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Les matins d'argent, par Maurice Brillant, Paris, Pion

plir sa tâche humaine, » il s'attardait à cueillir « des fleurs tout le long du chemin ». Mais il aperçut un jour, « dans la blonde lumière », le champ qui attend les moissonneurs et il y entra sans hésiter, marchant énergiquement dans l'austère voie de souffrance et de vérité qui lui était montrée :

Et si parfois dans les sillons je cueille encore

Le coquelicot frêle ou le bluet rêveur,

Ce sera pour fleurir la gerbe qui se dore

Ou pour fêter., le soir, un grand jour de labeur.

Sur la lyre aux sept cordes dont il vient de se saisir, ce n'est pas la corde d'airain que Maurice Brillant touche de préférence. Ni il ne martèle, ni il ne cisèle sur métal, mais il chante, et, à suivre le vol de sa pensée dans son chant, il nous arrive de monter, par instants, très haut.

Si nous voulons voir jusqu'où peut s'élever sa muse ailée, lisons la partie de son recueil intitulée Templa serena. Comme l'a écrit Louis Hogu, « des pièces telles que Vere Cibus ou Voici la nuit méritent plus que l'attention sympathique qu'on accorde à des vers bien faits. Il n'est pas donné à tous de les écrire ». Et l'on songe en les lisant, comme il dit, au mot du chaste héros d'Euripide : « Celui à qui la nature elle-même a enseigné la sagesse complète peut seul cueillir ces fleurs : et ce n'est point permis aux mauvais. »

Donnons-nous le plaisir et le profit de relire ce poème d'un si bel essor mystique qui s'intitule Voici la nuit :

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Maurice Brillant

Ce jour léger n'est plus. La plaine est en repos ; On n'entend même plus gémir la voix du tremble. Voici la nuit d'avril douce aux pétales clos, Et toute bleue avec un peu d'argent qui tremble.

Ce jour n'est plus, ni son harmonieux décor ; Et pourtant on dirait qu'il renaît et qu'il chante, Et qu'un peu de son âme éparse flotte encor Dans cette nuit d'avril sereine et transparente.

Voici que son enchantement descend en moi... Tout le charme du jour et toute sa tendresse Et toute sa clarté se transfigure en toi, Nuit lumineuse dont l'haleine me caresse.

Tu passes en tremblant sur l'herbe et les roseaux,

Tu défais les contours et les lignes, tu changes

La nuance des fleurs et la chanson des eaux...

Et l'on croit voir dans l'air trembler des ailes d'anges.

Il semble que toute matière ait disparu, Et que seule survive en toi l'âme des choses,... Tendres choses du soir, où ton rêve a couru, Frêles comme un reflet sur les rivières roses...

Une musique en toi s'éveille et prend son vol, 0 nuit surnaturelle, où vibre une lumière ; Ton souffle incline les pétales vers le sol, Et ta voix douce incline l'âme à la prière...

Que m'importe le jour et sa jeune clarté, Maintenant que la nuit transparente est venue, Que le sol s'est vêtu d'ombre et de majesté, Et que mon cœur s'émeut d'une extase inconnue ?

Le sentiment chrétien qui chante en ce poème n'est pas, faut-il le dire, un artifice de rimeur. Il anime le livre entier. C'est lui qui renouvelle en leur donnant

âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 22

une âme les beaux thèmes éternels que des rhapsodes sans conviction ont fini par galvauder. Célébrer le clocher de son village est devenu le pont-aux-ânes obligé de quiconque se croit dans les confidences d'Apollon. Est-il rien de plus déplaisant que ce poncif sous la plume de ceux qui n'ont plus le contact avec la tradition chrétienne? Maurice Brillant, lui, contemple son église et son clocher avec les yeux de la foi, comme on disait jadis; il la chante, cette église, avec une âme de croyant : il s'est mis en communication directe avec le Verbe qui l'habite, avec la Personne divine qui lui donne sa valeur, son sens et sa beauté. Le thème se rajeunit sous sa plume par la vertu de sa foi.

Car je songe à la nuit suprême et sans réveil Où trembleront comme ce soir des ailes d'anges, Où les plaines après l'adieu du clair soleil S'empliront de lueurs et de parfums étranges.

Que m'importe le jour, puisque tu m'as parlé De ta divine voix, ô nuit surnaturelle? Que m'importe la vie et mon rêve envolé, Puisque la nuit qui doit venir sera si belle ?

Voici ton doux et harmonieux profil,

O clocher qui souris au seuil clair de l'église;

Je te retrouve tel qu'aux premiers jours d'avril,

Quand tremblait ma jeune âme aux chansons de la brise.

... Je viens chercher un peu de ta sécurité, Je viens bercer mon âme à l'ombre transparente Que fait l'église calme au long des soirs d'été Et dans les clairs de lune où ta face s 'argenté,

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... Notre âme insoucieuse et légère ignorait Pourquoi ce calme auguste entourait ta vieillesse Et nous ne songions pas à chercher le secret De ta mystérieuse et divine tendresse.

Mais aujourd'hui je sais, ô vieillard doux et fort, Que tu gardes le seuil du mystique Cénacle Et que derrière toi l'Hostie est là qui dort Lumineuse et vivante au cœur du tabernacle.

Oui, c'est la douce et blanche hostie où vit un Dieu

Qui te donne, ô clocher, cette face sereine

Et qui fait frissonner à la fois dans ce lieu

Tant de charme céleste et tant de grâce humaine.

C'est pourquoi ton ombre est si douce à mes pas. C'est pourquoi, revenant vers cette terre aimée, Je cherche près de toi cette paix embaumée Que seul le sol natal ne me donnerait pas.

Les Matins d'argent sont d'un poète chrétien. Ils sont aussi d'un humaniste à qui rien d'humain n'est étranger. Maurice Brillant, Angevin d'origine, resté fidèle par le cœur à sa province natale — et n'est-ce pas la vraie fidélité, celle-là, puisque la fidélité du corps n'est pas en notre pouvoir? — se trouve aujour d'hui dépositaire d'une glorieuse tradition poétique dont il est le digne héritier. Nous pouvons faire confiance à sa Muse. Dans ses vers comme dans ceux de Du Bellay

L'Anjou chante sa chanson de clarté.

C'est tout l'Anjou vraiment qui revit en sa chanson, l'Anjou aux horizons clairs, aux coteaux modérés, aux larges plaines tranquilles, l'Anjou et ses prés verts, ses bois peuplés d'oiseaux, ses belles rivières

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transparentes ! Les rivières d'Anjou ! comme elles vivent dans les vers de Maurice Brillant ! C'est à la sienne qu'il pense assurément, c'est sa Verzée familière qu'il décrit avec tant d'amour, mais toutes les rivières angevines nous apparaissent à travers elle. Cette petite rivière paresseuse se glorifie sous sa plume et prend la dignité d'un type symbolique

O ma rivière, dont j'aimais le pur contour, Mon souvenir vous suit et mon cœur vous devine, Et, comme au temps passé, ô rivière angevine, Je cours sur votre rive à chaque heure du jour.

Que le froid du matin ait ridé votre face,

Que les midis ardents éblouissent les eaux,

Ou que dans le soir calme entre vos clairs roseaux

Le ciel rose descende et s'apaise et s'efface,

Je vous vois qui passez sur les prés vacillants, Qui courez dans le val ou tremblez sur les pierres, L'or des genêts en fleurs et le sang des bruyères, Puis qui vous endormez dans les prés indolents.

Vous allez et jamais votre onde ne s'altère, Vous riez au soleil entre les peupliers, Vous frôlez lentement les aulnes familiers, Et les chênes sur vous inclinent leur mystère.

Et vous me révéliez la divine noblesse Dont ce cher coin de terre a gardé le secret. Car l'Anjou clair et fin dans votre cours discret A mis toute sa grâce et toute sa tendresse.

L'Anjou est la première patrie de Maurice Brillant. Il l'aime d'amour tendre et dirait bien comme Maurice Donnay : « Si la France est la mère, la Province est la maman, » Mais un angevin humaniste est

citoyen du monde. Il est citoyen d'Athènes et de Rome. Un jour ou l'autre, il faut qu'il s'aventure comme Du Bellay sur la belle route

Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie.

Se pouvait-il que notre jeune poète échappât au destin qui le poussait sur les routes latines?

