Directeur du Correspondant
saluer au passage la phrase des grands écrivains.
La mer et le grand bruit des flots vinrent jeter leur enchantement sur cet enseignement si distingué. Ce n'est pas simple fantaisie de gendelettre que de fixer ainsi tous les détails du décor parmi lesquels l'âme d'un écrivain s'épanouit. Sainte-Beuve considérait avec raison comme décisives les premières influences qui s'exercent sur l'enfant. Quiconque est familier avec l'œuvre d'Avesnes ne peut tenir pour indifférent que le futur marin ait contemplé, tout jeune, le même paysage que Chateaubriand, entendu les mêmes vagues battre les mêmes rochers, écouté la même sauvage musique et respiré la même formidable brise sur le haut rempart de Saint- Malo !
Dans une vieille «maison grise», chez un vieux prêtre, parmi de vieilles gens et de vieilles choses, le petit Avesnes, sous prétexte de leçons à subir, va, comme le grand Malouin qui veille encore sur son promontoire, vivre une vie de féconde flânerie. Qui s'en plaindrait si nous devons à ces heures de paresse méditative quelques-unes des nuances dont sa sensibilité va s'enrichir ; si nous lui devons surtout l'approfondissement de son âme et de sa pensée? René, lui aussi, vagabonda sur les grèves, loqueteux, mal tenu, ne sachant ni A ni B, à un âge où tant d'autres qui ne furent rien, pas même académiciens, étaient de petits prodiges ! S'il s'en consolait allègrement, pourquoi ne nous en consolerions-nous pas avec lui? « Aurait-on mieux développé mon intelligence écrivait-il, en me jetant plus tôt dans l'étude ? J'en doute.
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Ces Ilots, ces vents, celte solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions natives ; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que j'aurais ignorées... Dieu fait bien ce qu'il fait : c'est la Providence qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine à jouer un rôle sur la scène du monde. »
La Providence, qui destinait Àvesnes à un rôle que nous sommes en droit d'espérer brillant, fit bien les choses aussi pour lui ; et je suis sûr qu'il pense aujourd'hui sans amertume au vieux prêtre dont l'insuffisance pédagogique lui fit des loisirs et lui permit de prendre conscience de sa vocation, en écoutant longuement « la voix du flot courroucé ou amoureux — c'est lui qui parle — la voix enchantée qui appelle et qu'on suit. » S'il est aujourd'hui parmi nous le plus ardent et le plus profond théoricien de la vocation pour le marin, et s'il s'apprête à écrire une œuvre de haute portée philosophique qui s'appellera justement La Vocation *, n'est-ce pas à ces heures de rêve et d'évagation que nous le devons ? Dieu fait bien ce qu'il fait. Le mystérieux attrait pour « la grande chose émouvante, la tombe des marins », l'Océan séducteur, cet attrait qui crée l'Homme de mer bien plus que les mathématiques et les épures d'École préparatoire, il le sentit descendre en lui
1 . Ce livre vient de paraître à la librairie Pion, après avoir été publié d'abord par La Revue des Deux Mondes, dans ses numéros des i«r et 16 février, ier et i5 mars ig 1 4- Cette œuvre vigoureuse appelle pourtant les mêmes réserves que je ferai plus loin pour les Contes. Elle n'est pas destinée aux jeunes gens.
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lorsque, regardant blanchir l'écueil éloigné, « il béait — comme l'Autre — aux lointains bleuâtres » et confiait son rêve à l'aile des mouettes ; lorsque, le soir, la grande lueur intermittente du phare de Fréhel entrait dans sa chambre et qu'il « récitait le De profanais pour les marins morts au large. » Loti nous a dit de lui-même que son enfance trop choyée, «trop garantie des halliers et des ronces », lui avait fait une âme de serre chaude, incapable de supporter sans flétrissure le brusque et dur souffle de la vie. Il n'en fut pas de même pour Avesnes. Une éducation plus dégagée des tendresses féminines, entre de vieilles gens et de vieux murs, à Saint-Malo, lui donna une volonté chaleureuse, une âpreté d'initiative, sans lesquelles on ne peut utilement ou noblement vivre sa vie.
Je me représente très bien sa rêveuse enfance dans la grise cité des corsaires, où persiste encore le souvenir des aventuriers de la grande aventure. Cette farouche citadelle, repaire d'héroïques forbans, lui compose un cadre admirable. C'est bien là qu'il devait venir faire sa veillée d'armes, se recueillir, s'orienter, maîtriser son âme et la préparer à comprendre l'âme des races inconnues qu'il allait rencontrer. Devant le flot, son âme, à lui, va devenir comme la conque marine, chantée par Heredia, qui retiendra dans ses plis la chanson de la mer, pour la reproduire en écho dans son œuvre.
Ce n'étaient certes pas les périls de ceux « qui veillent parmi l'abîme » qui pouvaient le détourner
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d'entendre l'appel de la mer. En son âme de conquistador, il y avait, comme en celle de son ami Maindron, le goût inné du péril, goût légué par une longue suite d'aïeux militaires, infatigables chevaucheurs, coureurs d'horizons, chefs d'armées et chefs d'escadres, dont il allait retrouver la trace sur tous les points du monde. Ils l'appellent, ces grands morts, à la vie errante, à la vie d'aventure; ils lui inspirent « l'exaltation d'âges où la possession de jouissances béates et tranquilles semblait insuffisante à occuper une vie l » .
Mais pourtant à leur voix se mêlait une autre voix qui pouvait peut-être, avec plus d'efficace, obtenir son audience et le fixer parmi les horizons calmes de l'Anjou, dans quelque studieuse et paisible retraite; cette voix qui venait de loin, jusque des solitudes de Port-Royal, voix d'une grand'mère Arnauld dont l'âme orageuse revivait en lui, elle lui soufflait à l'oreille la grande maxime désabusée de Y Imitation : « Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine ? » Peut-être, en écoutant l'appel de ses « seigneurs les morts », souffrait-il d'un conflit d'hérédités. Et j'aime à m'expliquer ainsi cette ardeur inquiète, cette fébrilité, dont son œuvre palpite obscurément et dont elle tient ce charme spécial que l'analyse ne démêle pas, et qui vient, comme chez Barrés, des profondeurs subconscientes. Et c'est pour-
i. C'est Avcsncs qui s'exprime ainsi dans un article de L'Éclair sut- Maurice Maindron, charmant écrivain, prématurément emporté, mais que la mort a trouvé tout nuire, revenu au catholicisme vers lequel il s'acheminait lentement depuis des mois.
quoi je me le représente volontiers sur le rocher de Saint-Malo, interrogeant l'horizon de son regard aigu, pour lui arracher le secret de sa destinée. Si on lui avait dit alors, remarque-t il à la fin de son Journal, qu'il reviendrait dans la vieille cité des pirates, sous le pimpant costume des aspirants, on l'eût rendu bien heureux !
Cette aventure pourtant l'attendait. Surtout il lui était réservé, pour notre plaisir à nous, d'écrire une charmante relation de son premier voyage autour de l'Univers, de nous dire son éblouissement devant ce spectacle que Dieu fit pour raconter sa gloire. Ebloui? Oui, sans doute, il le fut, en présence des mondes nouveaux qu'il découvrait, mais, non pas éberlué! Gardons-nous de penser que son livre soit le cri d'étonnement d'un enfant qui découvre la lune. C'est le royal privilège des marins de connaître, à vingt ans, la diversité des choses humaines et de porter dans leurs yeux le reflet de tous les spectacles de la terre ! Quand nos yeux, à nous, comme ceux de M"'c Lhomme, ne « reflètent encore dans leur azur que le vide incommensurable des cieux », ceux du marin ont contemplé toutes les scènes de l'ample comédie que joue l'homme autour de la Planète. — « Monsieur estPersan?... Comment peut-on être Persan? » — Nous sommes toujours prêts à redire cette sottise, nous sédentaires et terriens, qui n'avons vu qu'un petit coin du monde et qui nous indignons de tout ce qui ne ressemble pas aux réalités familières ! On s'élargit l'âme dans l'étude comparative des divers aspects de l'univers !
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Oui, voilà le privilège du marin, mais c'est aussi la rançon de son avance d'être la proie facile du nihilisme intellectuel. Dans cette mêlée des philosophies, dans ce chaos des morales et des religions, comment retenir une certitude, comment garder la stabilité, comment ne pas glisser vers l'amoralisme souriant où nous voyons que tant de rouleurs de mer se sont reposés comme sur le mol oreiller rêvé par Montaigne? Avesnes n'ignore pas combien, pour une âme mal « racinée », privée des énergies qu'une bonne race transmet, il est difficile de ne pas se laisser entamer. Il sait les dangers de l'exotisme et quelle résistance doit avoir une âme pour maintenir intactes ses réserves morales, nationales, provinciales. Il sait cela, et c'est pourquoi il demande grâce quelque part pour ses camarades qui mollissent et qui se laissent enlraîner. Il répète en leur faveur l'émouvante prière tombée de la plume de Loti, prière mouillée de larmes, si j'ose dire, et qu'on ne peut relire sans un frisson de pitié : « 0 vous qui vivez de la vie régulière de la famille, assis paisiblement chaque soir au foyer, ne jugez jamais ceux que la destinée a jetés, avec des natures ardentes, dans des conditions d'existence anormales, sur la grande mer ou dans les lointains pays du soleil, au milieu de privations inouïes, de convoitises, d'influences que vous ignorez. Ne jugez pas ces exilés ou ces errants, dont les souffrances, les joies, les impressions tourmentées vous sont inconnues. »
Si préparé qu'il fût à rencontrer d'étranges dépra-
vations, le petit midship reçut pourtant un choc à son premier contact avec certaines misères morales, qui déconcertent l'Européen, même le plus « déniaisé ». Dans je ne sais quel coin des Antilles, il découvre de stupéfiantes créatures dont l'âme légère ne semble pas avoir soupçonné jamais qu'il existât un frein moral ; il laisse alors échapper une mélancolique réflexion pascalienne sur la relativité des vérités qui nous gouvernent ; il s'étonne que ces vérités soient si changeantes selon que des Pyrénées ou des Océans séparent entre eux les hommes !... Mais ce n'est qu'un léger nuage sur son ciel philosophique !
Le roc de son âme, d'une âme à la vieille marque, comme dirait Montaigne, n'est pas ébranlable pour autant. Un long passé d'honneur, de discipline chrétienne et d'ascèse, chez les siens, les énergies léguées par des saints authentiques, le gardent du scepticisme définitif. M'égaré-je en l'imaginant pareil à ce pauvre Levantin Vanghéli, dont Vogué nous a conté la fantastique histoire dans un petit livre où beaucoup de son âme a passé. Emporté comme paille en toutes sortes d'orages, étourdi d'événements contradictoires, dont il est la victime, Vanghéli sur le soir de sa vie veut revoir sa terre natale pour y mourir. Dans la paix du monastère qui l'a recueilli, il vit enfin tranquille, heureux, face à face avec son moi reconquis, face à face avec son Dieu. Et quand il meurt, il fait graver sur sa tombe le mot d'Archimède Eurêka, pour apprendre au passant qu'il a trouvé dans le Sanctuaire la certitude intellectuelle et le repos du cœur. Je sais ne pas
faire une vaine hypothèse en disant qu'après avoir contemplé tant de spectacles divers, exploré tant de doctrines et tant de cerveaux, Avesnes, comme Vogue, comme Vanghéli, trois âmes sœurs, assure le repos de son esprit, en se confiant à la doctrine pacifiante de « notre maternelle Église ». Il a regagné son cloître, tel Vanghéli. Dans son studio solitaire du Bourg-d'Iré il aime à s'isoler. Il médite devant le fin paysage angevin si cher ù M. de Falloux, paysage aux tons calmes que spiritualise, derrière sa ligne de peupliers, la silhouette grise de son clocher. Je n'affirmerais pas que parfois le souvenir des anciennes croisières n'éveille en lui « des nostalgies d'exilé », et que, dans ses rêves, n'apparaisse encore, comme au lendemain de son premier voyage, « un grand bateau blanc fuyant sous toutes ses voiles parmi l'éclat des étendues neuves ». Mais s'étant donné virilement à d'autres taches, il exorcise les futiles songeries quand elles ne lui apportent pas d'éléments pour l'œuvre nouvelle. Peut-être même songe-t-il qu'il est vain de courir le monde quand nous portons en nous l'univers! Baudelaire avait raison de dire après Pascal :
L'homme, ivre d'une ombre qui passe.
Porte toujours le châtiment D'avoir voulu changer de place!
Et d'ailleurs, le paysage angevin n'a-l-il des délicatesses qui font oublier la magnificence des Eldorados où fleurit l'oranger ?
On ne le dira jamais trop : Avesnes n'est pas le rêveur à vide, le douloureux enfant capricieux, éter-
nellement occupé comme Loti à retourner son rêve pour s'en torturer. Et pourtant, l'a-t-on assez comparé à Loti? N'est-ce pas même Vogué qui nous a le premier suggéré le rapprochement? Je conviens qu'ayant à nous décrire les choses de la mer et les terres lointaines qu'avait déjà visitées son aîné, il était difficile qu'il ne rappelât pas l'étrange artiste dont l'influence est partout saisissante dans notre littérature descriptive d'aujourd'hui. Il est donc tributaire de Loti, je l'accorde; mais pourquoi, lorsque j'y réfléchis, aperçois-je surtout ce qui l'en différencie? Les ressemblances sont de surface; les oppositions sont fondamentales !
Quand Loti, par son tempérament littéraire et par la plupart de ses procédés, se rattache au romantisme et à Chateaubriand, Avesnes, au contraire, se relie avec évidence au classicisme, à Ronsard, à la Pléiade, à Du Bellay, à tous ces grands artistes, obstinés ciseleurs de phrases, céramistes et lapidaires qui, sous un nom nouveau, ont fait revivre parmi nous l'art méticuleux des Alexandrins. Avesnes est un Latin hellénisé qui regarde le monde avec une âme enrichie de tout ce que les vieilles civilisations européennes ont déposé chez nous de plus exquis. Loti, au contraire, se porte au-devant du monde extérieur avec une âme de primitif, avec une âme fraîche et neuve comme celle d'un enfant, avec des sens de sauvage, comme dit Bourget. Il a conscience lui-même de celte jeunesse intérieure qui supprime tout voile entre son œil et la réalité. Dans Fleurs
d'ennui ne se fait-il pas dire par quelqu'un qu'on reconnaît sans peine pour un autre lui-même : « Ce qui est très particulier chez vous... c'est le mépris que vous semblez faire des choses modernes, c'est l'indépendance aisée avec laquelle vous paraissez vous dégager de tout ce que trente siècles ont apporté à l'humanité, pour en revenir aux sentiments simples de l'homme primitif. » Se dégager de ce que trente siècles ont apporté de finesse et de culture à l'humanité, voilà ce qu'un petit-neveu d'humaniste ne pourra jamais tenter. N'exécute pas qui veut de ces régressions et de ces retours à l'enfance de l'homme! Avesnes est arrivé trop tard dans un monde trop vieux, lui aussi, pour retrouver, devant l'univers, la candeur du primitif. Gomme Barrés, il goûte trop le charme introduit dans notre existence par les arts et par un long pacte de sociabilité, pour regretter que la durée de sa race ait mis comme une patine à son âme. Il y perd, je le veux bien, de ne plus subir l'impression directe des choses, mais il y gagne une qualité de sentiment, une largeur d'interprétation, qui peuvent balancer ses pertes du côté de la couleur et de la sensation. Chaque notation s'amplifie, j'allais dire se glorifie, sous sa plume, de tout l'essaim des idées, des comparaisons, des souvenirs que la plus riche et la plus diverse des littératures a fait surgir autour de nos impressions, pour nous en approfondir la jouissance. 11 n'est pas rare de rencontrer, dans ce Journal qui fut écrit je l'ai dit, par un enfant, la page dense et forte qui se déploie largement, toute
chargée de pensée. « On dira tout ce qu'on voudra du grand livre du monde, écrivait Mme de Scudéry, il est utile d'en avoir lu d'autres pour profiter de celui-là ! » 11 y parait dans le journal d'Avesnes qui ne fait pas mystère de son érudition et ne se pique pas, comme Loti, de n'avoir rien lu.
Dans son petit bagage d'aspirant il a mis toute une bibliothèque choisie dont la composition nous instruit sur ses admirations littéraires. Réfugié, après les rudes besognes du bord, clans le poste étroit des élèves officiers, il feuillette, en fumant sa pipe, les romans de Bourget, les sonnets de Heredia; il savoure les ironies de M. Anatole France. Ces écrivains ne sont pas les maîtres de sa pensée, mais ils sont, les deux derniers surtout, les maîtres de son goût. Concluons donc qu'il est, non pas un romantique, mais tout ensemble un classique, un alexandrin et un parnassien.
Comme les poètes du Parnasse, comme les purs artistes de toutes les écoles, il a le culte des mots, des mots chantants et colorés qui nous font entrer la pensée par les oreilles et par les yeux.
Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant !
Comme Barrés qui tressaille de plaisir en entendant les syllabes musicales dont se compose le nom de Rose de Lima, comme Chénier qui trouvait une volupté à prononcer les beaux noms sonores de la Grèce antique, comme Racine, comme Virgile, et comme tous les grands joailliers de la Renaissance,
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il possède la science des mots, il en connaît le titre et le métal, il excelle à leur assigner la position qui leur donne toute leur valeur. Et pourtant, Avesnes n'est pas à la recherche de l'épithète rare ou du vocable insolite. Il sait que la plume ne peut tenir lieu du pinceau et il ne songe pas à remplacer la palette par l'encrier. Il sait que la plus médiocre toile rendra toujours mieux les formes et les couleurs que le plus somptueux vocabulaire. Mais de son instrument, dont il connaît les limites, il tire d'admirables effets. S'il veut nous rendre sensible, au départ de Brest, la disparition progressive du port, des terres, puis la plongée dans l'immensité, il dira : « Bientôt les coques se rapetissent, les matures s'effilent. Brest n'est plus qu'une tache grise à l'horizon... On se promène... sur le pont qui se dérobe, suivant de l'œil les profds de la côte bretonne... Déjà bas, ils diminuent de plus en plus. Les rochers noirs qui la prolongent deviennent eux-mêmes des points. A cinq heures, tout a disparu. Et le vaste océan, travaillé par la houle, nous entoure seul de son mugissement éternel et de son horizon circulaire. » Il lui arrive de marteler certaines phrases pour le plaisir d'obtenir des sonorités éclatantes : « Le regard de Lefort se perdait sur la côte dont les noms mêmes : Rehmat, Ghubbet, Shahah, Ain, Ghorab, ont des syllabes arides comme le sable, amères comme le sel. » Cela sonne comme le métal. Cela nous entre dans l'oreille comme la finale péremptoire d'un sonnet de Heredia. Non! ce n'est pas eu vain que le cadet de marine
s'est enrichi la mémoire des beaux grands vers des Trophées !
Ce n'est pas en vain non plus qu'il s'est procuré à Montevideo Le Mannequin d'Osier, et qu'il a lié commerce avec Analoîe France. Bien que les idées de cet amer sceptique soient « presque à l'antipode des siennes », comme il dit, il le salue maître de la forme, arbitre des élégances littéraires, et, s'il proclame qu'il dit des bêtises, il tient que ce sont d'adorables bêtises. Il écrit à un camarade plus jeune, à un « fistot» de l'Ecole navale : « Tu sentiras, loi aussi, quand tu y auras passé, après des mois d'exubérance tropicale, après le grouillement des foules incultes, tout le plaisir qu'on éprouve à se retrouver parmi des choses habituelles et modérées, parmi des gens instruits, parmi de vieilles pierres et des rues tranquilles, surtout quand le charme de tout cela est montré par un prestigieux magicien. Et je ne sais rien de plus exquis que de venir déraisonner place Saint-Exupère en compagnie de M. Bergeret. » Le goût des « choses habituelles et modérées » ! La nausée des « exubérances tropicales » ! Voilà le trait qui marque et classe Avesnes, en dépit de toutes les apparences contraires, parmi les attiques, parmi les classiques, parmi les fervents d'eurythmie. « Dix siècles de civilisation» pèsent sur lui ! Quand donc M. Loti a-t-il éprouvé le besoin de raisonner ou môme de déraisonner avec M. Bergeret? Quand donc l'instrument littéraire fut-il un moyen pour lui de servir des doctrines, de véhiculer des idées ? Ce sont là préoccupations classiques
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auxquelles il demeure étranger. « Mis au centre de tout comme un écho sonore », il recueille en son âme, frémissante comme une lyre, les mille voix de la nature, les sons, les rayons, les ombres... et nous renvoie tout cela, renforcé d'avoir passé dans ce mystérieux laboratoire spirituel. Les livres de Loti, c'est l'univers vu et senti par Loti. Les livres d'Avesnes, c'est l'univers va, senti, mais aussi expliqué et commenté par Avesnes. La troisième faculté littéraire, la raison, la divine raison de Boileau, entre en scène ici, et rétablit l'équilibre classique ! Avesnes circulant autour du monde, c'est Montaigne en voyage d'étude, c'est le libre moine de l'abbaye de Thélème en excursion scientifique !
Ses enthousiasmes, ses admirations, ses mélancolies sont contenues dans leur expression par un goût, un besoin de décence, qui fixent à la sensibilité des limites souvent méconnues par Loti. L'inquiète nervosité, la maladive langueur, que tout romantisme porte en lui comme un principe de désarroi, n'a pas atteint son intègre tempérament d'humaniste. — On voit que je ne crains pas d'appuyer! — Jamais il ne se livre tout entier à son « démon » . Non content d'éviter les thèmes d'émotion facile : la croix de ma mère, l'épée de mon père..., il sait se garder, dans les circonstances les plus exaltantes, des transports lyriques auxquels nos jeunes gens s'abandonnent aujourd'hui sans retenue, devant le moindre coucher de soleil. Avesnes était encore enfant qu'il avait déjà cette élégance et cette éducation du goût qui préservent
de gémir et de clamer. Et pourtant, s'il ne s'abandonne point aux grands éclats, il n'échappe pas plus qu'un autre à cette fine ivresse de l'âme que tout véritable artiste ressent devant les manifestations du Beau. Sous la parure de son style discipliné, mais allègre et pathétique, on sent brûler la petite flamme d'un enthousiasme qui se surveille.
