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Les yeux qui s'ouvrent, p. 9a

2. C'est ainsi que s'explique et se justifie le rôle de la petite bohémienne Nazzarena dans La Maison. L'enfantine passion que François Rambert conçoit pour cette enfant éveille en lui la tempête du sentiment; cette passion aide à son évolution et le précipite du côté de son grand-père. Je m'étonne que M. Faguet n'ait pas aperçu la signification de ce petit épisode amoureux. Notre express-critique écrivait, eu effet, dans Eccelsior, à l'apparition de La Maison : « Un seul épisode, à savoir les amours enfantines de François avec une petite écuyère de cirque est chose dont je pourrais me passer assez volontiers ; mais ceci, sans doute, est pour les dames, et que serait un roman où il n'y aurait pas du tout d'amour? » Je me demande, en ce cas, pourquoi nous ne

I1BNRY BORDEAUX! S"]()

ment une part de leur lumière et de leur activité. Et toute la vie de l'ensemble en est décuplée !

mettrions pas parmi les vains ornements de littérature l'amour de Néron pour Junie dans Britannicus? 11 me semblait que la brusque invasion de l'amour dans cette âme disgraciée faisait jouer le déclic intérieur et précipitait dans le crime le jeune monstre que plusieurs barrages retenaient encore! M. Faguet n'enseigna-t-il point jadis à ses rhétori" ciens que la passion fut ici l'étincelle qui alluma l'incendie? Pourquoi n'accorde-t-il pas à M. Bordeaux le bénéfice de cette observation?

La petite héroïne de La Maison, cette écuyère au nom chantant, cette Nazzarena blondie par les hàles de tant de ciels divers, c'est l'Étrangère c'est la Séductrice, qui vient souffler un vent de révolte dans une âme de sédentaire et lui faire entendre l'appel de la Liberté ! C'est la voix des Sirènes dont léchant faisait délirer Ulysse sur les chemins d'Ithaque, c'est la voix des femmes d'Ophir et de Sidon qui corrompaient le cœur de Salomon et lui faisaient trahir la foi monothéiste... Dans la voix de cette petite Walkyrie fùtée, qui traîne après soi le capiteux enchantement des lointains pays de Bohême, il y a l'appel de toutes les puissances de désordre. Et cet appel se fait entendre à la sensibilité. La philosophie du gyrovague Bousseau, inculquée par les maximes du père Bambert, n'avait atteint l'enfant de La Maison que dans son entendement, la voix de l'écuyère, son petit air aventureux, ses caracoles sur un cheval de manège, atteignent en lui les redoutables puissances de sentiment. Après le passage de celte apparition dans sa vie, toute son âme entre en tumulte. Il lui faut boire à la coupe du roi de Thulél La tentatrice a beau disparaître, sa voix l'ensorcelle encore. En vain son père tente de le reconquérir : il se raidit et s'accroche à l'aile de sa chimère. Pour le guérir, on le dirige vers la montagne. Peine perdue ! Le charme de la nature n'agit sur lui que pour stimuler la déviation Dans le décor vernal d'une campagne virgilienne, sur le penchant des Alpes, il se ronge de rêverie, s'excite à la révolte, s'évague en mélancolie romantique. Chaque jour davantage il s'éloigne de son père et sa pensée court dans le sillage de l'Etrangère. Il faut une catastrophe pour renouveler et rectifier cette sensibilité dévoyée. Ce que le sentiment a fait, le sentiment seul peut le défaire. Quand son père mourra, alors seulement ses puissances affectives seront rejelées'dans l'ordre. Devant le cadavre d'un homme dont la volonté, l'amour, la vertu ont fondé une si belle dynastie, il se sent repris par la Tradition. Le sentiment de sa responsabilité succède au sentiment de sa dépendance. Et toute la griserie mauvaise qu'une enfants de Bohème avait versée dans son âme s'évanouit soudain dans le rayonnement de cette mort, comme brume d'automne au soleil.

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Toujours mis en valeur les uns par les autres, fidèles à la position réciproque qu'ils ont reçue dès le début, recueillant et donnant tour à tour des impulsions, ces personnages composent une troupe mouvante et coordonnée qui marche à son destin dans une impeccable harmonie de groupement. Cet agrégat de cellules interdépendantes est tout bruissant de vie, car l'auteur a reçu le don supérieur de ressusciter des ensembles, de faire mouvoir des foules. Il faut lire, pour en juger, des scènes comme celle de l'audience dans Les Roquevillard, de la réception chez les Passerat dans Les Yeux qui s'ouvrent, de la soirée théâtrale dans La Croisée des chemins... Tout un monde est saisi là dans son mouvement, arrêté dans un geste de vie.

Il faudrait voir encore avec quelle habileté M. Bordeaux compose le décor, au centre duquel vont évoluer les héros qu'il a conçus et groupés. « Tel le nid, tel l'oiseau ! » disait Michelet. Rien ne parait négligeable à notre auteur de ce qui entoure et circonscrit l'existence. Tout ce qui peut agir sur l'homme, impressionner son aine et la déterminer est observé et dessiné par lui. Il établit tout un jeu complexe de communications et d'harmonies entre le costume, le mobilier, la maison, le paysage... et l'Homme qu'ils enveloppent.

Les paysages de M. Bordeaux! Nous en ferions tout un exquis florilège. De quel pinceau chaleureux et gracieux il a peint la fraîcheur abondante de ses vallées savoisiennes, la silhoutte altière de ses abruptes

montagnes, la courbe adorable de ses beaux lacs transparents ! Prenons garde pourtant que ces paysages, détachés de l'ensemble auquel ils adhèrent et se subordonnent, perdent le plus intime de leur beauté. Ils ne furent pas composés pour être des morceaux d'anthologie, mais pour modeler des âmes à leur image ou pour les éclairer. L'auteur ne les a pas appliqués du dehors, comme un décor adventice, il les a créés du dedans, insérés dans sa gerbe et fondus dans sa trame. Ils ne valent qu'en fonction d'un plus vaste ensemble, ils n'ont pas en eux-mêmes leur raison d'être. C'est pour éclairer l'âme de Raymonde que M. Bordeaux peint la forêt dans La Robe de laine. C'est pour nous faire entrer dans l'intelligence de son héros qu'il nous décrit la vendange au début des Roquevillard. L'auteur a voulu nous rendre sensible l'adhérence au sol de ce grand Roquevillard. Il l'a campé dans son domaine pour nous rendre intelligible l'obstination possessive qu'il va déployer sur cette terre à laquelle il tient par toutes ses racines.

Ainsi M. Bordeaux ne chante pas la nature, comme Barrés dont les descriptions sont si souvent des symphonies, mais il l'utilise et la capte. Il ne se comporte pas devant elle en lyrique qui médite et rêve, mais en romancier qui butine, en dramaturge qui élabore ses richesses pour les transformer en substance vitale.

« C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule », disait La Bruyère. 11 ne semble que M. Bordeaux n'ignore aucun des secrets de ce métier et qu'il sait la technique d'un bon livre. Mais La Bruyère n'eût pas été satisfait pour autant. Il avait un autre règle critique à laquelle il donnait la primauté, une règle qui ne voulait pas seulement compléter la première mais lui fournir une suppléance : « Quand une lecture vous élève l'esprit, disait-il, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l'ouvrage, il est bon. » Si nous avons cherché d'abord une autre règle, ce n'est pas par mépris pour celle-ci, mais pour soustraire l'œuvre aux disputes éventuelles d'une esthétique sans profondeur, de cette esthétique formelle dont M. de Mun fit la juste critique dans sa réponse académique à M. de Régnier.

Nul ne conteste la bienfaisance des romans de M. Bordeaux1. On tenterait plutôt de lui en faire un grief! Qu'il soit le défenseur de la patrie, du foyer, du lien conjugal, de la religion, chacun le sait. On a composé tout un bon livre sur ce sujet et je n'avais pas à recommencer ici ce que M.Ferchat a si parfaitement

i. Je ne les canonise pas tous et sans dictinction. Il en est peut-cire un ou deux dont on pourrait dire qu'il eût mieux valu qu'ils ne fussent pas nés. Plusieurs autres veulent être lus avec discernement.

fait*. Le point de vue d'esthétique pure où je me suis placé exige seulement que je recherche en passant si

i. Le roman de la famille française, par Joseph Ferchat. Paris, Pion. AI. Joseph Ferchat a pu écrire /ioo pages sur M. Bordeaux sans que cet ample vêtement submergeât son héros et étouffât son œuvre. Pas un moment, nous n'avons l'impression que ce vêlement flotte ou fait des plis. Et cette robustesse d'une œuvre qui peut soutenir le poids d'un tel commentaire sans en être écrasée, est un admirable signe de vie durable. Mais il faut admirer aussi que le commentaire ne soit pas débordé et qu'il tienne de son propre poids : sua mole stat.

