. Pourquoi se défendre contre sa séduction et ne pas boire le vin généreux qu'il nous verse? Ce vin est trouble peut-être, mais si préférable encore à la coupe d'eau stérilisée que nous présente maint censeur de son mâle génie. Et je prie qu'on n'applique pas ceci à M. Le Grix qui est un écrivain de talent! Je ne sais quel misanthrope a dit : « Il faut choisir, d'aimer les hommes ou de les connaître. » Avec Péguy, l'ennui de choisir nous est épargné. Il est de ces très rares qui résistent à l'épreuve d'un examen, et qu'on aime davantage à mesure qu'on les connaît mieux. A qui nous voulons du bien conseillons l'expérience.
âmes d'aujoitrti'hui. — 2e série.
Henri De REGNIER
Au lendemain de la séance, désormais fameuse, où le comte Albert de Mun reçut Henri de Régnier à l'Académie française, j'écrivis dans La Revue pratique d'Apologétique cette note un peu vive :
L'Académie française entendit, l'autre jour, tomber des lèvres froides de M. de Régnier un des discours les plus mornes, les plus « plomb », comme eût dit Veuillot, qui se soient produits sous la Coupole depuis vingt ans. Elle salua, au contraire, de ses ovations l'un des discours les plus chaleureux de notre grand Albert de Mun dont l'admirable carrière s'achève dans une apothéose. « Le beau discours de M. de Mun n'a pas été un succès mais un triomphe, » écrivent Les Débats. C'est que l'évidence d'une significative antithèse entre les deux éloquences s'est imposée ce jour-là, pour tous, et les plus déterminés thuriféraires du nouvel académicien ont dû, pour une heure, éteindre l'encens qui fumait sans discrétion dans leurs cassolettes. Pour nous qui n'avons aucune raison d'aimer les grâces libertines et les jeux pervers du symboliste repenti que l'Académie recueillait, nous nous devons de noter ici quel abîme sépare
presque fatalement deux écritures dont l'une est vide d'idées et l'autre pénétrée d'idéalisme chrétien. Ce n'étaient pas seulement deux tempéraments d'hommes qui s'opposaient ici, c'étaient deux doctrines qui s'affrontaient et qui devaient faire la preuve de leur différente valeur d'art. Le triomphe de M. de Mun est en somme le triomphe du catholicisme, triomphe du catholicisme éternellement jeune sur le paganisme décidément vidé de ses vertus esthétiques. C'est une entreprise désespérée que de vouloir entraîner la génération qui vient sur les pas des Centaures et dans le sillage des Sirènes.
Ce serait jeu d'enfant que de montrer la vacuité du discours d'Henri de Régnier. Elle a déconcerté ses meilleurs amis. Durant une heure son éloquence s'est traînée dans des pauvretés et des incohérences de métaphoresjque, nous autres professeurs, nous criblerions chez nos élèves de notre encre la plus rouge. Dès qu'il manie la prose et parle des choses de son temps, ce ciseleur de médailles antiques, ce poète des satyres et des faunes semble, comme Condorcet, écrire avec de l'opium sur #es feuilles de plomb. Il ne suffit pas d'être ou d'avoir été cuirassier pour lire ses romans jusqu'au bout, il faut avoir la plus intrépide opiniâtreté et le plus méritoire scrupule de documentation. Louons M. de Mun *, qui a tous les courages, d'avoir eu, avec les autres, celui-là!
i. Je me reprocherais de ne pas détacher du beau discours de M. de Mun le passage si remarqué où par dessus la tète du récipiendaire, l'orateur atteignait toute une école et posait un principe de critique éternelle :
Il n'y aurait aucun péril de trahison à analyser la harangue de M. de Régnier. Ce discours ne vit pas ;
« Et me voilà donc en face de ces romans qui forment, avec vos contes et vos nouvelles, la seconde part de votre œuvre, non la moins importante. Ah ! Monsieur, comme je suis embarrassé ! Je les ai lus, ces romans, je les ai lus tous, et jusqu'au bout. Car j'ai été capitaine de cuirassiers....
« Vous le voyez, j'ai tout lu, et c'est presqueune confession. Mais pour parler davantage, entre les graves images qui gardent notre Coupole, des aventures de vos Amants singuliers, et des Rencontres de M. de Dréot, et des tentations de M. Xicolas de Galandot, convenez, Monsieur, que je ne suis plus assez... cuirassier.
u,On a dit, éloge ou reproche, que vous aviez voulu, dans vos livres faire revivre pour nous les grâces légères du xvme siècle et sa libre hardiesse. Je ne suis point l'avocat d'office de ce temps, plus funeste encore que frivole, qui vit périr, dans les esprits et dans les mœurs, les vieilles traditions de la France chrétienne : et je serais, pourtant, presque tenté de protester. Car vous avez, ce me semble, traité le iviii6 siècle un peu comme l'Antiquité, où vous écoutez plus souvent la flûte de Marsyas que la lyre d'Apollon, et les chansons d'Eros que les discours de Pallas. Sous sa poudre et son rouge, le siècle del'Ency clopédie remuait des idées qui allaient bouleverser le monde. Il cachait aussi des vertus, dont l'explosion meurtrière de ces idées nouvelles devait bientôt révéler la persistante énergie : et, s'il fallait absolument y chercher des héros, on en trouverait, après tout, d'autres que « l'immortel » Casanova de Steingalt, comme parle le collectionneur de votre Passé vivant.
a Mais je n'insisterai pas sur cette pauvre querelle. 11 m'en reste asseg d'autres. Vous n'avez pas besoin, pour trouver à vos romans un cadre approprié, de remonter si haut. 'Tous écrivez en un temps où l'élite à qui vous parlez se pique de mépriser la morale, et vous lui donnez ce qu'elle aime, des livres amoraux.
u Oh ! je vous entends bien. Vous n'écrivez pas pour les autres, mais pour vous-même, pour satisfaire a un goût, qui vous est naturel, de tous divertir à des événements et à des personnages ». C'est l'avertis, sèment que vous donnez à vos lecteurs, dans la préface d'un autre de vos livres, qui aussi est l'un des plus agréables : « Les vacances d'un jeune homme sa<je ». Et vous avez dit à l'un de vos biographes : a Une fois le livre imprimé, publié, il ne m'intéresse plus. Je l'oublie. » C'est à merveille, et vous voilà hors d'affaire. Mais nous?
« Vous n'écrivez que pour vous divertir. Cela est bientôt dit. Votre
il ne peut donc être donné à personne de le tuer en le disséquant. L'orateur a fait ce miracle de passer
divertissement cependant ne s'enferme pas au logis. Cette claustration le rendrait sans doute moins attrayant, et vous n'avez garde de l'y condamner. Ce livre qui ne vous intéresse plus, quand il est publié, c'est alors qu'il commence à intéresser vos lecteurs, et vous ne vous en plaignez pas. Quand il vous a, un moment, amusé, vous lui ouvrez la porte, et il s'en va, au dehors, troubler des cœurs, agiter des passions, offrir aux yeux l'image, toujours la même en ses vêtements divers, de la sensualité, tantôt fuyante et tanlùt embarrassée, faire chanter aux oreilles, répétée par des lèvres multiples, sa musique, au thème invariable, au rythme tour à tour ardent et lassé.
«[Vous n'avez point, dites-vous, souci de ce lendemain. Le pouvez-vous? L'homme de lettres, dans l'ivresse de son propre travail, peut-il oublier que d'autres viendront s'abreuver à sa coupe? Peut-il secouer dédaigneusement, sur les esprits qu'il a visités, la poussière de son œuvre, comme ferait, de sa sandale, sur un seuil inconnu, un hôte de passage ? Je ne le crois point. La responsabilité de l'écrivain m'apparaît plus lourde, plus haute aussi, fardeau sans doute, mais honneur en même temps, et qui grandit jusqu'à l'exercice d'une mission sociale, sa noble profession.