C'est à l'école de Lafontaine, de La Bruyère, de Ronsard, de Heredia, et non pas à l'école de Loti, qu'il a appris à contrôler ainsi son lyrisme intime, à se garder de ces « exubérances tropicales », de ces truculences, trop hautes en couleur, qu'un naturalisme romantisé a mis un moment à la mode. Et c'est à leur diapason aussi qu'il s'est accordé l'âme pour interpréter la nature et lui assigner son rôle dans l'art. Ce fut une des formes de l'exagération romantique de diviniser la nature, de l'observer en ellemême, de la décrire pour elle-même et d'en faire un être humain. On invita l'homme à s'abîmer au vaste sein des choses :
Mais la nature est là qui t'iuvite et qui t'aime : Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
Et, par une contradiction inexplicable, l'art ayant isolé l'homme de la nature et vidé la description de tout l'humain, cette même description devenait le morceau d'art obligé que chacun fabriquait avec application pour l'épingler du dehors sur son œuvre. Ainsi ne fit jamais l'Artiste de la Renaissance, ni l'Artiste classique, qui voulurent ne connaître la na-
ture et ne la décrire qu'en fonction de l'homme, comme un cadre pour son âme, comme le décor et l'accompagnement du drame intérieur..., incapables qu'ils étaient de concevoir le nid sans l'oiseau !
Ainsi ne fit jamais non plus Avesnes qui, fidèle à notre grande tradition d'art helléno-romane, maintient l'homme au sein des éléments, peint des naufrages et non des tempêtes, des rêveries au crépuscule et non des couchers de soleil. L'homme reste au centre de son tableau. Il est le juge et le pivot de l'univers ; il est la mesure et le miroir des êtres qui n'existent que pour lui et ne valent que selon lui. Où réside le charme de Madère pour Avesnes ? C'est que là, mieux qu'ailleurs, l'âme peut s'exercer dans plus de lumière, s'élever dans plus de paix, c'est que 1 île des vins est un magnifique écrin pour l'unique joyau qu'est l'Homme ! « Oui, Madère est un peu l'Eden que j'évoquais. On y éprouve surtout un repos indicible, repos de l'âme, repos des yeux, de la pensée, du corps. On sent qu'avec un effort de moins et quelques jours de plus, on s'y laisserait aller à une paresse perpétuelle et exquise... Il est piquant de constater qu'à une centaine de lieues marines de notre Europe, en train de devenir quelque laboratoire étrange, il existe encore une île enchantée où les hommes vivent à peu près d'une existence de végétal, heureux seulement de sentir s'épanouir autour d'eux la sève magnifique de la terre. »
Et cette constance à mettre l'homme au centre de
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tout n'a pas empêché l'écrivain d'apercevoir la physionomie particulière des choses et de nous peindre les paysages les plus contrastés, ce qui est le signe des maîtres. Classique sur qui le romantisme a passé, peintre dont la palette s'est enrichie des trésors de couleur que nos grands imaginatifs ont su retrouver, il n'est pas obsédé, comme Barrés, par la crainte de verser dans l'admiration des beautés étrangères à sa province natale.
11 se plie à toutes les psychologies et il ouvre son âme à toutes les beautés, même les plus opposées. Il comprend l 'unie rudimentaire des pauvres « Doudous » frétillantes et caquetantes de La Martinique, et il pénètre aussi l'âme despotique des grands Rastas américains. L'extérieure diversité qui sépare les vieilles civilisations européennes des humanités toutes neuves du Nouveau-Monde le frappe évidemment plus que leur similitude de fond. Le philosophe voit les ressemblances et l'artiste voit surtout les différences ! Avesnes est un artiste. Quand il nous avoue préférer « un hidalgo drapé dans les guenilles de Don Quichotte à Jonathan Piggie, baron du fer, prince des huiles, roi des porcs», il nous apprend ainsi qu'il sent vivement l'abîme creusé par les siècles entre ces types humains. Qui pourrait, après avoir lu le Journal de bord ou les croquis indo-chinois de En face du soleU levant, confondre la physionomie si bien marquée des villes pâmées d'Orient avec celle des bourdonnantes cités américaines, les ciels ensoleillés de La Martinique avec les ciels frileux et bas
de La Nouvelle-Orléans ? Mais toujours c'est de l'homme, de l'homme centre de tout, de l'homme empire dans un empire, que vient la capitale différence qui sépare entre eux les mondes.
Et lui-même, Avesnes, dans son journal de bord, qu'est-il autre chose qu'un empire dans un empire? Sa personnalité, nettement caractérisée, se livre à nous dans un décor précis que notre imagination reconstitue sans effort. Aspirant de deuxième classe à bord du Duguay-Troain, il garde sa vie propre et l'intégrité de son moi. Alors que nous voyons la personnalité de Loti s'évanouir, se perdre dans le grand Tout, où son panthéisme l'incline à s'abimer, nous voyons celle d'Avesnes se défendre contre une pareille absorption. Loti abord, c'est la petite chose inconsistante et presque irréelle ballottée sur les immensités. Il est aussi peu que possible l'homme d'un métier, d'une condition ; il est malgré son individualisme aigu, la grande âme impersonnelle de l'Humanité qui se disperse dans la vie universelle. Ne lui demandons pas ce qu'il pense et ce qu'il sent comme marin et comme officier français ; ne cherchons pas à le voir dans son cadre, parmi ses camarades, à la tète de ses hommes, à son poste de quart. De toute cette ambiance immédiate Loti n'aperçoit que le pittoresque et la matière d'art ; son regard de brahme en extase porte plus loin que ces horizons trop proches ; son âme s'évade des petites réalités quotidiennes, professionelles, pour aller vers les grands spectacles dont pourrait rêver quelque
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dilettante oisif circulant en yacht autour du monde... Avesnes, lui, avant d'être un promeneur en quête d'impressions, est un marin, un soldat, que le service du pays passionne, qui ;se peint à nous dans l'exercice d'une profession aimée. Rien de l'existence journalière du marin ne nous est par lui volontairement caché. Nous vivons, par la vertu de son art, une année de la vie cloîtrée des midships ; nous les suivons au quart, à l'exercice, au cours, à l'astiquage, au défilé « par compagnie sur quatre », au service à terre, sur les vedettes du bord ; nous entendons l'appel de la sirène et le son bref des commandements ; nous passons des soirées avec eux, au poste, à écouter, dans la fumée des pipes, leurs propos gavroches, traversés parfois d'un peu de mélancolie, quand le courrier a manqué, que le pays natal s'évoque et que « trois peupliers » d'Anjou dressent leur grêle silhouette devant l'œil de l'exilé. Nous restituons le plus aisément du monde le milieu dans lequel évolue ce joyeux séminaire ambulant, nous voyons ces cadets dans leur tenue d'intérieur, nous les admirons comme ils s'admirent eux-mêmes dans leur coquette tenue des grands jours, nous les voyons se cambrer dans leur bel uniforme quand ils descendent à terre, et peu s'en faut que nous ne comptions les boutons dont leur tunique s'adorne, ces fameux boutons qu'ils distribuent comme souvenirs aux visiteurs amis qui leur ont fait accueil. Les splendeurs exotiques n'ont pu cacher au regard du jeune marin la poésie des choses familières, et c'est dans son cadre de vie maritime
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qu'il se présente à nous, sur son beau vaisseau de guerre qu'il nous fait voir et aimer. C'est une volupté de le suivre dans sa croisière d'aspirant, et de naviguer « dans le sillage de son bateau blanc sur la mer en feu ». Tout son récit sent bon l'air marin et l'on y respire le grand vent du large. Nul n'a jamais fait du Loti que Loti, a-t-on dit; et la raison en est simple : Loti raconte l'âme de Loti, et lorsqu'il a fini, alors il recommence, comme la romance! Àvesnes ne se verrouille pas ainsi dans son Moi. C'est l'âme de la marine qu'il raconte et c'est à la vie intérieure de l'armée de mer qu'il nous initie ! Voilà qui élargit une œuvre et l'approfondit !
C'est donc avec un marin que nous vivons dans ce livre, avec un marin, né d'hier à la vie proprement virile, avec nu adolescent qui fait sa « mue » sous nos yeux et prend conscience de son rôle d'homme, de soldat ! La chrysalide va laisser partir un beau papillon tout ému d'ardeur conquérante. Le Journal de bord, c'est un récit de voyage, sans doute, mais c'est aussi — l'auteur a raison de nous en avertir — « l'étude de cette transformation » intérieure qui fait de l'écolier, un oiïîcier, un marin, un chef. Et voilà que nous touchons à l'idée maîtresse d'Avesnes, à l'idée qui commande et éclaire toute son œuvre, idée que l'on retrouve dans ses moindres articles et qui permet d'envisager d'un seul regard tout ce qu'il a écrit jusqu'à ce jour.
Où réside, et comment s'acquiert, ce don mystérieux qui fait le conducteur de foules? D'où vient ce
prestige d'autorité qui nous entraîne sur les pas d'un homme, jusqu'à la mort inclusivement ? Pour notre société positiviste, individualiste, il semble que le problème soit d'ordre intellectuel uniquement. Tout notre système de recrutement, d'avancement, suppose que l'aptitude à commander est rigoureusement proportionnelle à la quantité de notions qu'on peut réciter un jour d'examen. L'homme, pour nos politiques, est un tout, un monde, isolé de ce qui l'a précédé et de ce qui le suivra. Ce qu'il vaut comme personne morale, quelles garanties le passé de sa race peut fournir et quelles qualités de chef il peut lui-même présenter, voilà ce dont on ne s'inquiète pas un instant. Ulmo l et Beaumont sont égaux devant une commission de classement : Ulmo, le juif déraciné, dépourvu de sens moral et de sensibilité patriotique, et le fds d'une vieille famille française ! Le premier rang est donné à qui sait le plus de mathémathiques. « Autrefois, écrivait Avesnes dans La Revue hebdomadaire du 2 septembre 191 1, la mer prenait l'élève, le garde-marine, l'aspirant, tout enfant. Elle berçait, parfois rudement, souvent aussi d'une manière inoubliable, ses impressions sur le monde et la vie à l'âge où les idées se forment. Elle lui imprimait dans l'âme, presque sans qu'il s'en aperçût, ses séculaires, ses indispensables disciplines. Il n'avait rien à leur opposer, Ses premiers commandants, ses premiers amiraux, ses premiers chefs de
1. Ulmo appartenait à la même promotion que le célèbre aviateur lîeanmonl, a la même promotion qu'Avcsnes.
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quart étaient ses prophètes... Aujourd'hui, à ce même âge, l'élève est sur les bancs. Les prophètes, ce sont ses professeurs, surtout le professeur de mathématiques... La curiosité, l'ambition, la sensibilité du candidat sont éveillées dans tous les sens : littéraire, historique, scientifique; ses facultés, démesurément et simultanément chauffées, comme s'il se préparait ii l'école normale ou à une licence. Il le faut bien, puisque les examinateurs sont là pour veiller au saut périlleux qui permettra l'accès de la marine. Conséquence : ceux qui réussissent sont des intellectuels. » Et conséquence aussi : cette petite flamme d'héroïsme, qui fait qu'on se donne à une cause plus haute que soi, est souvent étouffée par l'exercice immodéré de la réflexion et de la spéculation intellectuelle. Ce petit grain de folie qui fait le héros, on le tue dans son germe ! En tous cas, dans le système actuel, pour le discernement et la sélection du chef, quelle place est faite à cet élément psychologique, à ce principe spirituel, que nulle composition écrite ou orale, que la vie seule révèle : la vocation, le feu sacré, le sens marin?... On ne l'aperçoit nulle part ! C'est pourtant, dans la pensée d'Avesnes, ce principe secret qui constitue les vrais hommes de mer. A quoi donc l'amiral Germinet, dont Avesnes salua le départ avec émotion dans un magnifique article du Figaro, à quoi ce grand chef dut-il l'extraordinaire ascendant qui lui permit de réveiller nos énergies nationales? Justement à ce mystérieux prestige qui réside dans le caractère, a Le chef, écrit-il, exceptionnellement doué pour le coin-
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mandement, possédant toutes les facultés, toutes les qualités du grand chef moderne..., pouvait être moins instruit, moins encombré de théorie livresque que tel ou tel de ses collègues... Son esprit clair, juste, doué d'une intuition extraordinaire et d'une prompte assimilation, savait merveilleusement choisir ses collaborateurs, se servir d'eux, tour à tour les diriger et leur laisser l'initiative des idées, leur abandonner l'exécution des détails. » En un mot, cet homme avait l'instinct de la mer et l'autorité !
Tout à l'heure je demandais d'où vient cette intuition de l'esprit, ce magnétisme moral qui rayonne et subjugue. Pour Avesnes, il est un don qu'on tient de sa race, mais il est aussi une force qui s'acquiert. Il y a une ascèse maritime comme il y a une ascèse chrétienne. On naît homme de mer et on le devient !
Est-ce à dire que, pour avoir une véritable vocation maritime et savoir gouverner un vaisseau, il faut avoir dans son passé une longue suite d'ancêtres marins? Avesnes est un esprit trop averti pour verser dans pareille exagération à laquelle n'a pas toujours échappé Bourget. Il sait par notre histoire nationale que des terriens, comme Suffren, Chateaurenault et Guichen, furent d'admirables chefs de mer, et que tel fils de bourgeois devint, sous Napoléon, grand homme de guerre. Mais ce qu'il croit, c'est que l'élément humain, le caractère, qui tient le premier rang dans l'échelle des valeurs professionnelles, est fait, pour une grande part, d'aptitudes morales héritées. Ces aptitudes établissent un
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capital psychologique dont l'emploi reste indéterminé jusqu'à ce qu'une vocation l'oriente et l'utilise pour une profession spéciale. Le passé de loyauté, de patriotisme, d'abnégation qu'une race lègue à ses fils, constitue des énergies, des virtualités qui se cristallisent ensuite autour d'un point-centre que la vocation détermine. Un amiral Berryer, un Lord Roberls, trouvent dans les vertus de leurs ancêtres, qui ne furent pas marins, qui ne furent pas militaires, un appoint de force morale que toutes les mathématiques du monde ne peuvent donner.
C'est par ce legs du passé que s'explique pour Avesnes la supériorité des hommes du Vieux Monde sur ceux du Nouveau ; c'est par là que devient intelligible la formidable puissance japonaise. — Cf. En face du soleil levant. — Et plusieurs mêmes des Contes pour lire au crépuscule ne sont que l'illustration de cette doctrine : la race élabore un idéal qui se transmet ; chacun de nous est dépositaire du flambeau qui passe de génération en génération.
L'idée du jeune écrivain s'exprimait encore tout récemment sur ce point dans un article très chaud et très sympathique qu'il consacrait à ce grand missionnaire français qu'est Mgr de Guébriant: « Cet homme d'Église a le fond de tempérament d'un homme de guerre. Un sang tout militaire coule clans ses veines. Son nom fut illustré par un maréchal de France, frère d'armes de Bernard de Saxe et de Turenne. Cela se retrouve. Il vit journellement au milieu des périls sans même paraître s'en apercevoir. Directement
menacé, il conjure le danger à force d'intrépidité calme et de sang-froid: tel ce jour où, supplié de se cacher par les païens eux-mêmes, il sort en grand appareil, au milieu d'une population ameutée, mais stupéfaite, et se dirige tranquillement vers une des portes de la ville. On n'ose refuser de la lui ouvrir. Quelques instants après il galope vers l'asile que lui ont offert des montagnards réputés inaccessibles et farouches. » C'est l'autorité morale reçue en héritage qui a fait le prodige : c'est elle qui le fait toujours !
Mais tout n'est pas transmis et reçu dans ce qui constitue cette autorité morale, cette conscience dominatrice du chef. Il y a toute une part, et peut être la meilleure, qui s'acquiert au cours de la vie par une sorte de dressage dans la sensibilité et dans la volonté. L'éducation de l'héroïsme se fait comme celle des muscles, et l'on devient entraîneur d'hommes comme on devient danseur ou jongleur. Il y a le chef-né comme Gondé, et le chef-dressé comme Turenne. Avesnes sait bien cela : c'est avec le dessein très arrêté d'utiliser tous les événements de son année de croisière qu'il s'embarque sur le Duguay-Trouin. Son âme est la toile d'attente dont parlent les mystiques ; il l'offre à ses chefs, à ses camarades, aux amis d'un jour, pour que chacun d'eux la marque d'un trait. Il la met au centre de tout, pour que, sur ce point fixe et mobile à la fois, les impressions qu'apporte la vie se déposent, et, par un lent travail, façonnent cette âme pour ses fins spéciales.
C'est bien l'aspect le plus intéressant de ce livre, très
jeune et pourtant très vigoureux, que de nous faire assister à l'éclosion d'une conscience d'officier. L'aspirant ne laisse rien tomber, rien perdre de tout ce qui peut enrichir, modifier, nuancer sa sensibilité et l'orienter dans le sens voulu: une mission à terre, un quart dans la tempête, une visite dans un musée, une lecture de Bourget ou de Heredia, le trépas d'un matelot... tout détail apporte sa pierre à l'édifice; à toute heure se poursuit l'œuvre de sélection intellectuelle, d'endosmose morale que j'ai la simplicité de trouver passionnante. Un jour, le jeune midship a reçu l'ordre de conduire à terre, puis de ramener à bord des camarades en permission. A l'heure prescrite, les camarades manquent à l'appel : « Il est six heures, écrit Avesnes. Faut-il partir ? Faut-il attendre ? Avant-hier, les canots ont poussé un quart d'heure en retard, et ce matin un ordre du capitaine de frégate a rappelé « qu'une consigne était une chose formelle, intangible, sacrée, que des motifs personnels comme la camaraderie ne peuvent entraver ». Sur le moment on a protesté. On s'est récrié très haut. La solidarité d'école fermente encore en nous. Ce soir, il me reste des doutes ; plus tard seulement, quand la graine de collégien sera tout à fait morte, la phrase restera gravée dans ma mémoire, définitive, comme la pierre angulaire des devoirs de l'officier, et dans les moments d'indécision ou de trouble je m'y reporterai souvent. » De cette infime épreuve, il est sorti plus marin avec une ame de chef plus sûre de son idéal. Et c'est ainsi chaque jour !
Il faut le voir, à la page 80, en une heure de rêverie languide secouer la mauvaise torpeur dont un livre trop fiévreux de Bourget est en train de l'envelopper ; et il faut voir aussi comme il sait, malgré son admiration de lettré pour Anatole France, échapper à l'ensorcellement du sophiste et tirer de tout son scepticisme anesthésiant la leçon de virilité qui n'y était pas, mais que son âme saine y a versée. Les hlasphèmes de M. France contre l'héroïsme et l'abnégation lui sont un tremplin qui le relance aux étoiles ; et, dans une éloquente « lettre au fistot », sur un mode presque lyrique, rare en ses livres, il chante vraiment avec Vigny les grandeurs et les servitudes militaires : « Je ne puis me ranger, écrit-il, à l'avis de M. Bergeret sur cet état honorable qui appauvrit cl abêtit r Europe... Tu en arrives a penser qu'il y a autant de gloire « à être loué pour ses connaissances en métrique latine que pour un acte héroïque ». Songestu que dans un cas c'est, bien souvent, ta vie que tu risques; ta vie, c'est-à-dire tes espérances, tes joies, tes affections... et que, dans l'autre, c'est seulement un peu de fatigue cérébrale que tu dépenses ? La mesure d'abnégalion est-elle égale dans les deux efforts ? Ce qui constitue, en effet, la principale grandeur de la vie militaire, c'est le mépris implicite de la mort. De grands artistes, de grands penseurs se sont lâchement comportés devant la mort. L'obscur matelot qui la brave a été, à ce moment-là, plus grand qu'eux... Ici nous touchons le fond du fossé de conceptions qui nous sépare de M. Anatole France.
Pour lui, la vie est une jouissance, pour nous elle est une lutte, une mise en jeu constante de nos muscles, de notre tête, de nos facultés actives contre la matière... Il me suffit d'avoir vu des gabiers, des canonniers, des mécaniciens, risquer leur vie en quelque action obscure, sans espoir de récompense ou même d'attention, pour ne pas croire, comme M. Bergeret, que les soldats n'ont jamais marché que sous peine de mort. Bien souvent, j'ai été frappé d'admiration et de stupeur devant les exemples qui m'ont été donnés par ces humbles. Ils n'ont d'aulre bien que l'existence ; parfois ils ont une famille, et ils s'exposent sans le souci de lout cela, uniquement pour obéir à une notion sponlanée et puissante du devoir. Je me suis toujours creusé la tête pour déterminer qui ou quoi avait gravé cet instinct aussi impérieusement dans leur âme ? » Et ce n'est pas trahir la pensée profonde d'Avesnes — car pourquoi n'avouerais-je pas que nous avons causé de ces choses ensemble ? — que de reconnaître au catholicisme la part royale dans la formalion de cet obscur instinct de sacrifice qui jette l'homme au danger avant toute réflexion égoïste. N'est-ce pas parce que nous baignons en dix-neuf siècles de christianisme, parce que des efforts d'ascétisme, longuement poursuivis par loute une lignée d'ascendants vertueux, nous ont marqué d'un pli, qu'il y a dans chacun de nous un héros qui sommeille? Il faudrait des siècles pour effacer ce pli, étouffer ces appétils d'héroïsme qui donnent leur effet dans un instant grave. Avcsncs sait mieux que
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personne que nous vivons sur le patrimoine moral amassé par des saints ; il le sait, lui qui a si bien montré, dans son chapitre sur le traditionalisme japonais, la puissance des impulsions innées, lui qui nous a révélé la vraie source de l'impassibilité japonaise et prouvé que l'infériorité chinoise vient d'une disette d'idéal religieux.
Je ne crains pas d'affirmer que le Christianisme, lors même qu'il ne s'affiche pas, est au fond de toute son œuvre. Il chemine, à couvert, sous les pages les plus désaffectées en apparence. Je le discerne, ce Christianisme, jusque dans les Contes pour lire au crépuscule1. On les a reprochés à l'auteur, ces contes hardis où plus d'une gaillardise de marin s'est glissée, où des audaces de description et d'évocation appellent des réserves que l'auteur lui-même serait surpris de ne pas trouver sous ma plume. Ces réserves, je les fais, et je reconnais que les contes sont écrits d'après une formule d'art qui les rend d'une fréquentation périlleuse pour la commune humanité. Pour méditer avec lui sur le Cantique des Cantiques, saint Bernard voulait des âmes purifiées, désincarnées, pour ainsi dire, par une longue ascèse, Il faudrait de ces âmeslà pour interpréter, comme il convient, plusieurs pages de Un faible ou de Chez son Éminence. Peindre toute la vie sans aucune limitation, reproduire toute la réalité, sans tenir compte des pudeurs qu'on est convenu de respecter même entre grandes personnes
i. Contes pour lire au crépuscule. Nouvelles, par Avesnes. i vol. 3 fr. 5o Paris, Perrin.