Ce sera décidément la bonne aventure pour M. Bordeaux d'avoir eu comme critique AI. Ferchat qui n'a pas fait seulement une étude abstraite de son œuvre, mais en a composé une sorte de florilège où nous pouvons odorer les plus belles fleurs de son jardin. En parcourant le livre de M. Ferchat, il est impossible de ne pas tenir AI. Bordeaux pour l'un des plus parfaits écrivains de ce commencement de siècle. Lu de la sorte, en anthologie, il nous apparaît allégé de son plus sensible défaut, de son seul défaut peut-être, qui est la rançon du plus beau don : l'extrême facilité !

Je constate d'ailleurs avec infiniment de plaisir qu'au lieu d'aller empirando, comme la plupart de nos écrivains contemporains qui fléchissent après la maturité, il va grandissant chaque jour. 11 a pris sur lui d'écrire avec plus de lenteur et de faire difficilement des proses faciles. Lui-même nous a fait confidence de cette petite inversion dans sa méthode. Il est allé voir, il y a quelques mois, l'écrivain belge Carton de Wiart qui sait être, avec une admirable aisance, à la fois orateur politique, avocal, conférencier, poète et romancier ;il lui a demandé le secret de faire tant de chose en si peu de temps, et ce secret M. Carton de Wiart le lui a révélé : c'est la lenteur. « Pour mener de front tous ces travaux divers et les conduire à bien avec égalité, il allait lentement. C'est le secret que je lui dois et que je vous livre ». Depuis que AI. Bordeaux a dérobé ce secret à AI. Carton de \A;iart, et qu'il s'est mis au régime de la lenteur, il écrit avec une perfection croissante. L'évidence de ce perfectionnement éclate dans sa seconde série de Vie au Théàlre. J'ai dit ailleurs ce qu'il y avait parfois de court et d'elliptique dans ses démonstrations de la première série. Ici la vigueur critique est merveilleusement soutenue et extensive ; elle se déploie dans une forme à peu près sans bavure. Ce livre classe son auteur, et le porte au tout premier rang de la critique contemporaine.

La facilité, a-ton dit, est la plus précieuse des qualités à condition de n'en user jamais. Il arriva, je crois, à M. Bordeaux d'en user jadis. Il n'eut pas toujours la patience de remettre sur le métier cer-

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les hautes idées qui constituent comme la moelle du roman de Bordeaux ont su prendre corps et se transformer, comme tout le reste, en action.

Balzac interrompait volontiers son récit pour ouvrir

taines pages de forme un peu lâchée, écrites à la vanvole et qui eussent voulu être filtrées, tamisées, puis recondensées, avant d'être livrées aux presses. Comme les grands écrivains qui puisent au trop-plein de leurs richesses, il estima parfois que créer seul est beau, que corriger est plat, mais il n'échappa pas à la petite mésaventure d'une intermittente faiblesse.

Nous ne devinerions pas cette menue misère à lire M. Ferchat. Toutes les pages qu'il cite sont parfaitement exquises. Il a mis M. Bordeaux en bouquet 1 Et je prie qu'on donne ici tout son sens à bouquet, carM. Ferchat n'a pas jeté, au hasard, sous nos pas, la jonchée confuse de ses fleurs. A l'exemple de la bouquetière Glycera, il les a « disposées, diversifiées ». Il a reconstruit et mis en système la pensée sporadique de M. Bordeaux, dispersée à travers vingt ouvrages, et il a écrit un livre qui s'intitule à bon droit : Le roman de la famille française. Ce livre a un centre, un sujet et ce sujet, c'est la famille. Bien souvent, il arriva que des auteurs furent littéralement mis en pièces par leurs critiques et présentés au public déchiquetés, méconnaissables, disjecla membra poetœ. Plus heureux, M. Bordeaux a été coordonné, simplifié, unifié par son critique. Et nous ne sommes pas ici en présence d'une tentative d'unification rétrospective, comme en essaye maint écrivain qui, vers la quarantaine, se fait honte à lui-même de ses oscillations passées et tente de nous faire prendre ses étourderies pour une évolution logique et délibérée. M. Ferchat n'eut pas besoin de recourir aux artifices d'une captieuse herméneutique pour nous montrer dans l'œuvre de M. Bordeaux, un dessein préconçu, une idée directrice vers quoi tout chez lui s'oriente. Voilà vingt ans que cet écrivain de grand talent, tour à tour essayiste, romancier, critique, novelliste, emploie sans désemparer les divers modes de son activité à construire ou reconstruire le magnifique édifice de la famille française où s'ahrita son enfance. Son traditionalisme est aussi ancien que son œuvre, sous la réserve indiquée plus haut. Il n'eut point comme le fier Sicambre à brûler ce qu'il avait adoré, car il ne dressa jamais d'autel aux fausses divinités d'une heure : anarchisme, individualisme, cosmopolitisme. Cesturlutaines éphémères, dont tant de pauvres tètes s'affolèrent chez nous, lui furent odieuses dès le premier jour. Voilà ce que If. Ferchat a démontré d'une manière définitive.

un cours et s'espacer en dissertations parasites. Georges Sand faisait de ses personnages des conférenciers. Ces défauts, comme il arrive toujours, furent hérités pieusement par une foule de petits imitateurs sans génie que l'on bientôt vit surcharger leurs fables de gloses intempérantes. Devant cette manie dissertante Henry Becque disait avec une pointe de paradoxe : « Les romans à thèse sont généralement de mauvais romans et de mauvaises thèses. » De ce défaut notoire on versa dans un autre. On porta cette loi d'airain : que le romancier se borne à peindre la vie sans la juger! Ainsi l'art se ramenait à la photographie et le romancier se voyait promu à la dignité de miroir. Mais on reconnut bientôt à l'usage que nul ici-bas n'est en mesure de se plier à celte règle, et que toute l'oeuvre de Flaubert impliquait déjà un jugement sur la vie, Une juste formule devait sortir de ces fluctuations. Du roman à thèse allait naître ce que M. Bourget ne cesse avec raison d'appeler le roman à idées. Ce roman, qui suggère des hypothèses et nous met sur le chemin des vérités, suppose une méditation sur la réalité transcrite. Il s'abstient de formuler des lois, mais il éveille l'esprit, lui fournit un aliment et lui donne une direction. Il amorce des conflits de doctrine qui nous mettent en état de veille intellectuelle. Il stimule sans opprimer. Ainsi le roman reste un spectacle de vie, mais un spectacle où les idées font leur partie. De ce roman-là M. Bordeaux est aujourd'hui parmi nous l'un des plus hauts représentants.

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Nous savons si son œuvre est un spectacle de vie ! Or les idées dans cette œuvre sont un élément de la vie totale. Captées comme le paysage, comme le décor, comme le mobilier, elles concourent à la vie de l'ensemble. Elles ne forment pas un Etat dans 1 Etat, mais une province dans un empire, une province qui a commerce avec toutes les autres. Elles sont de la vie à l'état tour à tour statique et dynamique, mais de la vie toujours !

Si M. Bordeaux, par exemple, veut nous amener à réfléchir sur les périls du déracinement et de la fuite vers les villes, il ne prendra pas lui-même la parole, mais il mettra sur les lèvres de Mme Frasne, la séductrice du petit Roquevillard, cette ironie chargée de sens : « Sois comme ton papa, un grand homme de petite ville! » Ainsi l'idée devient coup de cravache. Ce mot d'essence idéologique agit comme le petit discours de Narcisse sur Néron. Il secoue un homme et le précipite à son destin. Il nous entre dans l'âme, à nous aussi, à la façon d'une flèche ; et il y demeure avec l'idée qu'il porte.

Que M. Bordeaux veuille encore nous faire méditer sur la misère des discordes conjugales, sur l'inévitable cruauté des divorces, il imagine une scène parlante où cette vérité prendra vie. Albert Derize, séparé de sa femme, a rencontré ses enfants sur la route où l'a conduit sa promenade. Au retour, la petite Marie-Louise, interrogée par sa mère raconte l'entrevue : « Je ne l'avais pas regardé, dit-elle, quand il a passé à côté de nous. Mais après, il m'a

appelée. — II t'a appelée? — Oui, alors je l'ai bien reconnu. — Raconte-moi, ma chérie. — Il a appelé : Marie-Louise ! J'ai levé la tête et j'ai couru. Quand j'ai été tout près de lui, j'ai crié : Papa ! Il m'a embrassée tellement fort que ça m'étouftait. Et il me mouillait les joues, parce qu'il pleurait. Pourquoi, maman ? » Ces larmes qui mouillent et brûlent une joue d'enfant sont chargées de signification ; elles nous rendent sensible une grande doctrine : la vie de l'enfant toujours brisée quand le lien conjugal se rompt. Un geste, une attitude, une larme ont suffi pour que cette idée prît corps et s'animât. Eloa s'est revêtue d'une chair mortelle. Une communication s'est établie entre l'idée pure et nos sens !