Avec Les Matins d'argent M. Maurice Brillant conquérait d'un seul coup une place distinguée dans l'innombrable chœur des poètes. Il s'annonça tout de suite comme un de nos bons écrivains de demain. Car sa Muse, lamartinienne et mélodieuse certes, n'était pas alanguie comme tant d'autres ; elle n'avait point les pâles couleurs, elle ne chantait pas exclusivement les feuilles mortes et les maladives mélancolies à la mode, elle n'était pas romantique; mais, alerte et vive, riche d'idées, toute nourrie d'humanisme chrétien, elle poussait à l'action et communiquait la joie de vivre et d'agir. Les poèmes de Maurice Brillant respiraient la fraîcheur et la santé de la jeunesse. Ils étaient d'un homme qui avait quelque chose à faire et quelque chose à dire. L'auteur tient ses promesses. Il nous donne à la fois un livre d'élégante érudition sur les Secrétaires athéniens et un livre... comment l'appellerai-je ce livre? Il s'intitule joliment Le Charme de Florence l et l'on y fait, vous pensez bien, de la cri-

i. Le Charme de Florence, par Maurice Brillant, i vol. 3 fr. 5o. Paris, Bloud.

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tique d'art. Mais ce serait en donner une bien pauvre idée, et bien inégale à son attrait, que de le représenter comme un livre de pure critique. La critique ici se pénètre de méditation, s'enveloppe de rêverie. Sur ses feuillets légers M. Maurice Brillant a fixé d'une plume agile, je puis bien dire, de poétiques élévations, et comme de savoureux soliloques esthétiques. Il est allé interroger Florence et recueillir la leçon qu'elle donne à ceux dont l'âme, façonnée par les incomparables disciplines de l'humanisme, sait entendre un langage nuancé.

Nulle âme n'était mieux préparée que celle de Maurice Brillant à entendre avec profit la noble voix de Florence, à concevoir devant ses chefs-d'œuvre de hautes intuitions d'art. Ce parfait helléniste qui a dérobé aux secrétaires athéniens le secret de leur atticisme, et qui est parmi nous le plus athénien des secrétaires1, était destiné par sa culture à interpréter l'énigmatique sourire de la Joconde avec autant d'aisance que le clair sourire d'Athenâ. Le charme de Florence s'est répandu sur son livre et la divine mesure grecque a réglé tous ses jugements.

C'est une bien pure et bien jolie langue que celle dont Maurice Brillant se sert pour nous révéler l'âme des chefs-d'œuvre toscans. Est-ce de ses maîtres florentins ou de ses maîtres grecs qu'il tient ce mouvement eurythmique de la phrase, cette douceur fluide, cette limpidité d'une langue diaphane où la goutte de lumière que poursuivait Joubert ne manque

i. M. Maurice Brillant est secrétaire du Correspondant.

jamais de venir mettre son rayon ? Il est à la fois citoyen de Florence et citoyen d'Athènes. Et il est encore le fils spirituel des vieux gaulois à tête ronde dont il porte la grande moustache tombante et dont il a reçu la finesse et la gaieté. C'est son âme de gaulois hellénisé qu'il est allé soumettre à l'enseignement de Florence pour l'enrichir de nuances nouvelles, l'attendrir et la nimber. « Et l'on voit, dit-il, ce que nous cherchons en Toscane : nous y allons rafraîchir l'esprit français au contact de la poésie florentine, ajouter un peu de musique à la fine sécheresse de notre discours, adoucir les contours et nuancer les couleurs. Tous, plus ou moins, nous sommes héritiers de Voltaire et de Courier... Nous cherchons à compléter Courier. » Et e vous prie de croire que Courier se complète et s'achève en Maurice Brillant le plus heureusement du monde. La finesse un peu sèche du vigneron tourangeau reçoit ici son complément rêvé de grâce et d'humaine tendresse. Le poète subsiste en notre pèlerin de Florence, et la sensibilité disciplinée du bon humaniste , l'imagination fleurie du rhapsode ionien, fondues dans un heureux équilibre et gouvernées par une claire intelligence française , font du Charme de Florence le plus aimable des livres. L'analyserai-je, ce livre, léger comme un parfum et solide pourtant sous sa forme harmonieuse et subtile ? Comment l'oserais-je ? L'âme entière de l'œuvre est dans chaque page, et si je la dissèque, je la tue. Il faut la respirer plutôt comme on respire une fleur. Il siérait donc d'en détacher

quelques feuillets, mais l'embarras est de choisir. Savourons pourtant ces précieuses réflexions sur l'Humanisme chrétien : « A lire certaines pages des mystiques, on se demande si l'on ne va pas s'évader hors de l'humanité. Mais comment s'en évaderait-on, puisque c'est Dieu qui le premier est descendu en elle, et puisque le Christ a le premier, si je puis dire, effectué l'incompréhensible synthèse... Quelque étrange que cela paraisse, je dirais volontiers que, Y Imitation aussi est en quelque façon un exemple d'humanisme chrétien. La forme y reste harmonieuse et limpide — et l'intensité du sentiment ne brise pas la perfection du dessin. Il n'y a dans ce livre aucun « romantisme » ; c'est encore la vieille tradition latine, et c'est déjà l'aurore du génie français. Je ne fais point de paradoxe... » Et poursuivant son analyse M. Brillant nous montre l'harmonieuse synthèse magnifiquement réalisée dans un tableau de Lippi : « Au centre, et dans le haut du tableau, non point perdus en un nuage inaccessible, mais proches de la terre, touchant presque de leurs pieds le front des adorateurs, entre deux balustrades encore et entre deux anges à demi inclinés, ce sont les personnages divins, le Père Éternel, au bon visage d'ancêtre, posant avec soin la couronne sur la tête de la jeune Vierge, enveloppée dans son souple vêtement, si fine et si candide, si semblable à ses sœurs terrestres qui foulaient de leur pas léger les rives de l'Arno, mais si véritable ment pénétrée d'une lumière surnaturelle et d'une beauté qui n'est pas de ce monde ! . . . A- ton jamais plus

heureusement uni, et avec plus d'aisance, la terre et le ciel, le charme humain et la splendeur divine, le plus vif sentiment du réel et la plus exquise poésie, la symétrie la mieux observée et la plus vivante sécheresse ? » Ne dirait-on pas que Maurice Brillant a retrouvé le secret lui aussi de cette encre « aux nuances évanides » dont rêvait Renan ? Lisons encore avant de le quitter ces lignes musicales par quoi son livre se clôt : « Florence est sœur de Paris. Elle lui dispensera des dons précieux. Notre civilisation française est une admirable prose que la poésie toscane enrichira sans la troubler. Aller à Florence, c'est élargir et perfectionner encore notre génie. Après avoir bien goûté, bien compris et vraiment aimé le charme de Florence... » Et voici que sur le point de quitter Florence avec M. Brillant, nous concevons un regret que cette exquise promenade, faite à sa suite, ait pris fin. Nous redirions volontiers à la noble cité florentine :

Un je ne sais quel charme encore vers vous m'emporte !

Nous aimerions que l'auteur nous ramenât un jour vers sa Toscane ou vers quelque autre région heureuse où fleurirent les arts. On ne se lasse pas aisément d'une si féconde flânerie en sa compagnie. Mais où qu'il nous conduise nous le suivrons de bon gré. Sa plume est assez fine et son esprit assez orné pour qu'il n'en tire plus rien de négligeable. Nous devons beaucoup attendre de ce jeune écrivain catholique dont la carrière eut un matin d'argent et dont le talent, bien loin encore de son midi , porte déjà des fruits d'or /

Henry BORDEAUX

L'éclatante fortune littéraire de M. Bordeaux ne doit presque rien à la critique. Elle s'est faite sans industrie, par un accord spontané du goût public et des qualités si françaises d'un art qui sut donner une fleur de jeunesse à des idées vieilles comme le monde. Cet accord fut soudain comme la passion, mais ne fut point comme elle éphémère. Il eut un lendemain qui dure encore, et rien n'indique que nous soyons au soir d'un beau jour. Ni l'écrivain ne se lasse de produire, ni le public ne se lasse d'admirer; M. Bordeaux, qui vint au monde un jour faste, reste le plus populaire des romanciers français et son public s'accrut naguère encore du peuple charmant des enfants pour qui fut écrit ce livre gracieux qui s'intitule Annette et Philibert ou La nouvelle croisade des enfants.