âmes d'aujourd'hui. — 2' série. 15
qui ont vécu, me semble d'une licéité plus que douteuse. Mais ceci précisé, il faut convenir que de tous les contes une vertu émane qui les ennoblit et les arrache à ce naturalisme sans âme qui fut celui de Zola, de Maupassant et parfois même de Flaubert. Des fragments de réalité si diverse que l'auteur nous présente, une leçon presque toujours se dégage; sous la plastique beauté des formes une petite flamme brûle ! L'artiste a su faire tenir du rêve dans ces fines coupes ciselées, dans ces menus récits dont André Chevrillon a dit : « Je les mets au rayon des maîtres. » L'œuvre d'art ainsi comprise, ce n'est plus le riche et froid bibelot, tel que l'ont martelé les purs parnassiens : c'est le bijou vivant, le vase avec son parfum, la cassolette où fume encore l'encens... un encens qui est de la pensée, du rêve ! Voilà bien le destin qu'a désiré pour eux leur auteur : « Faire rêver un peu aux autres, beaucoup sur soi... donner l'essor au vol des rêves vers le grand ciel où il n'y a pas de routes tracées. » Et si l'on « rêve », en effet, sur ces pages parfois trop libres, si l'on s'affranchit des impressions moins nobles où la fragilité humaine fera peut-être, hélas ! s'accrocher les imaginations, on reconnaîtra que sur tout cela, malgré tout, passe un souffle de christianisme. Comme les sonnets de Heredia qui réalisent ce miracle de tenir captifs dans leurs quatorze vers des mythes et des symboles d'une magnifique ampleur, ces petits fragments de Légende des siècles contiennent une âme et nous livrent cette âme en cent manières : aux détours du récit, dans une ligne furtive,
dans une épithète, dans une brève maxime inscrite en exergue...
Je sens à bien des signes que sous ces pages réalistes, d'allure impassible, frissonne une âme religieuse : je le sens à cette tendresse mesurée, à cette pitié discrète qui donne à l'auteur les larmes de Virgile et de Racine, qui l'incline à juger les hommes avec une tendre indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas! Si Brunetière mena contre le naturalisme les impétueuses batailles que l'on sait, ce n'est pas parce que ses représentants français reproduisirent la réalité intégrale, c'est parce qu'ils la tronquèrent, la faussèrent et firent la satire de l'Humanité au lieu d'en faire le portrait. Ce qu'il reprochait à Zola, c'était de mépriser l'homme, de le faire grimacer, de le caricaturer et de peindre avec prédilection, comme il s'en vantait, « la brute humaine ». Pour Walter Scott, cet autre naturaliste — mais un naturaliste optimiste et bienveillant, celuilà ! — il n'eut que des éloges et des tendresses. Je crois bien qu'il en aurait eu pour Avesnes, et qu'il eût aimé respirer le léger parfum mystique — si léger, sans doute ! — qui se dégage de ses Contes. Comme devant certaines scènes brutales, sculptées aux portails de nos cathédrales, nous aimons élever nos regards jusqu'à l'Agneau mystique qui les domine et les idéalise, il eût aimé laisser monter sa pensée avec le jeune écrivain vers la Pitié suprême qui plane au ciel de son œuvre et rayonne sur nos faiblesses. Il eût accueilli la prière qu'à la suite de Loti il nous adresse en faveur des marins errants, et il eût consenti à ne pas
les juger selon la commune mesure. Une évangélique pitié, un peu pareille à celle que Jésus trouvait en son cœur quand il parlait à la Samaritaine auprès du puits de Jacob, tressaille en cette pensée qu'Avesnes prête à l'une de ses héroïnes , « Sur cette mer agitée, où tant de courants secrets se disputent nos âmes, dès le berceau, où tant de mobiles impénétrables nous font agir jusqu'à la tombe, Dieu seul peut nous juger ! » Oui, sans doute, Dieu seul est juge des cœurs, mais nous devons pourtant, nous, pour le salut de la Cité, juger et condamner sur les actes. Pitié pour la personne, mais implacable sévérité pour l'acte qui contamine !
Il est vrai que ces appels à la mansuétude impliquent l'aveu et la condamnation du mal. On ne demande pas grâce pour qui n'a pas failli. L'auteur sait la tare de ses héros et ne la tient pas pour chose indifférente. Pas une seconde, il ne songe à blanchir ce qui ne peut pas l'être. Sur ces « faibles » emportés par le vice, dont il nous fait l'histoire, il fait peser le muet opprobre de sa droite conscience de chrétien et même inflige à leur misère morale la censure qu'elle mérite : « Il aurait dû, dit-il de l'un d'eux, reprendre son rêve de jadis, la maison paternelle et la fiancée tranquille. Mais un cataclysme avait brisé ses forces... » Et ce cataclysme, il le flétrit, il le marque d'épithètes infamantes : « maudit », « empoisonné », qui ne nous laissent aucun doute sur les sympathies réservées par lui à ceux « qui descendent aussi bas ». Maupassant n'eut point de ces rigueurs!
Si l'on décrit des monstres il faut leur mettre au front le signe de leur infamie. Avesnes n'y a pas manqué. Je regrette seulement qu'il ait cru devoir évoquer à nos « yeux » ce qu'il eût suffi de faire concevoir à notre intelligence !
Et je n'ai pas tout dit sur ce sens chrétien que maint détail trahit. Racine n'avait pas tort de penser que sa Phèdre, malgré la frénésie de passion qui l'entraîne, était la plus chrétienne de ses héroïnes. Elle est chrétienne, en effet, parce qu'en sa conscience une voix lui rappelle sa honte, son péché. Or, se sentir pécheur est l'exclusif privilège des êtres en qui la vie morale persiste encore. Souffrir de son impudicité est le signe d'une âme encore pudique, encore chrétienne, et ce signe, le héros de Un faible en est marqué. « Longtemps, longtemps il lutta... 11 était rendu — il le savait du reste — au dernier degré de l'échelle. » Et l'ennui ! l'ennui que « suintent toutes les débauches » plane sur cette longue nouvelle — évocation d'un coin du xvme siècle — qui s'intitule expressivement Les plaisirs chimériques et qui porte en exergue ce mot de Goncourt : « L'ennui, là, est le fond du temps, le grand signe et le grand secret de cette société du dixhuitième siècle. » Comme ils sont chimériques vraiment, et comme on sent l'auteur pénétré de leur vanité, ces plaisirs qui aboutissent à la plus étrange perversion intellectuelle et se couronnent par le plus banal des suicides. « C'est un exemple, dit-il, des ravages qu'une philosophie trop hardie peut causer à des têtes mal disposées. » Quand on a bien dansé et bien
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ri, il faut songer au départ; et ce départ vient si vite ! « Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?
Déjà ta vie ardente incline vers le soir,
Respire ta jeunesse.
Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
De l'aube au jour qui baisse !
C'était cela la jeunesse, songeait le héros du Mur fatal, une course où l'on n'a le temps de rien... Beaucoup de fièvres et beaucoup de peines, beaucoup de mécomptes et beaucoup de désirs... tout cela pour arriver à quoi, mon Dieu ? A la grande nuit. » Et la songerie s'achève dans une vision d'Holbein où des squelettes dansent en rond, où l'on entend cliqueter des os de trépassés.
L'esprit de l'Ecclésiaste a soufflé sur l'œuvre d'Avesnes. Et pourtant, la mort n'est pas pour lui, comme pour Loti, le « mystère d'épouvantement », la vision d'horreur dont le souvenir glace d'effroi. Il n'est pas, lui, le poète de l'universel écoulement, de l'irréparable fuite des heures ; il est le poète de la vie, de la vie ardente, utile à la cité, et son esprit platonicien le fait se tendre vers l'Avenir. Il sait qu'«une immense espérance a traversé la terre », et il participe à cette espérance. Loti, c'est la feuille emportée dans le vent; Avesnes, solidement relié au passé, enchaîné au sol, n'a aucun motif de perdre la tète en pensant au o gouffre final ». En service commandé sur la terre, il fait son service allègrement, il vit pleinement sa vie et la rend autant qu'il peut « intense et belle», intense par les œuvres, belle parles arts. La
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fleur de poésie, qui s'épanouit sur les vieilles races, l'aide à accepter l'existence, à la bénir. Il est ce que Vogiïé appelait splendidement « une grande force de durée dans l'indépendance et le désintéressement ». Quand on se sent ainsi force de durée, encadré entre le passé et l'avenir, pourquoi verserait-on dans le désespoir métaphysique ? Nous chercherions donc en vain dans l'œuvre de ce soldat les grands cris désolés qui éclatent partout dans celle de Loti. « Le crépuscule, heure mélancolique, écrit-il, somptueuse comme une étoffe de Saba, possède des trésors d'enchantement, de philosophie, de douceur, où chacun peut puiser à sa guise. Souvent, en regardant l'Occident pourpre se ternir, je pense qu'il ne faut pas trop pleurer la mort quand la vie fut intense et belle. » Il faut aimer Àvesnes pour cette virilité qui le retient de « pleurer la Mort», de briser ses élans et les nôtres par des lamentations sans dignité. Souffre et meurs sans crier, disait Vigny. Avesnes tient la mâle consigne. L'espoir de durer, de survivre, personnellement et dans sa race, confère à ce qu'il écrit une assurance altière que n'atteignent pas ceux qui s'absorbent dans la contemplation du néant de la vie. Sentir la vanité des choses, mais croire à la vie quand même, et ne pas se laisser dissoudre l'âme en des songes creux, voilà ce que le christianisme suggère, et voilà ce que je retrouve à tous les coins de l'œuvre d' Avesnes.
Je le retrouve spécialement dans ce beau morceau où nous est narrée la fin toute simple d'un matelot français à San Iago du Gap Vert, dans ce tableau si
large où l'on voit au dialogue pittoresque, réaliste, se mêler un récit qui, se développant gravement, s'achève en une calme méditation résignée sur la mort. Cette page, où le jeune officier enveloppe son petit matelot comme d'un linceul de pitié, restera parmi les meilleures qui soient tombées de sa plume. Je ne crains pas de dire qu'il y a là plus d'horizon que dans cet autre récit, pourtant exquis, où Loti nous a conté la mort de Sylvestre. Qui pourrait en être surpris puisqu'une sensibilité catholique interprète ici cette chose émouvante qu'est la mort d'un petit français, catholique et breton, en plein Océan? Il faut citer cette page sans laquelle une étude sur Avesnes serait tronquée : « Ah ! certes il fût descendu bien seul dans sa tombe, le pauvre gabier, si nous n'avions été là ! Nous ne le connaissions guère, à vrai dire. On pénètre si peu les hommes, quoi qu'on fasse. Chacun reste à son rang. Parfois une bonne parole d'une part, de l'autre un mot confiant, et c'est tout... Oui, tout, assez pourtant à cette heure où l'un de nos hommes allait nous quitter à jamais pour qu'un frisson fit tressaillir nos cœurs. Le même passait dans nos âmes toutes jeunes d'élèves, à peine initiés à la paternité militaire, et dans celle du capitaine. Ce dernier, assez rude d'écorce, pleurait comme un enfant. Nous seuls, qui avions commandé et partagé cette existence, qui savions d'où elle venait, comment elle s'en était allée, allions jeter avec tristesse, parmi ces inconnus, dans cette île lointaine, les gouttes d'eau sainte qui consommeraient nos adieux. Notre cortège chemina len-
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tement, par des chemins cahoteux, sous des verdures élranges, traversé à chaque instant par des nègres montés sur de petits ânes, par des bandes de cochons et de pintades à demi sauvages. Le soleil montait et nous marchions pesamment, quand un peu de brise du large vint soudain nous rafraîchir l et faire chanter les mimosas en fleur. Oh ! la prière infiniment douce que ces rameaux murmurèrent sur le matelot qui ne l'entendait plus ! Ce n'était point la voix hurlante où les Celtes, ses pères, reconnaissaient l'appel des trépassés, mais un chant affaibli et tendre, venu de très loin, semblait-il, de ce même vent d'ouest qui avait pleuré à son berceau... Nous étions parvenus au cimetière, étendue sableuse sous le grand soleil morne. Quelques tamaris se balançaient au vent, continuant sa psalmodie dans les branches comme s'il accomplissait un rite. La fosse se creusa lentement. Quand elle fut prête, quatre hommes soulevèrent le cercueil, qui s'encastra dans la terre avec un grincement pénible. Une pluie de graviers résonna ensuite sur les planches et fit paraître ce coffre de bois une chose encore plus inerte, s'il était possible, encore plus morte. Puis on enleva le pavillon, et la boîte jaune resta allongée au fond de cette fosse, comme un objet quelconque, lamentable, sans plus de signe de race ni de terre natale, dans la
i . On me permettra de signaler la très adroite liaison qui se fait ici entre les états d'âme et le paysage. Il n'y a que les vrais artistes pour trouver ainsi, avec cette sûreté, le point de suture entre des éléments que les savetiers de lettres ne manquent jamais de dissocier.
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fatalité universelle ou notre gabier était désormais confondu... »
Je voudrais pouvoir citer maintenant les croquis charmants qu'Avesnes a jetés dans son substantiel volume, En face du soleil levant. Une nouvelle manière apparaît ici que nous n'avions fait qu'entrevoir dans les premiers ouvrages. Avec tant d'autres dons, l'auteur a reçu du ciel celui du satiriste et de l'aquafortiste ; non pas qu'il pratique celte satire déchaînée dont les coups éventrent l'adversaire et lui broient les os. Brandir à grand fracas les retentissantes lanières d'Hugo lui semble inélégant. Alcibiade ne consent pas à devenir gladiateur ! C'est du stylet qu'il joue, du stylet ciselé qui s'enfonce entre les épaules et ne fait pas de bruit, pas de sang. En de vives et médullaires anecdotes il sait enclore une pensée dense, profonde, qui nous ouvre des aperçus illimités et nous fait méditer longuement sur la politique, la philosophie, les religions, la guerre et la paix, la colonisation, les mœurs exotiques... Il a dit quelque part en parlant d'un paysage : « Tout est à sa place dans ce paysage. Tout se subordonne pour concourir à l'impression d'ensemble. Et pourtant quelle valeur inouïe prennent les moindres détails ! » Il en est ainsi dans ses croquis d'Indo-Chine. Chaque détail, pris en lui-même, semble anodin, et, mis en sa place, conquiert soudain cette étrange valeur de position qui donne à l'ensemble une vie dont on demeure surpris et dont on se demande comment elle est faite et d'où elle vient. Art mystérieux des Grecs dont le génie fut
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en goût et dont le Parthénon nous fera éternellement rêver par sa déconcertante "simplicité !
Là-bas, pendant une croisière dans les ports d'Indo- Chine, au café, à la promenade, sur le pont d'un bateau, il a écouté causer, il a regardé se mouvoir surtout, des militaires, des coloniaux, des indigènes ; il a noté leurs gestes, leurs attitudes, il a saisi au vol leurs paroles de primesaut, et il en a composé des caractères, fouillés d'une pointe sèche, tracés d'une plume mordante, qui sont proprement un charme. J'hésite à faire un choix dans cette galerie et je détache, en fermant les yeux, les trois premiers feuillets : « Assis entre des camarades qui essayaient de l'égayer, le lieutenant Y... demeure triste. Attaqué dans son poste par une bande de pirates, il s'est défendu bravement et les a refoulés jusqu'à la frontière par une sortie vigoureuse où il en a tué plusieurs. Sans doute va-t-il être proposé pour la croix ? Non. L'affaire menace de s'ébruiter jusqu'en France. La colonie n'est-elle pas officiellement pacifiée? Alors, à quoi bon ces rumeurs fâcheuses ? Cet officier aurait dû comprendre que les exploits ne sont plus de saison. On l'a déplacé, avec prière de rester tranquille. Il doit s'estimer heureux de n'avoir pas été mis aux arrêts. » — « Passe le colonel X... Son dolman blanc, attentes et galons enlevés, n'aide pas à le reconnaître. De dos, avec sa canne à la main, les épaules arrondies, la taille épaisse, il a l'air d'un bonhomme. Soudain il relève la tête et vous fixe brièvement. Son regard dur, clair, per-
çant, impérieux, vous pénètre et vous fait presque frissonner. On sait qu'il a été l'un des héros du Tonkin. Glorieux lieutenant, brillant capitaine, chef de colonne renommé, ses faits de guerre ne se comptent plus. Aujourd'hui il est radical-socialiste pacifiste et le proclame très haut. Il donne des conférences à la u Maison du soldat » : « La patrie, dit-il, ce sont nos droits issus des immortels principes de 89 pour lesquels nous sommes prêts à mourir. » Le temps n'est pas aux buveurs de sang. Il le sait. Il veut les étoiles et les obtiendra. » — « Un homme, dans un coin, boit son absinthe d'un air sombre. Il est seul à une table et ne communique pas avec ses voisins. Il est distrait et comme égaré dans un rêve perpétuel. Notaire véreux, ou petit banquier de province en faillite, ses créanciers ignorent ce qu'il est devenu. Il est ici. D'anciens services électoraux l'ont fait nommer magistrat ou résident, quelque part, dans la brousse. Là il est invisible pour ses administrés eux-mêmes. Il faut s'y reprendre à vingt fois pour obtenir une audience. Couché tout le jour, il fume, dit-on, pipe d'opium sur pipe d'opium, et il avale un petit verre d'eau-de-vie entre chacune. De temps en temps, il se lève, s'habille, prend le bateau et descend jusqu'à la vie civilisée. Il ne cause à personne, ne connaît personne et ne désire point que personne le connaisse. Pourtant les faillis et les banqueroutiers abondent. Il trouverait à qui parler en ce pays où les délicatesses de France sont hors de propos. N'importe. Il vit à l'écart. A-t-ildes remords?
Y a-t-il eu un autre mystère dans sa vie que sa triste et banale aventure ? Son regard vague et comme tourné à l'intérieur de lui-même le ferait croire. Encore quelques années et il aura perdu jusqu'à ce souvenir. » Ces fragments ne laissent-ils pas après eux comme une onde vibratoire qui nous ébranle l'âme et nous met en rêverie ? Mieux que d'ingénieuses exégèses, en tous cas, ils nous éclairent sur la manière corrosive d'Avesnes qui ne dédaigne pas de tremper sa plume dans l'arsenic et le vitriol. Au xvme siècle, avec cet art de silhouetter les hommes en quelques traits décisifs, comme l'auteur des Lettres persanes, il eût été ce qu'on appelait alors un « nouveliste à la main » redouté !
Il est temps de conclure cette étude déjà longue où je n'ai pas épuisé l'expression de ma sympathie pour un jeune talent qui n'a pas donné toutes ses fleurs. L'avenir nous réserve, j'en suis sûr, des œuvres profondes, lentement mûries sur les hauteurs du Bourg d'Iré, où le marin d'hier se retire volontiers loin de la foule, non pour y jouir de cette oisiveté somptueuse, otium cum dignitate, dont rêvait Cicéron, mais pour y travailler dans la liberté. Les voix de la solitude sont inspiratrices de hautes pensées ! C'est aux esprits comme le sien qu'appartient l'avenir. Rien de durable n'éclôt dans l'agitation et dans la fièvre du tourbillon mondain. Pendant que les affolés de parade gaspillent leurs forces intérieures, les solitaires comme lui accumulent des réserves et multiplient leur vigueur. Il vient un temps où tout ce
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qu'ils écrivent prend une puissance de vibration, une étendue de résonance, une chaleur de vie, dont ils sont eux-mêmes surpris et dont ils diraient volontiers, comme Lacordaire, qu'ils ne savent d'où elle leur vient. L'étude et la réflexion ont fécondé leurs idées ! L'inspiration, disait Beaudelaire, c'est de travailler tous les jours.
L'œuvre d'Avesnes tire sa valeur de son unité, du dessein permanent qui la soutient. Persuadé, lui aussi, que les dons de l'esprit, s'ils mènent à d'éclatantes fortunes, ne créent pourtant que de l'éphémère et qu'il n'est qu'un seul don qui fonde, le caractère, il s'applique à susciter parmi nous des caractères. En quittant l'épée pour la plume, il n'a fait que changer d'arme! C'est toujours servir que d'accroître, comme il le fait, ce capital moral qui, dans la paix comme dans la guerre, décide de la grandeur des nations. Il n'écrit pas pour le vain plaisir de polir des phrases et de produire de la Beauté. Il écrit pour grandir la race, propager des énergies. Mais la Beauté lui est donnée par surcroit ! L'âme harmonieuse et sage de l'Anjou chante à travers son œuvre et lui prête une séduction que les Angevins ne sont pas seuls à subir. Aussi peu que possible auteur et m'as-iu la, il ne néglige pourtant pas de mettre, comme Buffon, ses manchettes avant d'écrire. Je ne sais si quelque grammairien puriste ne découvrirait pas parfois quelque tour incertain dans la trame de son style ; mais ce que je sais, c'est ce que ce style rapide, nerveux, contrasté, précis dans ses contours, décèle un écrivain
maître de sa langue. Ecrivain de race, Avesnes est aussi de la race des écrivains. Tout jeune, il connut les sourires de la gloire ; un bon vent souffle encore dans ses voiles. Nous avons toutes raisons d'espérer que son heureux périple se poursuivra sans heurt, et que bientôt, après un beau voyage dans le royaume des Lettres, nous le verrons, comme disaient les vieux académistes, aborder à Corinthe. Puisque, l'une après l'autre, et si vite, hélas ! s'en vont ces hautes figures héraldiques : d'Audiffret, Costa, de Heredia, Vandal, Vogué, qui nous composaient, dans noire aréopage littéraire, un petit groupe à part, environné d'un prestige historique, souhaitons que bientôt, dans la future Académie, Avesnes fasse revivre la race magnifique, pour un jour seulement disparue, du gentilhomme-écrivain, de l'homme de Lettres par élection.
René BAZIN
Lorsque Ferdinand Brunetière reçut M. Bazin à l'Académie, il lui adressa ce vœu qui honorait le passé et garantissait l'avenir : « J'ai la confiance, monsieur, qu'entre vos mains le roman social ne cessera jamais d'être du roman et de l'art ! » L'illustre romancier vient une fois de plus de remplir toute l'attente de Ferdinand Brunetière et du public français.
