‹ Âmes d'aujourd'huiChapitre 14 sur 20 · Le carnel d'un stagiaire, p · texte numérisé non relu

Le carnel d'un stagiaire, p

HEXRY BORDKAUX 3-]3

la vie à ses personnages. Ses héros ne sont pas des êtres indécis et fluents, de glissantes entités métaphysiques ; ils ont une âme et un corps, ils ont les trois dimensions. Ils ont un habitat, un costume et un visage. Nous sommes admis à regarder au miroir pardessus leur épaule, à faire l'inventaire de leur garderobe et de leur coffre-fort. L'écrivain ne professe aucun dédain pour « la guenille ». Il sait que les yeux sont « les fenêtres de l'âme », et que c'est une sottise pour un romancier de mépriser le physique au profit du métaphysique.

Voltaire, qui ne manquait pas de préjugés, assurait que c'était une frivole curiosité de rechercher « comment Colbert avait les sourcils faits ou comment il mettait son rabat ». Balzac et Thierry ont redressé nos idées sur ce point et nous ont appris que le mystère d'une âme se révèle parfois dans l'éclair d'un regard, dans le modelé d'un front, dans le profil d'un nez, dans tout Yhabitus de la personne physique.

M. Bordeaux a recueilli leur enseignement et complété son esthétique sur leurs observations. Chez lui, nous avons accoutumé de parler à des visages et ces visages ont accoutumé de nous livrer une âme ! Ses personnages sont dessinés dans leur être corporel avec une singulière vigueur de lignes et de coloris : « Sans être âgé, Me Tabourin le paraissait parce qu'il était négligé et comme recouvert de la poussière de ses cartons. Souvent il avait envié la calvitie de la plupart de ses confrères en passant un peigne hâtif dans ses cheveux trop abondants, qui gardaient leurs

mauvais plis comme une terre ingrate après la charrue l. » Ce détail des cheveux rebelles, que nous verrons plus loin collés et pommadés avec une indiscrétion barbare, nous restera fixé sur la rétine. Me Tabourin a désormais son étiquette dans notre souvenir. Il ne sera plus quelqu'un de ces êtres vaporeux, tenues sine corpore vitae, dont parlaient les anciens. Nous ne le confondrons plus avec nul autre.

Le portrait n'est d'ailleurs jamais esquissé, chez M. Bordeaux, par vain amusement d'esthète. Dans les lignes d'un corps ou dans les traits d'un visage, il ne veut saisir et ne retient que ce qui peut jalonner une psychologie, nous guider dans l'exploration des ûmes. Détachons encore, pour illustrer cette manière, un fragment du porlrait d'Elisabeth Derize dans Les Yeux qui s'ouvrent : « Sa beauté parlait pour elle. .. Sa tête petite, de beaux cheveux soyeux, des cheveux d'enfant, naturellement bouclés, mais trop contenus par le peigne, de ce blond cendré dont la nuance est une caresse, des yeux noirs qui contrastaient avec la couleur de la chevelure et s'en trouvaient adoucis, le nez bien fait, un peu mince et pointu à la vérité, un teint d'Anglaise, des traits purs et comme fraîchement lavés, et un air de santé, d'honnêteté passive, elle n'exprimait guère qu'une jeunesse étonnée et contente, contente d'elle-même et étonnée devant les complications imprévues d'une vie que sans doute elle pensait parcourir tranquillement, comme une route unie dans

i . Les yeux qui s'owrent, p. 7.

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une bonne voiture1. » Comment, ayant contemplé ce visage, serions-nous surpris des déceptions qui vont venir de la petite âme sans température ni profondeur qui s'y est reflétée? Gomment l'âme vibrante d'Albert Derizes'accommoderait-ellede celte banquiseanglaise? Ce flegme septentrional, cette naïve jeunesse des yeux et celte joue rose en fleur, ce visage lavé, ces cheveux d'enfant, ce regard candide où flotte un étonnement, tout nous fait prévoir que l'âme fragile et ténue dont cette enveloppe est l'habitacle ne pourra soutenir longlemps le poids de la vie et des devoirs domestiques. Ce portrait nous prépare aux catastrophes. Il accomplit ainsi son office : il est moyen d'action et condition de vie.

1N011 pas seulement les portraits, mais jusqu'aux silhouettes fragmentaires ont, chez M. Bordeaux, cette fonction vitale. Avons-nous remarqué, dans La Peur de vivre, ce croquis tout simple, mais si suggestif, qui nous montre Marcel Guiberl assis près de sa mère au moment de son départ pour l'Afrique? « Sur un siège plus bas qu'elle, s'appuyant à son épaule, il lui prit la main : « Je suis bien ainsi », dit-il d'une voix câline qui contrastait avec son mâle visage. Pour la première fois, il remarqua cette main qu'il gardait dans la sienne, une pauvre main usée et gercée, aux doigts gonfles et sans bagues, qui révélait une vie de travail et la vieillesse2. » Et cette main sans bagues nous découvre soudain l'héroïsme caché d'une vie rude et

i . Ibld., p. 38.

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