Parmi les jeunes écrivains de sa génération, dont plusieurs donnaient de magnifiques espérances, M. Bordeaux, presque seul, émergea dès le début, et reçut du public une cote d'amour exceptionnelle. Son succès n'eut pourtant rien d'une génération spontanée. Le mouvement général des esprits et la qualité de son talent avaient posé, dès le principe, comme je l'ai

dit, les conditions d'une harmonie permanente. L'éducation qui rythme les âmes, au dire de Platon, avait admirablement réglé la sienne. Elle lui avait communiqué l'intelligence et l'amour de cette grande tradition nationale, tradition chevaleresque et mystique, tradition de clarté, de finesse et d'élégance, hors de laquelle, chez nous, tous les succès sont transitoires. La passagère ivresse qui s'empara de lui, comme de bien d'autres jouvenceaux, aux heures fiévreuses du quartier latin, le petit accès d'extravagance romantique, qui le jeta quelque temps dans les nuées ibseniennes et l'anarchie Scandinave, ne fut que légère coqueluche d'enfant, anodine griserie d'un départ au matin. Il eut tôt fait de libérer son aile l et

i . Il ne fut pas vraiment entamé. L'étude qu'il a consacrée à Ibsen dans Ames modernes est le seul vestige de cette courte minute où, chevauchant la Chimère, l'enfant jeta sa gourme. Quinze ans de lutte pour la tradition ont noblement effacé cet instant de folie ! Il la republie aujourd'hui, cette étude, mais il lui inflige la marque de sa réprobation. « La lecture, écrit-il, m'en est devenue particulièrement j)énible ! » A nous, au contraire, elle nous cause une sorte de joie complexe, parce que nous y trouvons un motif de nous réjouir deux fois de l'adhésion que donne aujourd'hui l'auteur à nos idées les plus chères.

Ne l'oublions pas, en effet, c'est tout un paganisme pernicieux qui s'impliquait dans l'individualisme du dernier siècle finissant. Si cette doctrine, venue du Nord, avait été recueillie et couvée par nos cerveaux latins, exaltée par nos sensibilités plus vibratiles d'hommes du Midi, elle eût déchaîné chez nous une campagne furieuse d'anticatholicisme. Si cette campagne est suspendue momentanément, c'est parce que la glorieuse phalange des Bourget, des Brunetière, des Barrés, entraîna presque entière, à sa suite, la jeune génération littéraire à laquelle appartenait Bordeaux. Tous ses amis du café Vachette : Albalat. Jacques des Gâchons, Charles Maurras, Edmond Pilon, René Boylesve... sont devenus les champions d'une tradition qui sert indirectement la vérité. Plusieurs parmi eux ne sont pas chrétiens, mais ils aident les autres à le devenir.

de rentrer dans le grand courant de vie traditionaliste et chrétienne où Barres, Bourget, Péguy, Bertrand.

C'est en rentrant dans le grand courant traditionaliste que Bordeaux s'est acheminé^ vers le catholicisme. Avant de rentrer à l'église, il est rentré d'esprit et de corps dans sa province, dans son village, dans sa maison... Et là, voyant que tous les êtres chers ou familiers continuaient de se rendre à l'église et qu'ils y puisaient le meilleur de leur vie spirituelle, il les a suivis, par habitude d'abord, puis par goût et par besoin. « Notre naissance, écrit-il dans sa récente préface d'Ames modernes, a créé notre dépendance. Une maison, un clocher, un horizon familier, de chers visages penchés, voilà ce que nos yeux ont commencé par voir. Ainsi nous avons pris contact avec la réalité. Cette réalité-là, française et catholique, elle est la couleur de notre vie. » De cette réalité française et catholique, il n'est pas douteux qu'il se détacha un instant; mais il n'est pas douteux, non plus, qu'il s'y est redonné de tout lui-même. « Que je devais être bientôt ressaisi par ma terre et mes morts ! » dit-il. L'éducation traditionnelle dont il bénéficia eut vite fait de réduire les maléfiques puissances étrangères qui faillirent la gâter. En dépit de son biographe, M. Britsh, qui incline à ne le pas croire touché à fond par le catholicisme et ne lui veut supposer qu'une inopérante sympathie pour les réalités chrétiennes, nous pouvons être assurés que sa pensée est nôtre comme sa sensibilité. Si je n'en avais pas reçu confirmation personnelle de qui seul pouvai la donner, j'en trouverais la preuve encore dans la préface d'Ames modernes : « Le lecteur qui consentira à me suivre de ce premier livre de jeunesse jusqu'à La neige sur les pas, écrit M. Bordeaux, mesurera aisément le chemin parcouru. Mais ce chemin fut parcouru d'un seul élan. Ainsi le Pascal Rouvray de La Croisée des chemins entendit brusquement l'appel qui fixait son choix. » Nous pensions bien, avant même que l'auteur nous y invitât, que c'était en La Croisée des chemins qu'il fallait aller chercher les éléments d'une autobiographie morale. 11 n'était pas facile de se méprendre ! Nous nous rendions^comple que le Pascal Rouvray, ressaisi soudain a par sa terre et par ses morts » après une dernière flânerie d'étudiant au jardin du Luxembourg, représentait largement l'auteur lui-même. Nous nous souvenions que son père à lui aussi, quinze ans plus tôt, l'avait rappelé vers la Savoie et que la poussée de ses hérédités, après un court déchirement, l'avait livré « à la chère autorité de la terre natale ». Mais pour qu'aucun doute ne subsiste en nous, il écrit le 10 novembre 1911 : « C'était un soir de novembre comme aujourd'Mii. Peut-être suis-je au quinzième anniversaire; peut-être est-il .échu il y a deux ou trois jours. Dans les allées — du Luxembourg — j'errais, cherchant ma détermination.

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Boylesve, ont aussi retrempé leur âme et trouvé le secret d'une action plus profonde sur des cerveaux

Les branches nues des arbres se découpaient en noir sur un couchant de sang et d'or. Les roulements du tambour qui préviennent les promeneurs de la prochaine fermeture des grilles retentirent à l'autre bout du jardin. Il fallait me hâter. Je croyais que je n'étais pas encore décidé quand je savais, en toute certitude, que je n'entendrais plus ce tambour qui me chassait... En Savoie, je retrouvai dans mon cabinet d'avocat, où une autre main qui s'en était souvent servie les avait laissés, de vieux maîtres trop oubliés, un Joseph de Maistre, un Bonald. un Le Play, sans compter l'Iliade et l'Enéide que mon père me racontait dans l'herbe, à la campagne, quand j'étais petit, en sorte que j'ai eu pour camarades d'enfance les héros d'Homère et de Virgile. J'ai mieux compris la délicatesse et le tact d'un éducateur incomparable, dont l'autorité savait se tempérer de patience, et qui, loin de .brusquer un caractère, lui donnait le temps de revenir de luimême avec sa fierté intacte. » Ce père, dont l'intelligente autorité s'exerçait ainsi par personne interposée et reconquérait totalement son fils par l'intermédiaire de Bonald et de Le Play, était un catholique d'estoc et de taille. M. Descotes nous a tracé le portrait de cet intègre juriste, de ce militant que fut maître Lucien Bordeaux, père d'une admirable tribu où nous rencontrons une Sœur de charité missionnaire, un officier colonial déjà glorieux, et un écrivain qui lui-même est un soldat...

Il est bien rare que des hommes de sa valeur ne transmettent pas, comme un héritage à leurs fils, leur pensée intégrale. Le grand Savoisien Joseph de Maistre estimait avec raison que c'est aux genoux de la mère que se façonne tout entier cette merveille qu'est l'Homme de bien. On lègue ses tares physiologiques, mais on lègue aussi ses richesses spirituelles, et si l'âme du père est saine, il n'est pas commun que l'âme du fils soit médiocre et « rhumatisante ». Comment M. Bordeaux, dont l'admiration filiale est si profonde et si justifiée, n'aurait-il pas « aspiré », comme on disait jadis, l'âme chrétienne de son père ? La qualité de ses adhérences familiales nous garantit la direction de son esprit. S'il vint à la vérité d'un seul élan, ainsi qu'il l'affirme, c'est que la vérité catholique était incluse pour lui dans la tradition savoisienne et dans la tradition paternelle, c'est que, du point où il est aujourd'hui parvenu, les diverses vérités ressaisies lui semblent se confondre en un seul courant.

Pourtant j'incline à croire qu'il y eut un temps où son christianisme était plus virtuel qu'explicite, où la profession de notre foi, lui apparaissant comme une inéluctable éventualité, était ajournée par lui,

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latins et celtes. Il avait découvert le talisman. Son succès fut immédiat.

