L'AMITIE DE FRANCE
Robert VALLERY-RADOT
Dans la Pléiade nouvelle qui s'est constituée chez nous sous le joli nom d'Amitié de France, c'est à M. Robert Valléry-Radot qu'est échu le grand rôle de Du Bellay. A lui fut confié le lourd ministère d'élaborer, puis de propager, par l'écriture ou la parole, la Défense et illustration de cet art nouveau par quoi notre jeune Ecole « mystique » voudrait accomplir la renaissance chrétienne des Lettres françaises.
Il est le théoricien et l'Aristarque du groupe. Je dirais qu'il en est le Boileau, si l'on pouvait apercevoir quelque parenté d'âme entre ce décrocheur d'étoiles, brûlant comme un séraphin, et l'exact pédagogue qui régenta le Parnasse françois.
Depuis plusieurs années déjà il fait figure de chef: il s'est assuré l'autorité par droit de conquête. Ses amis eux-mêmes le saluent avec une tendresse déférente qui se nuance d'un inconscient respect, comme s'ils pressentaient en lui le futur maître du chœur. André Lafon qu'un beau rayon de gloire est venu
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chercher dans la solitude — car ce sage a choisi comme le philosophe ancien de passer ici-bas in vita tolus umbratili — incline volontiers sa jeune auréole devant celle de son ami et ne balance point à nous le désigner comme l'oracle du jeune aréopage. N'écrivait-il pas récemment : « Ce jeune homme est l'espoir le plus haut et le plus pur de la jeune génération d'écrivains catholiques1. » Nous n'éprouvons aucune
i . Parmi tous lessignesde cette « magnifique renaissance chrétienne » dont Robert Vallery-Radot saluait naguère l'aurore sur la tombe de Jean Lionnet, comment ne pas noter l'essor nouveau que prend une revue de jeunes artistes, écrivains, poètes, dont le lien unique, en dehors de l'art, est une communauté de foi catholique ardente et volontiers mystique. L'Amitié de France va publier désormais des Cahiers où ces jeunes gens, dont les premières œuvres ont été caressées par un rayon de gloire, publieront leurs pensées, leurs rêves si profondément imprégnés de christianisme. Leurs noms sont un programme. Nous trouvons parmi eux : Georges Dumesnil, François Mauriac, Robert Vallery-Radot, E. de Brémond d'Ara, Henri Massis, Jacques Maritain, Ernest Psichari, Jean Variot, Martial Piéchaud, Louis Pize, François Hepp, René Fernandat, Emile Baumann, André Lafon, Paul Renaudin, Pierre Nothomb, Maurice Vaussard... C'est la Heur de la littérature de demain. Où donc la libre-pensée trouveraitelle dans sa jeunesse à elle un tel bataillon d'élite? Elle eut la génération d'hier, elle n'aura pas celle de demain. Ses cadres ont vieilli, et M. Anatole France est son dernier espoir. Encore achève-t-il de s'éteindre et le voilà fossile I Comment tout le prosaïsme de l'anticléricalisme ne serait-il pas emporté dans le rayonnement de foi ardente que professe la phalange d'artistes dont nous signalons l'initiative. Écoutons-les se présenter à nous :
« ... Pour nous, disent-ils, le Christ n'est pas un inacessible idéal, mais une personnalité vivante, descendue en notre chair, se distribuant à tous dans son Eucharistie. Pour nous, l'Église est son épouse infaillible. Pour nous enfin, le Sacrifice de la messe, les Sacrements, la Communion des Saints... sont des réalités spirituelles où se renouvellent et s'exaltent toutes nos forces. Telle est la sève qui alimentera nos Cahiers. Toutes les questions qui préoccupent notre temps seront traitées dans cet esprit; en tout, nous regarderons la lumière • au delà des apparences les plus humbles nous rechercherons la vision
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tentation de le contredire. Admirons cette précocité du talent dans une âme d'enfant. M. Robert Valléry- Radot n'a que vingt-sept ans et déjà, sous son beau grand front que la nature a modelé en vigueur et qui se nimbe de je sais quelle subtile clarté, habite une pensée mûre et sûre de ses directions.
Dessinerai-je le portrait de ce jeune chef? « Ses traits impérieusement 'accentués, sa parole chaude, ton front vaste sous les cheveux un peu en désordre, son nez petit et mince aux narines frémissantes, ses yeux d'un bleu verdissant, très lumineux, profondément enfoncés sous les orbites, tout en lui révélait une intelligence aiguë, une énergie surabondante mais un peu inquiète. » Voici bien, si je ne me trompe, M. Valléry-Radot en personne, ou si ce n'est lui c'est donc son frère. L'auteur s'est peint là sans y penser, et c'est un peu de son âme et de ses traits qu'il a projetés sans le savoir dans le portrait de son
de cet ordre sacré qui domine tous les temps, cet ordre qui justifie toutes les créatures et les relie entre elles comme les pierres d'une ville bien construite, cujus participatio ejus in idipsum... » Voilà ce qu'ils sont et voici ce qu'ils veulent faire : « A cette heure des milliers d'àmes ont soif de cette eau sans cesse jaillissante; perdues çà et là, elles s'ignorent les unes les autres et leurs élans retombent impuissants. Rassembler tous ces altérés au bord de la source et y boire tous en louant Dieu, voilà lespoir des Cahiers... Nous venons à nos frères, humblement, dans un grand désir de plus de justice et de beauté ; nous ne prétendons ni ne voulons rien apporter de neuf, mais pleinement soumis au magistère de l'Église, nous travaillerons à ramener la sensibilité si dispersée, la pensée si inquiète, à cet équilibre magnifique où les maintient le règne de la grâce. »
Ne pouvons-nous pas après cela saluer avec confiance nous aussi la venue prochaine d' u une renaissance chrétienne » et compter sur ces jeunes gens pour rechristianiser la pensée et la sensibilité fran. çaises?