«Je sais que je heurte en ce discours les goûts d'un temps, pour qui la morale a cessé d'avoir une signification précise et des règles absolues. Plus d'un, plus d'une peut-être, me trouvera bien « vieux jeu ». Aucun sujet, pourtant, n'est d'une plus saisissante actualité. Car il ne s'agit pas ici d'une fantaisie d'artiste ou de littérateur. C'est une doctrine qui se cache sous votre indifférence pour le destin de vos livres.
«Vous l'avez un jour formulée avec une entière précision dans l'une des chroniques théâtrales que vous donniez au Journal des Débats : « L'art, disiez-vous, n'a point à être moral, et ne risque jamais d'être immoral, quand il demeure strictement objectif et impersonnel, c'est-à-dire quand il ne prend pas parti. » Souffrez que je vous arrête ici. Ne pas prendre parti, c'est justement ce que je crois interdit à l'écrivain. L'art est, à mes yeux, la parure des idées; s'il n'est pas cela, s'il se borne au seul souci de la forme, au culte de la beauté pour elle-même, et quels que soient les actes ou les pensées qu'elle recouvre, il ne me paraît plus que le vain effort d'une stérile habileté.
« L'image d'Eugène Melchior de Vogué s'est offerte à moi durant tout le chemin que je viens, Monsieur, de parcourir à vos côtés. Elle m'apparaît encore ici, et je me réfugie derrière elle pour abriter la présomption de mon jugement. Nul, assurément, ne saurait refuser l'inlelli-
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à côté de toutes les idées fécondes de son sujet sans les voir. Non omnibus datum est habcre nasum, disait le poète Martial. Il a commis la même erreur que cet autre païen qui s'appelle Anatole France, quand il s'avisa de nous raconter Jeanne d'Arc. A cet étroit pyrrhonien tous les historiens ont reproché de n'avoir rien compris à l'âme mystique du moyen âge, rien à l'âme religieuse de son héroïne, ce qui est, dans ce genre d'écrire, la tare professionnelle. Pas davantage M. de Régnier n'a compris l'âme chrétienne de Vogué. Son discours pèche par action et par omission. Et ce n'est pas une querelle confessionnelle que nous lui cherchons ici, nous lui reprochons seulement d'avoir manqué à son office littéraire, de n'avoir pas rempli ses obligations de portraitiste, d'avoir « gâché » un grand sujet. Avec l'altière et sûre élégance d'un gentilhomme M. de Mun l'a rappelé à son devoir.
gence de la passion à celui dont la main nous a conduits, sur les pas de Jean d'Agrève, au rivage étincelant des Iles d'Or, parmi la pourpre sanglante des glaïeuls. Comment donc parlait-il de l'art d'écrire ?
« Sans doute, disait-il, chacun de nous cède]quelquefois à la tentation d'écrire pour se divertir, mais il est inconcevable qu'on érige en doctrine ce qui doit rester une exception, un délassement momentané au devoir humain du poète. Si c'est là de la littérature, je demande pour l'autre un nom moins exposé aux usurpations. Je n'entends point ici déclasser tel ou tel genre, réputé léger; un roman, une comédie peuvent être plus utiles aux hommes qu'une traité de théodicée. Je m'élève seulement contre le parti pris de n'y mettre en aucun cas une intention morale.
« Quand Vogué formulait cesliautespcnsees.il songeait au réalisme. Qu'eût-il dit en face du symbolisme, qui nous avait promis la revanche de l'Idéal? »
Toute cette partie du discours de M de Mun fut saluée d'applaudissements unanimes.
« Vous avez parlé, Monsieur, de la religiosité de Vogué. Ce n'est pas assez, c'est sa religion qu'il faut dire. » Si l'âme inquiète de Vogué ne s'est pas livrée à M. de Régnier c'est qu'il n'a pas daigné l'interroger, et s'il n'a pas analysé la religieuse inquiétude dont toute son œuvre obscurément palpite, que vaut son étude ?
M. de Régnier ne sait pas l'heure qu'il est. L'ère des joueurs de flûte est passée et leurs œuvres sont déjà refroidies. Une génération vient qui ne se laisse plus bercer par les rêves païens d'Alexandrie et qui ne s'amuse plus aux jeux rustiques des pasteurs d'Arcadie. Les jeux que nous aimons à présent sont ceux qu'on organise pour la Patrie, pour le service d'une Idée. Avec Puvis de Ghavannes nous en sommes au Ludus pro Patria. Et nul ne s'étonnera si nous ajoutons aujourd'hui, depuis les enquêtes d'Agathon, au Ludus pro Ecclesiâ.
Quelque temps après sa réception académique, M. de Régnier publiait son incolore et froid roman VAmphisbène. J'en pris occasion pour écrire cette petite étude :
La dernière œuvre tombée de la plume nonchalante de M. de Régnier ne me fera pas regretter la page un peu acide que j'écrivis au lendemain de sou entrée à l'Académie française. Voltaire disait des casuistes : « Je les ai lus, mais ils me le payeront ! » J'ai lu
L'Amphisbène, et, fermant le livre, j'ai fait mon petit Voltaire et j'ai dit à mon tour : il me le payera ! Engagement téméraire ! Ce livre ne vaut pas que l'on verse une goutte de son encre contre lui. Je vois d'ailleurs que toute la presse française, y compris la presse amie et alliée, entoura sa chétive naissance d'un silence prudent. Pourquoi M. de Régnier fait-il des romans, puisque dix essais lui ont prouvé qu'il ne peut construire une intrigue cohérente, ni organiser une action de quelque étendue? S'il n'a, comme le dilettante latin, qu'une toute petite âme, animula, vagula, blandula, pourquoi s'obstine t-il en un genre épineux qui exige une tète pensante, un cœur chaleureux ?
L'Amphisbène — ne lisez pas ! c'est triste et morne comme une nuit sans lune ! — n'est qu'un pauvre livre, cruellement dépourvu de toute idéologie consistante, de tout sentiment vrai. Il est inorganique par surcroît. Le scénario, dans son développement initial, semble vouloir pousser au premier plan je ne sais quel vague personnage, relieur et bibelotier, napolitain en outre, que nous prenons d'abord pour un protagoniste. Soudain, ce pâle fantôme disparaît... Il nous faut renoncer à savoir ce qu'il advient de ce héros provisoire qui fleurissait d'abord avec quelle grâce vous le savez, comme dirait Bossuet, et qui nous est ravi dans sa fleur... Alors recommence un autre roman, moins gris peut-être que le premier, mais implacablement écrit dans cette maigre langue indécise et rêche, dans cette petite prose parcellaire,
monotone et sans essor, dont le halètement bref finit par nous glisser dans les nerfs un malaise véritablement physique. Mon Dieu, que la prose de M. de Régnier est donc peu rafraîchissante !
J'aime à croire que José de Hérédia ne songeait pas à cette prose quand il disait de son auteur : « Mon gendre a plus de génie que moi, mais j'ai plus de talent que lui. » Génie et talent avaient été plus amplement dispensés au beau-père. De ces biens spirituels qui font l'écrivain, le charmant et paresseux poète était assez riche pour en pourvoir trois gendres, mais il ne transmit à personne l'étincelle divine, et, s'il laissa peut-être à celui qu'on prit pour son Elysée, le manteau et les prétentions du prophète, il ne lui légua point l'âme inspirée qui chantait somptueusement les conquistadors et leurs Trophées. M. de Régnier s'exalte péniblement ; il est rebelle au deliriam sacré, et le mens dlvinior des poètes sommeille en son âme frigide. « Le monde est aux gens froids », disait Machiavel. En ce cas, le monde est à M. de Régnier! Mais il se peut que Machiavel s'abuse !