Nous savons depuis Sainte-Beuve et même depuis

justement parce qu'il savait avec certitude qu'elle surviendrait un jour On ne se hâte pas vers les biens assurés. On les sent à portée de la main, et l'on attend parfois, comme Brunetière, jusqu'au suprême avertissement de la mort pour les cueillir. M. Bordeaux fut plus sage. D'un second élan, sans crise tragique, ayant écouté plus attentivement la voix de ses morts, il entra un matin en communion totale avec ceux « dont l'inspiration secrète parle aux vivants, dans la substance de l'âme, un merveilleux langage à la fois divin et humain ». Je sais combien sont périlleuses les investigations dans ce jardin mystique qu'est l'âme religieuse, mais je sais aussi n'être pas téméraire en signalant une transformation récente et définitive chez M. Henry Bordeaux. Le « langage humain » de ses morts, il l'entend depuis quinze ans, mais leur « langage divin » ne l'entend-il pas surtout depuis... La Robe de laine ? Avec quelle symptomatique insistance, en ces dernières années, n'a-t-il pas noté que, chez l'homme de quarante ans comblé de gloire, un travail intérieur se fait qui le pousse à « changer de vie », à prendre des résolutions décisives? Je me plais à penser que cette quarantième année, franchie récemment par M. Bordeaux, fut aussi pour lui une année climatérique, et que les sollicitations du démon de midi, si elles se firent entendre à lui, n'eurent pour effet que de le rejeter décidément dans la direction suivie par ses pères, dans la voie sans retour.

Puisque lui-même nous indique La Neige sur les pas comme le terme de son évolution, ne tenons pas pour indice négligeable que la scène finale de ce livre se passe dans une église, au pied d'un autel catholique. C'est au sortir d'une messe et, pour ainsi dire sous la bénédiction du prêtre, que se réconcilient et rentrent dans la paix deux âmes ravagées. Ferons-nous une vaine hypothèse en imaginant que le tumulte passager de la quarantième année fut apaisé en M. Bordeaux par le bienfait d'une religion mieux connue et plus complètement vécue ?

Quiconque lira d'une âme bienveillante la dernière série de La Vie au théâtre percevra nettement, dans ces pages vigoureuses, le son d'une âme catholique. Un souffle chrétien a traversé ce livre. Je ne sais quel critique inattentif avait cru pouvoir, à l'apparition de l'ouvrage, reprochera M. Bordeaux des complaisances excessives pour ce» judaïsants dramaturgei qui ont fait de la scène française un élal de corruption : Porto-Riche, Bernstcin, Bataille... La méprise était forte.

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Molière que le suffrage populaire et le chiffre des éditions sont pour une œuvre un des critères de

et si flagrante vraiment, que M. Bordeaux demanda et obtint une rétractation. N'est-ce pas à chaque page que, dans sa belle langue rapide et vive, vêtement d'une pensée très ferme, il donne des verges à ces écrivains étrangers qui campent sur le sol de la Patrie et la désagrègent? Il qualifie de « répugnante» eur « audace physiologique », et s'indigne de ce que, pour eux, « la religion, l'honneur, la délicatesse morale, le sens de la durée, de la continuité, de la responsabilité humaines sont choses abolies ». Il n'y a qu'un écrivain chrétien pour sentir avec cette vivacité les atteintes faites à la morale !

Et d'ailleurs, les aveux le plus explicitement marqués de christianisme abondent dans ce livre et j'en pourrais faire toute une gerbe : « L'amoralité, dit M. Bordeaux à la page 317, ne saurait donner la perfection esthétique qu'aux petites œuvres bornées. Toutes les grandes œuvres se sont ruées à l'assaut de Dieu. » A Maurice Maeterlink il souhaite « une âme catholique », et, cueillant sur les lèvres de son héros Tyltyl ce bien joli mot : o il n'y a pas de morts », il ajoute aussitôt : « Combien le sens religieux élargirait une telle parole ! Elle deviendrait la paraphrase de cet Ego sum resurreclio et vita que je ne puis entendre pour ma part sans un frisson d'espérance. » Un peu plus loin il écrit : « Je ne goûte guère les spectacles sacrés que l'on a accoutumé de donner pendant la semaine sainte. Je préfère relire l'un ou l'autre Evangile. » Le Saint-Sébastien de ce cabotin d'Annunzio qui, un matin, nous apporta d'Italie ses névroses mystiques, lui inspire cette juste et rude réflexion : « Les saints qui reçurent les stigmates n'en firent pas des conférences ou des grimaces : ils se contentèrent de souffrir avec joie de cette marque de l'amour divin. » Cette réflexion porte plus loin qu'il ne paraît, si l'on y prend garde. M. Bordeaux ne dit pas : « Les saints dont on raconte dans la légende... » Crânement affirmatif, il prend le fait à son compte et ne l'envoie pas dire. In hoc laudo.

Je ne le louerai pas moins d'avoir écrit La Neige sur les pas, car la veine d'où a jailli ce livre est saine et l'inspiration en est chrétienne encore. Un écrivain qui m'est cher, et dont les jugements m'impressionnent toujours, a fait une vive querelle à l'auteur pour nous avoir donné, dans ce roman, le spectacle du désordre moral. Je n'entre pas parfaitement dans l'intelligence de tous ses griefs. Si plusieurs pages du livre me paraissent en effet, périlleuses pour certains, à cause de leur précision descriptive trop poussée, il faut pourtant avouer que l'impression d'ensemble est salutaire, et que bien peu de

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valeur. Par l'admiration des foules nous connaissons que cette œuvre a des entrailles et, si j'ose dire, l'étoffe

romans donnent autant que celui-là la sensation de l'âpre et implacable désenchantement qui s'abat un jour ou l'autre sur tout amour irrégulier< L'artiste ne peut pas conter éternellement de blanches idylles. La réalité presque entière est l'objet de son art, et, s'il veut tirer pour nous de son observation des leçons de vie, il ne doit pas seulement considérer ce qui fait s'épanouir les foyers mais ce qui les corrompt et les brise. Il traverse un champ de bataille et doit se pencher sur les blessés. Nous conter Philémon et Baucis est certainement une manière, la meilleure même, d'exalter la poésie des accords sans nuages, des lunes de miel sans déclins, mais nous faire sentir l'acre tristesse qui monte de toutes les immoralités, de toutes les mésententes conjugales, en est une autre d'une efficacité non moins certaine. L'Ecriture nous offre les deux types d'histoire pédagogique. L'artiste peut peindre le désordre, sous la condition que sa manière soit chaste et que ce désordre nous soit donné comme tel. Il faut que les personnages vicieux portent au front le signe de leur déchéance et qu'ils en aient le sentiment dans le cœur; et il faut encore que l'écrivain les marque de sa réprobation. C'est à quoi M. Bordeaux n'a pas manqué. Les deux couples qui évoluent dans La Neige sur les pas crient leur misère du fond de leur désordre ; l'improbation de l'auteur est sur eux. Dans leur dégoût d'eux-mêmes, ils aspirent d'ailleurs à remonter.

Ils remontent, en réalité, et leur ascension s'accompagne, se scelle même d'un acte religieux, ce qui en élargit la signification. Toutes ces histoires de divorce, de fugue, de discorde, s'achèvent en un bel hymne à la vie saine et droite, réglée par la Cité, sanctionnée par la Religion. Sur les débris du foyer renversé, un foyer nouveau se reconstruit. Nous ne campons pas sur des ruines. Du haut des cimes qu'il habite, M. Bordeaux a fait descendre un air vif qui balaie les miasmes où nous avons passé. On a dit que le livre n'était pas pour les âmes délicates et pures. Il se peut. Mais il est pour toutes les autres et j'ai l'idée que cela fait encore beaucoup de monde. Et puis, parmi les âmes pures, n'oublions pas celles qui furent, qui sont' ou qui seront tentées. — Qui donc est à l'abri de la tentation? — Il est bon que ces âmes, avant d'être entamées, sachent vers quelle désolation elles s'acheminent si elles faiblissent. En vérité, sauf en quelques pages de description trop vive, ce livre est bon, et tout l'apparente littérairement aux chefs-d'œuvre. Son art sobre et dépouillé, son affabulation ingénieuse, sa caractéristique exacte et pénétrante, son analyse

et la substance. Il reste à vérifier comment i'urtisle a taillé cette étoffe, ordonné cette substance. C'est ici qu'intervient Aristarque. Molière lisait ses pièces à sa servante et cherchait à découvrir sur son visage si elles avaient cette vigueur comique, cette vis comica, dont on a dit justement qu'elle est l'âme d'une comédie. A la petite élite des gens de goût il demandait la conlre-épreuvc, le jugement d'élégance et de beauté. Que M. Bordeaux ait brillamment subi la première épreuve, c'est un point qu'il faut tenir pour acquis. Si le jugement de la critique fut plus ondoyant parfois, ne serait-ce pas que, du vivant d'un auteur, ce tribunal d'appel est rarement pur d'envie, inaccessible à l'intrigue? Mille considérations étrangères à l'art s'intéressent souvent pour lui dicter un verdict. Mais puisque le procès reste ouvert, il nous appartient d'entrer au débat. Nous le ferons sans passion, cherchant à discerner les parties vitales d'un art qui peut avoir ses limites mais dont la valeur durable ne peut échapper qu'à des esprits légers.