L'œuvre nouvelle l appartient au genre austère. Ni les âmes avides de mélodrame, ni celles qui demandent au roman les fadaises sentimentales et l'éternel recommencement des péripéties amoureuses, n'y trouveront leur pâture. La simple idylle qui s'y déroule se clôt au premier acte et l'œuvre tire son intérêt principal de la crise pathétique qui s'ouvre au cœur d'une petite institutrice de campagne. Ce livre a la calme et sévère beauté d'un vase au pur profil qui se découperait sur l'azur d'un ciel d'automne. Il se
i . Davidée Birot, roman par René Bazin, de l'Académie française, i vol. in- 12, 3 f. 5o. Pari9, Calmann-Lévy. Publié d'abord par la Revue hebdomadaire. Un nouveau roman de M. Bazin paraît en ce moment à La Revue des Deux-Mondes.
développe sans fracas ni coups de théâtre. C'est le roman des âmes intérieures.
Le sous-titre que l'auteur lui a donné précise la signification qu'il entend lui imposer. Davidée Birot, l'héroïne, est Une laïque et non pas La laïque, type et synthèse de toutes les autres. M. Bazin est trop informé du monde qu'il décrit pour prétendre à réaliser dans une seule individualité le groupe entier des institutrices laïques. Il n'ignore pas qu'il y a parmi les collègues de Davidée d'autres variétés d'esprits en qui l'étroit fanatisme primaire n'a rien perdu de son exaltation ; il le sait si bien qu'au second plan de son tableau il a dessiné quelques silhouettes d'êtres falots et sectaires en qui s'épanouit une telle pureté de laïcisme que l'A.liboron de Barrés les reconnaîtrait pour siens. Il y a là notamment un inspecteur primaire qui, haussant sa philosophie jusqu'à contrôler l'épaisseur des paroissiens dont usent les institutrices, réalise avec exactitude la définition du pédagogue insane et fat.
Toutefois, René Bazin sait aussi que dans ce monde enseignant laïque qu'on a si obstinément chambré, dont on a, avec tant de perverse habileté, façonné l'esprit à la haine de tout spiritualisme, des aspirations nouvelles grandissent, en dépit de l'effort hostile. Il a beau, en élégant artiste qu'il est, ne pas faire étalage de ses observations, de ses fiches et du butin de ses carnets, nous savons pourtant que toutes ses œuvres reposent sur une incomparable assise documentaire. Sa probité d'écrivain est telle qu'il ne
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consent pas à décrire le plus futile objet, s'il ne l'a pas d'abord de ses propres yeux vu. A bien plus forte raison quand il s'agit de décrire une âme considèret-il comme indispensable de l'avoir vue d'abord vivre devant lui. Tenons pour certain qu'avant de crayonner sa Davidée Birot il a conversé avec elle, recueilli ses confidences et tourné les pages de son cahier vert. 11 s'est assuré de la sorte que la lourde atmosphère de matérialisme où respira sans malaise apparent toute une génération d'instituteurs et d'institutrices commence à peser aux épaules des meilleurs. Des isolés font entendre une timide protestation et cherchent un appui dans leur entourage ; des idéalismes encore inconsistants battent de l'aile ; une obscure germination spirituelle s'opère, sur laquelle la sympathie attentive de M. Bazin s'est penchée pour en épier l'éveil. Davidée Birot est un cas, peut-être un peu moins rare que nous ne pensions, un cas que l'auteur a étudié avec une ampleur de pensée qu'il n'avait peutêtre jamais atteinte. On reconnaît à presque toutes les pages de ce livre le vigoureux écrivain qui se repose de composer en relisant Pascal. D'année en année son art se virilise et s'approfondit. Le concert habituel de ses instruments bocagers se fait lointain et ne sélève plus qu'en accompagnement discret. M. Bazin a saisi la lyre d'Apollon, et son livre demanderait à être lu, comme un dialogue de Platon, à l'ombre des grands arbres qui baignent leur pied dans l'Ilissus.
Un de mes collègues en critique, qui professe pour René Bazin une admiration fervente et qui l'exprime en
une belle langue chaleureuse, m'a fait une assez vive querelle parce que j'aurais, un jour, à son gré, méconnu la sobre vigueur philosophique du maître. Je crois bien que j'étais innocent du crime qu'on m'imputait et qu'on serrait de trop près une phrase qui n'était pas aussi chargée de sens qu'on voulut bien lui en prêter. Mais il est vrai pourtant que je faisais et fais encore une différence entre un artiste comme Bazin et un sociologue comme Bourget, et surtout entre le Bazin première manière et le Bazin deuxième manière. Je persiste à croire que les candides contes bleus du début de sa carrière sont à peu près vides d'idées philosophiques ou sociales, et que c'est un bonheur, car ni la philosophie ni la sociologie ne sont à leur place dans une idylle, fûtce une idylle tragique! Dans la série des grandes œuvres qui suivirent, La Terre qui meurt, Donatienne, Les Oberlé, Le Blé qui lève, La Barrière, une riche et visible substructure philosophique intervient, mais qui se laisse pressentir plus encore qu'elle ne s'affiche. Nous en avons l'intuition plus que la perception. L'auteur reste ce qu'il est, un visuel qui nous met sous les yeux le résultat des idées, les attitudes qu'elles inspirent, et qui se contente de nous les suggérer sans en épuiser le contenu. Les débats qu'il institue entre ses personnages restent courts et ne sollicitent qu'avec discrétion l'effort de notre entendement.
Mais voici qu'avec Davidée Birot une troisième manière s'inaugure qui me procure la sensible joie
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de tomber d'accord avec mon critique *. Ce livre est à part dans l'œuvre de René Bazin qui, s'étant cherché durant plusieurs années, se trouva dans La Terre qui meurt, et vient de se dépasser dans cette exploration d'une âme tourmentée. Grâce au « Cahier vert » où les réflexions métaphysiques de l'institutrice sont au jour le jour notées, nous avons ici un élément directement spéculatif qui jusqu'alors manquait dans son œuvre. Devons-nous dire manquait, et faut-il nous réjouir de cette innovation comme d'un renouvellement? Ne faut-il pas constater au contraire que cette richesse idéologique se déploie dans son livre aux dépens de la vie et du mouvement, donc aux dépens de l'art ? Un discours n'a de flamme que s'il est un duel, a-t-on dit. Or, les confidences du cahier sont un soliloque. Il eût été souhaitable que l'auteur transformât en action la substance philosophique de ce journal et que, passant pour ainsi dire, à un autre registre, il l'insérât dans le tissu du dialogue. IL a préféré recourir à la fiction du cahier et nous faire des idées de l'héroïne un exposé direct, Regrettons-le, mais reconnaissons pourtant que M. Bazin a su, plus d'une fois, avec une extrême habileté, glisser de hautes pensées au courant d'un vif et naturel dialogue.
i. Je saisis l'occasion qui s'offre pour recommander l'excellent livre où le grief indiqué plus haut m'est fait. Il s'intitule La littérature française par l'étude des textes, Paris, de Gigord. L'auteur, M. Fernessole, y étudie avec beaucoup de pénétration et de goût, selon les méthodes nouvelles en usage dans l'enseignement secondaire et supérieur, quinze textes empruntés à nos maîtres classiques. Il a fait suivre ce bon manuel d'explication française, qui nous manquait encore dans renseignement libre, d'une 'tude sur René Bazin où s'exprime une admiration vibrante, mais lucide et fondée en raison.
La métaphysique et la morale sont captées chez lui par la vie mouvante et changées en action. Les plus ardus problèmes sont posés et résolus par des êtres en mouvement, ils deviennent comme la sève de leur discours. C'est l'habileté suprême que d'atteindre ainsi les profondeurs, en passant, et de remonter assez tôt pour que jamais la conversation ne tombe au pédantisme. Je ne sais rien de plus admirable que cette exquise souplesse avec laquelle l'auteur sait enclore tout un chapitre d'apologétique dans une phrase cursive qui donne son enseignement avec d'autant plus d'efficace qu'elle n'impose rien et s'insinue de biais : « Elle sentait — la petite élève de Davidée — que le cœur de cette maîtresse n'était occupé en ce moment d'aucun autre amour. » Et deux lignes indirectes nous font ainsi l'apologie de la Religieuse, qui pour toujours renonce aux humaines tendresses ! « Elle aspirait à ces joies avec la même âpreté de désir que si elles avaient dû être pleines et éternelles. » Et ceci fait descendre en nous le sentiment profond delà vanité des pauvres petites joies éphémères de ce monde ! C'est donc la vie qui décide l'évolution psychologique de Davidée, et c'est la vie qui le plus souvent nous la révèle. Elle est passionnante cette évolution, cette montée d'une âme qui s'ouvre et se livre à la vérité. Jamais vraiment M. Bazin n'était allé si loin dans la pénétration des problèmes qui nous captivent. Et jamais il n'avait su, avec autant d'intuitive sûreté, aller jusqu'au cœur des questions essentielles. C'est le don des maîtres et de ceux qui, comme lui, ont
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fréquenté Pascal, de trouver sans effort le mot lumineux, le mot capital, le mot qui condense une doctrine et nous en donne la moelle. Sans haine, avec la tendre compassion des forts qui plaignent l'adversaire au lieu de le haïr, il met le doigt sur les points douloureux de l'incroyance, et il nous enseigne, alors même qu'il ne semble que raconter : « Davidée Birot se résigna comme les autres, avec plus de peine, à appeler Dieu l'Inconnaissable. Elle souffrait de se sentir non appuyée, non aimée, de songer que le ciel était sans amour et qu'elle n'avait pas de protection invisible, de juge d'appel, de pureté parfaite et régulatrice de la vie intérieure, pas de rédempteur, pas de recours contre la lointaine et certaine mort. » Peuton nous faire plus délicatement sentir les insuffisances de l'agnosticisme, la grande maladie de ce temps, et nous incliner plus insidieusement vers la conclusion spiritualiste de Spencer et de Bourget : « Cet Inconnaissable est réel. Il vit, puisque nous vivons de lui. De là, dit l'auteur du Disciple, il n'y a qu'un pas à concevoir que cet arrière-fonds de toute réalité enveloppe une pensée, puisque notre pensée en sort ; un cœur, puisque notre cœur en dérive. Beaucoup d'excellents esprits entrevoient dès aujourd'hui une réconciliation probable de la science et de la religion sur ce terrain de l'Inconnaissable1. » De cette réconciliation M. Bazin aura été le bon ouvrier à travers le monde pédagogique qu'il traite avec sympathie, tout en mettant le fer avec
i. Paul Bourget. Le Disciple, p. 35.
une précision chirurgicale sur les points faibles de sa culture philosophique. Quand Davidée s'avise de faire la leçon à une femme de libre vie, elle s'attire cette réponse qui va produire le choc décisif en sa conscience : « Dites donc, la demoiselle, où donc que vous l'avez prise votre morale? » Cette réplique inattendue du bon sens populaire la fait se replier sur elle-même. Elle a le soudain pressentiment que les bases de sa morale sont caduques, et que le reliquat de principes en l'air dont elle vivait par habitude va crouler. Un instant, elle songe à se blottir à l'abri d'une force et d'une autorité. Elle s'adresse à sa supérieure, M"e Renée, dont l'administrative quiétude lui en impose, mais qui, du bout des lèvres, en badinant, lui jette cette illusoire réponse : « La morale c'est ce que je dis en classe, d'après des programmes qui changent ; une leçon, la géographie des bancs de sable. C'est ce que voudra l'inspecteur, ce que voudra le ministre. Ça le regarde, ça ne me regarde pas. Ça fait partie de la fonction de dire : Amen. »
Davidée n'est pas de ces âmes que satisfont d'aussi ahurissantes pauvretés. Réfugiée auprès des vraies maîtresses de sa pensée, de ses professeurs d'Ecole normale, elle cherche dans ses cahiers sur quels fondements s'appuie l'enseignement moral officiel. « Est moral dans une société lui dit son cours, ce que cette société exige... Et elle exige ce que l'opinion sanctionne. » Voilà l'opinion établie raison suprême du bien et du mal ; voilà tous les impératifs qu'elle croyait immuables liés à la fortune précaire de cette
chose flottante : l'opinion. Car celte opinion, qui donc la crée, sinon l'attitude de quelques individus dominateurs? Et de par qui interdira t-on au premier individu venu de modifier par une attitude nouvelle une opinion qui ne tient son pouvoir que de la passivité commune ? Davidée entrevoit la fragilité lamentable de ce château de cartes qu'est la science des mœurs. Et quand une de ses petites élèves qui va mourir lui demande : « Mademoiselle, y a-t-il un bon Dieu? », elle ne se sent plus assez sûre d'elle-même pour répondre non, ni même pour recourir à l'Inconnaissable ; elle fait appel à d'évasives formules où déjà s'implique un acte de foi. Son âme se libère par degrés et secoue le manteau de plomb de son positivisme. Elle se laisse faire par la vie et sa marche ascensionnelle est rigoureusement logique ! Pourlant M. Bazin n'a pas omis, comme Corneille dans Polyeucle, de laisser un coin de mystère dans cet essor mystique. Réaliste et chrétien, il sait la part de la grâce et des mystérieuses inspirations intérieures dans toute conversion. De Pascal il a appris que la Foi c'est « Dieu sensible au cœur », et il a pris soin que Dieu parlât au cœur de Davidée avec l'infinie douceur qui est sa manière. L'âme de son héroïne est encore embaumée des souvenirs d'une première communion qui pourtant fut bâclée. « Il y avait eu un jour, entre cette âme encore pure et la divine joie, une rencontre dont elle demeurait étonnée. » La nostalgie de cette rencontre improvisée, dont elle n'avait pas connu tout le bienfait, entre en elle à la vue de
ses petites élèves, qui reviennent de la Table sainte. « J'ai vu mes enfants qui revenaient les mains jointes, les yeux baissés, pénétrés d'une joie que nous ne pouvons pas leur donner, qui ne ressemble pas à celle que nous leur donnons, cet air transfiguré, ce corps qui n'est plus que l'enveloppe de l'Adoration et l'abat-jour d'une lampe allumée. » Ainsi d'étape en étape, docile aux suggestions de sa raison et docile aux suggestions de son cœur que sa raison ne comprend pas, Davidée monte à la lumière jusqu'à ce que nous arrivions avec elle à cette scène coronaleoù, conquise enfin, et sentant son cœur se fondre, elle s'abandonne au Crucifié : « Un moment elle chercha la place de son baiser, mit ses lèvres sur [le cœur blessé et dit : « Aidez-moi ! »
Toute cette illumination progressive d'une âme est décrite avec une maîtrise qu'on ne discutera pas, cette fois. La psychologie de la conversion est infiniment plus solide ici que dans La Barrière. Je m'étais étonné que Félicien Limerel, pour recouvrer la foi perdue, se contentât d'aller s'abîmera Montmartre dans l'inactive contemplation d'une hostie, comme Loti s'en allait rêver à Jérusalem sous les Oliviers de Gethsémani. M. Fernessole m'objecta que cette attitude était légitime et peut-être la seule logique en pareil moment chez un jeune homme « qui connaissait théoriquement sa religion » et qui ne manquait sans doute que de « volonté pour vivre sa foi ». Il y aurait à débattre sur ces deux points, car si la formation religieuse de Félicien fut, de l'aveu même de l'auteur,
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insuffisante et rudimentaire, son désir, sa volonté de retrouver la foi était au contraire notoire puisque cette foi conditionnait son bonheur. Mais je ne reviendrai pas sur le passé. Aussi bien M. Bazin ne s'est pas contenté celte fois pour son héroïne d'une tension affective, et je vois que Davidée, au lieu de s'évaguer en vaines rêveries, va aux solides nourritures intellectuelles et cherche dans Gratry la réponse à ses doutes. C'est mieux ainsi !
Davidée Blrot sera dans l'œuvre de René Bazin ce que fut Britannicus dans l'œuvre de Racine : le roman des connaisseurs. Ce livre est une joie de toute l'âme par sa richesse idéologique et par sa réussite artistique. M. Faguet disait un jour : a La littérature et l'art ne sont populaires qu'à la condition d'être médiocres. » Toute l'œuvre de Bazin proteste contre cette sentence légère. Sans avoir écrit rien de médiocre, sans avoir commis une ligne frivole ou d'aguichage nocif, cet écrivain surveillé est demeuré le grand favori du public populaire comme du public lettré. Les grandes revues se disputent ses manuscrits et dans les cabinets de lecture des faubourgs ses livres se fatiguent et jaunissent à circuler dans des mains ouvrières. C'est que M. Bazin peint la vie et l'humanité avec tant de justesse que chacun de nous se reconnaît en ses héros. Ne commettons pas l'erreur de prendre ses romans champêtres pour de naïves pastorales ni ses romans ouvriers pour d'optimistes rêveries. Il aime l'ouvrier et le peint souvent en beauté, mais il ne le flatte jamais. Son Maïeul
Jacquet, le perreyeur de l'Ardésie, est, nous le sentons, assez haut dans son estime pour qu'un mariage entre cet ouvrier et Davidée lui semble chose normale. Pourtant ce fruste héros reste l'homme primitif en qui de maléfiques puissances sommeillent, toujours prêtes à se réveiller. Dans son âme simple et dans celle de Phrosine éclatent d'alternatives flambées de haine et d'amour. Et c'est la vérité même ! L'ouvrier se retrouve là! Voilà pourquoi le peuple a des tendresses pour M. Bazin!
Il l'aime aussi pour la poésie de ses évocations lyriques et pour sa précision descriptive. Chose étrange! le lyrisme et la description sont des genres populaires. Il y a du troubadour en tout homme du peuple. Or, M. Bazin s'attarde à décrire et à chanter. La description est son péché mignon. Il aime fleurir sa pensée et l'enluminer d'un paysage comme d'une gaze ou d'une broderie. D'une aimable intempérance parfois, ces morceaux descriptifs sont, je le sais, de captieux avocats qui plaident victorieusement en leur faveur les circonstances atténuantes. Elles sont si pimpantes, les descriptions de M. Bazin, si soignées et si fraîches, que nous nous sentons en les lisant comme enveloppés de la pure haleine des campagnes.
Mais ce qui fait le charme unique de ses livres, c'est qu'ils nous livrent à chaque page l'âme d'un grand chrétien. Un jouvenceau bien peigné mais peu psychologue disait un jour à M. Maurice Souriau : « Est-ce que M. Bazin croit tout ce qu'il dit? » Mais oui, jeune homme, René Bazin croit tout ce qu'il dit,
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et même — ceci vous étonnera peut-être — il le pratique. Il ne s'est pas contenté, académicien, de rester professeur à l'Université catholique d'Angers et de venir fidèlement, à pied, le matin, fumant sa cigarette, faire son cours dans une modeste chaire de droit criminel, il ne s'est pas contenté de mettre sa plume au service de sa foi, il a de plus toujours noblement vécu celte foi! Je vous confierai même, curieux adolescent, que si, naguère encore, il s'est permis, dans Les Hommes de demain, de recommander la dévotion à la jeunesse, c'est qu'il en avait le droit pour avoir donné l'exemple. Si vous voulez, jeune éphèbe, me promettre d'en faire autant, je ne balancerai pas à vous révéler où M. Bazin fait annuellement sa retraite spirituelle avec des hommes du peuple qu'il entretient familièrement, avec qui même volontiers il fait... une partie de boules ou de croquet! M. Bazin est un chrétien qui se nourrit des sacrements ! Et voilà pourquoi, jeune homme, il écrit des choses si exquises, d'un si pur christianisme, d'une si* belle résonance de foi, pourquoi sa chasteté de plume est telle que même en un sujet clandestin elle le garde des évocations lascives, pourquoi il trouve quand il veut des formules comme celle-ci qui ouvrent à nos méditations d'infinis horizons : « Etre propre, c'est si loin de cette merveille : être pur ! » Car, ce n'est que dans la foi vécue que l'on acquiert cette qualité d'âme qui vous étonne et vous séduit chez M. Bazin, qui fait vibrer chacune de ses lignes et leur communique un rayonnement qui vient de plus loin que ce monde !
René BOYLESVE
On se livre un peu trop peut-être à l'exercice innocent de comparer entr» eux MM. Bordeaux et Paul Bourget. Il y a sans doute quelque parenté intellectuelle entre ces deux écrivains : les mêmes problèmes les attirent, les mêmes solutions surviennent au bout de leurs analyses. Mais leur écriture n'est pas de même famille. Dans sa marche lente et minutieuse, M. Bourget rappelle assez peu M. Bordeaux, qui porte en sa manière une sorte de brusquerie cavalière, où se retrouve l'agilité du montagnard alpin. Parmi les jeunes écrivains de la même génération que Bordeaux, c'est René Boylesve, son « plus cher ami », son camarade du café Vachette, qui parait tenir de plus près à M. Bourget par le goût qu'il a de fouiller les âmes jusqu'aux extrêmes limites du conscient. Avec plus d'heureuse fluidité dans la phrase, avec cette exquise vénusté tourangelle qu'il tient de son harmonieuse province, Boylesve aime à se jouer dans le réseau des complications sentimentales où s'engagent volontiers ses héros. Gomme Bourget, il aime à se pencher sur les âmes anxieuses, sur celles que travaillent de hautes préoccupations morales, sur celles
qu'une délicatesse inquiète destine aux pathétiques aventures passionnelles.
Il sait, comme tout Français qui s'est abreuvé aux sources helléno-latines, et dont l'enfance a baigné par surcroît dans une atmosphère catholique, que la passion n'est émouvante que chez les âmes de conscience morale chatouilleuse. Il a bien vu, comme Bordeaux et comme Bourget, que, pour un être de sens moral atrophié nul problème vraiment tragique ne peut se poser, ni même s'amorcer, puisque la passion se développe librement en lui, sans rencontrer d'obstacle intérieur, sans y éveiller de conflit. L'être amoral n'a pas à lutter contre lui-même, il n'a qu'à se débattre contre des obstacles extérieurs. Quand une passion l'envahit, une seule inquiétude le tient : supprimer les entraves que mettent à sa fantaisie la société, les usages, la famille... En l'absence de débat intime, il donne du front, s'il est violent, avec une brutalité de fauve, contre les barrières qui le maintiennent. Son agitation, pour délirante qu'elle soit, ne peut nous inspirer qu'une émotion physiologique. Nos nerfs en peuvent être ébranlés ; nul plaisir esthétique, durable et profond, ne peut surgir pour nous d'un tel spectacle1. Il faut être misérablement étranger à notre race et à notre culture, n'avoir même
i. Ainsi donc une conception matérialiste de l'homme et du monde limite notoirement le champ de l'artiste. Elle amoindrit le nombre des conflits utilisables, et fait perdre toute profondeur à ceux qui restent. Cette petite considération apologétique, qui s'offre d'elle-même au passage, n'est pas ici déplacée !
aucune culture, être Bernstein ou Porto-Riche, pour prétendre nous émouvoir à fond d'âme avec les fureurs déchaînées d'un être sans scrupules de moralité. Quand un de ces êtres frénétise en notre présence, nous ne ressentons à sa vue qu'une petite excitation physique passagère, pareille à celle que nous donne une bête de proie qui se heurte aux barreaux de sa cage ou qui terrasse son dompteur2!
