La Peur de vivre, p
comprimée. De ces quelques lignes il nous vient d'un coup plus de lumière que' d'une longue page d'exposé discursif.
Ainsi constitués dans leur être physique et moral, campés dans une attitude qui les différencie, revêtus d'un costume qui les caractérise, munis d'habitudes, de gestes et de tics où nous lisons leur profession, leur âge, leur condition, leur passion.. .les personnages de M. Bordeaux se meuvent devant nous, agissent, respirent et parlent. Redisons le mot: ils vivent! Toujours semblables à eux-mêmes, ils ne ressemblent à aucun de leurs voisins. De chacun, nous recevons une impression particulière qui le classe dans nos souvenirs et le préserve à jamais de se confondre avec quelque autre. Ce sont, comme disait Balzac, « des individus typisés et des types individualisés ». Ce Balzac, dont je ne discute pas le génie et qu'il faut bien tenir pour l'un des maîtres du roman, fut souvent, comme Molière, simplificateur à l'excès. Ses personnages nous inspirent une sorte de terreur sacrée. Sous l'unique et farouche passion qui les éperonne ils nous apparaissent comme des Leviathans du vice. Rastignac c'est l'Ambition ; Grandet c'est l'Avarice ; Rubempré la Vanité. Devant ces blocs psychologiques nous ressentons comme une impression de puissance mystérieuse, nous sommes aveuglés d'un jet de lumière crue. Les personnages de M. Bordeaux sont à la fois plus simples et plus complexes. Ils ont moins de puissance mais plus de charme discret. Ils ont la condescendance de n'être pas des géants
HENRY BORDEAUX Sy]
Enfin surtout, ce qui sauve tout, ils ont ce signe de la vie, la mobilité et la diversité !
Pour qu'ils nous soient plus sensibles au cœur et plus présents à l'imagination, pour qu'ils fassent mieux empreinte sur notre œil, et qu'ils nous entrent dans l'âme, pour ainsi dire, par tous nos sens, l'auteur leur compose une atmosphère et une ambiance. Il les met dans un bain de lumière qui les éclaire et les explique. Cette atmosphère, le romancier la constitue parles entours du héros, comme disait Montaigne, par les personnages de second ordre dont il est solidaire, par le groupe social qui le conditionne, par la maison qu'il habite, par la nourriture qu'il prend , parle paysage qu'il contemple ! Comme la puissance lumineuse d'une toile vient du jeu des clairs et des sombres, la vie d'une œuvre romanesque jaillit ainsi des contacts et des oppositions du personnage avec son milieu.
Les serviteurs et les servantes sont, pour M. Bordeaux, l'un des éléments les plus précieux et les plus actifs de cette ambiance. Avec quel souci du détail pittoresque il dessine ces humbles personnages latéraux ! Il ne leur confie souvent qu'un bout de rôle, mais ce rôle est toujours chargé de significalion psychologique. J'ai déjà signalé cette savoureuse Fanchette des Yeux qui s'ouvrent. Absorbée dans ses opérations culinaires, munie d'une psychologie rudimentaire, habituée à juger les gens sur leur appétit, elle réussit pourtant, en appliquant son humble critère gastronomique, à porter un diagnostic pénétrant sur l'état moral de son maître Albert Derize. Un soir qu'après
sa fugue le jeune homme est venu dîner chez sa mère, Fanchette l'a regardé manger et, à la façon dont il a traité ses plats, elle a bien vu qu'il y avait du trouble en cette âme : « Personne ne prêtait attention à sa cuisine : Madame, passe encore, on l'eût nourrie avec du bouilli de bœuf et des pommes de terre tous les jours quelle ne s'en fût pas aperçue ; mais Monsieur qui, tout petit, était si gourmand et montrait un si noble appétit, Monsieur qui était digne d'apprécier une daube ! C'était donc vrai que là bas, par Paris, on lui avait tourné la tète et rompu la cervelle !... il avait avalé ses crêpes comme une médecine, sans manifester le moindre agrément ! ' » Ainsi, de son médiocre point de vue alimentaire, cette Fanchette nous a fait pénétrer plus loin dans un cœur que bien des psychologues. En concluant d'une perturbation d'appétit ii une perturbation intime, elle a mis ce personnage dans une clarté. Par elle nous donnons un beau coup de sonde en cette âme. Et ce que fait ici Fanchette, les personnages de M. Bordeaux le font sans cesse à l'égard les uns des autres2. Ils se prêtent mutucllc-