Sarah Bernhardt disait un jour à Sarcey qui la pressait de jouer du Racine : « Racine! Racine! mais

aiguë en font une œuvre de tradition classique qui touche au fond résistant de l'âme humaine en soi. C'est par de telles œuvres que s'établit dans le monde le bienfait de notre magistrature littéraire universelle. M. Bordeaux est savoyard et nous peint la Savoie, mais, comme tous les hommes supérieurs, il dépasse de loin sa race, et, pénétrant jusqu'au tuf humain.il fait revivre devant nous, comme nous le verrons plus loin, ce que l'on a justement appelé l'Homme éternel. âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 23

il n'y a pas d'effets dans votre Racine ! » Il n'y a pas d'effets dans Racine, il est vrai. Il n'y a point de ces grands éclats soudains qui surviennent à toutes les scènes de Ray Blas ou d'Hernani, point de ces grands vers de flamme à la Corneille qui secouent les âmes et passent toutes les rampes, rien que le déroulement vif d'une action simple et serrée, rien que la belle eurythmie d'un style mesuré qui revêt une pensée claire, une passion disciplinée. Et de même chez M. Bordeaux ne se voient point de ces beautés tumultueuses pour lesquelles le romantisme nous a donné un si périlleux penchant, point de ces prouesses de style auxquelles nous vîmes le Parnasse s'adonner avec tant d'application tendue, point non plus de ces grandes mélodies, de ces clameurs farouches qui jaillissent des âmes pathétiques, ni de ces hautes symphonies qui montent avec une force divine des livres de Chateaubriand, de Barres ou de Lamartine. La Muse qui l'inspire est une Muse pédestre et sage, non point la Muse aux cheveux dénoués qui soufflait à Sapho ses déchirantes musiques éoliennes.

Avec M. Bordeaux, nous gardons notre tête et notre cœur. Et nos pâles esthètes de salon que les disciplines classiques n'ont point marqués de leur empreinte ne lui pardonnent point de les laisser si calmes. Un écrivain si transparent peut-il être profond ? L'homme qui va de ce pas alerte et pertinent peut il traîner après soi quelque lourd butin d'idées? Nos éphèbes ne sentent pas le prix de la simplicité ornée, de l'émotion contenue, de la bienséance réglée. Il leur

faut des cris délirants, des beautés qui accrochent l'œil, de la pacotille et du clinquant. Ils ne voient pas que, sous la rectiligne élégance d'un style qui d'aventure peut se négliger, bat le cœur d'une humanité vivante, tour à tour soumise ou séditieuse. Ils ne voient pas que M. Bordeaux, pour n'être pas de la famille des grands lyriques français, a reçu le don royal, le don qui fait les maîtres du roman, le don de la vie !

Oui, je le sais, M. Bordeaux n'est peut-être point « l'homme aux dix mille âmes », le murianous qu'étaient Shakespeare et Gœthe ; il n'a pas la palette somptueuse de Chateaubriand, il n'a peut-être pas en lui la source de ces chants désespérés dont Musset disait que ce sont les plus beaux ; mais il a reçu l'étincelle sacrée et cette sève jaillissante, cet habilis vigor, ce diable au corps, qui permettent de concrétiser les idées et de les faire vivre en des personnages de chair. Il est de la famille des grands romanciers, il a ce cœur chaud et cette tête pensante qui font les créateurs de vie.

Et, dans le rayonnement de ce don, que nous font, je vous prie, quelques métaphores inquiétantes, quelques épithètes chiches ou quelques expressions fanées ? On n'exige des grâces que du calamiste diligent qui cultive les élégances laborieuses. A qui peint la vie, on ne demande que de voir juste et de communiquer la vision nette et vive des choses. Il arrive même que le flou et le vaporeux peuvent servir son dessein. Un paysage de Lamartine nous communique une impres-

AMES D AUJOURD IIUI

sion juste et conforme à la réalité, encore que les éléments qui le composent soient vagues ou infidèles. Une phrase incorrecte de Molière contient plus de lumière et de vie que la phrase exacte et morne des pédants gourmés qui la censurent. Les puristes du xvne siècle relevaient aussi chez notre Molière du jargon et du galimatias. Mais La Bruyère le justifiait d'avance en disant : « Il y a des gens qui écrivent proprement et ennuyamment. » Il ne faudrait aucune perspicacité pour découvrir cette qualité de style chez certains censeurs de Molière, de Balzac ou de Bordeaux . Sarcey, qui n'était pas un génie mais qui avait du sens critique et des vues justes sur l'art d'écrire, disait un jour : « On peut abonder en négligences comme Corneille et Molière, en phrases tortillées et amphigouriques comme Beaumarchais, en fadeurs quintessenciées comme Marivaux, il n'importe ; si l'on a le mouvement dramatique de la période, le relief de la phrase, le coloris du mot, une je ne sais quelle sonorité de langage qui aille par l'oreille jusqu'au cœur, on est en dépit de toutes les constructions de phrases vicieuses, de tous les mots impropres, de toutes les métaphores incohérentes, de tous les tours surannés ou bizarres, on est un écrivain de théâtre, et même un grand écrivain. » Et ce que dit Sarcey du théâtre, nous pouvons le dire du roman, car les deux formes d'art sont apparentées et n'ont d'autre fin l'une et l'autre que de reproduire, avec leurs moyens propres, le mouvement et la vie. A l'écrivain qui dérobe à l'univers une parcelle de vie et la fixe

en son œuvre, nous pardonnerons un tour barbare, une syntaxe vacillante, un vocable usagé. Nous consentirons qu'il n'ait pas toujours le mot propre, s'il a le mot vibrant qui nous entre au cœur et nous tire des larmes. Musset disait finement, malgré le paradoxe :

Vive le mélodrame où Margot a pleuré !

Les ramasseurs de coquilles pourront s'évertuer à cueillir dans les romans de Bordeaux quelques expressions douteuses, quelques tours omnibus, quelques images fatiguées. Ils pourront même se donner le ridicule, comme on le fit pour Racine — on voit que M. Bordeaux fréquente en bon lieu! — de composer un volume de ses hypothétiques négligences, qu'auront-ils gagné sur lui, si, dans le genre qu'il a élu pour domaine et dont la loi première n'est pas de réaliser la beauté mais d'imiter la vie, il a su nous donner l'impression directe du vrai, faire surgir du néant tout un peuple d'humains, si réels en leur vie d'emprunt que nous tressaillons à leur contact comme devant un être cher qui vient nous visiter. Que celui dont la plume n'a jamais bronché lui marque la première faute. Maurras disait un jour qu'il n'y eut qu'un seul maître, au dernier siècle, dont la phrase fut infaillible : Veuillot ! Le reste a péché sept fois le jour. Sur celte vue d'histoire, modérons nos férules!

Avant donc d'avoir une valeur esthétique, je veux dire une valeur formelle, le roman doit avoir une valeur de vie. Et même il arrive que par une sorte de

justice immanente et profonde la valeur esthétique est pour lui dans le prolongement et comme dans le rayonnement de la valeur de vie. Elle est récompense et surcroît. Le roman, comme tous les genres, ne peut s'épanouir en beauté qu'à la condition d'obéir à sa loi de nature. S'il a le soufïïe et le mouvement, il est une œuvre de beauté. Mais s'il est hiératique et froid, en dépit de la splendeur possible de ses formes, il n'est qu'une fleur d'herbier, une coupe d'eau stérilisée.