Sa silhouette exacte, arrogante et correcte
s'harmonise avec la physionomie de son style scintillant et glacé, flegmatique et désarticulé. Qui donc, au seul souvenir des chroniques dramatiques données par M. de Régnier au Journal des Débats ne met aussitôt la main sur les lèvres pour réprimer un bâillement, et qui pourra dire l'inexplicable ennui
AMES DAUJOLKDHUI
qui de chaque ligne s'exhalait tout au long de ces laborieux articles ennuyés l ?
i. Je me hâte d'ajouter que cette chronique est aujourd'hui faite avec infiniment d'esprit et de distinction par M. Henry Bidou. On peut mesurer de l'un à l'autre chroniqueur la différence que mettent entre les esprits la Culture et l'habitude des idées. M. Bidou possède un critère et une esthétique. Cela confère une supériorité ! On lui voudrait plus de rigueur dans le jugement de moralité.
Ce n'est pas par un mouvement d'humeur que j'apprécie sans aménité la prose de .M. de Régnier. Tous les critiques indépendants portent sur elle le même jugement. Veut-on, par exemple, l'opinion de M. Paul Souday, critique littéraire du Temps î II écrivait en décembre 190c) dans L'opinion. « On passe des négligences et des inadvertances à un écrivain qui les rachète par des qualités brillantes, et qui a seulement le tort d'écrire trop vite ou de ne pas corriger ses épreuves. Mais la prose de M. de Régnier n'a pas du tout l'apparence d'être improvisée à la diable; au contraire, elle est empesée, compassée ; elle est visiblement le résultat d'un grand effort; elle sent l'huile. On est obligé de conclure que eut auteur écrit mal parce qu'il ne sait pas écrire et s'y éver. lue malgré -Minerve. Lorsqu'il surmonte à peu près l'horrible difficulté qu'il éprouve évidemment à s'exprimer, son style n'arrive jamais, dans ses meilleurs moments, qu'à être passable et supportable tout au plus : il reste toujours un peu gauche, comme dans une traduction d'œuvre étrangère, et surtout constamment prosaïque. Jamais une image ! Chez un poète, une telle sécheresse d'imagination tient véritablement du prodige...
« Quanta son feuilleton théâtral, c'est, chaque dimanche, un extraordinaire parangon de cacographie. M. de Régnier, qui a, jadis, marqué un violent mépris pour la profession d'essayiste, découvre aujourd'hui qu'il n'est pas si commode d'y réussir et qu'on se lire plus aisément encore de quelques historiettes, pouvant suffire à une réputation de romancier, que des semblants d'idées générales avec lesquelles doit forcément lutter la plume même d'un humble critique dramatique....
« Parce que les phrases de M. Henri de Régnier sont enchevêtrées, embroussaillées, guindées et pesantes, de bons naïfs ont cru qu'il restaurait parmi nous la langue du xvii* siècle...
a Le langage de ce poète lyrique manque incroyablement de lyrisme... La plupart de ses romans se composent d'une enfilade d'anecdote' réunies par un lien factice, plutôt que d'une histoire ayant assez d'importance pour se développer dans une harmonieuse et féconde unité... « Il y a tel roman de M. de Régnier dont rien ne dissimule le vide :
Le secret de cet ennui, c'est l'éternelle et vague tristesse qui, dit-on, habite l'âme de l'écrivain et qui, dès le berceau, lui toucha le front du bout de son aile noire. Il nous l'a dit en confidence : toujours à ses côtés chemine « la tristesse nue — car tout est nu chez M. de Régnier, surtout sa prose qui va nuspieds et laisse à sa muse lyrique la sandale ailée — nue en ses voiles d'airain. » Il est donc triste, triste, triste... Il fut triste dès le matin de sa jeunesse en fleur, et c'était lui, peut-être, le jeune homme triste dont Maurice Donnay nous traça jadis le gai portrait. Heureusement cette tristesse ne fait point de drame ; elle s'égoutte sans bruit du vase de son âme qu'un coup d'éventail brisa. Calme, très bien tenue et d'excellente compagnie, elle ne casse rien et s'abstient des grands éclats ; elle ignore les affres de l'antique
c'est le cas des Vacances d'un jeune homme sage, dont le sujet valait les 20 ou 3o feuillets d'une nouvelle. D'autres fois, M. de Régnier un peu à court d'épisodes, se résout, pour allonger, à promener ses bonshommes à travers des villes ou des paysages. Mais M. de Régnier n'est pas un grand paysagiste. Ses impressions d'Italie ne soutiennent pas le moins du monde la comparaison avec celles d'un Barres. H n'y a pas l'ombre de pensée dans tous ces romans, simples fadaises sentimentales ou superficielles esquisses de mœurs — souvent de mauvaises mœurs — et qui ne se distinguent guère que par le ton prétentieux et gourmé de ceux des industriels fabriquant l'article de vente courante.
« Il faut ajouter pourtant que M. de Régnier se permet des audaces et des crudités devant lesquelles reculent pudiquement et prudemment les fournisseurs habituels de romans bourgeois. Mais, sans être bégueule, j'avoue n'apprécier que faiblement ces turlupinades scatologiques, qui ont pu être usitées chez les anciens et jusque chez nos pères, mais ne répondent plus aux coutumes actuelles de la bonne compagnie et, dans les ouvrages de M. de Régnier, ne servent généralement à rien, qu'à manifester une affectation d'archaïsme aristocratique un peu agaçante. »
f]2 AMES D'AUJOURD'HUI
douleur éolienne dont les cris désolés sont arrivés jusqu'à nous. Elle est discrète et si lointaine vraiment qu'on la dirait volontiers irréelle, et que l'on se demande parfois si elle ne serait pas peut-être joli prétexte à faire des vers ?... Si les chants désespérés sont les chants les plus beaux et si, dans l'élégie, les grands sanglots seuls traversent les siècles, les chants de M. de Régnier ne passeront pas deux lustres, car les plus montés d'accent n'ont pas plus d'émotion qu'un sonnet de Benserade. Ils se traînent dans la môme humble tonalité que ces vers de Tel qiicn songe qui ne peuvent donner le vertige à personne.
0 mon aine, le soir est triste sur hier. O mon âme, le soir est morne sur demain. 0 mon âme, le soir est grave sur toi-même.
Je ne suis pas plus insensible qu'un autre à la musique de cette mélancolique ballade, car, si l'on veut le savoir, je ne suis pas né en Béotie ; mais j'aime que l'on mette les choses à leur place, et lorsque j'entends qu'on égale la mince chanson de M. de Régnier aux émouvantes mélodies d'un Lamartine, d'un Vigny ou même d'un Verlaine, «j'entre en une humeur noire, en un chagrin profond. » N'infligeons pas, ô mes frères, à ce Méléagre d'Anthologie de périlleuses comparaisons par où s'amoindrirait jusqu'au prestige de son art secondaire ! Ses thuriféraires le désobligent en le glorifiant avec indiscrétion. Devant certains genres d'élégante frivolité, il convient de mesurer ses admirations. L'art de M. de Régnier
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n'est que verbal. Démunis de cette forte armature intérieure d'idées et de sentiments qui seuls communiquent la vie aux œuvres, ses poèmes ne tirent leur agrément que d'une heureuse combinaison technique, d'une virtuosité d'orfèvre et de mosaïste. L'art des vers pour ce bon joaillier se ramène à l'agencement des vocables, il se réduit à puiser dans la fameuse coupe dont parle Gautier les mots de jade et d'onyx, les mots d'émeraude et d'or, pour les sertir autour d'une idée larvaire et d'un sentiment infime. Cet artiste ne taille pas en plein marbre, il exécute lentement un minutieux travail de marqueterie. D'un coup de pinceau hésilant et bref, il dessine son tableau sans perspective, où se discerne, à l'achèvement, la trace des reprises et des indécisions. Voilà pourquoi ses miniatures sont comme une peinture fraîche que déjà déshonorent les craquelures. Tréville disait de Bossuet : il n'a pas d'os. Et Bossuet disait de Tréville : il n'a pas de jointures. M. de Régnier n'a que des jointures ; il n'a pas d'os ; c'est-à-dire que son vers n'est pas soutenu d'une assise psychologique résistante et réelle. Ni son imagination, ni sa sensibilité, ni sa pensée, ne sont de qualité suffisante pour informer un beau chant : et la culture en lui ne répare point la déficience essentielle des sources où l'inspiration s'abreuve ! Malgré tout le clinquant de son érudition ce poète n'est qu'un écrivain de demiculture... Et voilà ce qui fait pleurer les Muses !