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héros1. « Quelles pensées hantaient ce grand front grave?... » demande-t-il ensuite de ce jeune homme dont il a retracé la physionomie? Cette question, nous nous la faisons à nous-mêmes touchant le jeune écrivain sur qui de si beaux espoirs se sont posés. Et la réponse est aisée puisqu'il a bien voulu ne rien nous cacher de ses grands desseins !
J'évoquais tout à l'heure à son sujet le souvenir et le nom de Boileau et j'avais raison de ne pas appuyer sur une comparaison à la fois dommageable et glorieuse pour lui. Le théoricien classique nous enseigna, de précepte et d'exemple, que l'art est difficile à qui la critique est aisée. Or, M. Valléry-Radot réunit en soi les facultés créatrices et les aptitudes critiques. Il pose des règles d'art et du même coup les réalise. Quand il formule un vœu il le remplit à l'instant. Je ne parle pas de ces deux recueils de poèmes Grains de myrrhe et L'eau du puits qui sont comme le chant du matin et l'éveil d'une âme harmonieuse. Dans la joie du départ, il s'est arrêté pendant une heure au bord du champ pour exalter son âme et la rythmer. Comme l'apôtre qui prend un bain d'oraison le matin pour mieux supporter le poids du jour, M. Valléry- Radot, aux premières heures de sa carrière, s'est recueilli un instant, et de son cœur ardent comme d'un grain d'encens il a fait l'offrande au Créateur.
Reviendra-t-il un jour aux nobles jeux de son adolescence ? Donnera-t-il encore audience aux inspirations de la Muse lyrique et ploiera-t-il aux lois du
i . Il s'agit du héros de Leur royaume, son premier roman.
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rythme les élans de sa pensée platonicienne? Je ne sais, et je n'ose même le souhaiter quand je vois quel usage il sait faire de ce « mâle outil » qu'est la prose, et quand je songe aux fortes pages critiques qui tombent chaque jour de sa plume fine et mordante. Pour lui peut-être, comme pour Bourget, comme pour Lemaître et tant d'autres, la poésie n'aura été que l'exercice préparatoire où la main s'assouplit pour les besognes viriles, pour les œuvres de combat qui propagent et servent l'Idée î Lui du moins, il aura fait sa veillée d'armes sous la lampe du sanctuaire. L'heure du rêve n'aura pas seulement trempé sa plume, elle aura trempé son âme!
Les œuvres du midi pour M. Valléry-Radot, ce sont deux beaux livres substantiels : Leur royaume et L'homme du désir qui forment diptyque et, sous deux modes différents, illustrent une même éternelle vérité : la sagesse est de n'aimer que Dieu ou de n'aimer toutes choses qu'en Dieu. Si, comme Jacques Vibreuse, le héros de Leur royaume, l'homme se décide à fonder un foyer et s'il engage son cœur dans un amour terrestre, il faut qu'il ordonne cet amour transitoire à l'amour du Créateur. Et si, comme l'Auguslin de L'homme de désir, il entend le grand appel des âmes élues, il faut qu'il arrache son cœur à tout le créé pour le dévouer intact au service de Dieu.
Lisons à la suite de M. Valléry-Radot dans la pensée du petit Jacques Vibreuse quand il vient de donner son cœur à la pure et tremblante Marie de Cardamine : « Il entrevoyait toute L'humanité grave et mystérieuse,
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plus haute peut-être que notre pensée, et sûrement plus certaine, que récèle l'âme de la femme... Penché vers tout ce bonheur, il n'y pouvait incliner toute son âme ; s'il eût dit à Marie : « Tu es tout pour moi », il n'eût pas menti, il était sûr de l'aimer de toute la puissance de son cœur ; mais elle n'était pas toute sa vie ; la plus haute, sa pensée, errait, absente d'ici... Il était ainsi fait que l'univers visible lui parlait toujours de Dieu. Toutes les lignes s'épurèrent; de degré en degré, remontant des choses créées au Créateur, il se reposa dans l'Etre invisible sans commencement ni fin. » Toute l'âme sidérale de Robert Valléry-Radot a passé dans ces lignes d'un si bel élan spirituel. Ainsi conçoit-il l'amour humain. Et le voici maintenant devant l'amour divin. Devenu prêtre et tout meurtri de la lutte sanglante dont il vient à peine de sortir victorieux, l'Homme de désir, qui parle en son nom, se confesse à nous comme le grand évêque d'Hippone son patron : « Dans mon église banale et sans beauté, l'amour vit réellement. Chaque jour, il descend à ma prière, je le tiens dans mes mains ; il est ma nourriture et mon breuvage ; il est ma vie. L'amour! Ce n'est pas sans ruse ni violence qu'il m'a conduit ici ; tantôt, il me poursuivait de loin sans se hâter, souvent à mon insu, tenace, furtif; tantôt, il me pressait étroitement ; je fus long à le reconnaître, et, quand sa présence me fut évidente, je fus longtemps encore à le braver et à le repousser. Je vous en supplie, ne croyez pas que je parle une langue étrangère ; j'ai épousé toutes vos fièvres,
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toutes vos nostalgies et vos langueurs. Si, ce soir, aussitôt que s'est tue la dernière volée de YAngélus je commence d'écrire cette confession, si je tente cette peinture d'une jeunesse trop avide et que tout déchira, devant qu'elle eût retrouvé son ordre au pied de la Croix, c'est dans l'espoir que vous sentirez au vif votre mal secret, et que, voyant les démarches patientes, inlassées, de la grâce à travers les sentiers les plus obcurs et les plus obliques où je la fuyais, vous tirerez de cet exemple des leçons qui relèveront votre force et la tourneront toute à la conquête des biens véritables, »
Le schéma et la substance, l'ordre et la moelle de tout un livre tiennent en celte page ardente. L'Homme de désir ne sera que l'histoire de ces fièvres et de ces langueurs périlleuses dont « une jeunesse trop avide » fut tourmentée devant qu'elle eût retrouvé son ordre au pied delà Croix. » Histoire tout intérieure en vérité et que nul épisode romanesque ne vient rompre ou profaner. M. Valléry-Radot, tendu vers l'infini, dédaigne d'affriander la foule avec le gros appât d'une chétive histoire qui se mêlerait à ses méditations lyriques. Deux figures féminines passent un instant dans la vie du héros. Une idylle pure s'ébauche; une passion trouble s'amorce. Mais le fil de la double trame se brise aussitôt, l'amour n'étant ici qu'un accessoire et l'auteur ne cherchant point à se faire lire chez les garçons coiffeurs !