Et qu'importe, après cela, si les idées de M. Bordeaux sont à lui ou s'il les tient d'héritage ? La destinée de l'artiste et sa noblesse sont de traduire en beauté les idées qui composent le patrimoineuniversel. « Depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qu'ils pensent tout est dit. » Les idées du Contrat social étaient dans Grotius et les idées des Provinciales étaient dans Arnauld. Ces idées, mortes et sans ailes, tant qu'elles restèrent aux limbes de leurs traités abscons, s'animèrent soudain et devinrent immortelles en passant par une âme de feu qui leur donna saflamme. Ferons-nous honte à Pascal d'avoir « copié » Arnauld, à Rousseau d'avoir « copié » Grotius? M. Bordeaux n'est pas Le Play, nous le savons; mais, averti de tout le travail scientifique du maître, il est un écho qui multiplie sa voix, il est la bouche de bronze qui

fait une clameur de son murmure pédagogique.

a Un cœur noyé de poésie, a dit M. Barrés, s'il connaît une fois la virilité du mont sous lequel tressaille la plaine pécheresse, veut mourir pour un idéal. » M. Bordeaux a connu la virilité du mont ; il l'a contemplé longuement durant les années de son enfance en Savoie ; il en a reçu la lumière et l'élan comme d'un Buisson ardent.

Les idées qu'il défend, il les défend avec la chaude sincérité d'une âme pénétrée. Ce n'est pas par snobisme qu'il fait ses dévotions à la sociologie ; ce n'est pas non plus par mode qu'il combat pour le catholicisme ; c'est parce qu'il y va du salut de la patrie. L'évidence de sa conviction le sauve du poncif et de l'imagerie d'Epinal !

L'idée chrétienne est l'âme1 de tous ses livres depuis

i. Elle est tout spéeialemenent l'âme de La Maison. Avec cette œuvre forte qui, sous la noble simplicité de son titre, glorifie les plus hauts biens spirituels indispensables à la Cité, l'heureux talent de M. Bordeaux n'aurait-il pas donné sa fleur? Fleur d'une pensée et fleur d'un art, La Maison m'apparaît comme une sorte d'hymne coronal où les forces bienfaisantes, exaltées par l'œuvre entière de l'écrivain, reçoivent de sa part le suprême et collectif hommage. Ce livre achève un cycle.

Ne clôt-il pas aussi peut-être nos éternelles controverses sur la pensée religieuse de M. Bordeaux? Le grand romancier n'esl-il pas établi maintenant à perpétuelle demeure dans la Maison sainte' qui nous abrite nous-mêmes? Oui, le voici définitivement agrégé à la Communion des saints. Son beau tempérament français a résorbé les rudes poisons dont sa jeunesse un instant s'enivra. Et la Maison qu'il chante aujourd'hui, ce n'est plus seulement l'édifice matériel bâti par ses pères, c'est l'édifice spirituel qu'une longue chaîne d'aïeux chrétiens laborieusement fonda. A tous les coins de cette demeure, qui revit en son livre, des souvenirs sacrés se sont blottis : s'y fixer, c'est communier a tout le passé qu'ils évoquent!

C'est communier à ce passé chrétien auquel M. Bordeaux ne

quelques années. Et bien loin qu'elle en amoindrisse la valeur d'art, elle l'accroît au contraire magnifiquedissimulé plus qu'il a donné son cœur. Car, ai-je besoin de le dire, les parts d'autobiographie sont abondantes et d'interprétation facile dans son œuvre nouvelle. Je n'aurai pas la barbarie d'en préciser les frontières qui doivent rester flottantes pour que soit sauve la loi du genre. Mais à travers le flou-exprès qu'il faut respecter, je discerne dans la crise d'àme qu'il raconte une confession dont les éléments nous furent livrés ailleurs. M. Bordeaux quadragénaire raconte Bordeaux enfant. Et, de ce point qu'il faut tenir pour acquis, il n'est pas indifférent d'observer que le héros du livre, François Rambert-Bordeaux, sorti de la phase périlleuse où toute son àme fut engagée, dit et écrit de sa mère en qui réside « une puissance mystérieuse » : « Cette puissance. je le sais maintenant, c'était Dieu qui habitait en elle, soit qu'elle fût allée Le — L'orthographe même de M. Bordeaux a une éloquence que les cœurs chrétiens reconnaîtront avec émotion — chercher à la première messe avant que personne fût réveillé, soit qu'elle Lui offrit ses travaux dans la maison » p. 4a. Et peut-être n'est-il pas besoin d'un grand effort de perspicacité pour deviner une confidence dans ces lignes par quoi le livre se ferme : « Ce soir-là, veille de mon départ, ma foi dans la maison fut la foi dans la Maison éternelle où revivent les morts dans la paix »? Cet hommage aux forces transcendantes qui fondent la maison temporelle, ce cantique d'action de grâces qui chante en sourdine dans tous les derniers livres de M. Bordeaux, les adversaires de l'idée chrétienne en ont depuis longtemps reconnu l'accent. Et si les petites revues où le paganisme embusqué brûle ses dernières cartouches font à l'auteur'une guerre féroce, si nous assistons à une ruée d'anthropophages toutes les fois qu'il est question de lui décerner le grand prix de Littérature, sachons voir que dans ces grandes colères il n'y a pas l'ombre d'un souci d'art. Les calamistes qui noircissent le papier de ces petits recueils ne s'en prennent à l'art de M. Bordeaux que pour atteindre à travers cet art la pensée chrétienne qu'il recouvre et qu'il sert.

La Maison achèvera d'exaspérer leur hostilité niaise. Ce livre raconte le grand combat qui s'amorce en toute âme d'enfant entre le scepticisme et la foi, entre l'acceptation et la révolte, et il donne la victoire aux traditionnelles disciplines.

Livre limpide et frais, légèrement incidente et tout en nuances, il est de si peu de matière vraiment qu'une analyse en est presque sans objet. Le héros du livre est un enfant à qui la Providence accorda, comme à M. Bordeaux, la faveur de grandir dans une vieille maison

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ment. Bourget nous rappelait naguères à l'Académie rançaise ce qu'un livre reçoit en beauté de la religion

de Savoie, sur les bords d'un lac enchanté. Il a pour mère lui aussi une sainte femme héroïque, dont le bon génie tutélaire plane sur la maison, mais qu'une sorte de réserve pudique retient à l'arrière-plan de la scène, dans une pénombre mystérieuse. Au premier plan, c'est la silhouette du Père, du docteur Rambert, qui se détache en vigueur. Cet homme, qui exerce la médecine comme un apostolat, qui élève et gouverne toute une belle tribu d'enfants, qu'on honore comme un roi dans sa maison, est l'homme de toutes les traditions. Il a reçu le sceptre des mains débiles de son propre père qui, ayant abdiqué, vit à l'écart sous son toit, étranger à l'esprit de la famille, anneau dissident dans la longue chaîne des Rambert traditionalistes. Ce père d'une magniCque noblesse de caractère, ce grand-père, vieillard libertin, féru du xvni° siècle et de son art polisson, tout absorbé dans le soin de ses digestions et la surveillance de ses garde-robe, voilà les deux pôles entre lesquels oscillera l'enfant tout le long du récit. Le livre n'est que l'histoire de ses adhérences successives aux deux maîtres de sa pensée.

La première maîtrise appartient naturellement au père. Jusque vers douze ans, l'enfant vit dans le rayonnement de cet. homme qui porte au front les signes de la supériorité, de ce chef dont la voix d'imperator exprime et propage l'amour de a l'ordre qu'on impose à la nature et à soi-même ». Mais sur le seuil de l'adolescence, au sortir d'une longue maladie qui nécessite le repos dans l'air pur, le petit François Rambert tombe entre les mains de son grand-père et pendant dcs'mois devient le compagnon de ses promenades et de ses flâneries. Alors sous l'action de ce maléfique vieillard, commence une terrible mue psychologique qui s'achève en lui par la rupture avec la tradition paternelle.