Oui, les sources d'inspiration sont pauvres en M. de Régnier. Sa muse n'est qu'une musette aux
pas menus à qui sont interdits les grands élans, les vols d'aigle, l'olympienne splendeur pindarique. Les trois grands thèmes poétiques : Amour, Nature, Destinée, sont pour lui de beaux jardins fermés qu'il exploite par nécessité de métier, mais dont le charme n'agit pas dans l'intime de son cœur. 11 les a vidés de leur contenu spirituel ! S'il s'enhardit un jour jusqu'à entonner le glorieux Péan de Salamine, il rencontre quelques beaux vers pour la Porte des guerriers, mais ces vers n'ont pas de résonnance profonde en son âme :
Sois maudite à jamais si la peur te referme Et coupe, comme au fil d'un double couperet, Le poing de toute main qui te refermerait.
Cela est fait ! Gela même n'est-il pas trop fait ? Ne sent-on pas que le vers tient au sol, et que, s'il semble voler, ce n'est pas d'une aile indépendante? L'enthousiasme guerrier ne s'imite pas, et M. de Régnier n'a point l'âme martiale !
L'Amour pour lui n'est que le plaisir sensuel, et tous les poèmes qu'il en tire sont éclairés dune sorte de lumière morte sans chaleur ni rayons. De l'un de ses héros, il disait jadis : « Le temps lui parut court, car il apprit ù l'employer à ce qu'il y a de mieux à en faire, c'est-à-dire au plaisir. » Et je n'ai pas besoin d'expliquer que le plaisir dont il s'agit ici n'est qu'une pâle débauche de l'espèce la plus vile. Aucun des personnages qu'il a créés ne porte un idéal en amour ; nul n'y engage son âme, parce que
nul ne sait s'il a une âme. Le feu qui brûle leurs veines n'est pas même la flamme subtile qui consuma Werther ; c'est la banale passion sans horizon, sans malaise et sans infini. Il n'y a pas un coin de ciel dans l'âme de ces êtres sans profondeur, êtres de chair et de sang qui ne connaissent point les heures ardentes d'une vie spirituelle. Jusque dans son Miroir des heures, où l'on a cru voir plus d'essor, je constate une basse complaisance pour les scènes clandestines et les minutes impures de l'existence humaine.
La Nature qu'il chante est tout artificielle. Il ne reçut jamais d'elle, semble-t-il, une impression directe. Trop absent, trop lointain, il ne la voit que par les persiennes d'un boudoir, il ne la sent qu'à travers Théocrite, Anacréon ou Ronsard. S'il l'avait considérée un instant en elle-même, s'il lui avait appliqué son cœur et ses yeux, vraiment il aurait aperçu dans cette Nature autre chose que de mythologiques décors où folâtrent des Amours. S'il l'avait regardée avec ses yeux et non avec ceux des poètes d'Alexandrie, il n'y eût pas rencontré peut-être autant de « Naïades pleurant dans les fontaines » ; il eût vu sans doute moins « de roses sur le sable » — car il en est très peu — moins de Dryades, de Sirènes, de Sylvains, moins de cygnes d'or, de lacs morts, de stèles, de colonnades, de jets d'eau... Nous rêvons quand nous voyons dans les vers de M. de Régnier tant de ciels de saphir, tant de nuages d'or et tant de crépuscules d'opale, surtout quand nous
y voyons tant de mortels occupés à effeuiller des roses. On ne saura jamais combien d'humains, dans ses poèmes, consument leurs jours et même leurs nuits à effeuiller des roses !... Il faut décidément que M. de Régnier renonce à nous émouvoir avec les pleurs des Naïades, avec le chant des Sylvains, avec la grêle musique des jets d'eau. Il nous faut d'autres chansons pour les heures brûlantes que nous vivons ; car nous sommes devenus à peu près insensibles aux larmes que répandent les Nymphes « dans leurs fontaines», et les Tritons dans leurs fleuves...
Mais si nous retirons à ce poète de peu de souille tout le matériel poétique, tout l'attirail d'emblèmes dont vécut le Symbolisme et le Parnasse, nous lui ôtons le pain de la bouche ! Que lui restera-t-il, grand Dieu, si nous lui confisquons sa ferblanterie figurative, si nous lui enlevons le Graal, l'Oiseau de Siegfried, les cygnes, les palefrois, les escarboucles, les conques de nacre, les vasques de porphyre, les aiguières d'or, les coffrets précieux, les thyrses, les lambrusques, les licornes, les béryls, les flûtes d'ébène et les buccins d'argent... défroque fatiguée dont, à travers sa littérature bibelotière,
Scintille, fourmille et babille Le carnaval bariolé !
Car il ne faut pas compter sur le troisième de nos grands thèmes lyriques, sur celui que Brunetiùre appelait d'un mot, le problème des Destinées, pour galvaniser et réchauffer toute cette matière poétique,
IIËN1U DE REGNIER 177
éclatante, mais glacée. Rien n'est plus absent des pensées de M. de Régnier et rien d'ailleurs ne lui semble plus indifférent que la métaphysique, et spécialement cette métaphysique qui spécule sur les Destinées humaines. L'enseignement spiritualiste qu'il reçut à Stanislas n'a versé nulle inquiétude en son âme atone. Aucun désir ne le tient de savoir où nous allons et d'où nous venons, et je ne sais même s'il se trouble comme Loti de penser que nous marchons vers la mort. La jouissance des choses transitoires lui suffit. Il lui échappe qu'elles sont décevantes ; la vie lui semble assez remplie quand on l'embellit d'élégances et de futilités, et quand on l'occupe à ciseler des phrases, à respirer le parfum des (leurs...
Le vrai sage est celui qui fonde sur le sable.
Il a mis beaucoup de mortels dans son œuvre à effeuiller des roses ; lui, s'est réservé de les regarder seulement s'épanouir et mourir:
Et sans que rien de plus occupât ma pensée
Tout le jour jusqu'au soir J'ai regardé mourir cette rose enlacée
A ce beau cyprès noir.
On voit que les journées de M. de Régnier ne sont pas encombrées d'occupations ni même de préoccupations. Quand il se donne des airs de profondeur philosophique, considérons qu'il cherche une altitude
âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 12
et soigne sa draperie. En réalité pour lui le vrai sage est celui qui :
Sachant que tout est vain dans le temps éternel ... se fait devant l'homme et les choses, Le visage tranquille, indifférent et beau, Qui regarde mourir et s'effeuiller les roses.
Cet homme imperméable à nos passions, à nos plus beaux enthousiasmes comme à nos plus justes colères, nous apparaît comme un revenant du passé mythologique. Il semble ne rien comprendre à ce qui se passe autour de lui. Pyrrhon d'Elée, pendant une tempête, montrait aux passagers sur le pont du vaisseau, une poule qui picorait paisiblement malgré l'orage et il invitait ses compagnons à imiter dans sa tranquillité le judicieux volatile. M. de Régnier semble avoir atteint la psychologie rudimentaire de cette poule philosophique. Les personnages qu'il a créés n'ont pas un cerveau plus complexe que le sien ; pauvres petits êtres futiles et falois, ils n'ont qu'une vie mentale insignifiante à faire pleurer.