J'entends bien que M. Valléry-Radot ne vise qu'une élite. Je ne sais pourtant s'il ne prête pas à cette élite
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une qualité d'âme illusoire. Les plus raffinés d'entre nous ne sont pas aussi détachés qu'il le croit peutêtre des vains attraits du fabuleux. « Ne faisons pas les dégoûtés, disait Brunetière... Il faut dans un roman qu'il se passe quelque chose. » Dans L'Homme de désir, il ne se passe rien ou presque rien ; et j'aurais aimé, je le confesse à ma honte, qu'il s'y passât quelque chose. Nous aurions souhaité que l'auteur, humiliant sa métaphysique un instant, nous contât, comme il sait conter, quelque histoire, joliment concertée, dont l'ascétisme du livre se fût égayé. Ce petit superflu dont il nous prive est bien nécessaire aux grands enfants que nous sommes tous.
M. Valléry-Radot supplée d'ailleurs magnifiquement, disons-le bien vite, à l'effacement du scénario par la fougue et la noblesse de son lyrisme. Rien d'émouvant comme les hautes rêveries mystiques qui jaillissent de tous les coins de son livre ; rien d'émouvant, par exemple, comme cette finale de flamme où l'auteur entonne l'éphitalame triomphal de l'union d'un homme avec Dieu : « Et maintenant, Seigneur, maintenant que je suis à vous par la plus étroite alliance, c'est le même cantique qui monte à mes lèvres quand, courbé sur le pain, je vous fais descendre en mes mains indignes, quand dans le confessionnal, épuisé par les heures de jeûne, je délie en voire nom les péchés du monde, quand dans la cour du patronage je joue comme un enfant avec les enfants que vous m'avez donnés, quand, au chevet du moribond, j'apporte la résurrection et la vie, à toutes les
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minutes enfin que j'exerce mon humble et divin ministère, ô Dieu qui réjouissez la jeunesse! Car cette communication cachée avec vous que ne révèlent pas les sens, ce mariage indissoluble de notre substance avec votre toute-puissance, c'est là le partage du prêtre, sa joie unique et austère, et qui ne lui sera jamais enlevée, sans laquelle il perdrait cœur, quand, abandonné de tous, méconnu, ne vous sentant même plus près de lui, ses entrailles crient de tendresse humaine. Oh ! qui dira cette joie terrible de l'anneau que ne rompt point la mort? En cette misérable chambre de vicaire, au papier défraîchi, devant mon Crucifix de cuivre, je viens vous apporter mon fardeau de tristesse. La matinée fut lourde et sans consolations. Mais qu'importe cette détresse des sens. Je sais bien que je suis dans votre royaume, que je vous possède, ô mon Bien-Aimé. Je sais que dans ce dénûment tout est à moi, comme s'écriait saint Paul... Il est midi; la cloche annonce à toute la terre la visite de son Dieu ; le blé et la vigne frémissent de mûrir son Corps et son Sang ; le sein des mères se soulève d'espérance. Il est midi et je suis debout devant vous dans l'attitude de l'offrande, vous apportant tous les désirs des hommes comme sur un autel de propitiation. »
Comment aurai-je maintenant le courage d'accrocher mon froid commentaire à ces pages frémissantes où de grandes idées passent dans une tourmente d'amour et de foi? Comment analyser ces chants soudains, ces explosions brûlantes, ces élévations,
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venues des profondeurs, et dont le discours entier s'illumine. Tout ceci dépasse nos gloses.
Je ne veux faire au jeune écrivain qu'une futile querelle d'esthétique, qui peut-être, au fond, n'est qu'une querelle de mots. Il apparaît à divers signes que M. Valléry-Radot a voulu, s'il se peut, convertir le romantisme en le jetant au pied de la Croix, l'assainir en le vidant de son individualisme anarchique, en l'apaisant. Son héros est un René qui se discipline selon la charité, qui règle son mysticisme selon l'ordre traditionnel, qui le précise en le ployant à l'adoration du Christ et de l'Eucharistie. Pour l'auteur, tout romantisme est désordre hors du catholicisme !
Mais cette vue même n'est-elle pas trop simple? Et pouvons-nous espérer que le baptême chrétien lave le romantisme de sa tache originelle ? Le romantisme est « désordre », même dans le catholicisme! Toute son histoire nous avertit qu'il fut et demeure une rupture d'équilibre entre les facultés littéraires. Il rompit l'ordre sacré, brisa la hiérarchie, déposséda de sa royauté la raison régulatrice, transféra son pouvoir aux facultés subalternes : imagination et sensibilité. Il est expressément une maladie. Qu'on le christianise, j'y consens. Mais il n'importe. Il reste une maladie. On aura changé de matière d'art, on n'aura pas changé de formule esthétique, on n'aura pas équilibré l'âme de l'artiste. Une âme romantique fait toujours du délire : nous aurons obtenu que le délire profane devienne délire mystique ; mais nous
resterons condamnés au délire. En vérité, pour convertir le romantisme, il faut refaire l'équilibre, il faut reconstituer la hiérarchie nécessaire, il faut ranger les facultés sous le sceptre de la raison, il faut repasser de la maladie à la santé. En d'autres termes, il faut revenir au classicisme, le classisisme étant, par définition, l'équilibre et la santé.