Boylesve connaît les infinies ressources d'art que recèlent les âmes en qui la vie morale n'a pas fléchi. C'est à cette sorte d'âmes qu'il s'intéresse exclusivement, depuis des années déjà, évitant néanmoins de les choisir irréelles à force d'émotivité maladive, comme le fit parfois Bourget. Il oriente ainsi délibérément son observation vers les vieilles familles provinciales où subsistent, plus nombreux qu'ailleurs, de ces types humains vénérables, en qui des siècles de vertu bourgeoise s'épanouissent et donnent leur fruit. Il n'eut pas toujours cette sagesse avisée. Il y eut pour lui, comme pour tant d'autres, des années d'erreur où sa plume s'abaissa à des exercices indignes de son talent, où il écrivit des contes légers et même licencieux qui n'auront qu'un destin éphémère parce que, si le métier en est joli, la substance en est vaine. De sa molle Touraine, il ne recueillit d'abord que l'enseignement de volupté ; avec insouciance, il livra sa barque aux flots orageux de la mer Tyrrhénienne ; il se laissa captiver au chant des sirènes... Mais il éprouva que si l'Embarquement pour Cythère est toujours triomphal, il y a de prompts-
et mélancoliques retours pour les âmes profondes !
M. Boylesve revint bientôt vers sa province pour écouter son antre voix, sa voix, grave, sa voix maternelle, et se faire instruire par elle. C'est aux environs de 1900 qu'il se reploya sur soi pour renouer au passé les anneaux brisés de son âme. Il nous a conté lui-même, dans la préface de La Becquée, ce pèlerinage à la terre des morts, qui fut pour lui le point de départ d'une ascension, ou, si l'on veut, d'un approfondissement de son être moral : « Je suis retourné, écrit-il, dans le pays où j'ai été enfant, où mes parents sont morts, où ils étaient nés. J'ai poussé la grille du jardin et la porte d'entrée ; j'ai ouvert des placards; j'ai marché dans un long corridor; et la maison déserte se repeuplait et s'animait dans ma mémoire. J'ai été si ému par tout ce que je voyais que, même longtemps après mon retour à Paris où l'on oublie tout, l'ébranlement de mon petit voyage persista et me parut d'un ordre supérieur à la plupart de mes souvenirs. C'est, je le crois, parce qu'il était fait d'un élément dépassant de haut mes émotions personnelles et que les scènes et les figures que l'air natal évoquait étaient les scènes et les figures communes à la famille provinciale française qui a élevé les hommes âgés aujourd'hui d'environ trente ans. » Ces lignes sont de 1901.
L' ébranlement de son petit voyage en province reçut le complément, semble-t-il, d'un autre ébranlement plus décisif encore. La grande folie de l'Exposition, de cette formidable foire où il vit tout un peuple se
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René Boylesve
ruer vers le bien-être matériel comme vers sa lia unique, où il vit tant d'imbéciles s'emplir la bouche du grand mot de Progrès et proclamer avec emphase que l'homme allait devenir dieu, toute cette orgiaque agitation chiffonna sa naturelle élégance d'âme et l'accabla de dégoût. C'est vers ce temps aussi que Brunetière, Bourget, et d'autres vigoureux esprits, brusquant leur évolution, se préparaient aux démarches définitives. Bordeaux, l'ami de cœur, s'était nettoyé l'esprit des nuées septentrionales, il avait rejeté l'ibsénisme et retrempé son âme à la tradition. Il eût fallu n'être qu'une petite tête bien vaine pour ne pas réfléchir sur tous ces événements et ne pas se demander si l'homme qui tient une plume n'a pas, plus que d'autres, l'obligation stricte de pénétrer le sens de la vie et d'en inculquer le respect aux lecteurs, ses tributaires. M. Boylesve consentit à entendre la leçon de ses vieilles grand'mères, qui furent fidèles à leur ferre, fidèles à leur religion ; il les laissa refaire lentement son âme ; il cessa de sourire quand elles lui redisaient comme tante Félicie de La Becquée: « Mon petit, crois-en ta vieille tante qui est tout près d'aller se faire juger par le Bon Dieu. Ce n'est pas vrai ; tout n'est pas vain. » Dès lors, les livres de M. Boylesve devinrent plus graves et plus recueillis. M. André Chaumeix nota qu'il allait se spiritualisanl .
Lorsque, voici deux ans, il nous donna La jeune fille bien élevée, la critique hésita, déconcertée, devant cette œuvre complexe qui étudiait un monde peu
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connu du profane. L'auteur s'était aventuré à décrire une éducation religieuse chez les Dames du Sacré- Cœur. Mal préparé à conduire utilement son enquête en ce jardin fermé qu'est un couvent, il aperçut et nota surtout les côtés mesquins de cette vie claustrale où s'élaborèrent tant d'admirables caractères. Il parut donner comme règle générale ce qui n'était qu'anomalie et dérogation ; il nous montra des religieuses, à l'âme étroite, poursuivant un idéal de piété romantique et repaissant de chimères leurs petites couventines exaltées. Le public catholique s'accorda à tenir cette étude pour parodique et mal observée. Des élèves du Sacré-Cœur élevèrent une juste protestation et représentèrent à l'auteur que ses intentions pouvaient être pures, mais que son information n'était pas suffisante. Je crois que M. Boylesve en convint intérieurement. Il s'est défendu, je le sais, mais assez mollement et sans grande efficace. Dans sa plus récente préface il a écrit ; « C'est le problème de l'éducation de la jeune fille que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention n'avait jamais été si grande ! Les uns ont cru que j'attaquais les méthodes anciennes ; les autres ont découvert, chez moi, d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille à une époque donnée et rien de plus. » Rien de plus ? M. Boylesve ne sent-il pas qu'il réduit ainsi la valeur et la portée de son œuvre ? Ne se rend-il pas compte aussi que Yétat d'esprit dont il parle n'est pas seulement décrit par
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lui mais expliqué d'une certaine manière, et que c'est précisément cette manière dont on lui fait grief, comme étant inexacte ? M. Boylesve plaide innocent et ne veut pas avoir écrit à la légère. Nous comprenons ce souci d'exactitude rétrospective, car avoue-ton jamais de bonne grâce ses petites inadvertances professionnelles ?
Si l'on me disait néanmoins que, sentant son audace, l'auteur conçut le dessein de faire amende honorable pour son livre un peu frondeur, je ne m'en étonnerais pas et je verrais dans Madeleine jeune femme1, sa dernière œuvre, une discrète réparation offerte aux nobles femmes qu'il avait injustement blessées. Je n'entends pas expliquer ce livre tout entier par un dessein préconçu. Comme le dit M. Boylesve, le romancier ne crée pas la vie, il l'observe et la photographie : « Un roman, dit il, est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci vivant. » Oui, le romancier qu'est M. Boylesve se plie d'ordinaire à la réalité ; il offre son miroir à la vie et fait, avec conscience, sa fonction d'enregistreur. Mais il a le choix du spectacle à refléter ; et le choix qu'il fait justement nous ouvre un coin de son âme. Son effort d'objectivité absolue n'est jamais complètement opérant. M. Boylesve veut bien lui-même en convenir : «Il n'y a point, dit-il, de Littérature totalement impersonnelle. » Nous sommes donc autorisés par lui à
i . Madeleine jeune femme, roman par René Boylesve, i vol. 3 fr. 5o. Calmann-Lévy, Pari?.
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interroger son œuvre pour savoir d'elle ce que le cerveau qui l'a conçue a pensé de la réalité observée. Or. je vois que Madeleine jeune femme, c'est la jeune fille bien élevée, sortie de son couvent, mariée et jetée dans un monde hostile et sans moralité, qui mérite tous nos mépris et les obtient d'emblée. En sa douce héroïne Madeleine, l'auteur a mis toutes ses complaisances ; il l'a faite sympathique et séduisante ; il a voulu que nous l'aimions. Selon qu'il le désire, nous l'aimons ! Mais, précisément, il se trouve que cette Madeleine, après trois ans que nous l'avons quittée, nous apparaît à peine reconnaissable. On nous l'a changée ! Cette jeune fille, qu'on appelait par une sorte de dérision « la jeune fille bien élevée ». nous avons la surprise de constater qu'elle a été véritablement bien élevée. Mise en tentation soudaine de trahir ses devoirs d'épouse, elle trouve en elle, à l'heure critique, une force ignorée qui la sauve d'une déchéance. « Ah ! dit-elle, si je n'avais été dressée par ma famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là flambée ! » L'édifice intérieur de son âme, patiemment élevé par les saintes femmes de son couvent, avait donc été plus solidement construit et plus intelligemment aménagé qu'on ne nous l'avait fait prévoir dans La jeune fille bien élevée. Les Dames du Sacré-Cœur avaient fait de bonne besogne dans cette petite conscience inquiète. Et s'il faut juger l'arbre ù ses fruits, concluons, par Madeleine jeune femme, que l'arbre était bon puisqu'il donne un si beau fruit. L'éducation religieuse avait
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laissé l'aiguillon dans l'àme de la jeune fille. C'était au couvent qu'elle s'était entraînée à fouiller sa conscience, à écouter le commandement intérieur, à extirper le péché, et qu'elle avait imprimé dans ses chastes muscles la séculaire horreur des siens pour le mal, notamment pour le désordre des mœurs. Ce qu'il y a de meilleur en elle est religieux. C'est à son couvent qu'elle doit — et qu'elle attribue d'ailleurs — le miracle de salut par quoi elle est un jour présersée de s'avilir : « Mon cher couvent, où j'avais passé dix ans... Dix ans de notre vie sur vingt, c'est un compte, et c'est la période ineffaçable. Là, mon éducation m'avait révélé des joies d'une singulière saveur. Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de délectation sans égale, et m'avait inspiré un grand dégoût de tous les sentiments qui n'étaient ni très hauts, ni très purs... Je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infini, songer, comme on l'enseignait au couvent, aux souffrances de Notre Seigneur... Notre esprit, notre cœur, et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées, et de cette idée entre autres que nous étions respectables ; respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions l'honneur, à cause des mœurs dont nous représentions la fleur, et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait touchées. »
Vraiment, l'éducation qui versait dans les âmes de tels sentiments n'était pas méprisable ! Et M. Boylesve, on le sent bien, ne la méprise pas, ou du moins ne la méprise plus. La valeur pragmatique dont il la pourvoit, — puisque c'est à cette réserve incomparable de scrupules chrétiens qu'il attribuera le sursaut vertueux de son héroïne — manifeste avec évidence la sympathie secrète qu'il lui accorde désormais '.
La force d'une âme est dans sa culture chrétienne. L'auteur n'a pas craint de regarder en face cette redoutable vérité, et d'en tirer les conséquences nécessaires. Par la bouche de son héroïne, il pose nettement la question de savoir si l'on est en mesure de remplacer, pour la génération de demain, le divin ferment religieux, grâce auquel la génération d'hier s'était gardée dans une approximative propreté morale. Madeleine avait reçu une forte éducation reli gieuse. Dix années de couvent avaient accumulé en elle un de ces tenaces parfums de vertu dont l'arôme remonte ensuite par bouffées tout le long de la vie, comme dans ces vieux sanctuaires où persiste une
i . On peut mesurer ainsi le chemin parcouru depuis les romans libertins de sa jeunesse, quand Ernest-Charles, qui n'est pas une timide pâquerette, pouvait écrire : « Les héros de René Boylesve ne sont guère soucieux que de plaisirs sensuels... Ils sont plus épris de gaudriole, si j'ose dire, qu'ils ne sont amoureux... René Boylesve pense les représenter mieux dans leur amabilité en multipliant consciencieusement les anecdotes un peu grivoises. » En ce temps-là les romans de M. Boylesve tendaient à prouver « que les bonnes leçons morales ne servent de rien ». Aujourd'hui, ils s'efforcent de prouver justement le contraire! Madeleine jeune femme répare pour La leçon d'amour dans un parc I
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très ancienne odeur d'encens. A l'heure grave de la tentation, elle n'eut qu'à s'abandonner à la vague de fond, lentement formée dans son âme par la prière et les sacrements, pour rentrer dans sa ligne droite. Mais, sa fille ? Sa fille qui vit dans une lourde atmosphère d'infférence religieuse, qui n'a sous les yeux que des exemples d'atonie spirituelle, d'insensibilité morale, où puisera-t-elle la force de maintenir son intégrité? « Il vous faudrait être des anges pour ne point vous conduire comme des brutes », dit Madeleine à son mari. Et nul de nous n'est un ange, elle le sait. Que sera donc sa fille? Elle voit l'abîme, et, rentrant en elle-même un instant, elle ébauche ce terrible examen de conscience qui devrait faire trembler toutes les mères : « Quand un instinct secret, une voix du plus profond de moi m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air que j'ai respiré. » Il faudrait avoir, en effet, la candeur d'une très jeune autruche pour imaginer que la génération prochaine vivra efficacement du parfum d'un vase vide, comme disait Renan, alors que le parfum d'un vase plein ne suffit même plus à la génération présente.
Boylesve n'a pas cette illusion naïve, et sa confiance dans l'aide chrétienne est si entière, qu'il nous montre Madeleine côtoyant l'abîme pour avoir seule-
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ment laissé s'appauvrir en elle la sève de sa vie religieuse, pour avoir reployé cette magnifique paire d'ailes, dont parle Taine, qui nous élève au-dessus de nous-mêmes : « Nous prîmes l'habitude de n'aller qu'à la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion de gens distraits, pressés de déjeûner, ou de courir aux matinées, et qui semblent faire au bon Dieu une suprême concession ; on sent que de tous leurs devoirs religieux, ce bout de messe là est le dernier. Je me moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts ; peu à peu, comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité réduite, pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir, ni même le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nousmêmes où le sens religieux se retrouve. Ma piété naturellement diminua. » La vie morale suivit en Madeleine la fortune de la vie religieuse. La courbe du fléchissement pour les deux vies se déroule toujours parallèlement. M. Boylesve n'a garde d'oublier leur dépendance mutuelle !
Il ne m'échappe pas que la victoire finale de la jeune femme trouve une part de son explication dans cette grande force naturelle que sont les hérédités. Une longue lignée d'honnêtes grand'mères ■ lui a légué, comme à tant d'autres, un trésor inappréciable « de mœurs réservées, force puissante, dit-elle, bien supérieure à nous-mêmes et à notre meilleure volonté l ». Mais ce legs précieux justement, cette
1. Nous pourrions craindre, en lisant cette phrase et en i'isolant de son contexte, que M. Bojlesre ne verse, lui aussi, dans une sorte de
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richesse transmise, de quoi donc est-elle faite, sinon d'une séculaire discipline chrétienne, et ne revenonsnous pas toujours au même point? N'est-ce pas dans l'ascèse et les sacrements que les vieilles grand'mères ont acquis cette aptitude à vaincre le mal qu'elles lèguent à leur petite fille ? Il éclate aujourd'hui que M. René Boylesve entend ainsi les choses!
Faut-il donc conclure que ce romancier est un chrétien ? Je ne sais ! Et peut-être serait-il audacieux de l'annexer, sans autre examen, à notre Communion ! J'incline à le croire pourtant, sinon chrétien de fait, au moins chrétien d'aspiration. Il y a dans Madeleine jeune femme un personnage énigmatique dont on nous dit : « Son cerveau seul était chrétien. » J'imagine volontiers M. Boylesve un peu pareil à ce personnage de pensée agile, de dialectique déliée, habile a à faire sans cesse le tour complet de chaque chose ». M. Boylesve pense chrétien, et le résultat de ses analyses à l'heure actuelle impliquerait, en rigoureuse logique, le pur christianisme et même le catholicisme. Mais qui ne sait que l'adhésion de l'esprit précède souvent de bien loin l'adhésion réelle et effective, l'adhésion de toute l'âme avec le complément des actes? Du personnage auquel j'ai fait
fatalisme psychologique, fatalisme auquel M. Bordeaux n'a peut être pas échappé dans La Croisée des chemins. Mais d'autres textes nous rassurent, et celui-ci notamment : « Je ne dis pas cela pour m'innocenter, je ne suis pas du tout de celles qui n'acceptent aucune responsabilité ; ;e sais trop bien ce que nous pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non 1 nous ne sommes pas le seul jouet des choses ! »
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allusion on nous dit encore : « A l'occasion des sujets traités autour de lui, il savait d'un tour preste vous ramener, de ce qu'il y a en eux de trompeur et d'éphémère, à ce qu'il y a en nous de fondamental et d'éternel. » Cela est parfaitement vrai de M. Boylesve, mais ceci l'est peut-être autant : « Il y avait en lui des contradictions. Il disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux ou trois chemins si curieux ou si beaux, que Ton ne demandait qu'à prolonger le voyage. » Au demeurant. « c'était un homme singulier... fort capable de proclamer en plein Paris la grandeur du catholicisme ».
Je crois que M. Boylesves serait « fort capable, en ce moment, de proclamer en plein Paris, comme son héros, la grandeur du catholicisme ». Quant à tirer de son œuvre de plus fermes conclusions ! en vérité, je ne sais! Et pourtant, je ne puis me résoudre à admettre qu'on soit capable d'écrire les pages ardentes qui couronnent son livre, qu'on puisse chanter un tel hymne à la vie chaste, chrétienne, immolée, quand, en soi, « le cerveau seul est chrétien ». Il y a là, dans les dernières pages de Madeleine jeune femme, de certains accents dont l'émotion ne trompe pas et qui ne sont accordés, semble-t-il, qu'à une sensibilité religieuse, qu'à une âme naturellement chrétienne, comme dit Tertullien !
Lorsque parut la brève étude qui précède, M. René Boylesve voulut bien m'écrire quelques pages d'un haut intérêt psychologique que je crois devoir verser au débat, par souci de loyauté. Sans en approuver tous les termes, je les offre au lecteur comme un document. Elles éclairent une âme complexe et délicate qu'un noble idéal sollicite par intermittences, et que la vérité — souhaitons-le ! — visitera sans doute un jour. Si ces pages ne comblent pas entièrement nos vœux, elles répondent admirablement, du moins, à l'objet de ce livre qui est d'explorer des âmes d'artistes. Je les reproduis sans commentaire — mon étude en étant le suffisant commentaire ! — et j'en efface seulement les témoignages de sympathie personnelle qu'une trop grande indulgence inspire à M. Boylesve. De ces témoignages je ne retiens, on le comprendra, que ce qui est indispensable à l'intelligence du texte :
« Laissez-moi... vous complimenter, écrit M. Boylesve, du sens critique... qui vous permet de me différencier en me comparant à d'autres écrivains, et... de descendre si avant dans mes ouvrages et j'oserai dire dans l'âme d'où mes ouvrages sont issus : Je ne pense pas pouvoir augmenter de beaucoup les lumières que vous possédez sur moi; car elles m'étonnent par leur éclat, tout en confirmant l'opinion que j'ai qu'il n'est pas besoin pour connaître et juger un
écrivain, d'être informé des mille et une particularités de sa personne et de sa vie. Vous pratiquez l'ancienne méthode, et c'est la bonne : les œuvres seules comptent, et la figure véritable de l'écrivain est celle qui surgit et s'impose à la suite d'une attentive lecture. « Tout au plus me permettrai-je de relever une légère erreur d'interprétation de ce qui vous semble chez moi une évolution. Mais, après tout, l'auteur se connaît-il mieux lui-même qu'un critique aussi pénétrant que vous ? Toutefois voici comment je m'aperçois sur cette échelle qui partirait d'un sol assez bas pour s'élever vers des horizons où l'on va, selon l'expression d'A. Chaumeix « se spiritualisant ». Je marche, aujourd'hui, comme il y a vingt ans, entre un ange et un démon! Et je ne suis pas très sûr que l'un ait fait de notables progrès sur l'autre. En 1896 j'ai publié Mlle Cloque, où l'on pouvait discerner ma pensée chrétienne « et même catholique » tout autant, il me semble, que dans mon dernier livre. Avant Mlu Cloque, j'avais publié Sainte Marie des Fleurs, mon second livre, où, sans qu'il soit question de morale ni de religion, le fond de mon esprit, ou si l'on veut tout mon spiritualisme chrétien, et mon esprit de réaction déjà contre les médiocrités de la vie profane, me paraissent se manifester clairement ; c'est un livre d'amour, comme vers 1905 le livre intitulé Mon Amour, mais qui ne pouvait, me semblet-il, et a-t-il semblé aux plus intelligents critiques, qui ne pouvait être que l'œuvre d'un esprit formé par le Catholicisme. Oui, je me vois toujours le même, pas-
sionnément épris d'une beauté pure dont l'origine peut-être est dans mon éducation religieuse, mais en même temps passionné par-dessus-tout pour Y œuvre d'art. L'œuvre d'art m'est apparue souvent sous sa forme païenne, sans préméditation, sans aucune intention réfléchie de ma part, souvent aussi, je le crois, la forme chrétienne a émergé. A aucun moment je n'ai pensé : « Je suis païen » ni : « Je suis chrétien », mais toujours : a Je ne suis qu'un artisan de la langue française et je tâche de peindre le monde comme il m'apparaît; ne reconnaissant de maître que le commandement moral qui m'ordonne de ne pas altérer les formes de mon modèle. » Je crois que toute la force d'une œuvre littéraire pro vient de son degré de véracité. Il ne sert à rien que l'auteur, animé des meilleures intentions, veuille incliner le sens de son ouvrage dans une direction ou dans une autre; c'est la justesse de l'image totale qui convainc l'esprit du lecteur. La justesse psychologique est donc mon seul but. Je ne pense pas avoir écrit La jeune fille bien élevée, dans un certain état d'esprit, et puis avoir écrit la seconde partie en guise d'amende honorable ; j'ai fait l'histoire d'une femme et en même temps l'histoire d'un certain état de mœurs : j'ai montré la femme critiquant les mœurs, comme il est vraisemblable dans la jeunesse et comme cela s'est fait beaucoup à l'époque où vécut mon héroïne — et, à mon avis, il n'y a pas de mœurs humaines, qui soient exemptes de toute critique — et puis j'ai montré cette femme aux prises avec des mœurs radi-
calement opposées à celles pour lesquelles elle avait eu peu d'indulgence; avant toute chose j'ai voulu montrer un cas très commun de notre temps, cas d'ailleurs extrêmement complexe... car je sens toute la vanité de cette expression « J'ai voulu » quand il s'agit d'ouvrages de ce genre ; quelque chose de plus fort que notre volonté nous pousse.