Les petites marionnettes Font, font, font Trois petits tours Et puis s'en vont.
Leurs silhouettes imprécises apparaissent un instant sur son miroir des heures et s'évanouissent pour toujours sans laisser d'elles-mêmes aucune trace en nos mémoires. D'où leur viendrait, je vous prie, une consistance psychologique que l'auteur n'a pas?
HENRI DE REGNIER fjg
Les âmes ne l'intéressent point. Il passe à côté d'elles sans les considérer. Quand il eut à nous expliquer, l'an passé, l'âme tourmentée de cet admirable Vogué, son prédécesseur à l'Académie, il se reconnut si bien comme inégal à la tâche qu'il se déroba, fit diversion, et nous décrivit... son mobilier. Nous étions inquiets de mystère intérieur; il nous livra en pâture l'inventaire d'un cabinet de travail !
C'est bien en vain sans doute que M. de Mun le morigéna du haut de la tribune académique. Rien n'entamera son impassibilité native, rien ne secouera son dédain des problèmes qui nous passionnent. Qu'importent la métaphysique, la politique, la religion, la morale, à cet écrivain qui ne sait que le bibelot, l'armoriai, les théâtres, les jeux de l'amour et du hasard? Il m'apparaît un peu pareil à ces cariatides hautaines et mornes qui regardent à leurs pieds les vivants passer et cueillir l'heure. Si vous lui demandiez ce qu'il pense des grands débats d'idées où s'acharne en ce moment toute une immense jeunesse, il vous regarderait avec surprise, et pas une syllabe ne franchirait le rempart de ses dents, comme dit Homère. « Dans la mêlée des passions ou des batailles, écrivait hier André Beaunier, l'arrivée d'un joueur de flûte est simplement absurde, si le musicien ne parait pas savoir qu'auprès de lui de rudes haines se démènent, de chauds partisans affrontent l'ennemi. » Absurde, M. de Régnier ne l'est-il pas dans son hiératisme obstiné, avec son énigmatique sourire d'idole chinoise ? Il vient des heures où la cantilène du poète
iSo AMES D'AUJOURD'HUI
qui se tient à l'écart de la bataille doit s'interrompre : à moins que cette cantilène soit assez émouvante pour qu'un peuple en l'écoutant sente ses énergies grandir, et s'exalter ses puissances d'action. Qui donc attribuera cette magie à la mince rhapsodie du poète des Jeux rustiques ?
L'apport artistique de ce lapidaire sera tenu quelque jour comme infiniment vain. Sa médiocrité, dorée comme celle d'Horace, ne retiendra même pas sa dorure. Son œuvre aura le destin des roses qu'elle a tant effeuillées : elle vivra l'espace d'un matin. L'avenir ne saura pas que ce poète a chanté un instant dans le temps éternel. En vérité, si M. de Régnier n'existait pas, faudrait-il l'inventer ?
Pierre LASSERRE
La personnalité de M. Pierre Lasserre ne peut laisser personne indifférent. Cet écrivain pugnace est un tempérament, une intelligence, au service d'une doctrine entreprenante. Il est loisible de le discuter, non pas de le dédaigner. La place brillante qu'il occupe à présent dans la critique, il la conquit il y a quelques années par un âpre livre de combat qui, engageant une guerre d'extermination contre le Romantisme français1, mit en effervescence le petit Landerneau universitaire et déchaîna des passions encore aujourd'hui mal apaisées. Ce coup d'éclat vouait M. LaSserre à des haines implacables. Sonner l'hallali contre une école que Victor Hugo, passé dieu, avait couverte de son autorité sainte, c'était un crime inexpiable. Pour un universitaire comme lui, offenser les grandes ombres de Rousseau, de Michelet, de Hugo, c'était s'envelopper d'hostilité éternelle, c'était noyer les poulets sacrés. P. Lasserre le savait. Il ne parut pas inquiet de son audace.
Ce professeur adore le bruit des batailles et le parfum de la poudre. Pugiliste d'instinct, ivre d'action, comme les contrebandiers béarnais ses compatriotes,
i . Le romantisme français, i vol. Mercure de France. Paris.
il incline aux offensives hardies. En ses veines, il faut le croire, coule un peu du sang des reîtres ferrailleurs qui suivaient le roi de Navarre à son panache blanc. Il est prêt aussi pour les défensives obstinées et ne craint pas les assauts. Il en eut de redoutables à subir après son Romantisme français, mais il sut tenir le coup, ayant mis sur sa poitrine une armure trempée dans les eaux du Styx. Je crois qu'il a gagné la bataille et que, si le néo-classicisme triomphe aujourd'hui, c'est lui qui fut un des meilleurs ouvriers de la victoire.
Je ne suis pas aussi animé que lui contre les romantiques français et je ne leur ai pas voué une haine personnelle ; mais n'est-ce pas parce qu'il leur a porté des coups rudes, peut-être excessifs, que nous pouvons user de rémission à leur égard et les accueillir avec une bienveillance relative ? En mettant le Romantisme à sa place, il l'a rendu inoffensif. Nous pouvons maintenant sans péril, selon le vœu de Barres, l'annexer à notre patrimoine littéraire, et faire notre miel de ses richesses verbales. Il suffit que nous nous soyons immunisés au préalable contre son déséquilibre intime par une forte culture classique. Si nous le rangeons au service du classicisme, qui seul est une doctrine d'art légitime, nous pouvons utilement nous enrichir de ses dépouilles, pour accroître notre matériel littéraire et perfectionner nos moyens d'expression.
C'est ce qu'a fait sans doute M. Lasserre lui-même. Je ne pense pas qu'il eût écrit de la même encre si
le hasard l'eût fait naître en 1750. Sa phrase chargée d'électricité, son vocabulaire riche de mots explosifs, sont d'un écrivain sur qui la grande tourmente romantique a passé et fait son œuvre, d'un écrivain qui a discipliné ses puissances, organisé ses richesses, mais qui a fait un gros héritage. La raison gouverne en lui une sensibilité vigoureuse, une imagination abondante et fleurie. Dans l'âme de P. Lasserre, ainsi que dans toute âme bien tenue, la faculté souveraine est obéie comme une reine par les facultés subalternes. Je trouve la preuve de ceci dans le roman qu'il nous donnait hier : Le Crime de Diodos1. Il y chante la nature, la riante nature pyrénéenne, avec une émotion qu'on sent vibrante, mais qui se contient exactement dans les limites imposées par le récit. La loi du genre est sur lui. Il l'accepte, et bride sa faculté imaginative. Si Mélibée, dans une églogue, peut s'abandonner à sa rêverie bucolique, le romancier, dans un récit, doit s'asservir aux nécessités de l'action ; il n'a pas le droit, par simple fantaisie, de s'arrêter au nid du buisson, ni de flâner dans des oasis. Disons d'ailleurs qu'à Pierre Lasserre, cérébral et classique par tempérament, cette servitude ne pèse pas. La nature n'étant pas pour lui une confidente mais une conseillère, il va vers elle, non pour s'attendrir, se perdre et se dissoudre en mélancolie, mais pour se viriliser au contraire et puiser dans le spectacle de sa noble beauté une exaltation nouvelle de
1 . Le crime de Biodos, roman par Pierre Lasserre, 3 fr. 5o. Paris. Pion Public d'abord par la Revue Hebdomadaire.
ses énergies. Les descriptions chez M. Lasserre ne sont pas à côté du récit, elles se fondent en lui. Le paysage est un aliment de la vie mentale de ses héros : « Mais quand, sorties du couvert ombreux, elles pénétrèrent dans les prairies qui entourent Poyanne, un grand spectacle les attendait qui exaltait toujours l'imagination de la jeune fille... Elle aimait surtout — c'est la grâce unique de nos vallées béarnaises — ces saulaies qui peuplent les rives du gave et qu'il emporte par morceaux, terre et arbres, pour les déposer au milieu des eaux comme s'il voulait embellir d'un vaporeux archipel son cours démesurément élargi. Le temps de la moisson approchait et la nappe argentée du torrent, les teintes pâles des arbres aquatiques faisaient ressortir la chaude flavescence des grands champs de blé mûr. Certes, tous ces aspects, tous ces objets eussent été beaux sous d'autres cieux. Mais il y avait sur eux comme un surcroît de beauté et de lumière qu'ils empruntaient au reflet partout répandu d'un lointain sublime, à la splendeur de l'horizon montagneux qui les environnait. » Toute cette page respire en outre la santé et la joie de vivre. M. Lasserre n'est pas l'héritier des poètes poitrinaires, chantres des feuilles mortes et des pâles clairs de lune.