Je ne sais s'il y a dans notre Littérature actuelle une caractère mieux établi que celui de ce vieux sybarite ranci et couard dont les propos sceptiques dévastent une âme d'enfant, de ce vieux plaisantin pour qui rien ne compte ici-bas que le plaisir d'une heure, qui se soucie de sa famille et de sa patrie comme un poisson d'une pomme, et qui abattrait un chêne pour avoir un gland.

C'est à ce Mentor calamiteux qu'une candide enfance est confiée. François Rambert va, sous sa conduite, découvrir un monde ignoré. « Le pays des chimères, disait Jean-Jacques, est seul digne d'être habité. » C'est en pleine chimère que le vieux Hambert entraîne son petitfils. Sur les routes de Savoie, à travers les halliers et les champs, au hasard de la causerie, il lui administre au compte-goutte la quintessence des paradoxes de Rousseau. Accompagnée d'un peLit rire acre et

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qui l'inspire. « Que le plus puissant écrivain de la langue française, disait-il à M. Boutroux, parlant de Pascal, en ait été le plus religieux, quel appui donné à la thèse, qui court d'un bout à l'autre de votre œuvre, que supprimer dans l'âme humaine le sens de l'audelà, ce serait, non pas l'affranchir, non pas l'élargir, mais l'amoindrir, mais la mutiler ! » Avec ses perspectives d'éternité la religion fournit aux œuvres un incomparable horizon. Encore neleurest-elle pas seulement une magnifique toile de fond, mais un principe de vie. Courbant les passions sous une loi et les prédestinant à un jugement, elle les approfondit et les rend tragiques. En un mot, elle aère, elle élargit, elle vivifie !

bref, chacune de ses paroles tombe comme une goutte d'acide sur l'âme de l'enfant. Avec le ton d'une indifférence supérieure, où se reconnaît le tic de sa pensée, il s'en prend à'toute certitude : « C'est vrai si vous y tenez! Mais qu'est-ce qui est vrai? » Comme la poule de Chantecler qui ne sort la tète de son panier que pour proférer une sentence philosophique, le vieillard ne sort de son mutisme paresseux que pour laisser choir du bout des lèvres quelque sentence subversive qui entamera les croyances de son petit-fils et ruinera ses innocences de chérubin. Un jour il le trouve feuilletant une Bible illustrée : «t Oh! Oh! dit-il, la Bible! Pauvre petit! Attends, attends, je t'en apporterai, moi, des livres ! » Sur la route où tous deux vaguent et flânent, voici qu'un colonel passe au galop, moustache au vent... L'enfant s'arrête admiratif, ébloui par une vision d'épopée : « C'est une vieille bête, prononce lentement le vieillard, et son carcan ne sait pas trotter ». Et le beau rêve doré s'évanouit !... Une autre fois, c'est le curé qu'un mot de gouillerie éclabousse : « Tu vois, ce brave homme de curé, pour une fois avait raison. La nature est notre mère. »

Ainsi sous l'action de ce pernicieux aïeul l'enfant perd ses directions et se détache de ses pères. Les nuées de Rousseau lui ravagent l'esprit et lui gonflent le cœur. Des horizons nouveaux s'ouvrent à lui et les fascinantes voix de la liberté commencent leur œuvre de séduction. Il faut la catastrophe que nous avons dite pour ramener l'enfant vers son père et vers la vérité.

M. Bordeaux si imperméable à ia critique dès qu'on étudie son œuvre au-dedans, dans ses vertus profondes de vigueur idéologique, de mouvement et de vie, est-il également invulnérable quand on considère cette œuvre dans sa parure et dans son style ? Je l'ai dit, nul à cet égard n'est -sans péché. Ni Corneille, ni Molière, ni même Racine n'ont évité la juste censure due au pécheur. M. Bordeaux n'échappera point à cette fatalité du mal. Il y a, je l'avoue, quelques pailles en son écriture. On y trouverait peut-être quelques images indécises, quelques métaphores flottantes, quelques phrases invertébrées et aussi quelques-unes de ces expressions fripées que nous appelons clichés dans notre argot scolaire. Du moins ces fautes sont-elles vénielles. Pour elles M. Bordeaux ne sera point jeté aux ténèbres extérieures. « Vive notre vieil ami Corneille, disait Mme de Se vigne. Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent! » Il y avait dans ce cri du cœur un principe de critique éternelle. Une œuvre se juge sur ses beautés plus encore que sur ses taches. Chaque genre a sa loi de nature. A qui réalise cette loi, il sera beaucoup pardonné. Chateaubriand, Sainte-Beuve, Brunetière ont établi pour toujours les fondements de cette grande règle critique. Un beau visage peut avoir la menue disgrâce d'une verrue. Si Colletet ne voit que la verrue,

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Mma de Sévigné ne voit que le visage. Nous sommes du parti de Sévigné. « J'aime Paris, disait Montaigne, même avec ses verrues et ses taches. » Aimons M. Bordeaux avec ses verrues et ses taches. Et si d'ailleurs nous n'y mettions la loupe les verrions nous, ces taches ? Nous aimons Balzac qui a pourtant perpétré par centaines de phrases comme celle-ci : « La bienfaitrice trempa le pain de l'exilé dans l'absinthe des reproches. » Ces forfaits littéraires à jamais déplorables disparaissent emportés dans un tourbillon ; ils sont consumés comme paille dans la flamme de vie qui monte de l'œuvre entière. Bordeaux n'a jamais rien commis d'aussi exécrable. Et nous avons vu qu'il avait aussi la flamme et le tourbillon. Brunetière l'a dit : une œuvre est bien écrite si elle remplit sa destinée ; elle n'est mal écrite que si elle manque à sa loi et ne remplit pas sa définition. La fin du roman et sa raison d'être étant de reproduire la vie, M. Bordeaux sera prince du style si son œuvre a l'élincelle sacrée, le souffle vital !

Si l'on tolère que je propose mon sentiment sur ce style vu du dehors, je dirai, dans la langue de M. Prudhomme, qu'il a les qualités de ses défauts. Il est exactement le jaillissement d'une pensée : il en a les heurts et les sursauts. N'étant pas traité pour lui-même et selon les scrupules de la stylisation parnassienne, il va d'une marche rapide et brusque, désinvolte et cavalière. Style, en somme, d'excellente santé, qui ne se tire pas à quatre épingles et n'abuse pas des papillotes, style alerte et musclé, style d'un

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homme qui fait du sport et gravit les pentes escarpées d'un jarret souple et prompt.

Nous ne trouvons pas chez M. Bordeaux de ces larges symphonies barrésiennes, de ces grandes nappes d'harmonie fluide qui laissent après elles une vibration musicale et comme une traînée lumineuse. Il y a quelque chose de court et de haletant dans sa cadence accélérée. Sa petite phrase allante et courtvêtue entraîne en son mouvement les idées qu'elle recouvre et les fait pétiller comme une mousse légère.

Nous ne trouverons pas non plus chez lui de ces amples et profondes masses verbales à la Bourget, tendues et pathétiques, frémissantes encore de l'effort qu'elles ont coûté. Tout est chez M. Bordeaux de spontanéité vive et fraîche, de force calme et d'agilité mousquetaire. La transparence de ce style en dissimule la vigueur aux esprits légers, et nos petits esthètes germanisants s'imaginent sottement qu'il n'y a pas de profondeur dans ces formules brèves et denses, qui incarcèrent la pensée nette comme la fine monture d'or maintient une belle pierre à l'eau profonde. M. Bordeaux joint au tempérament d'un grand romancier celui d'un malicieux « nouvelliste à la main », comme on disait jadis. Ce lansquenet solidement armé est un cadet de Gascogne à l'àme chantante : la note claire de sa phrase éveille en nous de gais échos. Ce philosophe a le sourire ! Si, d'ordinaire, il parle Job et Salomon, il ne balance pas à donner parfois la parole à Gavroche, et nous avons la joyeuse surprise de voir parfois tomber de sa plume une bouffonnerie

discrète. S'il n'a pas cet esprit d'ironie sceptique qui sourit de soi-même et s'amuse au paradoxe, il a cette bonne verve optimiste et robuste, ce bon sens incisif qui éclate dans la précision directe de son dialogue aux vives répliques. Il n'a rien du mosaïste alexandrin, du joaillier, du ciseleur, il ne grave pas des médailles. Il n'est pas numismate. Il dédaigna toujours de faire cliqueter les mots pour le vain plaisir de la musique verbale, de sertir péniblement dans un style refait l'épithète scintillante, érubescenle et coruscante, comme on disait au Parnasse. Il ne consentit pas à ramer sur la trirème de Circé, à tisser de lentes et laborieuses proses ramagées dans l'équipe des Goncourt, mais ayant reçu du ciel une abondante facilité, il partit sans grand arroi et navigua quand même, dès l'origine, sous un vent d'équitable renommée. Dans sa jeunesse, à cet âge ou l'on cherche l'originalité et qu'on pense la trouver dans l'excentricité, il versa lui aussi, comme tant d'autres, dans la douce manie du néologisme et du tour aventureux. Mais il eut vite fait de se libérer et d'entrer, comme disent les mystiques dans la voie purgative. Le voici maintenant tout engagé dans la voie illuminative, dans la voie royale de la perfection. A présent, sur le sable uni où nous marchons à sa suite, à tous nos pas s'allument des paillettes d'or : « Chambéry, capitale ensommeillée de la Savoie que décore, comme un panache militaire son château historique, fier et léger sur le fond du ciel. » — « C'est la plaine verdoyante du Ghablais que frange l'eau bleue du lac

