‹ Âmes d'aujourd'huiChapitre 9 sur 20 · LA COMTESSE DE NOAILLES II · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE NOAILLES II

Nous eûmes un ministre de l'Agriculture qui s'illustra naguère pour cette phrase musicale : « Nous vivons sous le régime de l'inexactitude de la position de la question. » En un vers magnifiquement invertébré, Mme de Noailles s'est haussée jusqu'à lui. Les beautés chez elle sont d'ailleurs toujours sporadiques, hasardeuses et furtives ; et celui-là seul qui, borné dans sa nature et fini dans ses vœux, sait, comme le général de Pailleron, se contenter d'un beau vers par poème, n'aura pas de déboires en sa compagnie. Sa muse est la Fée aux miettes !

Plus que personne, en ce début de siècle, la comtesse de Noailles reste frappée du grand déséquilibre romantique. Une sensibilité qui délire à vide, des cris aigus, devant une violette ou devant un cataclysme, des crises de larmes hors de propos, des frénésies auxquelles on ne trouve aucun motif plausible, et tout cela s'épanouissant dans le calque sentimental, selon la plus vieille formule du siècle dernier, voilà toute sa lyre et l'essence de son chant. « Soyez vous-mêmes et n'ayez pas de mémoire », disait Massenet à ses élèves. La comtesse de Noailles sait Mme de Staël et le Barrés du Jardin de Bérénice autant que femme de France ! « Corinne ! Corinne ! — Oswald ! Oswald ! » Avec une superbe incohérence ces appels éperdus se répondent de page en page, à travers toute son œuvre. Seulement le cri du cœur est devenu le cri du sang !

Notre Sapho est elle-même l'unique objet de son chant. Elle s'y introduit de tout son être spirituel et

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surtout corporel. Son âme est sans secret, sa vie est sans mystère. Elle nous fait les honneurs du sanctuaire avec une complaisance avantageuse et satisfaite, d'où quelque baladinage n'est point absent. Comme Chateaubriand, elle croit volontiers trouver en son moi des résonances inouïes, une profondeur d'émotion que nul autre ne connut. Ses « éblouissements » et ses « désirs » sont, nous confie-t-elle, « si tendres »,

Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles.

Mais si, Madame, ces désirs et ces émotions, nous les croyons possibles, et ils le sont. Racine sentait aussi vivement que vous, mais il disciplinait son cœur et surveillait ses explosions.

Il n'est pas indispensable de crier au hasard tout ce qu'on sent! Vous nous dites :

Hélas! je vis toujours errante et toujours ivre!

Ronsard et Du Bellay étaient des sensitives, mais ils n'étaient point ivres. Mme de Se vigne aurait pu s'écrier comme vous :

Je vis pleine d'azur, de sanglots, de souhaits,

mais la bienséance et le goût réglaient son discours et tamisaient son lamento. 11 en est de la sensibilité littéraire comme de la sensibilité religieuse, elle doit se laisser régir par une autorité. Et l'autorité qui règne sur les arts, c'est la raison, surnommée le goût! Puisque vous lisez Barrés, méditez, dans La Colline inspirée, le beau dialogue de la chapelle et de la prairie. Vous y apprendrez à retenir vos cris, à

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