Les romans de M. Henry Bordeaux ont, je l'ai dit, la fondamentale condition de beauté : ils palpitent de vie ! Ils ont jailli de son cœur et de sa tête, d'une seule coulée chaleureuse, ils se déploient dans la vigueur et la clarté d'une progression continue et s'acheminent à leur terme sans une évanescence d'action, sans un ralentissement d'allure. Ils ont, sinon peut-être la grâce raffinée des arbres pomponnés de nos jardins, du moins la magnifique spontanéité des arbres de plein vent. S'il arrive même qu'ils commencent lentement, comme La robe de laine ou Les Roquevillard, ils ont vile fait d'entrer dans la cadence vive, habituelle à M. Bordeaux, dans ce rythme rapide et légèrement trépidant qui est sa manière propre. Tout de légèreté et d'allègre aisance, ils n'ont point l'accablante majesté des constructions balzaciennes, mais cette finesse agile, cette alacrité réglée dont un lecteur pressé ne sait pas apprécier le charme délicat. A l'inverse de ces laborieuses compositions lamellées et stratifiées auxquelles l'Académie

HENRY BORDEAUX 35f)

Goncourl1 accorde volontiers son laurier, celles de M. Bordeaux sont d'une seule venue, largementtaillées

i. Parmi les derniers lauréats de l'Académie Goncourt, je ne vois guère que M. Alphonse de Chateaubriant, dont l'œuvre couronnée, Monsieur de Lourdines, déborde la formule étroite que le cénacle des dix honore avec persévérance et qu'il consacrait encore l'an dernier dans la personne de M. Savignon. Puisqu'est venu sous ma plume le nom de M. de Chateaubriant me permettra-ton de fixer ici une page de la petite étude que j'eus occasion d'écrire sur Monsieur des Lourdines, lors de son apparition. « L'Académie Goncourt, disais-]e, n'eut pas toujours des choix aussi heureux, et plus d'une gloire qu'elle inventa ne brilla que l'espace d'un matin. L'auréole qui fut mise par elle, cette année, au front d'un auteur inconnu ne sera pas éphémère. L'esthétique du jeune écrivain dépasse singulièrement celle des Goncourt et le relie à Flaubert qu'il dépasse encore, sinon par l'exécution, du moins par sa formule d'art, car, en la réalité qu'il décrit, vit et chante une âme. Verrons-nous décidément la victoire d'un réalisme pénétré d'un principe spirituel ? Le héros, M. des Lourdines, m est un solitaire passionné de l'âme de son cher pays », le Poitou. Grise, égale et monotone est sa vie dans son château du Petit-Fougeray. Lo jour il converse avec les arbres, avec son chien, avec le meunier Suire, et le soir il chante sur son violon les émotions de sa journée. « Inépuisables autour de lui, dans les arbres, dans les fleurs, frémissaient les mélodies, de sorte que, tout pareil à ceux-là qui suivaient les pas de Jésus, il ne se mettait point en peine. » Embocagé dans sa campagne et sa foret, il continuerait ainsi de ne se point mettre en peine si, un jour, son dandy de fils, qui vit à Paris dans la fête, ne lui faisait d'un coup six cent mille francs de dettes. C'est la ruine, une ruine qui tue sa compagne et ramène au pays le prodigue. Il voudrait le faire se reprendre à la terre où se trouvent les sources des énergies morales, mais la débauche en a fait une chiffe. Englué dans sa paresse et sa nostalgie de plaisir, il va se tuer quand, par bonheur, au moment de presser la détente de son pistolet, il entend dans la vieille chapelle du château monter la voix du violon de son père qui pleure, qui chante, et qui supplie. L'âme qui a passé dans cette voix touche en lui les profondeurs, et fait jaillir une source d'émotion qu'où pouvait croire tarie. La musique qui adoucit les mœurs lui fait tomber le pistolet des mains. Il est reconquis. 11 continuera la lignée des gentilshommes campagnards dont il s'était détaché. Un violon a fait ce miracle I Ceci n'eût pas étonné Shakespare qui disait : a Est-il croyable que des boyaux de mouton puissent exalter ainsi nos âmes? » Mais nous, nous ne laissons pas d'être un peu surpris qu'il y ait une telle magie dans un violon. Pourtant, nous n'appuie-

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dans le granit, belles œuvres saines où l'on ne peut discerner la trace d'une reprise ou la fissure qui laisse échapper l'illusion.

Le sens de la vie, M. Bordeaux nous a montré qu'il le possédait en revenant intrépidement, malgré les cénacles, à la grande tradition, prétendue surannée, du vieux roman d'intrigue. Il ne juge pas au-dessous de sa dignité de tramer de belles histoires qui ont un commencement, un milieu et une fin. Il ne dédaigne point de faire appel aux prestiges de l'affabulateur. Il ne balance pas même à affronter le mépris des snobs et à faire, comme Balzac et comme Bourget, si l'occasion s'en offre, ce qu'on appelle avec un sot dédain, des romans judiciaires et policiers. Nos pères ne raffinaient pas tant sur leurs plaisirs et quand on leur contait avec naturel d'émouvantes aventures, ils s'y prenaient « comme à la glu ».

L'art est un choix, une mise en œuvre, une combinaison d'éléments, une architecture. Peindre la réalité stagnante et brute, n'est-ce pas s'enfermer dans les besognes secondaires du peintre de natures mortes? Peindre la tranche de vie, selon la manie du jour, découper la réalité comme au couteau et la repro

rons pas sur ce reproche, car avec un peu d'attention nous apercevons bien qu'à travers la mélodie fugitive d'un pauvre instrument humain c'est l'a me éternelle de la race que le jeune homme ;i senti passer et vibrer. « Tout révélait à quelle source il puisait cette musique... C'étaient là des yeux, transportés hors du monde, et comme seuls peuvent en avoir les saints. » Ces yeux de son père, cette âme de son père, voilà ce qui l'a ressaisi ! Et la cause devient ainsi égale à l'effet. Ce qu'il fallait démontrer !

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duire par divisions, isolée de ce qui l'entoure, n'est-ce pas lui ôter la vie et faire de l'œuvre un bibelot d'étagère ou de musée ? Or, la foule ne va pas au musée.

Mieux avi*é, M. Bordeaux s'introduit dans l'amorphe réalité pour la pétrir et l'organiser, pour la romancer et lui souffler la vie. Il voit des familles où l'on a peur de vivre, d'autres où l'on en a le courage. Les peindra-t-il isolément, sans rapports entre elles ? L'œuvre alors sera froide et morte. Qu'il intervienne au contraire en artiste pour les mettre en valeur par le conflit qu'il imagine entre elles, cctle intervention pousse en scène la troupe des acteurs et les fait vivre. L'élude de mœurs se transforme en action. Elledevienlce beau livre qui s'est appelcL«pewr de vivre. Les caractères, demeurés pleinement euxmêmes, ont pris, en «'impliquant clans une aventure, tout le charme des êtres agissants et vivants.

Ne faisons pas la fine bouche et ne boudons pas à notre plaisir. C'est un estimable mérite que de savoir, comme on disait jadis, diligenter une action et lui donner une belle économie. M. Henry Bordeaux est, avec M. Bourget, l'un de ceux qui savent le mieux aujourd'hui agencer un scénario et, si je puis dire, « l'incidenter » avec agrément. Les fables qu'ils imaginent ne sont pas seulement une parure pour leurs graves éludes de mœurs ou de caractères, elles en sont vraiment l'ossature et la colonne vertébrale. C'est par elles que ces œuvres se tiennent debout, o Quant à la complication de l'intrigue, disait Brune-

tière, je ne me bornerai pas à dire qu'elle est un puissant moyen de soutenir l'intérêt, mais elle est le principal... Il n'y a guère de roman sans intrigue, et il n'y a point d'intrigue sans quelque complication d'événements. > T.aissons des rêveurs, au nom d'un art puritain, proscrire du roman ce qu'ils considèrent comme un vulgaire appât, et louons M. Bordeaux de rester, comme son maître Bourget, insensible à leurs dédains, constant dans le propos de donner à ses romans le support de passionnantes aventures. Nous aimerons toujours en France les drames d'ingénieuse structure, comme Les Roquevillard , Le Lac noir, La Neige sur les pas, qui joignent à la saveur de leurs idéologies la séduction de leur finesse architecturale. Nous savons d'ailleurs que M. Bordeaux peut faire, quand il lui plaît, « quelque chose de rien». Il l'a montré dans La Robe de laine et La Maison. Mais il préfère habituellement nous conduire au labyrinthe de ces claires intrigues qu'il noue et dénoue avec une si parfaite virtuosité. Il aime à soutenir ses idéologies d'une solide armature d'éléments romanesques dont les nervures étendent leur réseau jusqu'aux extrêmes frondaisons de l'œuvre pour lui porter la sève de vie. « Reposez-vous sur moi, vous ne vous ennuierez pas de la journée », pourrait-il dire comme l'un des héros de George Sand. Quel joli manège, par exemple, que celui de l'avocat Lagier, dans Les Yeux qui s'ouvrent, pour glisser aux mains d'Elisabeth le cahier qui contient les mémoires de son mari! Il nous échappe que ce soit un artifice, tant

le fil est bien noué. « Qu'est-ce que ce paquet ? » demande Elisabeth Derize à l'avocat Lagier, en lu^ voyant au bras son dossier psychologique. « Ce sont vos torts. Il y en a beaucoup. — Mes torts ? — Vous m'aviez défié de citer les vôtres. Je vous les apporte. — Eh ! bien, j'écoute », fit-elle incrédule. « Non, vous les lirez ! »