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et que limitent des montagnes nonchalantes, boisées jusqu'au sommet, et, plus loin, des pics dentelés qui dressent dans le ciel pur leur blancheur aride et, le soir, semblent retenir, comme des hampes d'étendard, les feux du couchant. » — « Elle s'approcha de son miroir et, couronnée d'aurore comme de fleurs, elle se vit si nouvelle, quoique pâle et les yeux rougis, que l'espoir lui perça le cœur comme une flèche de soleil... » Quand on écrit de cette encre, on peut attendre avec sérénité le jugement de l'avenir et regarder le présent du haut de son esprit et les deux bras croisés.

Boileau écrivait à Racine :

Et quimporte à nos vers que Perrin les admire... Pourvu quils sachent plaire au plus puissant des rois ; Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois ; Qu'Enghien en soit touché ; que Colbert et Vivonne, Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne, Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer A leurs traits délicats se laissent pénétrer.

11 y a longtemps que les romans de M. Bordeaux font la joie délicate des cours, et jusque des cours orientales, longtemps qu'ils ont forcé l'accès de Chantilly et reçu des couronnes dans les plus hauts aéropages. Marcillacet Pomponne, Colbert et Vivonne les ont couverts et adoptés, car je vois parmi les admirateurs du jeune écrivain presque tous les maîtres de la critique et du roman : Melchior de Vogué, Brune-

tière, Lemaître, Faguet, Doumic, Barrés, Bourget, Maurras, Le Gofiic, Bainville, Aubray, Vandérem, Gilbert, Chaumeix, Madelin..., et mille autres quici je ne pais faire entrer. Dès l'apparition du Lac noir, M. Faguet prédisait à M. Henry Bordeaux un fauteuil à l'Académie. Après La Peur de vivre, M. Doumic lui consacrait aux Débats un grand article d'admirative sympathie. En 1897, M. Maurras, déjà, le comparait à M. Bourget pour sa maîtrise à surprendre « les sources obscures de la vie, les mouvements secrets de l'âme ». — « Je ne connais que Paul Bourget, disait-il, qui se soit tenu aussi sévèrement à cette méthode. » Dans le même temps, M. Fernand Vandérem écrivait : « L'esthétique de M. Bordeaux m'a ravi... Il marche à vastes traits, procède par larges et vigoureuses esquisses; et le résultat de ce « faire » ample et résolu, ce sont des portraits nets, puissants et hautains, qui se détachent sans bavures, en pleine lumière d'idéal et de vérité. » Et M. Bourget couvrait toute cette rumeur de louange en écrivant récemment pour la préface du Roman de la famille française : « Jeune encore, M. Henry Bordeaux a fait de main d'ouvrier, outre Les Roquevillard, plus d'un ouvrage qui mérite cet éloge. Notre génération a vu s'en aller, les uns après les autres, tant de maîtres du roman : Flaubert, Feuillet, Goncourt, Barbey, Cladel, Daudet, Arène, Zola, Fabre, Maupassant, Huysmans, quelques-uns si jeunes, comment ne saluerions-nous pas avec une espérance émue les nouveaux venus qui nous illustrent par leurs travaux

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le vers symbolique de Virgile, le uno avulso, non déficit aller, et celui de Lucrèce : El quasi cursores vilœ lampada tradunl... Puisse celui-ci le porter loin et haut et toujours plus brillant, ce flambeau sacré ! Puisse-t-il, malgré ses succès de critique et déjà de dramatiste, persévérer dans cet art du roman, le plus riche, le plus noble, le plus complet de tous! » A l'abri de tels patronages, cautionné par de tels garants, M. Bordeaux peut se passer de l'amitié de Perrin. C'est d'ailleurs un méchant signe pour un écrivain que de recueillir le suffrage de Plapisson, de Goras et de Pradon. Cette disgrâce lui sera, j'espère, épargnée. La contradiction est la véritable épreuve des talents. Celui-là n'est-il pas roi contre qui l'on conspire ? Si M. Bordeaux voit s'émouvoir autour de lui la cabale, il pourra saluer le coup avec orgueil, sachant par quarante siècles d'histoire que l'intrigue dédaigne les incolores et que la férule des envieux, comme le bâton de Tarquin, désigna toujours les plus beaux pavots du jardin!

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M. Jean Nesmy, qui n'avait pas besoin d'être inventé, le fut pourtant, ou très peu s'en faut, je crois, par M. Emile Faguet, en l'an de grâce 1906 : « Nous sommes en train, disait alors le plus abondant critique des temps modernes, d'acquérir, sinon une nouvelle George Sand, du moins un nouveau Ferdinand Fabre. Il s'agit de M. Jean Nesmy, nom absolument nouveau dans la République des Lettres1. » Ce nom, que nul ne prononçait en 1906, a volé depuis lors sur les lèvres des mortels, comme disait Homère ; il a retenti avec honneur sous de nobles Coupoles où l'on distribue du laurier ; il s'est fleuri d'une discrète auréole de gloire, et les connaisseurs le saluent avec révérence, comme celui d'un mandarin, dans la République des Lettres.

D'où nous arrivait ce Jean Nesmy dont le nom symbolique et mystérieux, dérobé à La terre qui meurt de René Bazin, nous apportait comme un parfum de guéret vendéen ? Il venait, — mon Dieu, tout arrive ! — ii venait du plus authentique Limousin, et même du Bas-Limousin! « Je suis né à Chambéry, disait Joseph de Maistre, ce qui prouve qu'on peut

1. La Revue latine, a5 janvier 1906. Celte revue n'eut, comme on le sait, qu'une existence éphémère. Elle était de ce monde où les plus belles choses ont le pire destin I

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tout se permettre ». Avec plus encore d'insolente audace, M. Jean Nesmy s'était donné licence de naître en pleine Corrèze. parmi les châtaigniers, les bruyères et les truffes. L'âme bocagère d'une rude province fermée chantait en lui ; une Muse austère et champêtre, gracieuse pourtant, lui soufflait au cœur l'amour de la terre et des antiques vertus villageoises. Il naissait enfant des bois avec une âme de troubadour ; mais cette âme était assez riche d'émotion pour nous doter d'un frisson nouveau. Son premier ouvrage nous signifia que la grande tradition des Bazin, des Theuriet, des Pouvillon, n'était pas à l'heure de mourir parmi nous !

L'Ivraie était un petit livre charmant, fleurant la bonne terre française, plein de fraîcheur et sans mystère, tout embaumé d'odeurs florales. Un bruissement d'ailes passait sur ces pages légères : c'était le vol des abeilles qu'on entend chanter dans la poésie virgilienne ! M. Faguet, du bout de sa plume négligente, écrivit : « Cet ouvrage constitue une grande espérance. » Une formule était trouvée ! Bonne aubaine pour la critique moutonnière qui recueillit le propos avec avidité. Il fut entendu désormais que M. Jean Nesmy était un écrivain qui promet. Il promettrait encore, sans doute, si M. de Noussanne ne l'avait inventé une seconde fois !

De quelle témérité aussi cet aventureux jeune homme ne s'était-il pas rendu coupable en peignant de frustes campagnards sans complication, quand la mode était de peupler les romans de petits messieurs

Jean Nksmv

jea;n nf.smy 4oi

en frac, d'esthètes empesés comme leur plastron, de poupées mondaines au caquet puéril, de tout ce petit monde parfumé qui fait des poses plastiques dans les salons ou sur les plages. Étonnons-nous après cela qu'un livre agreste comme L'Ivraie n'ait rencontré qu'une médiocre fortune ! L'Académie néanmoins voulut que cette médiocrité fût une médiocrité dorée comme celle d'Horace : elle décerna au jeune écrivain l'un de ses prix Montyon, prix modeste, il est vrai, un de ces menus prix sans lustre qui sont comme les accessits de la gloire et l'encouragement à mieux faire.