Ne persistons pas de grâce à identifier le classicisme avec la poésie de Boileau. Les grands mouvements de passion d'un Pascal, d'un Bossuet, d'un Racine,d'un Fénelon se sont accommodésdeTidéal classique. Les nôtres seront-ils plus rebelles? Le vrai classicisme n'a jamais méconnu les puissances de sentiment au nom desquelles on aspire aujourd'hui vers un ordre nouveau. Il a dans son histoire et Virgile et Dante et Pindare ! Et qui nous interdira de lui faire honneur de Lamartine, de Vigny, de Sully-Prud'homme et de Coppée? Le classicisme a contenu l'enthousiasme de ces âmes vibrantes, il a réglé leurs fièvres et filtré leurs larmes : il a tout endigué, tout clarifié, mais rien détruit. N'aspirons pas à convertir le romantisme, dirai-je, pour finir, à M. Robert Valléry-Radot ! Quittons-le pour redevenir classiques !
Redevenir classiques ! Rien ne sera plus facile au jeune poète et romancier dont je parle. Il est de la grande lignée des écrivains qui savent courber leur pensée sous la discipline et lui imposer la forte sobriété des Racine ou des Bossuet. C'est par ces dons de vigueur et de santé qu'il nous apparaît vraiment, selon le mot d'André Lafon, comme l'un des
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plus hauls espoirs de la jeune littérature. S'il y a parfois, dans les pages chaleureuses où s'expriment ses grands élans lyriques un peu de surcharge et d'exubérance, réjouissons-nous d'un excès de richesses qui se réduira bientôt, quand la maturité viendra. Un rayon du soleil de midi emportera dans sa lumière ces brumes légères d'un beau matin !
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M. André Lafon est un jeune homme de 27 ans qui porte encore dans son regard étonné les candeurs de l'enfance toute proche. La gloire le touche très tôt. Des ormeaux qui bordent le chemin il a, comme la jeune captive, franchi les premiers à peine, et déjà le laurier couronne son front. Ses poèmes de La maison pauvre obtinrent le prix de Littérature spirilualiste, et, l'an dernier, l'Académie française décerna le grand prix de dix mille francs à sa première œuvre en prose, à ce récit tout simple et tout nu qu'est L'Élève Gille l. Quand Barrés vint pour lui annoncer sa chance, il ne trouva pas son poète chez lui. Le jeune homme était sorti conduire à la promenade la division des petits qu'il surveille au collège de Neuilly... M. André Lafon était donc hier un «jeune homme pauvre... ». Il est aussi un catholique de foi ardente et militante
i. L'Elève Gille, par André Lafon, 3 fr. 5o. Paris, Perrin.
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dont le triomphe doit être une joie pour nous. Plusieurs se sont effrayés de cette lourde couronne académique sur un si jeune front ; ils ont craint que l'œuvre un peu frêle d'un enfant ne fût écrasée sous le poids d'une telle récompense ; ils ont pensé tout bas qu'à cette jolie statuette on avait eu tort de bâtir un temple, quand il ne fallait qu'un écrin !
Il est vrai que la splendeur du prix a nui à l'œuvre discrète qu'on signalait ainsi avec trop d'éclat. 11 y avait quelque imprudence à livrer au public frivole ce qu'il ne pourrait goûter par une lecture hâtive. IL ne faut pas répandre les perles sur la place publique ! Mais l'Académie n'entendit pas couronner seulement les réalisations déjà très distinguées qu'un lecteur averti peut discerner dans L'Élève Gille : elle voulut honorer la promesse qu'il contient des grandes œuvres futures... L'avenir la justifiera.
Bizet disait : « Il n'y a pas de grande et de petite musique ; il y a de bonne et de mauvaise musique. » Je ne suis pas de son avis. Il y a de la grande et de la petite musique, et il y a pareillement de la grande et de la petite littérature. Je tiens, à la suite de Brunetière et de Bordeaux, pour une hiérarchie des genres et je crois que le sujet des œuvres est un des critères qui nous servent à fixer cette hiérarchie. Je n'admettrai pas facilement, malgré l'autorité de Boileau, qu'un « sonnet sans défaut » s'égale au royal poème de Vlliade ou de Brilannicus, et je dirai donc de L'Élève Gille que, s'il est de la bonne littérature assurément, il n'est pourtant pas peut-être de la grande
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littérature. Je conviens d'ailleurs que les mérites de cette œuvre ne sont pas de ceux qu'un vain peuple va chercher d'ordinaire dans les ouvrages de l'esprit. Qu'un lecteur pressé et de culture médiocre ne les saisisse pas à la volée, cela n'empêche pas qu'ils soient de valeur singulière et nous fassent reconnaître avec certitude en M. Lafonun des maîtres écrivains de demain.
On connaît le sujet de cette œuvre en demi-teinte qui voudrait être lue et méditée à l'ombre d'un saule pleureur. C'est l'innocente histoire d'un enfant qu'on a mis en pension pour lui dissimuler le drame qui se prépare autour de lui. Son père s'achemine vers la folie, et l'on voudrait lui épargner le spectacle de cette marche à l'abîme. Mais l'enfant, que l'attirance d'un périlleux mystère halluciné, découvre par lambeaux la vérité terrible ; et quand l'intelligence de son père a fait naufrage, il s'abîme dans la contemplation d'un malheur qu'il mesure imparfaitement, mais où il trempe son âme et puise des résolutions de virilité pour l'avenir.