« Je ne me vois point pour le moment d'humeur à rien modifier à ma manière. Mon intention n'est pas de faire de l'apologétique, mais de peindre le monde. Si, parti de ce point tout profane, il tombe de ma plume une œuvre favorable à l'esprit chrétien, n'aurat-elle pas au moins la même valeur efficace que si elle provenait d'un Catholique ? Mais je ne l'aurai pas fait exprès, je ne veux pas quitter ma position, aussi impartiale que possible, qui me permet d'embrasser un plus large monde et de le laisser examiner et juger par quelqu'un d'inconnu de moi-même, qui, au fond de moi, a la haute main sur mon œuvre. Cette Muse intime, qui n'est qu'une sorte de seconde conscience de l'artiste, ne me permettra pas de voir le monde d'un point de vue, mais d'un point de vue humain, d'un point de vue d'hoinête homme. J'ai cru devoir vous faire, ce loyal aveu afin que vous ne fondiez pas sur moi plus d'espérances que je ne puis en réaliser et que vous ne désespériez pas non plus de moi si tel de mes livres à venir paraissait étranger à l'esprit de celui qui m'a valu un aussi précieux contact avec vous. Et veuillez croire.... »
Anatole FRANCE
Lorsque M. Anatole France écrivit une préface pour les Discours de M. Combes, on s'étonna communément que cet écrivain délicat, hérilier, disait-on, des plus pures grâces d'Ionie, descendît de sa tour d'ivoire pour porter à son tour son atticisme en Béotie. On crut à une défaillance passagère, à quelque distraction peut-être. On n'imaginait pas que ce raffiné pût, de propos délibéré, enchaîner sa fortune à celle du plus inculte démagogue qu'on ait vu régir nos Affaires.
C'était méconnaître l'essence profonde de son génie. Pour qui savait dépasser les apparences et pénétrer jusqu'à la moelle de son œuvre, il était évident que cet homme finirait dans les bras de M. Homais. Il était fait pour s'épanouir dans un comité radical, pour brandir le glaive de M. Prudhomme et, transfuge du Banquet de Platon, pour haranguer dans un banquet Mascuraud les champions impétueux de la Laïcité ! L'harmonie secrète de son âme avec celle de Cléon ne restait inaperçue que des esprits sans clairvoyance. Il y a déjà vingt ans que Jules Lemaître écrivait : « On a vu depuis quelques années croître
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magnifiquement ce que les théologiens appelleraient son esprit de malice et son impiété... M. Brunetière, en morigénant M. France, l'a contraint à sortir tout le dix-huitième siècle qu'il avait dans le sang. » Or ce dix-huitième siècle, qu'il portait dans son sang, n'est pas, comme on sait, le siècle dePériclès!
Depuis longtemps l'auteur de Thaïs marchait à la rencontre de M. Combes, et, plus volontiers qu'aux divines Muses du Permesse, il donnait audience à la Muse des comices agricoles. Les hypocrites nonchalances de sa phrase n'étaient que l'aguichante façade sous laquelle ce mandarin de Lettres, qui s'affirme « enclin à la tristesse, ù la douceur et à la pitié », abritait un fanatisme de primaire et la simple philosophie d'un calicot !
Plusieurs de nos amis vont tressaillir de surprise devant l'insolence hérétique d'une telle proposition ! Je supplie qu'ils attendent ma preuve et qu'ils me laissent nuancer mon discours, comme dirait Barrés. S'ils n'ignorent pas que M. France a passé « huit jours chez Renan » , ont-ils assez remarqué que c'est à l'école du soir que se forma la plus intime substance de son âme? Ont-ils observé que ce prétendu triste a des gaîtés énormes de vieillard dissolu, et que ce doux possède un fonds jamais épuisé de férocité sèche ?
Gaston Descamps s'étonnait, aux environs de 1890, qu'il eût déjà des ennemis parmi les jeunes. Deschamps n'avait donc pas vu que cet homme est « un vieux » ? Vieux, il le fut dès son premier livre. « Nous
étions déjà si vieux quand nous sommes nés », disait un personnage du Lys rouge. A vingt ans, M. France était plus que sexagénaire ; et maintenant qu'il a parfait âge, où donc prendrait-il de quoi mettre quelque fraîcheur en ses propos ; d'où lui viendrait le frisson qui fait vibrer la phrase et palpiter la page ? Il expliqua un jour à Leconte de Lisle qu'il n'avait pas de goût pour le sublime. Explication superflue ! Chaque ligne tombée de sa plume trahit avec assez d'éclat le prosaïsme de ses sentiments ! Ce bourgeois capitonné, qui n'a jamais vibré pour une idée, qui, pour nulle cause au monde, ne donnerait une goutte de son sang, qui a réhabilité Bouvard, exalté Pécuchet, est un étranger parmi les Français. Nulle âme jeune de chez nous ne saurait chérir avec élan ce froid et immobile gendelettres, contempteur des héros et prédicateur d'ataraxie!
Et pourtant, par quel sortilège ce pyrrhonien d'âme rétractile, dernier espoir et suprême pensée du laïcisme le plus niais, conserve-t-il assez de sympathies dans notre public idéaliste pour atteindre aux grands succès de librairie ? Et par quel miracle de snobisme les meilleurs d'entre nous s'emploient-ils à galvaniser ce cadavre ? Car, il n'en faut pas douter, les livres de M. France font une brillante carrière. Les dieux ont soif, La révolte des anges, franchirent allègrement leur centième édition, et L'Ile des Pingouins ne resta pas beaucoup en deçà, malgré le sombre ennui qui s'en exhalait. C'est que tout Français possède un incomparable fonds de badauderie qui le jette en
âmes d'aujour'dhui. — 2e série. 16
admiration devant tout ce qui n'est pas de chez lui : tendance qui s'allie merveilleusement avec une sorte de générosité chevaleresque, avec cette coquetterie française qui nous porte vers l'Adversaire et nous inspire pour lui nos plus exquises gâteries. Nous n'avons jamais pu nous retenir de lever noire chapeau à plumes et de crier sur tous les champs de bataille ' Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! — Voilà pourquoi M. Anatole France, anarchiste et nihiliste, est la coqueluche des hommes d'ordre, et pourquoi M. Anatole France, impie et voltairien, est idolâtré par de bons catholiques. Plusieurs des nôtres se sont littéralement pâmés devant Les dieux ont soif, et tel de nos critiques, dans l'excès de son contentement, eut un bœuf sur la langue lorsqu'il s'agit pour lui de dénoncer les pages de lubricité et d'impiété qui sont le déshonneur de ce livre. Comment donc s'est ouverte soudain au cœur d'excellents chrétiens cette source d'étrange mansuétude ?
Il y a de l'impondérable en cette affaire et je ne me charge pas d'en tout expliquer. Mais ce qui me paraît avoir grisé les têtes et chaviré les cœurs, c'est que l'auteur, après un passé d'agitateur en chambre, se décidait à porter une main sacrilège sur l'Idole révolutionnaire ; il osait égratigner la face auguste des grands démagogues de 93, et parler sans fanatisme de la guillotine rédemptrice. Je n'examine pas si sa main n'était point gantée de velours et s'il n'a pas souffleté les guillotineurs avec des fleurs, il reste qu'il a chiffonné leur péplum et dérangé leur dra-
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perie. Avec des ambiguïtés et des vacillements de pensée qui gênent, il est vrai, mon jugement, il a daigné reconnaître que Danton, Marat, Robespierre n'étaient ni des bergers de pastorale ni d'innocents troubadours. C'en fut assez. Des âmes candides surabondèrent de joie et s'épanchèrent en actions de grâces comme d'un retour au bercail. M. France fut enrôlé sans noviciat dans la noble phalange des contre-révolutionnaires avec de Maistre, Bonald et Taine. Je demanderais bien quelle importance peut avoir en matière historique l'opinion de cet amateur novice, et par quel privilège sa jeune compétence en histoire révolutionnaire put obtenir d'emblée pareil crédit, mais on me traiterait d'impertinent!
Je ne poserai qu'une question liminaire. Ce geste de profanation, dont je ne méconnais pas l'utilité, ne perd-il pas en élégance ce qu'il perd en audace, et devait-il nous enivrer d'une telle reconnaissance ? Les puissances contre lesquelles s'insurge M. France étaient-elles redoutables ? On s'accorde à reconnaître, depuis cinq ou six ans. qu'il n'y a plus d'héroïsme à fronder les grands Ancêtres, à persifler les démiurges de la Terreur. Ces dieux-là s'en vont aussi! M. Bergeret, qui n'a point l'âme d'un mousquetaire et qui ne s'attarde pas volontiers dans les sanctuaires désertés, les ayant adorés longtemps, leur jette une pierre à son tour. L'acte est sain, mais de peu de noblesse. Malgré les airs de bravoure qu'il entonne parfois devant les instituteurs de l'Aube ou du Var, M. France professe une sage considération pour les
puissances, il épie avec une sollicitude avertie le moindre vent qui d'aventure fait rider le front populaire1. C'est pourquoi il écrit Les dieux ont soif, livre indécis qui peut fournir aux amis de la Révolution comme à ses ennemis d'égales raisons d'honorer l'auteur comme un maître. M. France est dépourvu de tout entêtement. Il ne dit jamais comme les militaires imbéciles : J'y suis, j'y reste. Sans se faire prier le moins du monde, il se joint aux Trente quand ils partent d'Otrante, mais il évite ordinairement d'être parmi les dix quand ils rentrent à Cadix. Et s'il n'en reste qu'un, il n'est point celui-là !...
M. France n'est point un héros. Il a tort.
Mais nous n'avons pas à lui faire passer un examen de grandeur d'àme. Tous les grands livres n'ont
1. M. France n'est point un obtiné. Il flotte, il hésite... et son œuvre est diverse et contradictoire comme la pensée des mortels qu'elle reflète en ses mouvants aspects. Il se plie à l'Opinion avec une aimable condescendance, car la souplesse dorsale dont il fut doué par la nature s'accompagne d'une égale souplesse mentale. Quand Zola n'était qu'un pauvre hère, fustigé par toute la critique de ce pays, M. France entrait dans la cadence et disait courageusement : « Zola fatigue par l'acca blante monotonie de ses formules... Il ignore la beauté des choses. 11 prête à ses personnages l'affolement de l'ordure. En écrivant La Terre, il a donné les Géorgiques de la crapule... Je ne lui nierai point sa détestable gloire. Personne avant lui n'avait élevé un si haut tas d'immondices ». Plus tard, quand le Panthéon eut recueilli la cendre de Zola, il écrivit dans une toute autre note : « Alors Zola plein d'œuvres jouissait en paix de son génie et de sa gloire ». Ainsi vont les jugements de M. France !... Un flot les apporte, un autre les remporte... Quand on veut battre monnaie sur ses opinions, il faut savoir en changer; et ce n'est pas nous qui méconnaîtrons les vertus ménagères de M. France. Son récent procès avec l'éditeur Lemerre les a mises en assez belle lumière!... Mais il pourrait sans doute nous répondre comme un personnage de comédie : Moi, je ne change pas d'opinion, je n'eu ai pas !
pas été écrits par des paladins, et Voltaire qui fut un pleutre écrivit avec finesse. La question est uniquement de savoir si les derniers livres de M. France méritaient un traitement de faveur. Ses idées ont-elles atteint quelque cohérence et son art a-t-il pris de la distinction? car, on convint assez généralement après L'Ile des Pingouins que son ironie s'était déclassée et que sa vigueur de pensée avait fléchi. Je tiens, pour mon compte, que cette vigueur fut toujours singulièrement illusoire !
Ceux qui m'ont lu ailleurs savent que je ne refuse pas de saluer le talent, quand il est nécessaire, même chez les malfaiteurs littéraires. Je consens qu'un bandit ait la taille d'une guêpe ou le nez de Gléopâtre, comme aussi qu'une gouape écrive avec esprit. Abdiquant donc ici toute querelle confessionnelle, et me plaçant au point de vue de la pure esthétique, je demande : Faut-il que nous inclinions nos fronts devant celui que les Arabes d'Algérie ont appelé récemment le Bachaga des Lettres, et devons-nous mettre au rayon des Maîtres son œuvre en général et Les dieux ont soif en particulier? Et je réponds sans balancer : Ni son œuvre en général ni Les dieux ont soif en particulier, ni La révolte des anges, ne méritent la faveur éminente dont on les honore parmi nous. J'affirme que ses derniers livres spécialement sont aussi dénués de pensée consistante que Vile des pingouins même, et que ces livres sont écrits... — Eh oui, je sais que je vais proférer un grand blasphème ! — je dis que ces livres sont écrits avec cette perfec-
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tion spéciale que Moréas eût appelée « la perfection de l'eau stérilisée ». Nous y regarderons d'un peu plus près tout à l'heure à l'art si vanté de M. France ; nous verrons si le styliste en lui n'est pas plus vulnérable et de ressources plus limitées qu'on ne le croit d'ordinaire... ou surtout qu'on ne le dit. Pour l'instant, c'est à sa pensée que je voudrais appliquer les opérations d'une critique sans passion. Il importe de savoir si le rythme musical de sa phrase ne voile pas l'une des philosophies les plus débiles qui soient en ce temps, si ce considérable personnage, inscrit au Gotha de la Libre-Pensée, n'a pas la magnifique vulgarité intellectuelle d'un député d'extrême-gauche, si cet homme qui écrit comme Jules Lemaître ne pense pas comme Sébastien Faure ou Gustave- Adolphe Hubbard, et si celui qu'on a appelé « la suprême fleur du génie latin » ne serait pas simplement la suprême fleur et le gratin du Radicalisme Valoisien ?
Que la pensée d'où procèdent ses derniers livre» soit cruellement indigente, cela vaut-il une discussion ? Ces œuvres nouvelles trahissent l'habituelle infirmité d'un esprit subalterne, incapable d'une vue supérieure et d'ensemble, impuissant à prendre une perspective, à poser profondément le moindre pro blême positif. C'est du « néant fluide ». Plus que jamais s'y révèle la misère intellectuelle d'un esprit
purement négatif, inapte à édifier. Papillonner autour des idées, les toucher de son ironie, tenter de les dissoudre avec du badinage et des pointes, voilà son destin ; mais fonder quelque chose, ériger un système, restaurer ce qu'il abat, voilà ce qu'il ne tente même pas, tant il sent son insuffisance !
Ah ! Dupont, qu'il est doux de tout déprécier Pour un esprit mort-né convaincu d'impuissance !
Ainsi soupirait le Durand de Musset ! C'est une chose bien douce aussi pour M. France qui, se connaissant dénué de tout génie construclif, met, par compensation, une sorte de rage à saper ce qui est. Toutes les modalités de l'institution sociale, religieuse, familiale... éprouvent les effets de sa haine. Que Lycurgue et Solon organisent la Cité : il se rit de leur effort. Quiconque bâtit ou fait un plan est aussitôt berné. Renan qui n'était pas un génie, mais qui avait une intelligence infiniment plus étendue que celle de son disciple, méprisait « ces esprits plus habiles aux découvertes du microscope qu'aux larges vues d'horizon », qui n'aperçoivent que les verrues sur un visage et les petits côtés dans une doctrine1. Appliquer les acides de son esprit aux vérités religieuses, discourir en folâtrant sur les obscurités du dogme,
1 . M. Henry Bordeaux, qu'on ne met peut-être pas à son rang comme théoricien d'art et qui a des parties de grand critique, écrivait récemment dans sa seconde série de La Vie au théâtre : « Quand la beauté morale n'intéresse pas un écrivain, c'est qu'il est de second ordre. La satire est toujours plus aisée... La caricature n'est pas la peinture ni l'ironie l'esprit. » p. 363»
cela peut réjouir un esprit médiocre, mais c'est un exercice déplorablement facile. Rien n'est aisé comme d'amuser les imbéciles aux dépens du catéchisme. M. Beauquier lui-même ou M. Bouffandeau y réussissent quelquefois !
Les dogmes chrétiens, qui ne sont pas simples objets de connaissance mais objets de croyance, qui ne sont pas susceptibles de démonstration mathématique, ont un côté de mystère par où ils échappent aux spéculations de notre raison. Cette part de mystère qui fonde le mérite de la foi, qui donne sa dignité et même sa signification à l'épreuve temporaire que nous subissons sur cette terre, les esprits un peu nobles en comprennent la nécessité et disent avec M. Gabriel Hanotaux : « La dernière démarche de la raison est de s'incliner devant la Foi. » Mais M. France ne va jamais jusqu'aux dernières « démarches » de la raison. Comme les enfants et comme les primaires !, il en reste toujours aux premières et balbutiantes « démarches ». Il s'ébroue sur le seuil ; il se trémousse autour des problèmes; il n'y entre pas.
Et puis, j'aime mieux vous le dire tout de suite, le mystère d'incrédulité est, chez M. Anatole France, d'une simplicité ridicule. Ne nous frappons pas, mes frères, et n'ayons pas la naïveté de penser que ce virtuose de la plume, qui « donnerait, comme Cousin, le monde entier pour une belle phrase », ait quoi que
i . Je préviens, une fois pour toutes, que sous ma plume ce mot ne vise pas la profession d'instituteur que je respecte, mais un état d'esprit. Il y a des primaires dans le secondaire et dans le supérieur !
ce soit de commun avec un Pascal ou même avec un Jouffroy. Sybarite couronné de fleurs, il ne connut jamais les nobles inquiétudes de la recherche métaphysique, et, maintenant encore, il n'apparaît pas sensiblement tourmenté d'autre chose que d'érotisme sénile. Il n'en veut à l'Évangile que d'être un frein à nos instincts, à ces instincts divins dont il célébra jadis « la sainte ingénuité » et dont il lui arriva de dire qu' « ils sont la seule vérité ». — « Je ne veux pas d'une religion qui dérange les coiffures », disait une de ses héroïnes. Toute sa philosophie religieuse tient en cette ligne où s'exprime son seul argument sincère. Est-ce assez simple ? Il exècre le Christianisme parce qu'il dresse une croix au détour de toutes nos routes et qu'il mettrait un pli à son lit de roses1.
Spectre qui viens troubler les joies de la vie !
écrivait-il un jour avec cette rancune ardente des
i . Il abomine pour la même raison toutes les doctrines qui réclament de l'homme un effort d'ascèse. Dans Jocaste, p. U, il dit des stoïciens : « Je prouverai que les stoïciens ne savent ce qu'ils disent et que Zenon était un imbécile. Vous ne connaissez pas Zenon, mademoiselle? Ne le connaissez jamais. Il niait la sensation. Et tout nest que sensation. Vous aurez des stoïciens un aperçu exact et suffisant quand je vous aurai dit que c'étaient des fous sans gaité qui méprisaient la douleur avec une affectation insipide. »
On appréciera la délicatesse nuancée de ce jugement sur une grande école philosophique, et l'esprit de finesse qu'il révèle I
Les biographes de M. France nous apprennent qu'il ne brilla pas jadis sur les Palmarès de son collège et qu'il ne fut à Stanislas qu'un élève médiocre. Je ne m'en étonne pas ; je demande seulement s'il a beaucoup changé? La médiocrité scolaire n'est pas un signe certain de médiocrité perpétuelle ; elle l'est pourtant quelquefois I M. France écrivait un jour : « Je manquais de goût quand j'entrai en rhétorique. » A-t-il tant progressé?
a8a âmes d'aujourd'hui
voluptueux qui ne savent pas la joie d'un sacrifice consenti. Ne jamais souffrir, ne jamais mourir, voilà le rêve dont il s'enchante. M. France, qui d'ailleurs se porte fort bien pour l'instant, — je vous remercie, — aimerait à n'être point entamé par la maladie, il voudrait n'être point visité par la souffrance, il voudrait surtout n'avoir point à la bénir, ni même à l'accueillir d'une âme égale et résignée : il abhorre le Christ comme un trouble-fête et comme un despote ivre de notre sang. Ce n'est que par dépit qu'il l'accuse de « fraude consciente » *. Mais nous ne serons pas ébranlés par cette tapageuse incroyance, sachant d'où elle procède et qu'elle a sa source dans la physiologie de l'auteur, non dans sa tête ; nous nous abstiendrons d'entrer à son sujet dans un abîme de réflexions sans fondement. L'homme qui écrivit une fois : « c'est faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer à rechercher la vérité », a perdu le droit de retenir notre attention sur ses idéologies. Il est athée parce qu'il estime que l'attitude est délectable et distinguée. « Le vieux Brotteaux, dit-il, dans Les dieux ont soif, était athée et tirait de son athéisme une source abondante de délices. » Ainsi de M. France. L'intelligence n'est pour rien en sa démarche.