Mais encore une fois, quand on lit de telles descriptions, on sent que le romantisme a passé là et fourni des couleurs à la palette de l'écrivain. Seulement, l'on voit aussi comment l'auteur a refondu et « frappé à son effigie, comme dit Barrés, l'or des tributaires ».
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Le classicisme de M. Lasserre apparaît jusque dans le titre qu'il adopte, jusque dans le sujet qu'il traite. Comme nos vieux maîtres qui ne se faisaient pas scrupule de recourir à « l'homicide acier » pour conclure leurs drames, il n'a pas balancé à nous conter une histoire tragique, une histoire d'allure mélodramatique avec assassinat, instruction judiciaire, fausse piste, réhabilitation de l'innocent, châtiment du coupable... Ce faisant, il s'est mis en bonne compagnie, avec Bordeaux et Bourget, qui suivent stoïquement la vieille tradition balzacienne, classique en somme, et donnent à leurs études de mœurs le support d'un conte romanesque. M. Lanson, qui a des fiches plein ses tiroirs, mais qui n'a qu'une petite once de goût littéraire, traite avec une altière arrogance les intrigues de Balzac. C'est une bien fine bouche ! M. Lasserre n'a pas de ces délicatesses, et, sachant que nous sommes tous, en dépit de nos airs supérieurs, de grands enfants, il nous fournit avec raison l'appât d'une fable habilement tissée.
J'ai évoqué le grand souvenir de Balzac. Je ne voudrais pas en écraser M. Lasserre, mais il faut bien dire pourtant que ses personnages à lui aussi, très vivants et fortement caractérisés, nous laissent deviner par delà leur individualité tout le groupe social auquel ils appartiennent. Ce sont des individus, mais des individus d'une province, d'une profession, d'une classe. Toute la province, toute la profession, toute la classe, revit en eux. Voici le Magistrat si profondément marqué du pli professionnel, voici le jeune Gentil-
homme qu'une erreur judiciaire jette en prison et qui voit la nuée des ennemis ignorés hurler à ses chausses et esquisser la danse du scalp parce qu'il est l'Aristocrate, et voici la Tenancière de cabaret louche... puis dans le lointain, servant de fond à cette toile, la multitude amorphe, la molle pâte humaine, lente à s'émouvoir, « bovinement apathique », comme dirait Huysmans, qui s'immobilise dans une apparente indifférence, jusqu'à ce qu'un homme d'action, un chef, se lève et la tire de sa léthargie. Kn sorte qu'une leçon de philosophie sociale se dégage spontanément des faits simplement notés, une leçon que l'auteur ne semble pas avoir cherchée, tant elle fait corps avec le réel et se mêle au récit, mais qui s'harmonise pourtant merveilleusement avec ses doctrines les plus chères !
J'ignore * quelles sont les idées religieuses de
i. Quand je dis « j'ignore ». c'est, on le devine, une clause de style, car personne n'ignore que M. Lasserre est un de ces positivistes conservateurs dont les sympathies pour l'Église ne vont pas jusqu'à l'adhésion de l'esprit. Les retentissantes conférences qu'il donna sur Renan, au commencement de l'année jgii, nous auraient d'ailleurs instruits sur ses véritables sentiments, si nous les avions ignorés. Il s'y montre incroyant, loyal et droit, désireux de ne causer aucun froissement aux sensibilités catholiques, mais incroyant pourtant! Puisqu'on a tant parlé de ces conférences, je ne puis éviter d'en dire un mot.
Se pouvait-il que M. Lasserre réussit à parler île Renan sans blesser nos délicatesses chrétiennes? Avec l'éminent curé de St-Sulpice, M. Letourneau, je ne puis le croire. Il eût mieux valu ne pas réveiller par la parole publique cette mémoire incendiaire. Renan n'est pas un homme que l'on puisse considérer froidement. Renan est essentiellement l'auteur de La vie de Jésus. Renan est l'homme qui a voulu découronner notre Dieu de sa divinité, avec un raffinement de perversité, en ployant le genou devant lui comme les soldats du Prétoire. Un chrétien frémit quand on lui demande de le diviser; un incroyant
M. Pierre Lasserre; et rien dans son livre ne me permet de conjecturer qu'il soit nôtre par la croyance.
seul le peut ! « Plusieurs d'entre nous, disait François Mauriac dans Les Cahiers du i5 Mars igi/i, ne sauraient pardonner à Renan que La vie de Jésus — ce baiser de Judas renouvelé à chaque page — les ait, vers la dix-septième année, éloignés de la confession et de l'Eucharistie. » Nous en revenons ainsi toujours au mot de Brunetièrc : <c II faut être pour ou contre. Renan, » Uu instinct profond fait que le catholique, comme Brunetière, se dresse contre Renan.
Pierre Lasserre a voulu tenir une position moyenne. lia fait le plus évident et le plus louable effort, je le répète, pour être impartial. Mais le pouvait-il ? Et dans l'instant même où il se déclarait pour Renan — jusque sur des questions qui semblent indifférentes — nétait-ce pas en vertu de son incroyance? « On peut être, dit-il, avec ou contre Renan, selon les questions, et trouver vis-à-vis de lui toutes les nuances, tous les degrés de l'adhésion et du refus. Les personnes qui se bouchent les oreilles, et celles qui béent d'aide au seul nom de Renan, seront mécontentes de moi. » Son pronostic s'est réalisé. Aux points extrêmes de l'horizon philosophique, des mécontentements se sont élevés et formulés.