Ce plaisir que nous prenons aux histoires de M. Henry Bordeaux résiste même à l'épreuve d'un contrôle rigoureux. Les délicats s'y prennent comme la jeune pensionnaire. C'est que, pour donner à ses récits le mouvement et la vie, l'auteur ne sacrifie jamais ni la vérité, ni la vraisemblance. « Il n'y a que le vraisemblable qui touche », disait Racine. M. Henry Bordeaux connaît la vertu de cette maxime. Il a entendu le conseil d'Edmond About qui disait à un débutant: « Jamais d'invention, vous savez ! Dans ce qui vous est arrivé, et à vos amis intimes, il y a certainement trente romans très curieux. Il faut seulement les voir! » M. Bordeaux n'eut besoin que de regarder autour de lui pour voir ces trente romans. Il n'eut qu'à se pencher pour les cueillir. De la maison paternelle, du Palais qu'il traversa comme avocat, de la Savoie où, chaque année, il va se mettre au vert et se rafraîchir le cœur, des cercles littéraires qu'il fréquente assidûment, il a rapporté la matière de tous ses livres. La donnée des Roqaevillard, des Yeux qui s'ouvrent, du Lac noir, de La Maison, c'est de la réalité prochaine, delà réalité vécue. Il pourrait dire comme Balzac à qui l'on reprochait la trame fabuleuse d'Eu-

génie Grandet : « Mais, bête, puisque l'histoire est vraie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité? » M. Henry Bordeaux pouvait écrire pareillement à Brunetière, en lui offrant Les Roquevillard : « J'ai rencontré en Savoie tant d'aventures semblables ! » C'est en s'inclinant vers la réalité voisine, en la saisissant toute vive, c'est en faisant appel à ses souvenirs de montagnard et de basochien, que le jeune écrivain atteignit si parfaitement la vérité et nous donna l'illusion de la vie.

Mais conter pour conter lui semble peu d'affaire. Le bon conteur qu'il est s'est donné la tâche épineuse de peindre les mœurs et de dessiner des caractères. Noire littérature fut toujours étrangement pourvue d'amuseurs ingénieux, habiles à narrer l'anecdote ou la grande aventure. Les Dumas el les Scribe sont éternels et ils pullulent. Mais les Molière, les Kacine, les Balzac ne furent jamais que de glorieux accidents. Tel qui narre à miracle ne crée que des fantoches ou des ébauches d'humains. C'est un don presque divin que d'animer un être et de le tirer du néant.

On vit al)rs du sain de l'urne éblouissante S'élever une forme et blanche et grandissante, Une voix s'entendit qui disait : Eloa ! Et l'ange apparaissant répondit : Me voilà !

Sentir naître en soi des êtres vivants, les voir s'échapper de sa pensée tout frémissants, comme

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l'ange de Vigny, c'est le privilège unique des maîtres. Et M. Bordeaux est entré en participation de ce don créateur. Il a donné la vie du corps et de l'âme à toute une mouvante phalange d'êtres humains. Plus exactement peut être, ces êtres déjà vivants sont venus lui demander asile, ils se sont insinués doucement dans sa pensée. Il n'est pas allé vers eux. Ils sont venus vers lui. Ce n'est pas lui qui s'est projeté en eux ; ils lui ont dérobé les éléments de leur vie personnelle. Lamartine, a-ton dit, profile des Jocelyn partout. M. Bordeaux, lui, s'oublie quand il peint, sauf à s'introduire délibérément parfois dans son œuvre pour conter ses souvenirs. Mais alors il nous prévient ! Hormis d'ailleurs le petit François Rambert de La Maison, ses personnages lui sont extérieurs. Ils marchent devant lui sous ses yeux. Ils lui sont sympathiques ou odieux ; mais ils lui sont étrangers dans leur être. Détachés de celui qui leur donna la vie, ils ne sont plus tributaires ; ils poursuivent avec indépendance leur destin particulier. Fortement constitués dans leur individualité propre, souvent complexes et parfois simples, ils sont animés toujours. Ils se meuvent et respirent, et Us ont encore ce signe infaillible de la vie: étant e ux-mêmcs, ils diffèrent.

Je ne sais quel critique ignare fit un jour grief à Bordeaux de n'avoir introduit dans son œuvre que de pâles amants de la vertu, des vierges sages et des chérubins, tous uniformes et falots dans la grisaille de leur honnêteté. Cet inattentif pédant avait-il bien

lu ? C'eût été d'ailleurs le droit strict de M. Bordeaux de limiter aux gens vertueux le champ de ses observations. Bien assez d'autres le limitent aux gredins ! Il n'était alors tenu que de peindre avec exactitude ceux qu'il avait choisis. Mais je vois que le romancier n'a pas usé de son droit, et que le chœur déjà nombreux de ses héros est divers autant qu'il est vivant. « Les monstres sont à la mode, disait George Sand, faisons des monstres ! » M. Bordeaux n'a pas l'habitude d'écrire pour fournir aux besoins du marché, mais ils réussit pourtant les monstres aussi bien que les héros. Sont-ce des bergers d'églogues ou d'innocents troubadours ces écumeurs debanques et forbans de la politique qui opèrent dans La croisée des chemins ? Est-il descendu d'un vitrail ce vieux galantin de Prémereux, qui tire vanité de ses flirts dans Les Yeux qui s' ouvrent? Et toute la tribu des Dulaurens dans La peur de vivre est-elle une tribu sainte, une phalange de héros ? Si la tendre Alice n'est qu'une petite oie blanche, Isabelle Orlandi, son amie, n'est-elle pas une vierge folle ? Je ne parle que pour mémoire du vieux sceptique de La Maison. Mais dira-t-on que les truculents ivrognes dont il fait sa compagnie sont sculptés dans la guimauve ? Je reprocherais plutôt à l'auteur de nous en avoir donné une image caricaturale et de les avoir poussés inconsidérément jusqu'aux confins de la folie, quand il exige d'eux parfois qu'ils se comportent avec intelligence !

Tous ces héros, divers entre eux, sont identiques à eux-mêmes aux différentes phases de leur histoire.

Êtres conséquents et logiques, ils sont rigoureusement fidèles, en actes et en paroles, à la vérité de leur caractère initial, aux exigences de leur complexion et de leurs conditions de vie. S'il advient que leur logique extérieure défaille, c'est qu'un illogisme foncier les gouverne et leur est une loi de nature supérieure. Dans l'instant même où ils semblent sortir de la voie commune, ils rentrent dans la leur. Je songea la vieille Fanchette des Yeux qui s'ouvrent, car les moindres personnages chez M. Bordeaux sont l'objet d'un soin minutieux. Cette servante bourrue est animée d'une seule passion : un dévouement de terre-neuve à ses maîtres. Ce dévouement, qui n'est réglé par aucun sens critique, peut s'épanouira deux minutes d'intervalle en des manifestations d'une parfaite incohérence extérieure. Mais cette incohérence fait éclater l'unité de son caractère. Des convives qu'elle juge hostiles surviennent chez sa maîtresse : « Il faut encore les nourrir, les pique-assiettes ! » dit-elle en bougonnant. Or, ces convives ont apporté des friandises pour le repas : « Gomme si on n'avait pas de quoi leur donner à dîner! » ajoute-t-elle immédiatement sans souci de la contradiction. Ainsi le parti pris d'hostilité reste intact en son âme fruste. La loi de nature d'un bon terre-neuve n'est-elle pas d'aboyer à l'aveugle contre quiconque s'approche en étranger ? C'est à de tels détails que s'éprouve le véritable artiste. Si George Sand ne s'embarrasse guère d'une telle rigueur, si elle s'oublie jusqu'à nous donner une La Quintinie tour à tour hérétique et