Pour entrer au Temple de Mémoire il fallait à Jean Nesmy une seconde épiphanie. J'ai dit que M. de Noussanne en fut l'artisan.

Un sénateur radicalisant qui, — fait singulier dans les annales du radicalisme, — n'était pas absolument dépourvu de sens artistique et de goût littéraire, écrivit un jour à ce bon journaliste : « Lisez Les Égarés de Jean Nesmy. C'est un beau livre. Vous m'en direz des nouvelles. » J'ignore si M. de Noussanne en donna des nouvelles à son sénateur radical, mais il courut en donner au directeur de L'Écho de Paris : u Voici un beau livre, répéta-t-il à M. Henri Simond. Lisez-le sans retard. Vous m'en direz des nouvelles. »

Et M. Simond, inspiré par je ne sais quelle fée bonne conseillère, la fée des bois sauvages, sans doute, celle qui veilla sur le berceau de Jean Nesmy, laissa toute besogne urgente pour lire Les Égarés. Ravi de sa lecture et des trouvailles qu'il y avait faites, il écrivit à M. de Noussanne : « J'ai lu d'un trait Les Égarés.

âmes d'aujouru'uui. — 2e série. 2C

» C'est tout à fait bien. Connaissez-vous l'auteur? » Pouvez-vous me l'amener. Si son excellent roman » n'a été publié dans aucun journal, dans aucune » revue, je suis disposé, par une dérogation excep- » tionnelle aux traditions de L'Écho de Paris qui ne » donne que des romans inédits, à m'assurer le droit » de reproduire le plus tôt possible Les Égarés avant » tout autre journal. »

Tout ému, un bon sourire sur sa joue ronde en fleur, M. JeanNesmy comparut devant l'important directeur de L'Écho de Paris, et reçut, avec une aimable modestie, les justes louanges que son œuvre méritait.

Il sortait ainsi, à 3o ans, de la foule confuse des personnalités mineures. Il entrait au vestibule de la Gloire. Il y entrait, chose curieuse, par la même bonne fortune qui vint chercher jadis son parrain littéraire, M. René Bazin, dans son obscurité provinciale, pour le conduire devant le bureau solennel du directeur des Débats. Les Égarés étaient absolument dignes du rayon de gloire qui les touchait. L'Académie des sciences morales et politiques ratifia le jugement de M. Simond et des lecteurs de L'Écho, en accordant à ce petit livre robuste et fringant une de ses plus désirables récompenses. Et cette couronne nous signifiait, après celle de l'Académie française, que Jean Nesmy avait atteint ce point idéal dont a parlé Horace, point d'achèvement et de perfection où l'agréable se joint à l'utile.

Distingué par deux Académies, honoré pour son art et pour sa pensée, le jeune auteur n'était pas de ces

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éphèbes sans vie spirituelle qui s'enferment en un rêve de stérilebeauté ; il n'était pas le petit Mélibée d'églogue ni le fade berger de pastorale dont l'ambition se borne à roucouler la vilanelle sur le flageolet de ïircis : il savait interpréter la vie pour lui demander des leçons. Les Égarés étaient tout autre chose qu'un de ces anodins contes bleus dont on croit communément qu'ils sont la seule manière de Jean Nesmy. Ils témoignaient qu'une pensée forte, — disons-le, — qu'une pensée chrétienne habitait en ce bon écrivain, pensée qui saurait, en se parant de toutes les grâces du style, trouver le chemin des esprits et leur imposer les vérités amères. Les Égarés faisaient revivre à nos yeux deux générations d'instituteurs qui s'opposent dans l'atmosphère de poudre et d'orage créée par les petits arrivistes du syndicalisme. En face d'un probe et sage pédagogue à l'ancienne manière, en face du vieux M. Castagne, délicieux mentor à lunettes, l'auteur dressait un jeune et turbulent Luquet, pacifiste anarchisant, saboteur d'histoire et violateur de consciences, qui étalait avec fracas la barbarie dont une génération de primaires aigris vient de nous donner le spectacle disgracieux. Et par delà cet horizon prochain, où nous voyions deux hommes et deux écoles s'affronter, le romancier nous ouvrait de larges perspectives par où nous pénétrions dans l'âme humaine universelle, et qui faisaient de ce petit livre un beau thème à méditations philosophiques. « Les esprits forts, disait La Bruyère, savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie ? » Tout

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le livre de Jean Nesmy était la paraphrase de cette parole malicieuse.

Le danger pour l'auteur était qu'abordant une de ces questions, dites « brûlantes », où la politique est mêlée, il ne versât dans la satire et le pamphlet. Il marchait sur le feu : y passerait-il sans s'y brûler les ailes ? Il n'était certes pas dépourvu de verve incisive ; il avait ailleurs montré qu'il pouvait manier le fouet, jouer du stylet, et donner de sanglants coups de griffe. Mais, sachant qu'il avait à se garder cette fois de toute intervention prédicante, il avait limé ses ongles. « Le roman, disait Concourt, c'est de l'histoire qui aurait pu être. »

Les Égarés sont, en vérité, de l'histoire qui a été et qui est encore. L'auteur n'entre en son œuvre qu'avec une infinie discrétion, et si parfois, d'un mot rapide, il marque un personnage ou dessine un caractère, il glisse et s'efface bientôt, voulant que nous ayons tous les plaisirs de la découverte. Il frappe avec des fleurs et soufflette avec un gant de velours: « Luquet, dit-il, » était de cette sotte espèce de vaniteux qui, par » quelque moyen que ce soit, sont flattés d'occuper » l'opinion... Une lecture les approvisionne de ré- » flexions toutes faites, d'expressions, de sophismes, » de formules ; ils se les attribuent sans les faire » leurs ; ce sont des geais criards parés de plumes de » paon ; les plumes sont mal cousues ; le moindre » vent contraire les dépare. » Jean Nesmy se contente de laisser l'oison s'engluer lui-même et perdre tout seul ses plumes au vent. Sa propre agitation suffît à

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son jeune niais pour que tombe son plumage d'emprunt. Le paon redevient geai sans que le romancier y mette la main. Comme tous les bons artistes l'auteur des Égarés peint la vie du dehors. Il laisse la toile parler et n'inscrit pas la moralité au bas du tableau ! Avec Les Égarés, Jean Nesmy se rendit cher aux cœurs français. Avec La lumière de la maison il se rendit cher aux cœurs chrétiens. Ce livre était l'apothéose du prêtre. Il exaltait ces modestes apôtres qui travaillent sans gloire, sur les âmes une à une, dans de pauvres paroisses ouvrières, sous le poids d'une hostilité active ou latente. Le héros de ce livre est une des plus belles figures de prêtres que nous ait dessinées notre littérature contemporaine. L'abbé Herluison a plus de consistance psychologique et plus d'étoffe sacerdotale que l'abbé Roubiaux du Blé qui lève, plus d'exactitude historique et moins de romanesque fadeur que l'abbé Constantin ou que le mièvre et charmant héros de Jean de la Brète. C'est le vrai prêtre d'aujourd'hui, tel qu'il est sorti de la persécution radicale, tel qu'on l'admire dans les faubourgs parisiens ou dans certaines campagnes paralysées d'indifférence : « Son cœur ami de la solitude trouvait la solitude toute faite : Mais une telle solitude, sentant l'abandon et la désolation, au lieu de bercer sa rêverie mystique, tout de suite fut insoutenable et pénible à son cœur. Il connut sous un jour éclatant le prompt et misérable effet des négligences et des fautes commises, il comprit que la prière était bien, que l'action, signe et ralliement

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de vie, était mieux, qu'il importait même au besoin de ne pas se constituer l'ennemi des rêves dans un pays où tant de gens dorment et ne rêvent pas. » Le livre était écrit de la même encre que Les Égarés, mais l'auteur avait changé de gamme. En montant d'un degré dans les hautes idéologies, il nous donnait la preuve qu'il pouvait s'égaler aux plus redoutables sujets !

Cependant qu'il prenait rang parmi les meilleurs romanciers d'aujourd'hui, le bon conteur continuait de cultiver un genre plus humble où sa maitrise apparut, dès le premier jour, éclatante : il écrivait des nouvelles.