Entre les nôtres, Mgr Pierre Batiffol, ancien recteur de l'Institut catholique de Toulouse, s'est montré particulièrement sévère : « Nous n'ignorons pas, dit-il, que M. Lasserre a pris çà et là quelques précautions, mais nous les jugeons insuffisantes chez un panégyriste qui n'hésite pas à trouver chez Renan « ... pour une très large part cette beauté substantielle et saine qui n'est que le rayonnement de la vérité. » De pareilles hyperboles, sans parler d'erreurs doctrinales autrement graves, expliquent l'émotion dont la lettre de M. le Curé de St-Sulpice a été l'interprète si autorisée. »
M. Letourneau, de son côté, sans prendre à partie directement M. Lasserre, nous a mis en garde contre les sympathies partielles que nous serions tentés d'accorder à Renan. Dans une belle et ferme lettre à un homme du monde — La Croix, 4 février 191/1 — il écrit : « Vous savez avec quelle énergie Joseph de Maistre a stigmatisé l'œuvre de Voltaire dans son quatrième entretien des Soirées de Sainl-Péterbourg . Il s'indigne contre cet insolent blasphémateur qui a osé se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il s'afflige en constatant que cet écrivain sarcastique a piqué de son aiguillon les deux racines de la société humaine : les femmes et les jeunes gens, et il prononce cette sentence qui a souvent surpris les esprits faibles et inconsistants. « Qu'on ne se fasse pas illusion, si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de Ferney, Dieu ne l'aime pas. » Je vous dis de
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J'aurais voulu qu'il nous fit sentir plus nettement sa réprobation personnelle pour les libres mœurs de ses
môme, cher Monsieur, au sujet des œuvres de Renan qui contiennent tant d'outrages insolents au Fils de Dieu et qui ont perverti l'esprit de tant de femmes et de jeunes gens : « Si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les volumes de l'auteur de La vie de Jésus, Dieu ne l'aime pas. »
C'était là poser la vraie question, c'était nous mettre dans la vraie perspective, c'était marquer le point précis où le chrétien doit se placer pour juger Renan. L'esprit d'irréligion qui inspira La vie de Jésus ne s'est pas circonscrit dans un livre, il s'est répandu dans l'œuvre entière, il s'est infiltré dans les pages les plus anodines en apparence. La politique de Renan jaillit de la même source que son exégèse; elle est greffée sur la même philosophie. Barrés avait bien vu l'unité foncière de cette œuvre. En 1890 déjà, quand il n'était encore qu'un enfant, il écrivait dans Huit jours chez Renan : a Les plus avisés de ses admirateurs littéraires se plaisent à oublier qu'il est franchement anticlérical dans la conversation et que, sur cinq ou six points les plus importants de la pensée humaine, il est alïirmatif et [net autant qu'aucun esprit réputé vigoureux et brutal. »
Et François Mauriac qui, comme la plupart des jeunes écrivains d'aujourd'hui, est totalement dépourvu de tendresse pour Renan, marque bien lui aussi la tare intime et profonde de cet homme. « On s'est beaucoup scandalisé, écrit-il, de ce que j'ai un jour appelé Renan : faux bonhomme. Mais, à chaque instant, M. Pierre Lasserre me donne raison. Je choisis dans ces conférences, ce trait parmi beaucoup d'autres : « Dans les jours mêmes où il écrit à Henriette qu'il ne s'est décidé à recevoir les ordres mineurs que parce qu'ils n'entraînent aucun lien, aucune obligation, il écrit à sa mère que la consolation et la douceur qu'il a éprouvées en s'attachant à l'Eglise par ces nouveaux liens ne lui ont pas permis de douter que ce no fût la main de Dieu qui l'y encourageait : puisse-t- il achever ce qu'il a commencé ? Décidément, conclut Mauriac, je maintiens : faux bonhomme!... Seuls, quelques instituteurs opposent aujourd'hui la science à la foi. Et ils sont les fils spirituels d'Ernest Renan. En somme, il était digne de recevoir à Tréguier les hommages d'Emile Combes : quoi qu'on en ait dit, ce Dieu a les adorateurs qu'il mérite. » Les Cahiers, i5 mars 191/I.
Nous ne serons pas les adorateurs de ce dieu; nous ne serons pas même de ses amis partiels. Nous traiterons Renan comme un bloc et nous nous détournerons de ce bloc. 11 y a des pharmacopées qui soulagent un mal local et contaminent l'ensemble de l'organisme. Il n'y faut recourir qu'en de pressants besoins. 11 est aussi des hommes dont
héros. On sent pourtant, je dois le dire, qu'il ne les tient pas pour exempts de reproche, tant qu'ils ne sont pas rentrés dans la moralité et dans la ligne droite du mariage chrétien. Les mœurs irrégulières sont pour lui erreur et misère, sinon péché. M. Lasserre est-il catholique autrement que Charles Maurras qui honore le Catholicisme comme l'armature morale de la Patrie, sans lui donner l'adhésion de son esprit? Je ne sais, mais je vois que, du moins, il engage de brillantes passes d'armes avec les ennemis les plus haineux du catholicisme, je considère qu'il porte de bien jolis coups aux têtes réputées pensantes du parti libre-penseur. Dans son dernier livre La Doctrine officielle de l 'Université l, il passe par les verges et fouette jusqu'au sang les solennels et creux docteurs qui ont forgé les maximes pernicieuses dont l'état de choses actuel n'est que la traduction en actes. Une certaine sottise sorbonnique en est, si je ne m'abuse, pour toujours dégonflée. MM. Durkheim, Seignobos, Lanson, Aulard, Baldensperger auront de la peine à se radouber ! Le
les doctrines doivent être communément délaissées pour des raisons supérieures de santé générale, en dépit de leurs parties belles et profitables, llenan est de ceux-là. Et c'est à M. Lasserre lui-même — qui porta malgré tout tant de justes jugements sur son héros — que je demanderai les raisons que nous avons de le fuir. M. Lasserre a dit, en effet, pour conclure : « Renan a connu des lois dans l'exercice de son intelligence, il n'en a pas connu dans les directions de sa pensée... Il est dangereux pour la jeunesse et l'inexpérience. C'est un grand séducteur d'intelligences. Ce peut-être un défaiseur d'âmes. » Sur le conseil même de M. Lasserre, nous nous garderons d'aller à lui, car à quel moment cesse-t-on d'être jeune et inexpérimenté?
1. La Doctrine officielle de l'Université, par Pierre Lasserre, 7 fr. 5o Mercure de France, Paris.
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pire tour que M. Lasserre leur ait joué, ce n'est encore pas de les avoir attaqués, mais de les avoir cités ! Que nous avions donc tort de médire des textes! Rien n'est beau comme un texte!... J'entends, comme un texte de Durkheim ou de Seignobos. M. Lasserre offre à notre admiration toute une flore merveilleuse de ces textes fameux qui firent délirer une génération entière de petits fichomanes. Cueillons-les, ces textes inestimables, insérons-les au meilleur endroit de notre portefeuille, et portons-les sur notre poitrine. Quand un de ces Messieurs, par qui ces textes furent perpétrés, fera mine de vouloir nous brimer, nous n'aurons pas besoin, comme l'Enfant grec, de demander de la poudre et des balles, nous n'aurons qu'à rendre à la lumière un des monuments de sa sottise.
Nous n'entendons pas d'ailleurs, non plus que M. Lasserre, que cette action de guerre contre une Sorbonne germanisante soit considérée comme une campagne contre l'érudition. Récemment, dans La Revue bleue, M. Alfred Groiset s'est donné la tâche facile de venger l'érudition qui n'était pas attaquée. Le Temps répondit avec raison : « La question est précisément de savoir si d'autres personnes que M. Alfred Groiset n'ont pas poussé la méthode jusqu'à la manie, et si, par passion maladive pour l'érudition, elles ne sont pas allées jusqu'au mépris des idées générales et au mépris de la beauté. » C'est justement « la passion maladive » que poursuit M. Lasserre, c'est la « manie » et les maniaques qu'il a souffletés. Et il l'a fait, disons-le pour conclure,
avec une abondance de verve, une gaieté persifleuse qui nous met incessamment le sourire aux lèvres. L'écrivain n'est pas parfait, je le sais. Cet intellectuel passionné a une sorte de vigueur tourmentée qui n'arrive pas toujours à trouver, pour vêtir sa pensée, une expression parfaitement limpide. Il se contente parfois de formules épineuses et contractées, apoplectiques et légèrement obscures à force de compression. Mais ce n'eot que le petit revers de très beaux dons. Si M. Lasserre ne cherche pas d'ordinaire pour sa phrase la majesté des contours et l'ampleur cicéronienne, il obtient sans peine la force pénétrante, la vigueur condensée qui communique à ses tours comme une vibration d'airain. Il a des mots soudains, des formules éclatantes dont le discours reçoit un scintillement, et comme un bref éclair métallique. On croit entendre, en le lisant, le petit crépitement rauque d'.une lointaine fusillade ou d'une flambée d'herbes sèches. Vraiment, M. Lasserre n'est pas un écrivain quelconque, ni une tete molle! Il n'aime pas les saules pleureurs et n'est pas amateur de musique sur l'eau ; mais il professe énergiquement avec Chamfort que les écuries d'Augias ne se nettoient pas avec un plumeau. Aussi joue-t-il allègrement d'un vigoureux balai !