On n*a pas manqué de comparer ce livre au Petit Chose d'Alphonse Daudet, et même au Roman d'un enfant de Pierre Loti. Les sujets similaires invitent aux parallèles scolaires. Mais l'exécution est bien diverse ici. Il y a eu transposition et changement de gamme et c'est un autre registre que M. André Lafon a ouvert. Alors que chez Loti et Daudet, c'était l'homme mûr qui, remontant les temps, analysait son âme d'enfant avec les lumières de son âme
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d'homme, chez M. Lafon, c'est l'enfant lui-même qui parle et qui tente de ressaisir ses idées ébauchées, ses mouvements inachevés, ses émotions courtes de la dixième année. L'œuvre est un essai de stylisation d'une psychologie enfantine. La réalité spirituelle nous arrive ainsi tamisée, par son passage à travers une âme d'enfant, comme une lumière qui nous parviendrait filtrée par la mousseline d'un abat jour. Le Gille de M. Lafon est vraiment un enfant, in fans, au sens latin. Ses adorables hésitations, le flou dont s'enveloppent ses intuitions les plus certaines, ont été notés avec une admirable délicatesse de touche. L'auteur sait l'âme des enfants. En regardant ses petits élèves s'ébattre au vent, en écoutant leur caquet puéril et charmant, en voyant leur joue rougir, il a pénétré leur cœur et déchiffré l'hésitant langage de leurs attitudes. Ce poète habitué à vivre dans le bleu, et qu'on a peine à s'imaginer dans un rôle de surveillant d'étude, a su descendre vers d'humbles réalités et les exalter d'un souffle chrétien. Car — il faut le dire pour finir — un discret parfum de christianisme émane de cette œuvre et lui donne sa meilleure séduction, en ouvrant devant nous des horizons illimités. L'âme du petit héros serait un peu falote sans les souvenirs religieux dont elle s'illumine. Mais il y a dans le lointain de cette enfance, des Angélus, des Premières Communions, des Messes de Minuit, d'où descend une clarté d'aube sur le front du collégien, comme on en voit à l'arrière-plan dans les tableaux des maîtres ombriens. C'est un pan d'azur
au fond de cette toile un peu grise, et le signe annonciateur des prochaines grandes œuvres spiritualistes.
François MAURIAC
J'imagine volontiers François Mauriac accoudé à quelque balustre aérien et posant sur la vie qui passe à ses pieds le regard lointain du jeune Abencérage exilé. Ce jeune homme qui, dans la sveltesse héraldique de sa haute taille, a la fringante allure d'un mousquetaire et la vive élégance d'un cadet de Gascogne, a pourtant déjà la sagesse blasée d'un Dr Faust ou d'un Montaigne vieilli... A moins que je ne m'abuse, et que le Jean-Paul saturé d'idéologies, dont il vient de nous décrire l'âme tourmentée dans L 'enfant chargé de chaînes *, ne soit qu'une création de son cerveau, étrangère à sa vie spirituelle ? Mais je n'en crois rien !
M. Mauriac, je le sais, s'est défendu de nous avoir livré son âme, toute son âme, dans ce petit livre fiévreux. Mais il n'a pas nié qu'il y fût présent du plus intime de son être. « Un auteur qui fait hommage de son œuvre à des journalistes, disait-il récemment dans une lettre à un ami, leur donne le droit de la trouver mauvaise et de le dire. S'ils flairaient dans cet ouvrage une autobiographie, on ne saurait espé-
i. L'enfant chargé déchaînes, par François Mauriac. PariSj Grasset. 3 fr. 5o.
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rer qu'ils renoncent à la volupté d'atteindre, à travers les personnages fictifs, un cœur vivant, peut-être plusieurs cœurs. Mais le héros d'un livre où nous mettons le plus de nous-mêmes n'est pas nous-mêmes. Nous seuls connaissons l'endroit précis où il faudrait que le coup fût donné pour nous arracher des larmes1 ». Je n'ai pas le moindre désir de faire ici l'office de bourreau et de piquer au cœur M. François Mauriac. Ce jeune écrivain me séduit trop pour que je veuille lui tirer des larmes. Je l'interroge seulement à travers son héros et je cherche à pénétrer le mystère de son âme complexe. Ce frémissant artiste — il s'agit de Jean-Paul, puisque l'auteur l'exige ! — ce disciple de Barrés2, cet idéologue au fin visage de pastel, nous inspire la même sympathie atttentive dont il est dit, dans l'Évangile, que Notre Seigneur honora le bel adolescent qui se complaisait aux biens de ce monde. Je considère comment il se laissa lui aussi « charger de chaînes » et comment il fut assez heureux plus tard pour libérer son âme. Jean-Paul — je dis Jean-Paul, mais je pense tout de même à François Mauriac. Pensons-y toujours et n'en parlons jamais ! — Jean-Paul eut une éducation catholique qui le berça doucement et versa dans son imagination de charmants souvenirs dont elle demeura fleurie. Mais cette éducation ne fut pas opérante sur les plus hautes parties de lui-même. Elle ne fit pas
i. Les cahiers de l'Amitié de France, octobre 19 13. 2. M. Mauriac ne fut-il pas quelque peu secrétaire de Maurice Barrés?