Toutes les propositions antichrétiennes, ou hostiles à la métaphysique, qui traînent dans Les dieux ont soif sont — qui le croirait? — à la portée du plus humble
i . 11 le fit à Tréguier pendant les fêles de Renan, dépassant ainsi son maître qui plaidait l'inconscience dans le mensonge.
cuistre de village. 11 y a deux mille ans qu'on les prostitue à tous les usages et qu'elles circulent en de pauvres manuels où M. France les a ramassées sans respect humain ; car ne croyez pas que ce plaisantin subreptice, considéré généralement comme le tombeur du nom chrétien, ait seulement l'idée qu'il existe quelque part une réponse raisonnable à ses puériles difficultés. Brotteaux, en qui l'on a vu justement son approximatif porte-parole, présume qu'il n'y a pas chez tous nos théologiens réunis « un atome de bon sens ». M. France en est lui-même fortement convaincu. Ces théologiens sont pour lui d'insignes nigauds ; mais il ne les a jamais lus, étant ignorant de notre doctrine à un degré qu'on ne soupçonne pas ! * Il a feuilleté la Bible ; parcouru les vieux hagiographes dont il fait à tout propos, et même hors de propos, d'assez amusants pastiches2, mais toute son érudition religieuse est issue des manuels pri-
i. L'ignorance des princes de la Littérature est souvent d'une perfection émouvante, même en des matières où on les pouvait croire convenablement armés. Chez M. France, cette ignorance atteint une ampleur d'où elle tire une sorte do magnificence. Celui que Jules Lemaître a appelé « la fleur du génie latin », et qu'on tient habituellement pour un humaniste exact, n'est, — chose étrange, — qu'un latiniste douteux. L'historien Anglais Andrew Lang a relevé dans sa Jeanne d'Arc des faux-sens stupéfiants, contre lesquels un moyen élève de sixième est pour toujours immunisé. C'est ainsi que M. France confond ejus et suus et construit toute une démonstration sur un texte vicié par une substitution de personne !
a. On en trouvera de curieux exemples à la page 274, des dieux ont soif et surtout à la page 2 10 où l'auteur met dans la bouche du P. Longuemare une histoire de style archaïque qui est — si on veut me permettre un terme technique — un chef-d'œuvre de plaqué. C'est ce qu'on appelle, en Littérature, un placement. Il éclate que cette pièce de rapport fut élaborée par un autre cerveau que celui du P. Longuemare I
284 AMES D'AUJOUnD'ni"I
maires. On établirait d'instructives concordances entre telles allégations de L'Ile des Pingouins et celles qu'a réfutées M. Jean Guiraud dans Histoire partiale, Histoire vraie l. Avec Les dieux ont soif le niveau de la spéculation métaphysique ne monte pas sensiblement, et je n'y trouve pas de plus redoutable difficulté que cette modeste objection centenaire, empruntée par l'auteur à Épicure, qui lui-même ne l'avait pas inventée : « Ou Dieu veut empêcher le mal et ne le peut, ou il le peut et ne le veut, ou il ne le peut ni ne le veut, ou il le veut et le peut... » C'est l'antique problème du mal dans toute sa nudité ! et M. France nous le présente avec la réjouissante certitude de nous coller! Je le préviens qu'aucun de nos bons élèves d'humanités ne serait embarrassé de le coller ù son tour et de lui dire : « Monsieur, Dieu nous donne la liberté d'être mauvais pour nous laisser la liberté d'être bons par libre choix, ce qui nous prête une raison d'être. » Mais M. France feint d'ignorer que nous pouvons sortir du mauvais pas où il s'imagine plaisamment nous avoir mis ; et peut-être l'ignoret-il en effet, car, je le répète, sa médiocrité philosophique est incroyable et déconcertante2. C'est pour-
i. Je signale notamment ce qui concerne l'ignorance et les méfaits intellectuels des moines au Moyen âge.
a. Le chancelier de Suède Oxenstiern, envoyant son fils au Congrès de Munster, lui disait : a Mon fils, va voir par quels petits hommes le monde est gouverné ». Nous ne redirons jamais assez à la jeune génération qui monte à la vie publique combien sont petits plusieurs de ceux qui tiennent en ce moment les grands rôles de la Littérature, et quelle caducité dissimulent certaines réputations tapageuses, comme celles de Rosny, de Paul Adam, d'Henry de Régnier, de Gustave Lanson... Notre naïveté fait toute leur gloire.
quoi le P. Longuemare fait à Brotteaux cette misérable réponse : « Souffrez que je ne dispute pas avec vous ; j'y aurais trop de raisons et trop peu d'esprit. Au reste, vous trouverez votre condamnation dans l'abbé Guénée1. » Et s'étant ainsi donné pour antagoniste un imbécile, M. France triomphe avec modestie. Ces sortes de prouesses dialectiques le rendent extrêmement guilleret, et si on lui représentait qu'il n'y a pas lieu de faire pour si peu le glorieux, qu'il n'est pas miraculeux d'enlever le champ de bataille à d'aussi vains adversaires, il resterait stapide comme un héros de tragédie.
M. France n'a jamais pu concevoir qu'il existât quelque part un ecclésiastique qui ne fût pas un tartufe ou un niais, ni un militaire qui ne fût pas une brute. C'est peut-être là, on en conviendra, une vue sommaire, un defedus dans l'observation du réel : et je n'ai pas besoin de noter que le grief est encore ici d'ordre esthétique. Nous ne pouvons pas demander à M. France, je le sais, de penser qu'un homme d'Église puisse être aussi intelligent que M. France lui-même, car cet auteur se sait fort bon gré de l'esprit qui lui fut dispensé, mais nous pouvons pourtant lui représenter qu'il est de par le monde un certain nombre de clercs honnêtes et à peu près sains d'esprit. Ce phénomène n'est visible dans aucune
i . Si M. France était capable — au sens du latin capax — de solides lectures philosophiques, ce n'est pas à l'abbé Guénée que nous le renverrions sur cette'question, mais à Mgr d'IIulst. Il aurait ainsi la surprise de découvrir un ecclésiastique qui, par miracle, n'était pas un crétin.
des œuvres de M. Anatole France. Il ne l'est pas dans Les dieux ont soif, où le clergé n'a pour représentant qu'un pauvre sire, le P. Longuemare, lequel dit à bon droit de lui-même : « Dieu ne m'a donné pour réfuter vos erreurs ni la chaleur du langage, ni la force de l'esprit. » Le roman doit peindre, disait Brunetière, le plus grand nombre de personnes à chaque époque. Dès lors que M. France avait formé le dessein de peindre en un roman l'époque révolutionnaire, il avait beau ne posséder qu'une science historique fort courte d'humoriste et de bibelotier1, il ne pouvait pas ignorer totalement qu'un des grands rôles de la Révolution fut tenu par le Clergé. Il fallait donc un prêtre pour ce roman. Seulement il fallait que ce prêtre fût un fourbe ou un sot. Ce fut un sot!
Avec M. France on est ainsi complètement à l'abri des surprises. Toutes les fractions de l'humanité sont classées ne varietur en catégories connues ; elles portent au front de petites étiquettes commodes qui nous épargnent à leur endroit les tâtonnements inutiles. Nous savons que les courtisanes sont des êtres charmants2, que les prêtres sont des individus improbes ou sans esprit, que les honnêtes gens sont des naïfs
i. Je ne parle pas ici de sa Jeanne d'Arc qui nécessita des lectures plus abondantes et des recherches plus minutieuses. L'historien Achille Luchaire y discerna néanmoins « l'inexpérience d'un historien de fraîche date. » Cf. La Grande Revue du a5 mars 1908.
a. N'y aurait-il pas beaucoup de romantisme latent — et du plu» puéril ! — dans cette représentation simple, et même simpliste, de l'humanité? a Le romantisme, dit Henry Bordeaux, s'est toujours plu à «hercher des camélias dans le fumier! »
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et les militaires des soudards bêtes comme leur sabre. Seuls les athées sont nobles, spirituels et bienfaisants, c'est-à-dire qu'en définitive seul M. Anatole France est grand. Cette philosophie autocentrique n'est pas seulement le signe d'une affligeante inaptitude à regarder la vie et à la peindre ; elle nous met en présence d'un phénomène d'occlusion mentale quasi pathologique. On peut haïr le Christianisme et le combattre avec fureur, ce dont on ne s'est jamais beaucoup privé ; mais refuser de le reconnaître comme un événement important dans l'histoire de l'humanité, ne pas admettre la bienfaisance au moins partielle du fait chrétien dans le monde, cela n'est permis qu'à un esprit vil ou hermétique. Et je vois que ni M. Buisson, ni M. Herriotmême, ne jugent possible de garder cette attitude d'autruche. Seul M. Anatole France, avec deux ou trois Thalamas, se met la tête sous l'aile pour ne pas voir ce spectacle déplaisant, et proclame, en dépit de tout, que seul l'athéisme est pur devant l'Histoire, que seul il engendre la vertu. L'athée Brotteaux sera donc un ange de bonté, et le déiste Gamelin un tigre altéré de sang.
A-t-on bien pris garde, en effet, que le terroriste Gamelin est encore plus odieux à M. France pour son déisme que pour sa rage de guillotineur? Ceux qui se sont hâtés d'offrir l'encens et la myrrhe à l'auteur des dieux ont soif, et de chanter en chœur son adhésion à l'Ordre, ont été, je le crains, bien inconsidérés, et n'ont pas vu que la Révolution qu'il poursuit de sa verve satirique n'est qu'une sorte de Révolution
AMES D AUJOUKD HUI
robespierrienne et mystique, inclinée au fanatisme par la croyance à l'Absolu. C'est Dieu que l'auteur veut atteindre dans Évariste Gamelin. Guillotinez tant qu'il vous plaira, dit-il, mais pas au nom de la Justice ! « Je n'ai pas d'objection essentielle à faire contre la guillotine, dit Brotteaux-France, adorable et doux vieillard aux doctrines sanguinaires. La nature, ma seule maîtresse et ma seule institutrice, ne m'avertit, en effet, d'aucune manière que la vie d'un homme ait quelque prix... Le meurtre est de droit naturel : en conséquence, la peine de mort est légitime, à la condition qu'on ne l'exerce ni par vertu ni par justice. » Or, Gamelin l'exerce par vertu; ce justicier prend son appui dans l'Absolu. A ce Torquemada de robe courte M. France vouera dès lors, et pour cela seul qu'il a une tête théologique, la même sorte de haine qu'il a contre tout croyant. Il passe l'éponge sur le sang répandu, pourvu qu'il l'ait été « par nécessité et profit ». En vérité, à la place des hommes d'ordre, je me défierais de ce contre-révolutionnaire.
Sans nul souci de réalisme et d'observation1, par
i. Il y a quelques semaines, M. Anatole France nous donnait une preuve éclatante de ses qualités d'observateur. Le a6 février 191 U, la petite revue Les Marges ayant organisé un banquet en son bonneur, le Pontife retenu par une grippe, écrivit à son petit bataillon fidèle une lettre toute parfumée de l'esprit de M. Prudhomme : « La génération nouvelle, disait-il se fait remarquer par un petit travers qui peut amuser d'abord et agacer à la longue. N'ayant pas la foi, puisque la foi est perdue, elle en affecte les debors, elle est fanatique par dilettantisme. >> On le voit, M. France est ingénu : il résout les problèmes en les supprimant. C'est une très vieille manière. Voltaire, sentant qu'il n'était
une injustice distributive flagrante, M. France confère donc toute bonté, toute vertu au nihilisme, et toute dépravation, toute disgrâce aux diverses formes de la Foi. Voilà l'Humanité arlificielle qu'on nous prie d'admirer dans les œuvres d'un romancier qui toujours fausse l'homme au gré de son caprice et de ses passions. Qui donc a le pouvoir d'accorder à M. France dérogation de l'éternelle règle esthétique qui prescrit de faire vrai? Pour lui seul au monde ne jouerait-elle plus ? Parce que cet ingénieux modeleur de proses harmonieuses sait habilement cadencer une phrase, lui sera-t-il accordé une immortalité de faveur et le dispenserons-nous de ce qui seul fait qu'une œuvre est durable : une solide assise de réel et de vérité humaine? L'homme de M. France n'a d'humain que le visage ; dans son être profond, c'est un simple panpas de taille à discuter contre Pascal, inventait qu'il était fou pour se tirer d'affaire. C'est ainsi qu'en use M. France. Mais il ne s'aperçoit pas qu'il fait un personnage de comédie. La Bélise de Molière prétendait persuader à Cléante qu'il était amoureux d'elle, sans s'en apercevoir, M. France veut donner à la jeunesse une semblable persuasion. Cette jeunesse affirme qu'elle est chrétienne et qu'elle a pour le fanatisme de M. France le plus parfait dédain : « Mes amis, leur dit M. France, je jure que vous vous trompez et que c'est moi ou mes idées que vous aimez, sans le savoir. Vous croyez avoir la foi? C'est une erreur. Vous n'avez pas la foi, car la foi est morte. » Les raisonnements de M. France sont, comme ceux de M. de la Palisse, d'une très grande simplicité. On pourrait les retourner sans leur rien ôter de leur valeur. Ne pourrait-on dire indifféremment :« La foi est morte, car on n'a plus la foi », ou comme M. France : « On n'a plus la foi, car la foi est morte » ? Réjouissons-nous qu'une si aimable dialectique survive encore parmi nous. Mais continuons de penser que la jeunesse a peut-être sur ellemême de plus sûres lumières que son interprèle, M. France. Les choses sont toujours meilleures en leur source, comme disait à peu près Pascal 1
âmes d'aujourd'hui. - 2* série. 19
2go âmes d'aujoukd'hui
lin physiologique, mû par la fatalité de ses instincts. Nous ne pouvons pas obliger M. France de croire à l'immortalité de l'âme, mais il lui faut pourtant consentir qu'il y a divergence de nature entre l'homme et l'animal. Je ne nie pas qu'il y ait dans nos scrupules de moralité une part d'acquis dont l'éducation nous a munis, mais en conclure à l'identité d'essence entre la bête et nous, c'est nier l'évidence. Chaque nature a ses requisita que l'artiste doit voir et dont il doit tenir compte. L'homme a beau faire, fût-il matérialiste, il est né dans une espèce donnée, avec une certaine structure morale dont il ne peut se dépouiller. Toutes les habiletés dialectiques ne pourront faire qu'il s'identifie à l'animal et puisse adopter ses modes d'agir. Il ne peut mener ce qu'Arislote appelait ftaaxi)iurcbw (3»!ov ; il lui faut, bon gré mal gré, vivre une vie propre, àvôpuwceùeaOai, autrement dit, faire l'homme.
Or, l'homme de M. Anatole France ne « fait l'homme » que par accident et sans y prendre garde ; il fait naturellement la bête, par actes et de propos délibéré. « Mon gros abbés disait-on à Jérôme Coignard, vous êtes un porc. » — « Vous me flattez, reprenait l'abbé, je ne suis qu'un homme. » On fait toujours un sensible plaisir à M. France quand on met ainsi l'homme au-dessous du porc. Il s'ingénie du reste lui-même avec une grande persévérance à le bestialiser, ce à quoi dans nul de ses livres, il n'avait aussi complètement réussi que dans Les dieux ont soif. Tout le monde ici se comporte avec l'inconscience
du lapin dans sa garenne. Il n'y a pas une ligne de l'ouvrage qui puisse faire supposer que l'auteur soit capable de comprendre l'amour autrement qu'un garçon boucher : encore, ai-je conscience d'injurier gravement une honorable corporation ! L'amour qu'il décrit, c'est le caprice sensuel, sans passé ni lendemain. Ce n'est pas même le duras amor qui maîtrisa les grands héros tragiques de la légende : les Oreste, les Didon, les Phèdre, les Roxane... Les siens s'abandonnent à leurs instincts, sans élan du cœur, sans que rien de leur âme soit engagé dans leur passion. Leur impudeur est sordide et leur sensualité sans dignité1. Nulle poésie ne fleurit pour eux l'aventure amoureuse. L'homme de M. France est un mauvais singe lubrique qui n'a qu'un destin de bete à remplir ! Et je ne sais si je ne prête pas en ce moment à l'auteur des vues supérieures à ses prétentions, en expliquant par une philosophie de l'homme la brutalité passionnelle de ses héros. Ceux-là me font sourire vraiment qui vont chercher de profondes raisons d'esthétique aux scènes polissonnes qui, sans motif plausible, surviennent à chaque chapitre des
1. Jules Lemaître, parlant du Lys rouge, écrivait dans la 6e série de ses Contemporains : a La chose se pourrait passer aisément entre habitués des fortifications ou des boulevards extérieurs... Vous apprendriez sans nulle surprise que la femme s'appelle Titine, et l'un des hommes Bibi, et l'autre la Terreur des Ternes. »
Maurice Barres disait de son côté dans un article de 1893 : « Dangereuse noblesse de cette œuvre pleine de plus de rêves que ne peut en contenir un jeune homme qui se promet d'être sociable et utile. Certaine beauté est un dissolvant; elle brise les nerfs, dégoûte, attriste... A. France peut être suspect aux magistrats chargés de veiller à la bonne santé do ce peuple... c'est un corrupteur aussi bien qu'un éducateur. »
392 AMES D AUJOURD IÏUI
dieux ont soif. La vérité est beaucoup plus accessible. Dans le juste pressentiment que son livre ne serait pas follement récréatif avec les seuls dialogues quintessenciés de Longuemare ou de Brotleaux, l'auteur, en bon Gaulois né malin, conçut l'insidieuse pensée de faire passer l'austérité de ses maximes à la faveur de petits intermèdes égrillards : il affrianderait le gros public par d'émoustillantes histoires. L'explication de tout le côté crapuleux de son livre tient donc dans cet humble refrain d'une chanson populaire :
Si cette histoire vous amuse
Nous allons la, la, la, recommencer.
Mais, supposons, si vous voulez, chez M. France une conception générale de l'homme : cette conception n'est pas supérieure à celle de Zola ; elle est fausse dans la même mesure. Car — est-il besoin d'y revenir? — l'animal humain étant, pour le plus intrépide matérialiste, devenu par évolution, un peu plus qu'une simple bête des bois, le romancier ne saurait le représenter comme exclusivement gouverné par sa physiologie ou par ce que Zola appelait élégamment « les fonctions du ventre ». M. France aime à se donner pour un disciple de Lucrèce. Ce disciple, le maître n'en eût pas voulu dans sa classe. Il savait, lui, le poète latin, que « du fond des plaisirs » l'âme peut sentir monter parfois 1' « amertume et le dégoût ». assez pour pousser un cri de lassitude. M. France n'en sait rien ; seul, peut-être, aujourd'hui, il a atteint une perversion de sensibilité, une
sénilité dame assez complète pour retrouver les sensations courtes et sans horizon de l'enfance. Il y avait plus de profondeur et plus d'air chez Diderot même et chez Laclos ! Aucun de ses héros ne se distingue sensiblement du Bibi d'André Gill. Et c'est ainsi depuis Le Lys rouge! Encore une fois, est-ce l'Humanité, cela? Les Humaniores Litterae n'ont-elles plus pour fonction de nous remettre en présence de l'Homme éternel? L'humaniste est-il dispensé d'être humain, et les jongleries verbales sont-elles en possession d'introduire une œuvre dans la Littérature universelle?
Jongleries verbales ! C'est, en effet, l'exacte formule du talent de M. France. Tout son effort tend à éberluer le bourgeois par l'inattendu de ses tours et par la rouerie calculée de ses propos incendiaires. Comme Cathos et Madelon, dont l'âme futile survit en lui, il s'évertue à dire « des choses qui ne s'attendent pas ». Il est parmi nous le dernier des « précieux »; il arbore des opinions voyantes, comme d'autres arborent des gilets de couleur ou des cravates tapageuses. S'il était sincère, il nous dirait en confidence, comme Flaubert : « Le fond de ma nature est le saltimbanque. » Son cabotinage intellectuel se traduit par une manie proprement maladive d'émettre des paradoxes. Le paradoxe, cette éternelle tentation des esprits médiocres, éclôt sous sa plume avec une
déplorable abondance. A tous les tournants de ses livres on rencontre de ces petites histoires arrangées, outrageusement artificielles, que de gros fils, — je devrais dire des câbles — soutiennent intérieurement et qui ne sont que du mélodrame en dégradé. On se rappelle peut-être cette anecdote, émouvante d'inanité psychologique, qui se lit dans L'étal de nacre : Ponce-Piîate, à son retour de Judée, s'est fixé à Baies, où son ami Lamia le rencontre un jour, après quelques années de séparation. La conversation en vient à l'aventure de ce « jeune thaumaturge galiléen » que Pilate laissa crucifier. « Il se nommait Jésus, dit Lamia, il était de Nazareth, et il fut mis en croix pour je ne sais quel crime. Pontius, te souvient-il de cet homme? » Et Pontius, se frappant le front, fait en vain le rappel de ses souvenirs ; il ne retrouve rien dans sa mémoire au sujet de ce personnage falot : « Jésus, murmura-t-il. Jésus de Nazareth? Je ne me rappelle pas. » Voilà de ces charges exorbitantes qui font glousser d'admiration nos snobinettes de salon, mais qui font sourire de pitié le psychologue et l'historien !
Diderot, qui avait quelque expérience en la matière, disait : « Il n'y a rien qui veuille être prouvé avec moins d'affectation, plus dérobé, moins annoncé qu'un paradoxe. » M. France redoute si fort que nous entrions mal dans les finesses de son langage, qu'il appuie sans discrétion sur le trait. Il veut notre atlenlioii ; il exige un cri de surprise ; il nous lire par la manche, pour que nous apercevions toute Télé-
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gance de son jeu. Il écrira donc : « Le courage militaire est un pur effet de l'imprudence. » — « La guerre n'est point un art, et le hasard seul décide du sort des batailles l. » — « Le mensonge est le principe de toute vertu et de toute beauté chez les hommes. » — « L'innocence est un bonheur et non pas une vertu. » — « C'est à la constance dans la défaite qu'on reconnaît les grands capitaines 2. » Je pourrais cueillir dans chaque livre de M. France toute une gerbe de maximes aussi nuancées. Gela est gentil et ça ne fait pas mal à la tête ! Le procédé n'est au-dessus d'aucune intelligence et les plus humbles d'esprit peuvent s'offrir le plaisir de fabriquer du pur Anatole France. Pour l'agrément du lecteur, je puis même en indiquer la recelte : il suffît de prendre une opinion reçue, de la retourner, ou, si vous voulez, d'en prendre la contradictoire, de l'assaisonner au besoin d'un mot piquant, et l'on a le produit cherché. Exemple : si le commun des hommes dit : Athènes doit être vue par une belle journée de lumière, vous direz :
i. M. France — on ne sait pourquoi — tient beaucoup à ce paradoxe qu'il répétait récemment au cours d'une grande randonnée à travers l'Algérie. En entendant cette maxime tomber de ses lèvres divines un petit lieutenant de l'escorte défaillit, dit-on, d'admiration — car un fervent aréopage d'officiers accompagnait dans sa promenade l'écrivain persifleur des guerriers! — «Mon lieutenant, dirai-je à ce militaire de peu de cervelle, vous êtes bien innocent si vous jugez la sentence profonde ; elle est parfaitement inepte! Il est permis à des caillettes parisiennes de lui faire un sort; mais à l'officier qui la croit sensée, il serait déplorable que l'on confiât quatre hommes devant l'ennemi ! »
a. J'aima à croire que les généraux turcs honoreront comme un prophète l'auteur de cette maxime!
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Athènes ne prend toute sa valeur et n'apparaît en beauté que sous la pluie et dans la brume!... Pour peu qu'on acquière une certaine habitude de cette petite opération, on passe immédiatement pour un esprit supérieur. Il en est de cela comme de l'œuf de Christophe Colomb. Il suffît d'y penser. M. France y a pensé !