Nous étions bien abusés. Nous ne sommes détrompés que d'hier, si j'ose m'exprhner comme Pascal. Depuis Le Voyage en Chine nous chantions légèrement, comme dans l'opéra. « La Chine est un pays charmant!... «Nous en étions toujours à la Chine des papiers peints, à la Chine des mandarins et des bonzes, des pagodes et des clochettes. Nous l'imaginions, cette Chine de pacotille, comme un pays de tout repos, peuplé de magots puérils, imperméable à nos idéologies. Et voilà que tout ce mirage s'évanouit dans l'émeute, une émeute savamment tramée, conçue en des têtes pensantes, atïblées par les nuées de l\ousseau.
L'élonnement des Français devant l'effondrement du décor chinois dut faire sourire ceux des nôtres qui, pour avoir vécu là-bas, savaient que les meilleurs cerveaux. d'Asie s'exaltaient sur le Contrat social, et que les multitudes orientales, devenues très effervescentes, allaient bientôt briser leurs lisières.
Un des meilleurs parmi nos jeunes écrivains, un Angevin, qui perpétue chez nous une tradition littéraire illustre, nous avait dit pourtant, dans un récent
ouvrage *, quel chemin rapide les idées de Jean- Jacques avaient fait à travers le Céleste Empire, et quelle campagne ardente menaient là-bas de puissants journaux contre l'absolutisme mandchou. Avions-nous accordé une suffisante attention aux observations désintéressées d'un écrivain qui manifestement voyait juste et qui l'avait prouvé de façon éclatante ailleurs que dans ce beau recueil d'études orientales? En face du soleil levant était un diagnostic sur l'âme chinoise, diagnostic merveilleusement perspicace, comme l'événement l'a montré !
Je sais bien qu'une incompétence notoire du journal Les Nouvelles nous avait prié de n'en faire nul cas et de ne pas nous monter l'imagination sur ces reportages de marin. Est-ce que Loti, Farrère, Avesnes savent ce qui se passe dans les têtes asiatiques? Le journaliste parisien, au bout de ses fils spéciaux, tient, sur les cinq parties du inonde, des renseignements un peu plus sûrs, n'est-ce pas? que des marins de passage, notant des impressions entre leurs heures d'opium et de haschisch ! Et peuvent-ils avoir une pensée philosophique, ces petits officiers futiles qui promènent leurs chamarres et font la fête — ah ! jeunesse ! — sur toutes les Echelles du Levant?
L'information d' Avesnes était pourtant rigoureusement exacte : cet observateur avait bien vu et son diagnostic était clairvoyant.
t. En face du Soleil Levant, par Avesnes, i vol. 3 fr. 5o. Paris. Pion. âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 13
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C'est que le don le plus certain de ce jeune homme est de voir nettement. La culture livresque qui confisque ordinairement la spontanéité de vision, n'a pas nui à la limpidité de son regard. Son parrain littéraire, Melchior de Vogué, sut bien le noter quand il nous présenta son premier livre : « Il ouvre de grands yeux curieux, dit-il, et il regarde le vaste univers. » Oui, il regarde et il voit, sans déformer l'objet, à l'enconlre de Hugo dont l'œil était une loupe ; il enregistre tel qu'il est le spectacle offert à son regard, l'interprétant seulement avec cette sensibilité mesurée qui se nuance selon la diversité des mouvants décors de la nature. Voir et faire voir est son destin. Il le sait, et tout le long de son œuvre qui comprend aujourd'hui trois volumes et de nombreux articles, disséminés dans L'Éclair, Le Figaro, La Revue hebdomadaire, Le Correspondant... il reste fidèle à sa vocation de peintre, — de peintre qui met sa palette au service d'une Idée !
Puisque les événements nous invitent à considérer cette œuvre, accordons-nous le plaisir de la feuilleter un instant. Elle attire par la jeunesse de son accent, par sa fraîcheur encore intacte, sous laquelle on discernerait déjà la maturité d'un talent qui ne peut plus rien donner de médiocre.
Quand parut son premier volume, cet exquis Journal de bord qui alla tout de suite aux nues, ce fut une surprise charmée dans le grand public lettré*.
i. Le Journal de bord d'un aspirant, par Avesnes, i vol. 3 fr. 5o .l\,ris, Pion.
On sentit qu'un nouvel écrivain s'annonçait : une radieuse carrière s'ouvrait pour ce jeune officier qui nous arrivait de lointaines croisières avec tous les prestiges de l'exotisme. Le mystère, dont il s'enveloppait par devoir professionnel, ajoutait encore à l'œuvre un rayon. Henri Lavedan piquait notre curiosité en saluant, parmi les étoiles montantes de notre ciel littéraire, ce marin, la veille ignoré, qu'il nous signalait comme « une âme fière et un peu sauvage, éprise des noblesses qui ne se rencontrent que dans les hauteurs et la solitude! » — Elle venait de la solitude et des hauteurs, en effet, cette œuvre, riche de sève, baignée de rêve, qui rattachait l'auteur aux Loti, aux Bertrand, aux Vogué; elle venait des solitudes océaniques que le petit midship avait parcourues dans un émerveillement ; elle venait surtout des hauteurs morales qui avaient été l'atmosphère de son enfance privilégiée.
On se demandait où s'était levée cette jeune « étoile » dont l'éclat lointain, mais pourtant sans froideur, avait parfois de chaleureux scintillements. Melchior de Vogué, qui s'était fait l'introducteur du nouvel écrivain, n'éclaircissait qu'à demi l'énigme : « Je ne soulèverai pas, disait-il dans Le Gaulois, le masque imposé au jeune Avesnes par la discipline du bord ; mais la signification de son livre eût été grandement accrue s'il avait pu signer de son vrai nom ; un nom honoré dans nos assemblées politiques, synonyme de fidélité à toutes les traditions de l'ancienne France, Fils d'une vieille race de la vieille terre angevine, les
souffles des temps nouveaux le pénètrent, le transforment ; on le voit, dans ce Journal, qui fait sa mue, s'oriente vers l'avenir, cherche l'adaptation des énergies ancestrales aux besoins de son siècle. » On sut pourtant bientôt, dans les cénacles parisiens, quel était la personnalité qui se cachait sous ce discret pseudonyme d'Avesnes dont la sonorité chantante et douce révélait à elle seule une âme contemplative, amie des intimités. Aujourd'hui que la discipline du bord n'impose plus aucun masque à l'écrivain, nous pouvons saluer librement, dans Avesnes, le comte Louis de Blois, fils d'un de nos plus éloquents parlementaires, petit neveu du comte de Falloux « héritier de toute une lignée de grands catholiques », comme il disait, un jour, fièrement, devant un auditoire de jeunes gens.
Elevé pendant plusieurs années dans ce château désormais fameux du Bourg d'Iré qu'il habite maintenant et qui va redevenir ruche et laboratoire, formé par les leçons d'un jeune maître de grand avenir, M. Edouard Trogan1, il eut la bonne fortune de marcher tout petit dans le sillage d'un homme illustre, et de n'avoir, pour acquérir une haute culture, qu'à se laisser façonner par la vie. La précocité de sa réflexion et la pénétration d'esprit que manifeste le Journal de bord n'étonneront plus si l'on se souvient de quel éveil à la vie intellectuelle ce jeune homme reçut la faveur. Et l'on saura pourquoi, dans presque toutes les pages d'un livre écrit par un enfant, on peut si souvent