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la fusion totale entre ses « puissances de sentiment » et ses appétits intellectuels. Son être profond ne fut pas pris par Dieu. Il se réserva pour se livrer à l'Art, pour donner audience à la voix des penseurs, à la musique des poètes. Jean-Paul se brûla le cœur, comme Lord Byron au contact de trop de livres : il but leurs poisons, les suça comme des fleurs, et s'abîma dans l'ivresse d'idées confusément absorbées. — « Tu n'as rien lu », dira-t-il un jour à sa petite cousine Marthe, avant qu'elle devienne sa fiancée? » — « Et toi, tu as trop lu! » — « Pourquoi ai-je trop lu, Marthe? » — « Parce que cela te rend malheureux, mon petit cousin... Toutes tes mélancolies, tes complications, à quoi je ne comprends rien, je sais où tu les prends, va. » Il les tient, en effet, de ses livres. Il pense à la manière de Bergson, il sent à la manière de Barrés. Ce jouvenceau fébrile écoute en lui tressaillir des strophes de Verlaine et chanter des phrases de(Beajhdelaire. Mais comme il a gardé fraîche sa sensibilité catholique, il fait un audacieux mélange de sa métaphysique et de son mysticisme. De cet hybride magma François Mauriac nous donne une fine analyse : « Dans ce milieu déjeunes catholiques, Jean-Paul est devenu théologien. Il pimente ses discours d'un grain de modernisme, s'exalte sur l'immanence, la révélation intérieure, absorbe, vingt minutes avant le dîner, un court résumé de la philosophie Kantienne qui lui permet de démontrer au dessert que saint Thomas ne suffit plus. Il parle avec ironie de l'Encyclique Pas-
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cendi, des Jésuites, du cardinal secrétaire d'État, déclare qu'il est l'heure de revenir à la grande tradition mystique, s'attendrit sur saint François d'Assise... puis, suivi d'une petite cohorte d'admirateurs, va excursionner sur la rive droite et échouer dans les promenoirs d'un music-hall1 ». Voilà comment Jean- Paul, à vingt ans, prépare son échec à la licence es lettres !
Mais la spéculation métaphysique ne suffit pas à contenter son appétit d'universel savoir et de sensations neuves. Il veut éprouver toutes les griseries du cœur et de l'esprit : il multiplie les expériences intellectuelles et sentimentales. Mais après un malheureux essai d'apostolat social dont il ne m'appartient pas de sonder les intentions, après une tentative pour s'oublier dans la débauche, il se retrouve avec l'inévitable nostalgie des âmes prédestinées. Il se ressaisit devant Dieu et laisse échapper la grande plainte éternelle :
Au fond des vains plaisirs que j 'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir!
Il traîne, à travers tout ce qui n'est qu'humain, la surnaturelle tristesse de Job, non pas cette tristesse paralysante qui nous fait voir en Dieu le maître irrité, toujours armé contre nous, mais cette tristesse attendrie qui nous jette sur le cœur d'un Dieu-Père toujours prêt à pardonner. Après une soirée de folie, Jean-Paul regagne sa chambre d'étudiant. « Dans la
i. L'enfant chargé de chaînes, p. 10.
nuit, il monta son escalier, lentement, ayant peur de retrouver sa chambre solitaire et froide... ou peutêtre indifférent à tout, n'éprouvant même plus ce vague désir d'arriver qui toujours fait hâter le pas... Et une telle fatigue l'écrasait qu'au deuxième étage il dut s'arrêter et appuyer contre son cœur ses deux mains. 11 se demandait : « Pourquoi ai-je peur de la mort? Ce n'est pas la petite angoisse du dernier hoquet qui me fait reculer. Est-ce de Dieu que j'ai peur ! » Et ce seul mot, prononcé avec ironie le bouleversa. Il répéta : « Est-ce de vous, mon Dieu, que j'ai peur ». Il sentit sourdre à ses yeux la source des pleurs. Il crut découvrir en lui une présence infinie et que Celui qu'il avait cru très loin, jamais n'avait été aussi près... Le salut était là, dans le réveil de la sensibilité religieuse !. » Un surnaturel rayon a filtré au travers du nuage !
Jean-Paul, touché à fond d'âme, remonte la pente glissante qu'il avait descendue d'un pas si facile et si prompt. Il reprend contact avec Dieu de tout son cœur et de tout son esprit. Et, comme il arrive presque toujours, c'est son cœur qui se livre d'abord. Sur sa table de travail, le jeune homme a vu le petit Christ de métal qu'il reçut jadis de sa mère ; il le saisit et le mouille de ses larmes : « A ce degré d'émotion, Jean-Paul ne forçait pas sa voix. Toute son enfance chrétienne se remit à chanter. Il pleurait et balbutiait des mots sans suite... Il ouvrit une fenêtre. Un groupe d'hommes passa. Ils criaient un refrain
i. L'enfant chargé de chaînes, p. 209.
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obscène que Jean-Paul reconnut. Il se souvint que ses doigts sentaient encore le musc et le tabac d'Orient : « Le plaisir, le plaisir, murmura-t-il... Pour cela vous abandonner, vous renier, vous crucifier. . . » Une cloche tinta dans le ciel déjà plus pâle. « Je pense à vous, poursuivit- il, sixième petit vicaire d'une paroisse, à Paris, qui allez dire ce matin une messe pour les servantes, enfants de Marie, qui traverserez de suffocantes chambres de malades, qui vous épuiserez, l'après-midi, dans un bruyant et grossier patronage de garçons, qui resterez après cinq heures au confessionnal dans l'haleine des vieilles femmes et qui, lorsque vous reviendrez au crépuscule, exténué, triste, seul, recevrez en plein visage l'injure ignoble d'un ouvrier... 0 petit prêtre sur qui saint François d'Assise s'attendrissait, lorsque la nuit vous mouillez les pieds blessés du Sauveur de larmes que le monde ignore, Dieu pardonne à cause de vous les plaintes lâches, les larmes inutiles des voluptueux comme moi... De toutes vos obscures douleurs vous alimentez le plus magnifique amour. » Jean-Paul sort de cette méditation libéré de ses chaînes. La vieille intoxication livresque pourra le ressaisir en des heures de sécheresse, mais la lumière entrevue par lui ne s'oubliera plus : il est le prisonnier du Christ !