catholique, en conclurons-nous que son œuvre ne perd pas de sa valeur d'art à de telles négligences ? Nul n'a gardé plus exactement que M. Bordeaux la règle de nos vieux maîtres : Servetur ad imum. Ses personnages ne font jamais défection. Et si, d'aventure, ils changent, comme toute chose ici-bas, c'est par une sorte de dégradation lente que justifient les circonstances. Chacun des mots qu'ils prononcent est, pour ainsi dire, la suite et l'écho de ce qu'ils ont dit antérieurement. Le regard de l'artiste est sur leurs âmes. Quand il les quitte un instant pour suivre d'autres analyses, il les reprend au point précis de leur évolution où, tout à l'heure, il les avait laissés. Le caractère du vieux Rambert dans La Maison est, à cet égard, un miracle de cohésion. Les menues saillies, les brèves sentences par lesquelles ce caractère se livre à nous sont comme des rais de lumière où tout l'inexprimé d'une pensée fuyante nous apparaît soudain. Le plus aisément du monde, nous reconstituons la vie cachée de cette âme, comme nous reconstituons, par la pensée, le cours d'un ruisseau qui chemine sous terre, et fait, par alternances, des apparitions brusques à la lumière. Il n'est pas un mot de ce vieillard qui ne soit merveilleusement dans sa ligne psychologique, pas un qui ne soit dans le prolongement de la dernière parole qu'il ait prononcée. C'est par cette vigueur d'analyse et cette acuité du regard intérieur que l'on donne aux œuvres la profondeur, qu'on leur assure la richesse et la solidité des dessous. Si peu d'oeuvres

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ont aujourd'hui des dessous!... de ces dessous qui font qu'un livre survit aux contingences historiques qui l'ont inspiré.

M. Bordeaux est un de nos rares écrivains qui, à travers l'humanité contemporaine, à travers une humanité transitoire, atteignent l'humanité éternelle ; un des rares qui donnent à l'individu la dignité du type et au type la vie de l'individu. Ses héros de premier plan portent tous en eux la forme entière de l'humaine condition. Ce Pascal Rouvray qui délibère et flotte à la Croisée des chemins, qui, séduit un instant par la voix des sirènes, se réfugie brusquement dans le devoir, à l'appel de ses morts, n'est-ce pas l'homme d'aujourd'hui et l'homme de toujours? Ne passe-t-il point par toutes les phases de la rude épreuve où nos discordes intellectuelles jettent aujourd'hui tout homme venant en ce monde ? Cette Thérèse Romenay, de La Neige sur les pas, qui trouve la satiété dans son désordre et qui, sentant en soi l'inévitable lassitude des passions irrégulières, s'étourdit pour oublier sa faute et soupire inconsciemment vers l'ordre ancien, n'est elle pas la sœur de l'antique Hélène, de la fugitive éternelle qui revient, l'aile meurtrie, vers son premier foyer? Ce François Rambert, de La Maison, qui doit choisir entre son père et son grand-père, qui doit se déchirer l'âme pour suivre sa voie, n'est-il pas l'éternelle victime du conflit permanent qui s'est installé, sous mille formes, à nos foyers? Combien d'entre nous peuvent se reconnaître en lui ! C'était hier que le lieutenant Psichari avait à « prendre le

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3yO AMES D'AUJOURD'HUI

parti de ses pères contre son père ». C'était hier aussi que M. de Mun avait à prendre, au contraire, le parti de son père contre ses pères1. Et son aïeul Helvétius n'avait-il pas dû faire jadis, de son côté, le même terrible choix? Et Jacques Maritain, petit-fils de Jules Favre, et Robert Valléry-Radot, petit-neveu d'Eugène Sue, ne trouvèrent-ils pas un jour à cet inévitable carrefour d'Hercule ? Et qui donc aussi bien n'eut à rompre quelque jour avec l'un des anneaux de la chaîne traditionnelle, qui donc n'eut dès lors à revivre pour son compte la tragédie intime qui déchire François Rambert? Chaque personnage de M. Bordeaux devient ainsi figure et synthèse de tout, un groupe humain. Et chacun de ses romans devient un fragment de l'histoire universelle.

Les campagnards eux-mêmes qui peuplent son œuvre à l'arrière-plan, en dépit du simple rôle épisodique et d'appoint qu'ils ont le plus souvent, s'élèvent presque toujours jusqu'à la hauteur de types figuratifs, A travers ces paysans savoisiens, c'est touto

i . Anatole France lui-même eut à soutenir le même débat intime en sens inverse ; il rompit avec son père pour rejoindre son aïeule. 11 fit à rebours l'évolution de François Rambert. Ses parents étaient chrétiens et pieux; sa grand'mère était impie. 11 rétrograda vers sa grand' mère : « Grand' maman était frivole, nous dit-il dan3 Le livre de mon ami] grand' maman n'avait pas plus de piété qu'un oiseau. Il fallait voir le petit œil rond qu'elle nous faisait quand, le dimanche, nous parlions, ma mère et moi, pour l'église. Elle souriait du sérieux que ma mère apportait à toutes les affaires de ce monde et de l'autre... Elle avait coutume de dire de moi : ce sera un autre gaillard que son père... Elle datait du xvme siècle, ma grand* mère. Et il y paraissait bien! » C'est aussi de ce siècle qu'on peut dater M. France, et il y parait assez !

la paysannerie française et, peut-être, la paysannerie éternelle, dont nous pouvons atteindre l'âme. Quelle jolie louche profonde, par exemple, dans la réflexion de cette villageoise des Roquevillard, qui ne veut pas recevoir d'abord l'enfant naturel de sa fille, et qui sent fondre sa haine à la vue du bébé : « Quand je l'ai vu, dit-elle à l'avocat Roquevillard, d'une risette il m'a tourné les sangs. Maintenant, c'est tout mon plaisir... — C'est bien des charges pour toi. — Pour sûr. Mais quand je rentre, je vois ce gosse qui bibe ronne, et ça me fait l'effet d'un verre de votre vin. Une chaleur et du goût à vivre. — Tu es déjà vieille pour travailler. — Justement, je ne suis plus bonne qu'à ça. » Qui n'a rencontré vingt fois cette aïeule ridée dont l'âme primitive, à la fois tendre et brusque, est saisie là dans son jaillissement?

Il faudrait citer encore (out le beau dialogue du Chemin de Roselande pour savoir de quel regard pénétrant M. Bordeaux a fouillé l'âme du paysan. Le docteur Brunoy est là qui veille au chevet de son enfant agonisant. Un montagnard survient qui l'appelle auprès de son petit, atteint lui aussi du croup. Entre les deux hommes un pathétique dialogue s'engage : — « C'est vous, Rivaz. Que voulez-vous? — C'est mon petiot qui étouffe. — Ah! fit le docteur, j'irai demain matin. » L'homme remua la tête. « Sans vous, il ne passera pas la nuit. — Mon petiot à moi est en train de mourir. Je ne puis pas y aller ce soir. » Les deux hommes se turent, chacun s'isolantdans son malheur. « C'est juste, reprit enfin Rivaz. Vous guérirez le

vôtre, pas le mien. — Oh ! le mien esl perdu. » De nouveau, le silence les enveloppa, et de nouveau le paysan le rompit. « Le mien n'est pas perdu encore. Je l'ai eu vieux. Je n'en aurai plus. — Demain matin, de bon matin, j'irai, je vous le promets. — Trop tard. — Laissez-moi fermer les yeux de mon gosse... A minuit peut-être. — Si vous ne pouvez rien ici », osa insinuer le paysan. A ces mots, le docteur s'irrita : « Si je ne peux rien ? Qu'en savez-vous ? Il vit toujours. Lui vivant, je ne m'en irai pas, entendez-vous? » L'homme pétrit son feutre à pleines mains, hésita, puis marcha vers la porte : « Ça fera deux morts ! » murmura-t-il dans sa barbe, mais sans révolte, comme on accepte l'inévitable. « Attendez! ordonna M. Brunoy1. »

Ce paysan immobile et têtu qui « pétrit son feutre à pleines mains », qui parle à mots brefs coupés de silences, qui livre par lambeaux le quart de sa pensée, n'est-il pas, dans sa lenteur stoïque, dans la férocité tranquille de son instinct paternel, la figure même du paysan de toujours et de partout, fixée là sous un aspect d'éternité? Toute l'âme paysanne, obscure et profonde, soumise au destin, s'est trahie dans ce demimutisme, dans celte attitude, dans ce geste!

Et nous saisissons là, sur un bel exemple, le procédé constant par lequel M. Bordeaux communique

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