A lui presque seul aujourd'hui il soutient la forture de ce genre aimable dont on a dit sottement qu'il est en décadence depuis qu'il existe. L'âme limousine, La graine au vent, Jean le loup, sont peut-être les vrais chefs-d'œuvre de Jean Nesmy. Bon romancier, ce jeune écrivain est surtout un excellent nouvelliste, parce que son don est un don d'écriture, je ne dirai pas artiste — le mot a ranci et pris un sens fâcheux, — mais pimpante, accorte et soignée, qui fait merveille dans la nouvelle. S'il peut, quand il le veut, brosser d'un pinceau vigoureux de hautes et larges fresques, il est avant tout miniaturiste, orfèvre, ciseleur. C'est proprement un charme que de suivre dans le détail de sa phrase le travail du mosaïste et du joaillier minutieux, du styliste en qui habite le mens divinior des poètes, ce souffle sacré qui donne chaleur et vie a des morceaux achevés où palpitent toutes les joies

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et tous les sanglots humains. Jean Nesmy écrit sans fièvre ni hâte, avec soin, comme un homme sûr de l'avenir. Il a raison de se plaire aux fécondes flâneries, de musarder comme Rostand, de tourner sept fois sa plume dans son encrier, avant de lui donner carrière, car c'est ainsi que l'on écrit pour la postérité M. Faguet a dit de lui : « Le style est très remarquable, « je ne dirai pas d'un poète en prose, mais » d'un poète qui sait écrire en prose, ce qui n'est pas » la même chose tout à fait, ni même du tout ». Si cette distinction a un sens, ce qui n'est pas assuré, elle veut dire, j'imagine, que notre auteur écrit avec l'âme d'un poète sans s'astreindre à la technique qui régit les fils d'Apollon I

C'est cette âme de poète et cette virtuosité de style que nous retrouvons unies dans son œuvre dernière, où s'épanouissent glorieusement tous les aspects de son jeune talent. Le roman de la forêt qu'il vient de nous offrir pour nos étrennes s'appellerait aussi bien Le poème ou L'épopée de la forêt. Nous y entendons chanter l'âme des grands bois, nous y entendons la plainte des antiques futaies et la cantilène mélancolique des halliers solitaires. Par delà trois siècles d'histoire, Jean Nesmy rejoint Ronsard ; il retrouve la sensibilité frémissante qui donnait des larmes au noble poète vendômois devant les arbres saccagés de sa forêt de Gâtine. L'âme bucolique des vieux troubadours, l'âme de ces pittoresques vagabonds, qui s'appelaient Villon et La Fontaine, n'a pas quitté ce monde. Inspecteur des eaux et forêts comme La Fon-

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taine, — quelle prédestination ! — et dans cetle même Champagne où le fabuliste fut un si mauvais fonctionnaire et un si parfait amant de la nature, l'auteur du Roman de la forêt est chez nous, depuis que ïheuriet nous a quittés, l'authentique héritier du maître flâneur dont il a retrouvé l'âme errante dans les clairières de ses forêts champenoises.

Cet écrivain, si diligemment artiste, a l'imagination mythique des poètes épiques et des grands visionnaires. Comme Hugo qui voyait le « mur des siècles » lui apparaître et qui voyait aussi l'humanité, vaisseau-fantôme, naviguer en plein ciel, Jean Nesmy voit la forêt prendre corps à ses yeux. Il donne une vie spirituelle à cette abstraction, il en fait un être de chair et de sang. C'est, en vérité, l'âme de la forêt que nous entendons vibrer dans son livre, c'est son haleine que nous respirons, c'est son mystère que nous pénétrons. Et l'on devine ce qu'une telle conception peut donner de grandeur au sujet. Ce serait trahir l'écrivain que de chercher dans son œuvre une trame romanesque et de la juger sur cette trame. La forêt n'est pas seulement le cadre, elle est le héros du roman : c'est son histoire à elle que l'on nous conte et sa vie contrastée que l'on nous peint.

Je sais qu'à l'ombre de cette foret maternelle de vagues humains vivent et se meuvent. Je sais que sous la voûte tutélaire de ses frondaisons une fraîche idylle se déroule et qu'un sombre drame aussi s'ébauche1. Mais la mince histoire de deux enfants

i. Sur ce parallélisme de l'idylle et du draine, des rayons et dis

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qui s'aiment d'amour tendre à l'abri des beaux arbres, au bruit des eaux courantes, dans le mumure des brises, a-t elle d'autre importance ici que celle que nous prêtons à obscure germination des faunes marines dans les profondeurs de l'Océan ? La minuscule et transitoire aventure de deux tourteraux qui se content fleurette, s'engloutit aussi dans la séculaire histoire de la forêt. Nous leur accordons les six larmes discrètes que Mme de Sévigné donnait à Andromaque, mais nous réservons notre intérêt à la destinée du grand peuples des arbres.

Tous les aspects de la forêt deviennent augustes aux regards d'un poète comme Jean Nesmy, qui, depuis tant d'années, mêle sa vie à la sienne. Il a fait de cette forêt son éducatrice et son amie. Il dirait volontiers comme Theuriet :

Au plus profond des bois la Patrie a son cœur. Un peuple sans forêts est un peuple qui meurt !

Aussi, avec quels élans lyriques il chante les mouvants décors de la nature, avec quels vocables chantants et frais il décrit tous les instants de sa forêt chérie : il s'enivre des senteurs fauves des sous-bois, il s'éblouit aux levers de soleil, il s'attarde à contempler les paysages lunaires...

ombres, qui est dans les habitudes de Jean Nesmy, il y aurait encore à noter qu'il est la marque d'un tempérament à la fois lyrique et épique. Comme les très vieilles littératures et comme les poètes de tous les temps, comme tous les créateurs de symboles, le jeune écrivain aime à peindre des types antithétiques, des types d'humanité concentrée, si j'ose dire : Ganelon et Roland, la colombe et le serpent, le ver de terre et l'étoile... Il faut juger ses romans selon les règles du Poème !

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Gardons-nous pourtant de le prendre pour un pâle amant des feuilles mortes et des automnes maladifs, pour quelqu'un de ces poètes poitrinaires qui font des yeux blancs à la lune et s'étudient aux grandes extases romantiques. Rien de commun entre M. Jean Nesmy et nos « jeunes malades à pas lents » qui larmoient avec application et se drapent dans une mélancolie laborieuse. Rien d'ossianique ni de werthérien dans sa conception de l'univers. C'est le goût de la vie saine et rectiligne que l'on respire chez cet écrivain de bonne lignée, qui n'eut jamais la sotte manie de faire son saule pleureur, et ne cessa au contraire d'exalter la bonne santé campagnarde et les solides vertus familiales. Il se promène en bon rural, le front paisible et l'œil calme, sous ses hautes futaies familières, et ne juge pas indispensable d'y passer hagard, l'air fatal et les cheveux aux vents, comme le roi Lear dans la tempête. « Il aime les beaux arbres qui se portent bien », comme eût dit George Sand. Il aime aussi les âmes de bon équilibre et qui perpétuent chez nous les traditions chrétiennes.

Ce n'est pas à dire que tous ses livres soient des livres d'enfants. Ni Les Egarés, ni La lumière de la maison ne seront mis aux rayons d'une bibliothèque rose. Le roman de la forêt lui-même n'est pas un livre lilial : il dévoile certains aspects de la vie que doivent s'abstenir de contempler ceux qui n'ont pas vécu. Je reconnais d'ailleurs que, si Jean Nesmy n'eut jamais le tempérament petite Jleur bleue, il n'est pourtant pas à la recherche des impressions pimentées, et que sa

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plume garde toujours la nécessaire chasteté même quand elle s'exerce sur de délicates matières1.

Son style est à l'image de son âme qui est une urne de cristal. Il est de belle tenue et de pure tradition française. Varié dans ses tours, riche en mots colorés, avec un peu de surcharge parfois, transparent comme une eau lustrale, il est un des plus gracieux et des plus brillants qui s'écrivent en ce commencement de siècle. Au surplus, l'auteur du Roman de laforêtn'est pas l'homme d'un style unique. Il a la petite phrase d'allure courante et désinvolte, vive et preste, à la Voltaire, mais aussi la phrase ample et sonore qui s'étend en largeur et laisse après elle, en déroulant ses plis, de mâles résonances ou des douceurs musicales. Qaid pluma levius ? Rien n'est plus léger que la plume de ce jeune artiste qui écrit avec une sorte d'alacrité radieuse comme l'oiseau chante au matin.

Je promets de hautes jouissances d'art à ceux qui liront Le roman de la forêt On y respire la fraîcheur abondante des grands bois au printemps. Il embaume le thym et la marjolaine. Je ne prétends pas qu'il soit d'une profondeur vertigineuse. L'auteur n'y fait pas de métaphysique ; mais la métaphysique, dans les romans, est-elle si divertissante? C'est un livre allègre et savoureux, substantiel même sous ses pittoresques enjolivures, livre mousseux et clair, comme nos petits vins de coteaux qui pétillent et font sauter les bouchons !

i . Certaines scènes passionnelles du Roman de la forêt auraient pu, sans dommage esthétique, à mon sens, être moins appuyées.