Et ce n'est pas une démarche du snobisme que Jean-Paul a faite là. Tout ce bel éclat mystique n'est pas d'artifice littéraire. Par leur fraîche résonance chrétienne ces nobles pages dépouillées, que je viens de transcrire, nous indemnisent des mièvreries
François Mauriac
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sentimentales, du fade mysticisme sans vérité, que nous avons vu fleurir un instant parmi nous, à la faveur du renouveau chrétien ; elles nous changent notamment de ce sirop de religion doucereuse dont Claude Silve nous servit une coupe, l'an passé, dans sa Cité des lampes l. Jean-Paul peut entrer maintenant à la rédaction des Cahiers de l'Amitié de France. Il peut signer François Mauriac !
Parvenus à ce stade de lumière et de certitude où nous l'avons laissé, si nous identifions l'auteur avec son héros, nous ne sommes plus en péril, je pense, de lui tirer des larmes. Robert Valléry-Radot, qui connaît François Mauriac comme Nisus connaissait Euryale ou comme David connaissait Jonathas, cautionnera, si l'on veut, notre exégèse. Sous le masque de Jean-Paul que découvre-t-il, sinon le visage même de son ami? Et derrière ce cher visage, à travers cette âme individuelle ne voit-il pas la grande âme collective de tout un groupe d'écrivains catholiques qu'il nous faut aimer comme lui : « Dans Jean-Paul, écritil, nous reconnaissons l'image de notre vingtième année, le témoignage impitoyable d'une génération qui faillit périr, saturée de littérature païenne, égarée par toutes les mensongères exaltations où elle se rua, et qui se déchira avec une volupté désespérée à toutes les armes contre quoi elle était si mal prémunie : scepticisme, analyse, dilettantisme ! »
i . Admirons d'ailleurs que le succès de Claude Silve n'ait eu chez nous que le furtif éclat d'une étoile filante. C'est une marque de bonne santé spirituelle pour notre public français.
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Cette nouvelle génération d'artistes à laquelle appartiennent Mauriac et Valléry-Radot fut initiée aux lettres profanes dans nos collèges catholiques. Elle n'appartient pas dans son ensemble à l'Université. Sachons par quelles crises elle passa pour enrichir notre expérience d'éducateurs. « Ce livre, continue M. Valléry-Radot, pose d'une façon pathétique et pressante le grave problème de l'éducation religieuse ; il postule la nécessité d'une instruction dogmatique plus substantielle, plus vigoureuse que celle qu'on nous donnait sous le régime de la Loi Falloux. Certes, nous avons gardé de nos collèges et des prêtres qui nous élevèrent des souvenirs qui sont le plus cher de notre enfance. Cette poésie de chapelle, de processions et de cantiques, dont nos quinze ans furent imprégnés, composèrent à nos sentiments naissants une atmosphère du plus rare et du plus riche romanesque. Mais... nos rapports envers Dieu ne nous furent enseignés que sous forme de pratiques mécaniques, maladroitement appuyées d'arguments apologétiques insuffisants... Ah ! si l'on nous eût persuadés que Dieu était la plénitude de l'être, que toute pensée et tout art étaient en Lui, que le Dieu de la philosophie n'était pas différent de celui que nous recevions à la table sainte, et que la plus belle vision que nous pussions avoir de l'univers et de l'âme nous était donnée par notre foi, avec quelle ferveur et quelle joie nous eussions reçu ces vérités ! » Je me demande si les responsabilités ainsi réparties ne sont pas un peu trop unilatérales. M. Valléry-Radot n'oublierait-il point que si les prêtres éducateurs ne fu-
rent pas tous de suffisants foyers de lumière et de chaleur, les jeunes gens ne furent pas toujours, dans leur adolescence, en état de parfaite réceptivité religieuse ? La petite crise de fièvre et d'obscurité qu'ils traversent communément au sortir de l'enfance ne les rend-elle pas parfois réfractaires aux clartés surnaturelles ? Si les passions font leur tumulte et si l'ardeur de foi mollit en eux est-ce parce que l'enseignement défaille, ou parce qu'ils manquent à l'enseignement qui leur est donné ?
Pour être juste il faudrait procéder au partage des responsabilités. Confessons que l'enseignement dogmatique avait besoin d'être perfectionné chez nous ; mais reconnaissons qu'il le fut d'une manière éclatante. Et si d'ailleurs l'enseignement catholique avait besoin de se défendre, il lui suffirait de montrer dés élites comme celle de Y Amitié de France, pour sortir justifié de l'amical procès qu'on lui fait. Que ces jeunes gens aient passé par une phase périlleuse où leur foi faillit sombrer, c'est la commune aventure à laquelle tout homme ici-bas demeure exposé. Mais qu'ils en soient sortis victorieux et comme retrempés pour la vie, n'estce pas la preuve que l'enseignement des prêtres avait déposé dans leur âme de belles virtualités catholiques qui devaient épanouir leurs effets à l'heure marquée de Dieu? Si tant d'hommes de culture reviennent à l'Église, sachons faire sa part au Collège catholique dans ce grand mouvement de retour, et pour quelques défections à jamais déplorables, mais inévitables, ne refusons pas de voir les prodiges de conversion qui lui sont dus !