Il ne faut donc point s'étonner que l'auteur de Thaïs soit devenu le préfacier de M. Combes et l'orateur chéri des banquets d'instituteurs socialistes; son âme est de la même étoffe que celle de ces Messieurs; elle s'adorne, elle aussi, d'une fleur d'anticléricalisme échauffé qui ne se rencontre plus que dans le monde politique et dans le personnel de la pédagogie militante. Depuis M. Homais, on accorde généralement que l'anticléricalisme n'est pas la marque des fortes têtes humaines, et l'on constate que le génie ne fleurit qu'avec parcimonie dans le inonde du laïcisme politicien. M. France échapperait-il à la loi de stérilité intellectuelle qui a frappé ce petit monde borné ?
François Mauriac écrivait, il y a quelques mois, dans Les cahiers de l'amitié de France : « Cet homme — Anatole France — qui séduit Maurras et beaucoup de délicats, je l'ai vu passionnément goûté par les plus médiocres esprits. Je me souviens d'une conférence contradictoire où un instituteur, après nous avoir étonnés de son ineptie, s'écria tout à coup : Le prince des Lettres françaises, car en Littérature j'admets des princes : Anatole France... Suivait une
parole du Jardin d'Épicure, qui ne choquait pas dans la bouche de cet imbécile. » Devenir l'idole des imbéciles est une infortune, j'en conviens, mais c'est une infortune que M. France a méritée. Certaines sympathies sont un critère, car les sottises s'attirent. Maîlre Aliboron ne s'est pas mépris : sous les formules habiles, sous la brillante pacotille des mots, il a deviné chez cet écrivain l'âme sœur, et, dans un élan d'amour, il l'a adoptée! On ne sait pas assez jusqu'où peut descendre dans la vulgarité cet athénien, dont les disciplines helléno-latines n'ont assoupli que la phrase, et qui, sous de molles cadences, ne parvient pas à dissimuler la fougue d'un sectarisme obtus. La seule évocation d'un prêtre ou d'une religieuse lui fait perdre le sang-froid et même la simple dignité. Toute l'élégance de son atticisme s'abîme, à certains moments, dans un brusque hoquet, et le souple déroulement de ses périodes est interrompu soudain par une suffocation de haine. S'il veut faire parler un ange, il lui mettra sur les lèvres une grossièreté qui n'a pas l'ombre de la vraisemblance : « Alors, s'écria l'ange, qu'est-ce que tu fiches là, espèce d'andouille? » Dès qu'il touche aux. choses religieuses, il n'est plus assez maître de lui pour garder cette décence et cette courtoisie de plume que les plus exaltés partisans observent encore dans la polémique, pour peu qu'ils soient cultivés l. Il par-
t . Tous les deux ou trois mois, M. Anatole France adresse à de vagues petits groupes d'extrôme-gauche des proclamations enflammées où se retrouve en sa pureté l'accent de M. Homais. A la fin de
lera des « théophages qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font », et, s'il veut dessiner, au passage, la silhouette d'un ecclésiastique, il dira, comme un Petit Phare de sous-préfecture : « Coiffé
iç)i3, à l'occasion d'un congrès, il envoyait cette encyclique échauffée à ses amis des Jeunesses laïques, car la Jeunesse laïque éprouve le besoin de mettre sa jeunesse au pluriel pour se donner l'illusion du nombre, non ponderanlur sed numerantur :
« Chers camarades,
« Jamais on n'eut plus grand besoin en France de votre intelligence et de votre courage.
« La Séparation a été faite de manière à donner au clergé une entière indépendance sans lui ôter aucun de ses privilèges.
« Uni au parti militaire, il peut tout entreprendre, tout oser. Si l'on n'y veille, un gouvernement criminel et un Parlement imbécile lui livreront bientôt la République.
« Les évoques mettent en interdit les instituteurs de l'État; et déjà l'on parle d'un général pour en faire un diplomate et l'envoyer négocier au Vatican.
« Je m'associe, chers camarades, à votre action contre le parti noir pour la défense de la société laïque et pour sauver la nation d'un irréparable désastre.
« Car on sait le sort des pays gouvernés par les prêtres, o Salut et fraternité. »
O Flaubert! O Racine 1
M. France, qui ne peut improviser trois phrases de suite, « qui ne parle à la foule que la plume à la main », comme disait Edouard Pelletan, a la passion des palabres de plein air. Il veut passer pour orateur et faire croire qu'il improvise. Or ses harangues sont, comme toute ligne tombée de sa plume, le résultat d'un long effort de marqueterie. Un jour qu'à des fêtes données à Sceaux il avait improvisé de la sorte un petit discours laborieux, il voulut se donner l'air d'avoir parlé sous l'inspiration de son démon. Il fit paraître le lendemain son petit morceau d'éloquence dans l'Univers illustré avec cette note amusante : « Je me suis fait un plaisir de le restituer de mémoire, d'après les notes des journalistes et les miennes. » Or, ce discours était fait de morceaux qu'il avait donnés jadis textuellement dans Le Temps du 29 août 1886, du \ l\ août 1887, du 9 octobre 189a. La manie est sans doute innocente, mais pourquoi nous priverions-nous d'en sourire en passant?
de son vaste chapeau noir, dont les bords étaient pareils aux ailes delà nuit... » Et ce trait nous reporte aux belles années d'Eugène Sue, où Béranger chantait avec un trémolo dans la voix : « Hommes noirs, d'où sortez-vous?... » Cet auteur, qu'on nous donne comme un maître du goût, n'hésitera pas, par passion antithéologique, à appeler La Pacelle de Voltaire, ce plat libelle lâché par M. Lintilhac lui-même : « le chef-d'œuvre de l'Àristote français ». N'est-ce pas un peu « fort de café », si j'ose dire? et, cette fois, M. France ne s'est-il pas trompé dans son calcul ? Il n'y a plus guère chez nous, je pense, que quelques douzaines de Français assez fanatiques pour avaler cette forte mouche !
C'est d'ailleurs chose merveilleuse, et la revanche du bon goût, que cet écrivain mesuré rencontre comme naturellement le style d'épicier, quand son âme sort de son eurythmie et verse à l'iuvective. Son ironie s'abaisse alors et tombe avec une étonnante aisance dans la grosse plaisanterie de cabaret. 11 écrira : « Notre-Dame de Bourdes », pour « Notre-Dame de Lourdes », et son ami Brottcaux fera ce lapsus prémédité : « Vous ne pouvez concevoir, chère amie, l'empire que garde le clergé sur la multitude des ânes... je voulais dire des âmes, la langue m'a fourché. » Cette qualité d'esprit, M. France l'atteint spontanément, quand il badine sur des choses religieuses ! Il n'a pas assez de tempérament pour empêcher qu'alors tout son fiel ne lui remonte à la gorge et ne l'étouffé. « L'esprit est une dignité », disait
Mme Je Sévigné. Celui là n'est il point une indignité? Je hausse les épaules chaque fois que j'entends comparer ce jacobin à Montaigne. Montaigne ? Ah ! pardon ! Outre que notre Montaigne avait une intelligence incomparablement plus aiguë, il avait encore une âme autrement accueillante et bonne. Ceci est la conséquence de cela ! L'auteur des dieux ont soif étant, malgré les apparences, un des esprits les plus ceinturés de ce temps, professe pour tous ceux dont le cerveau diffère du sien une intransigeance de cosaque. Le moelleux de la phrase ne garantit pas le moelleux des relations ! Montaigne s'étonnait qu'on « mît ses conjectures à tel prix que d'en faire cuire un homme tout vif ». Ce n'est pas à moindre prix qu'Anatole France met les siennes, et, quiconque n'a pas sa façon de sentir est, à l'instant, par lui frappé d'ostracisme. Ah ! l'hospitalière Cité que nous ferait cet athénien toujours armé de la coquille d'huître ! Je ne sais s'il ne rêve pas d'une sorte de Cité malabare où nous vivrions parqués en castes selon notre capacité crânienne ou notre angle facial. Il est probablement le seul en France à ne pas comprendre quelle prodigieuse muflerie dénote sou attitude d'enfant boudeur à l'égard de l'Académie. Nous avions tort de croire que c'en était fini de la vieille formule : « Tu diffères, donc je te hais ! » Il était réservé à M. France de la rajeunir et de la pratiquer. Seul, il ne voit pas combien il est ridicule de filer de l'huile sur la tolérance, quand on est soi-même incapable de supporter près de soi qui-
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conque n'a pas la même conception du monde. En réalité, M. France est impuissant à entrer dans l'intelligence de ce qui ne lui ressemble point, et nous touchons ici au vice fondamental de son art. Car, je ne reculerai point devant la suprême profanation et j'oserai le dire : cet écrivain n'est pas un grand artiste1. François Mauriac, dans le rude et
i. Je n'entends pas contester à M. France celte habileté technique et formelle qui donne à sa phrase une sorte de douceur eurythmique capable d'en voiler d'abord l'artifice essentiel. Jonglerie verbale! ai-je dit. Je n'ai pas prétendu que cette jonglerie fût maladroite. Elle est au contraire assez distinguée pour éblouir un public léger. Mais les esprits attentifs et réfléchis en voient bien vite la vanité profonde- Brunetière ne fut pas le seul à discerner a les grâces péniblement apprises » de cet art secondaire.
Depuis que ce chapitre sur A. France fut écrit, deux de nos meilleurs critiques, MM. Victor Giraud et Gustave Michaut, ont établi de leur côté avec surabondance de preuves que tous mes griefs étaient fondés. Si leur conclusion est plus indulgente que leurs considérants, il n'en reste pas moins que leurs considérants justifient ma conclusion. C'est ainsi que Victor Giraud écrit dans Les Maîtres de l'heure, deuxième série : « Une certaine monotonie de pensée, de slylc et de ton, une relative indigence d'invention créatrice, une singulière insouciance de la composition... ce sont bien là les principaux défauts de son art. » II écrit un peu plus loin : « Même quand on ne reconnaît pas les multiples sources livresques auxquelles l'auteur a puisé pour composer ses divers récits, on les sent qui affleurent, ces sources; et sans méconnaître le droit qu'ont tous les vrais écrivains... de prendre leur bien partout où il se trouve, on voudrait pourtant, chez M. France conteur, une domination plus forte exercée sur ces matériaux d'emprunt, une sorte de confiscation plus impérieuse et plus soudaine, un air d'improvisation et d'originalité jusque dans l'imitation, bref quelque chose de plus libre, de moins concerté, de plus hardiment fondu : le métal de Corinthe laisse trop deviner la diversité des alliages qui l'ont formé, et l'on y aperçoit des soudures. » Sous les précautions de ce langage diplomatique — car à La Revue des Deux-Mondes s'observe un protocole — on reconnaîtra l'accusation que j'ai portée avec plus de verdeur : M. France n'c3t qu'un pasticheur ! M. Victor Giraud écrit encore parlant du Lys rouge, — et. L'on pourrait dire la même chose de tous les romans d'Anatole France — : « Les
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franc article, auquel j'ai fait allusion tout à l'heure, écrivait : « Je reconnais, si l'on veut, que M. France
personnages y parlent comme des livres, et ces livres ont beau être admirablement écrits... ce sont des livres... et les livres ne donnent pas l'illusion de la vie... La psychologie des héros du Lys rouge est prodigieusement rudimentaire ; et j'ai tort de parler de leur psychologie ; c"est leur physiologie qu'il faudrait dire. » — « Comment cet attique est-il devenu, ou peu s'en faut, un primaire ? » — « Goùterat-on beaucoup, dans un demi-siècle d'ici, cette ironie perpétuelle, et si monotone à la longue, où M. France baigne, pour ainsi dire, chacun de ses personnages? » — « L'auteur semble prendre si peu au sérieux ses personnages, qu'il nous inspire des doutes sur la vérité de leurs portraits. L'illusion qui ne demandait qu'à naître s'évanouit. Nous craignons d'être dupes. Nous voulions nous intéresser à des hommes, nous nous refusons à contempler trop longuement des fantoches... Quoi ! parmi tous ces contemporains qui défilent devant nous, pas une âme honnête, droite et saine! Rien que des intrigants, des coquins, des pleutres, des fêtards ou des imbéciles!... Tout cela est de l'histoire contemporaine simplifiée pour l'exportation... Je ne puis m'empêcher de penser qu'avec Zola aucun écrivain ne nous a plus calomniés aux yeux de l'étranger. » — « J'ai peur que M. France ne traite un peu bien aisément de fanatiques tous ceux qui ne pensent pas comme lui. » — « On a tout dit sur le style et la langue de M. Anatole France... Mais à cet égard n'est-on point parfois allé un peu bien loin dans l'éloge, et même dans l'hyperbole?... N'exagérons rien. On trouve chez M. France des dans le fait, des dans un but, des par contre, des voire même, qui feraient froncer le sourcil à plus d'un puriste. Il emploie presque toujours le mot sensualisme pour le mot sensualité, et je sais de petites incorrections jusque dans Le crime de Sylvestre Bonnard. D'autre part son style... n'est-il pas un peu monotone? Les effets, trop calculés, manquent trop souvent d'imprévu ; les mêmes coupes de phrases se répètent avec une insistance quelque peu fatigante, et le rythme, le balancement de la période a l'air d'obéir à des lois fixes, presque à un mot d'ordre. » — « Tout railler, c'est ne rien comprendre, et que de fois l'ironie dissimule une légèreté, une irréflexion, une lourde méprise! Il est plus facile de sourire que de penser. Croyezvous donc qu'avec tout son génie, il fût une haute, large et profonde intelligence, ce Voltaire qui a été le roi des ironistes? Essayez de compter toutes les choses qu'il n'a pas comprises! » On voit que M. Victor Giraud met quelques pavés dans son encensoir !
Veut-on maintenant le sentiment de M. Gustave Michaut, maître de
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est un grand artiste, et peut-être n'en suis-je pas très sûr! » J'admire ceux qui en sont sûrs, et je voudrais
conférences à la Sorbonne, sur l'art de M. France ? Je cueille au hasard, dans son Anatole France. Élude psychologique, ces jugements dé. pourvus de mansuétude : a II n'a jamais réussi que son propre portrait, ou peut-être le portrait de ceux qui, s'opposant violemment à lui, sont comme l'envers de sa personnalité. » — « La sensualité est sa sensibilité tout entière. » — « Tous les personnages y sont sur le même plan et, pourrait-on dire, tous sur le second plan. L'auteur seul est au premier, tirant les ficelles, présentant les personnages, commentant les tableaux, philosophant sur les idées. » — ■ « H analyse, il explique, il fait comprendre, il ne fait pas vivre. Ce genre d'imagination lui manque. » — a L'imagination de M. France... n'a pas assez de vigueur pour se suffire à elle-même. Elle se laisse guider ou égarer par les idées préconçues ou les intentions polémiques. Elle se perd aisément dans les matériaux amassés. Elle ne sait pas dominer les ensembles et, sans secours extérieur, organiser en un tout cohérent ce qu'elle a recueilli de droite et de gauche, dans l'observation du présent ou dans les souvenirs du passé. » — « Le Jardin d'Épicure, avec son décousu patent, j'allais dire cynique, est celui de ses livres qui donne l'idée la plus exacte de ce qu'il y a de flottant) de morcelé, d'épars dans son esprit même. » — a On dirait qu'il est incapable de donner à sa pensée une forme essentiellement différente de celle qu'il lui avait donnée d'abord... Il ne sait pas reprendre une même idée en termes nouveaux. Au contraire, les mêmes idées ramènent comme invinciblement les mêmes tournures, les mêmes images, les mêmes comparaisons, les mêmes mots. » — « L'étude de ses sources ferait, à elle seule, la matière d'un volume. Nul auteur, peut-être, n'a plus répété les autres, et ne s'est plus répété lui-même. » — « C'est donc par marqueterie que M. France procède dans l'invention ou l'élaboration de la forme, ainsi qu'il fait dans l'invention ou l'élaboration des idées, des sujets, des situations ou des caractères. » — a La haine chez M, France n'est donc, comme tous ses sentiments et toutes ses passions et tous ses instincts, qu'une manifestation et une conséquence de sa sensualité foncière. » Voilà, si je ne m'abuse, quelques bonnes pierres dans le Jardin d'Epicure I
On s'est étonné de ma sévérité pour M. France. Suis-je plus sévère que ne l'est M. Ernest-Charles dans son livre La littérature française d'aujourd'hui ? Suis-je plus sévère que ne devaient l'être après moi MM. Victor Giraud et Gustave Michaut? On a vu que nos jugement concordaient assez bien. Seulement j'ai fait en sorte d'harmoniser mes conclusions avec mes prémisses et de ne pas opérer comme en algèbre où moins par moins donnent plus !
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savoir leurs raisons. Le génie littéraire de M. France est une de ces choses admises, qui vont de soi, et contre lesquelles il est convenu qu'on ne s'insurge pas. On ose critiquer le penseur, mais on concède que l'artiste est intangible. M. Doumic lui-même, qui n'est pas de ses thuriféraires, nous invite à saluer la virtuosité technique du maître orfèvre. Il ne faut pas frapper M. France, même avec une fleur ! Eh bien! ici encore je récalcitre, et, même en cette chapelle dédiée à l'art pur, je ne m'incline pas devant l'autel du dieu. Il manque à M. France la grande qualité qui fait l'artiste : le don de sortir de soi-même pour créer des êtres réels, animés d'une vie propre. Il lui manque cette variété des tons qui est, comme le disait Daudet, « une des grandes parties de l'art du romancier ».
Brunetière avait bien vu ce qu'il y a de « péniblement appris » et de factice dans les habiletés de ce pasticheur dont les plus fins morceaux laissent toujours la sensation du plaqué, et dont le style est sans vertèbres. Nous ne sommes jamais chez lui en contact direct avec des âmes vivantes. La réalité nous arrive éternellement stylisée — par conséquent stérilisée— à travers un écran de littérature. Tous les personnages qui s'agitent dans cette œuvre sans horizon parlent la même langue harmonieuse et « doux-coulante », mais artificielle ; tous, fussent-ils marchands de poissons, ils parlent aussi bien que M. Anatole France lui-même, tous ils font de l'Anatole France... La vie est plus diverse! Celte langue jolie, mais quintessenciée.
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fait songer à quelque fleur capiteuse déjà flétrie et qui va se décomposer. Nous pouvons demander à l'auteur des dieux ont soif un peu plus de variété, un peu plus de naturel, et même, si cela ne vous fait rien, beaucoup plus de naturel et beaucoup plus de variété. Les marchandes de légumes, même celles qui accostaient Socrate sur l'Agora, ne parlèrent jamais comme la mère d'Évariste Gamelin dans Les dieux ont soif; elles ne disent point à l'ordinaire : « Je suis heureuse et fière d'être la mère d'un juré. C'est une belle chose que la Justice, et la plus nécessaire de toutes... Je crois que tu jugeras bien, mon Évariste : car, dès l'enfance, je t'ai trouvé juste et bienveillant en toutes choses. Tu ne pouvais souffrir l'iniquité et tu t'opposais selon tes forces à la violence. Tu avais pitié des malheureux, et c'est là le plus beau fleuron d'un juge... Bien que vêtu le plus souvent avec négligence, tu es beau et tu pares tes habits: mais la plupart des hommes ont besoin de quelque ornement pour paraître considérables : il vaudrait mieux que les jurés eussent la robe et la perruque. » Il y a quelque part dans Gourteline une Madame Poisvert qui parle sur ce ton à son fils Sigismond. Mais Courteline s'amuse, et M. France ne s'amuse pas. Chose plus grave, il ne nous amuse pas non plus ! Sa mélopée monotone se déroule, implacablement uniforme. Ainsi que Waterloo morne plaine, elle étend sans accident sa nappe grisâtre, onduleuse et imprécise. Aux mains de ce Tityre en robe de chambre, la nature avare ne mit ni l'heptacorde ni même le tétra-
ames d'aujourd'hui. — 2e série. 20
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corde : le luth qu'elle lui confia n'eut jamais qu'une fibre, et la chanson qu'il en tire laborieusement n'est ni joyeuse ni rafraîchissante !
Aussi bien, je ne lui fais pas grief d'être limité dans ses moyens d'art : nous ne sommes pas responsables de notre indigence ! Je ne lui reproche pas non plus, pour la même raison, les limites de son esprit. Gela ne se dérange pas ! comme dirait Mme de Sévigné. Mais, puisqu'elles sont si prochaines, ces limites, puisqu'on s'y heurte de toutes parts, nous sommes ridicules, nous, peut-être, de ne pas les voir et de les croire si reculées.
Au cours de l'intéressante enquête qui se poursuit chez nous sur l'état d'âme de la j eunesse contemporaine , un petit lycéen de Paris a noté justement avec mélancolie, dans La revue de la Jeunesse, que les catholiques eux-mêmes se laissent impressionner par l'élégant scepticisme d'Anatole France. C'est pour leur épargner des émotions sans objet que j'ai écrit ces pages. Je voudrais leur avoir montré combien l'art et la pensée de cet ouvrier de lettres étaient fragiles, et combien vite, à travers une façade séduisante et des grâces de simple virtuosité, on arrive à un néant qui confond.
Nous ne nous flattons pas de faire quitter à l'auteur l'avantageuse opinion qu'il a de lui-même : il s'est affermi depuis longtemps dans une vanité
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supérieure à nos jugements ! Sous ses doigts continueront d'éclore des livres d'une médiocrité distinguée. Nous le verrons, charmé de son propre esprit, gâter du papier blanc, souriant à l'éboulis de ces phrases pelucheuses et molles qu'il contemple avec l'autolâtrique béatitude du dandy qui s'arrête pour se regarder marcher. Mais, s'il ne nous appartient pas de l'arracher à son contentement, il nous appartient de l'isoler dans son orgueil. Nous ferons à son sujet l'économie d'une admiration vaine. C'est à la jeunesse lucide et cultivée, qui s'est ressaisie l'an passé, de prononcer sur cette œuvre et sur cet homme le jugement d'infamie qui l'atteindra bientôt. Infligeons-lui dès maintenant le châtiment du silence que la génération prochaine ratifiera. Anatole France restera comme l'un des plus éclatants exemples de réputations surfaites, et dans dix ans nous nous étonnerons du chiffre de ses éditions. En restant à l'écart des adorateurs, nous aurons fait une besogne d'assainissement qui ne comporte ni risque ni sacrilège. Si le Présent nous désavoue, l'Avenir nous amnistiera !
Ce soleil qu'on attend est un soleil couché !