Si François Mauriac, ou Jean-Paul, retrouve au
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fond de son cœur les beaux accents de foi limpide et chaude, que je recueillais tout à l'heure, n'est-ce pas de son lumineux passé chrétien qu'ils viennent? En dépit de son petit réquisitoire, Robert Valléry-Radot n'en doute pas plus que moi, puisqu'il écrit d'autre part : « Jean-Paul a lu tous les poètes et quelques philosophes ; il sait par cœur Baudelaire, Verlaine, Laforgue, Barrés, Jammes et Gide ; et, parce qu'il s'est orné l'âme de sentiments subtils et contradictoires qui le séparent de la foule, il se figure avoir tout senti, tout épuisé et il s'ennuie. Cependant, sous cette superficielle sécheresse une source épand sa nappe... Cette source c'est son enfance catholique dont le souvenir n'est pas que nostalgie sentimentale mais réveil de sa plus intime pensée, de son être réel, de son sang chrétien. » A qui d'ailleurs que nous le devions, le prodige s'est accompli : Jean-Paul, François Mauriac. Robert Valléry-Radot, André Lafon, Eusèbe de Brémond d'Ars, Ernest Psichari, Martial Piéchaud, Maurice Vaussard... quelle qu'ait été leur odyssée, sont aujourd'hui des artistes chrétiens. D'eux tous, fidèles ou infidèles dans le passé, Jean-Paul demeure le type synthétique. C'est encore Robert Valléry-Radot qui nous en avertit : « Chacun de nous porta un Jean-Paul en lui-même vers la vingtième année. Mais voici que ses chaînes sont tombées. Je ne sais quel souffle de certitude et d'amour, — peutêtre les prières de nos mères dont les effets mûrissent enfin — a passé sur nous. Le temps n'est plus où ne sachant plus où se trouvaient la pain et l'eau vive
nous allions tromper notre faim et notre soif avec de troubles breuvages et des épices... Non, Jean-Paul, tu ne trahiras plus. Dans ce miroir terni de ton adolescence tu ne reconnaîtrais plus ton image ; car enfin tu t'es quitté toi-même ; tu as compris que nousmêmes c'était si peu de chose ! De tous les maîtres que nous avons tant aimés n'avons-nous pas dit comme l'un d'eux, le plus illustre et le plus séduisant, disait de Leconte de Lisle et de Venise « encore un citron de pressé.. . » ? Il n'y a plus que Jésus-Christ, Jean-Paul, qui vaille la peine qu'on vive de Lui et pour Lui. Tu l'as retrouvé, Jean-Paul, dans le petit vicaire dont tu vénérais la soutane usée ; longtemps il t'avait accompagné sans que tu le reconnusses ; tu le croyais loin, tu l'appelais, et il était près de toi, il marchait près de toi sur la route ; il était ta solitude et ta mélancolie et c'était lui qui faisait que dans les joies du monde tu te trouvais si lointain et comme exilé. Et un soir comme il se faisait tard sur ton existence gâchée, inutile, tu l'as reconnu à la fraction'du pain... Je le sais, Jean-Paul, ce fut un miracle de la grâce, un de ces miracles comme il nous en fut donné à tous dans notre pauvre vie, et qui déconcerte la sagesse du monde, elle qui se croit très forte en ses prédictions et, contrairement à l'amour, une croit rien, n'espère rien, ne supporte rien, n'excuse rien ». Mais nous, Jean-Paul, qui avons connu l'amour, nous avons entendu le bruit de tes chaînes qui tombaient, enfant délivré de toi-même et du monde, et nous t'avons vu gravir la colline éternelle au-devant de
ton Dieu, dans tout l'élan de ta jeunesse retrouvée. » Laissons François Mauriac sur la Colline sainte qu'il a gravie avec ses amis. Et félicitons-nous que ce jeune écrivain trouve en son cœur de si beaux accents puisqu'il consacre ses dons à la défense de notre patrimoine sacré. J'admire que tant de complication intellectuelle, tant de raffinement sentimental, s'unissent en lui à tant de fraîcheur et d'ingénuité. Et je confesse un goût très vif pour son art tourmenté où la souveraine élégance du rythme barrésien s'est marquée, sans doute, mais où la note personnelle éclate à chaque page. François Mauriac s'exprime en petites formules acérées, indirectes et brusques, qui nous entrent au cœur comme une piqûre d'aiguille et ne peuvent s'oublier. Il a médité sur l'axiome de Boileau : « Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. » Plusieurs diront qu'il « se borne » trop parfois. Et peut-être, il est vrai, pour atteindre aux éclatants raccourcis de son maître Barres, ne faitil pas toujours de suffisantes concessions à ce besoin de clarté qui est un héritage de notre passé français.
Vous qui menez la ronde, menez-la rondement,
disait une vieille chanson française. Comme les cadets de Gascogne, ses frères, François Mauriac mène sa ronde à la plus vive allure et conduit ses écritures à la baïonnette. Ne craint-il pas que nous prenions le vertige en son tourbillon?... Il faut pourtant bien dire en terminant que sa verve est charmante et qu'il a de l'esprit comme un lutin !
Maurice BRILLANT
Avec un tout petit recueil de vers, Maurice Brillant fit en 191 1 un début presque glorieux dans les Lettres. Le public et la presse lui accordèrent la juste faveur d'un succès très vif. On loua de toutes parts l'harmonie lamartinienne et virgilienne à la fois de ces frais Matins d'argent l qui sont la première fleur d'un jeune talent qui va grandir.
Et, chanté dans le vent, un vers est toujours beau,
disait récemment ce jeune Maurice Rostand qui, lui, fit un début tapageur. Les vers de Maurice Brillant n'ont pas besoin d'être chantés dans le vent ou face à l'Océan pour être beaux. Lus sous la lampe, à la table de travail, ils sont encore charmants et nous apportent, sous la forme de fluides élévations, l'écho de cet « invisible chœur » dont ils sont la notation délicate et minutieuse. Ils sont aussi l'écho d'une âme, et d'une âme haute ; ils nous font confidence que le jeune poète écouta jadis les sirènes du dilettantisme et faillit suivre les voix qui lui chantaient les séductions de l'art pour l'art. « Croyant ainsi rem-