Notre Jeunesse intellectuelle et littéraire.

La génération littéraire dont la carrière va s'achever apparaîtra dans l'Histoire avec ce charme unique et mystérieux qui transfigure les convertis, les néophytes et les prodigues repentis. Touchée du surnaturel rayon en pleine maturité, en plein essor de génie, voici déjà vingt ans, elle s'est abandonnée, dans son élite presque entière, à la vérité chrétienne. Ses plus glorieux représentants, ù l'exception d'Anatole France, ont été saisis dans la grande vague mystique qui porta les meilleurs jusqu'au port et laissa les autres ébranlés dans leur agnosticisme, incertains de leur négation.

La réalité de ce beau revirement ne se discute plus, et nos adversaires, même à l'étranger, consentent à voir qu'une sorte de magnifique thaumaturgie s'est accomplie chez nous dans les esprits d'en haut. Tolstoï, avant de mourir, en cria son dépit. Mais si l'on admet les faits, on discute sur leurs causes. Plusieurs s'évertuent à dénoncer dans la conversion de Brunetière, de Goppée, de Bourget, de Huysmans,

NOTRB JEUNESSE INTELLECTUELLE ET LITTERAIRE l\ 1 3

de Ruville, de Retté, de James, de Claudel, de Le Cardonnel, de Morice, de Péguy, de Mme Adam... la démarche d'esprits fatigués dont l'énergie s'usa aux durs tourments de la recherche, et qui réfugièrent leur lassitude et leur désenchantement dans la paix du sanctuaire, à l'exemple de cet empereur qui s'alla cacher au cloître par dégoût du pouvoir.

C'est d'une explication aussi modeste que s'est contenté M. Riou dans son livre récent Aux écoules de la France qui vient1. « Plus de problèmes, dit-il, plus de conflits : l'obéissance. Plus de responsabilités, plus de chaos, plus d'enfantements laborieux : rien que la récitation pieuse et tendre des chères litanies modulées par quarante générations de Français ; rien que la douce abdication de tout l'être... Oui, c'est un danger et l'on voit beaucoup de vieux incrédules qui y cèdent. » M. Riou sera seul à s'étonner si nous disons que sa jolie phrase n'est rien qu'une jolie phrase et qu'il s'y trouve une forte saveur de rhétorique et de littérature. Il ne prend pas garde que son explication, si elle est vraie, ne laisse pas d'être singulièrement humiliante pour la Confession qu'il défend. Lui échappe-t-il donc que ce n'est pas un médiocre signe en faveur d'une doctrine que d'être en puissance

i . Aux écoules de la France qui vient, par M. Gaston Riou, i vol. 3 fr. 5o. Paris. Bernard Grasset. Ce livre est un recueil d'articles lyriques qui s'intitulent : L'ennui de Bouddha. — Arles. — Valenciennes. — Les arcs-boutants du sanctuaire. — Quatre livres témoins. — Le bilan du modernisme. — Grise ou décadence. — Orientation actuelle de la Littérature française. — Lettre aux « Jeune-France ». Ces articles n'ont qu'un lointain rapport avec la fin poursuivie. Ils sont précédés d'une préface de M. Faguet, écrite dans un style déplorable.

de donner la paix intellectuelle à des esprits qui, ayant fait le tour de tous les systèmes hostiles, et les ayant pesés, les ont jugés vains et se sont établis dans cette doctrine à perpétuelle demeure comme au lieu de leur repos ? L'élection qu'ils ont faite en dernier ressort et la plénitude de paix qu'ils ont trouvée dans leur choix, ne confèrent-elles pas une incomparable autorité à la doctrine qui les fixa?

Le catholicisme ne serait-il ainsi qu'une sorte de cloître tutélaire où de grands esprits agités vont chercher un refuge après la tempête, il aurait encore une éclatante supériorité sur le protestantisme. Mais il faudrait ne rien comprendre au mouvement qui emporte les âmes dans la Jeunesse contemporaine pour limiter ainsi son bienfait, et ne voir en lui qu'une maison de retraite pour blessés de la vie, un hôtel somptueux pour invalides de la pensée. Il faudrait ne pas voir que ceux qui peuplent aujourd'hui la vieille et secourable demeure catholique ne sont pas surtout des sceptiques blasés, mais d'ardents jeunes gens nourris de toutes les idéologies modernes, passionnés d'action, engagés dès la première heure dans la lutte pour l'Église et la Patrie. « Les élites de la Jeunesse française, disait Alfred Capus dans un récent « Courrier » du Figaro, se sont précisément fixé comme tâche de refaire le merveilleux alliage que nous aurons failli dissocier. » Cet alliage est celui du catholicisme et du patriotisme !

M. Riou ne discerne parmi nous que valétudinaires désabusés. Et ce pitoyable chœur de désenchantés que

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nous sommes, il lui donne comme flanqueurs et comme supports, à gauche les modernistes, à droite les positivistes d'Action française. Entre ces deux étais, qu'il appelle « les arcs-boutants du sanctuaire », il aperçoit enfin le vacillant édifice chrétien que n'habitent, s'il faut l'en croire, que de pâles ilotes courbés sous le despotisme romain. Seul, parmi eux, M. de Mun obtient de sa part un peu d'admirative pitié. Hors de lui tout est ruine et deuil ! . . . Nous ayant enveloppés du linceul de ses grandes phrases, ayant jeté sur nous la triste mélopée de son élégie, M. Riou prononce gravement : Requiescant in pace ! C'est moins simple que cela ! Et ce nécrophore date un peu !

Notre auteur n'est qu'un romantique enivré des sonorités de son verbe. Parce qu'il a quelque élégance de plume, il se croit le mage de sa génération; il obsècre, il probabilise, il prophétise, et, comme les héros de tragédie, il redit incessamment : marchons!... cependant qu'il piétine sur place! Ce romantique a, comme tous les romantiques, la fièvre du devenir. Il oublie le présent pour projeter son rêve entier dans l'avenir. De quoi demain sera-t-il fait? 11 sera fait — nul n'en doit douter — d'un grand triomphe de la Réforme protestante. La violence du désir est telle chez ce prévoyant de l'avenir qu'elle fait surgir dans ses perspectives toute une illusoire et glorieuse armée huguenote dont il y a peu de traces, il est vrai, dans le présent, mais que la Destinée lui semble tenir en réserve sous les plis de son voile.

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Plantons dans l'avenir notre vœu flamboyant, Il faut forcer l'aurore à naître en y croyant !

M. Riou manque totalement de sang-froid intellectuel. Il s'affole et sent passer sur sa chair de grands frissons, à seulement prononcer ces vieux mots terribles : immutabilité romaine, despotisme, césarisme... Il détourne sa face des choses troublantes qu'ils évoquent et ne peut, même un instant, y appliquer son esprit, tant il est dominé comme Edgard Quinet, par ce mythe huguenot d'un Pape-Antéchrist et d'une Rome-Babylone ! De grandes phrases de Michelet, qui lui chantent en la mémoire, subjuguent son entendement. Le verbalisme est sa loi d'airain ! Son livre est un hymne futuriste, et si vide de faits vraiment, que nous pouvons le négliger sans nous priver d'aucune lumière '.

i. Les chefs et les pasteurs du protestantisme ont beaucoup moins de confiance que M. Riou dans la vitalité du Protestantisme. A la fin de décembre igi3, le pasteur André Bourrier écrivait dans sou journal Le chrétien :

« Les conversions se multiplient, la vogue est de se convertir au catholicisme. Pour parler des grands convertis d'hier, on nous annonce : Claudel, Francis Jam mes, Adolphe Ketlé, Ch. Péguy, Maritain, Ch. Morice, Juliette Adam, etc , etc. Le protestantisme français, par contre, semble figé dans son passé. On nous cite certaines paroisses de campagne — dont nous pourrions dire les noms — qui sont en train de rentrer dans le giron sans tambours ni trompettes...

o Si le protestantisme français savait mériter la popularité qui revient à l'Évangile, c'est lui qui bénéficierait de ce renouveau du sentiment religieux. Mais il est absorbé dans ses querelles bizanlines, des questions de personnes; il a trop à faire à pourchasser les anciens prêtres évangélistes ou pasteurs qui jouissent de quelque popularité. Il sait persécuter et fermer ses chaires et ses temples, il est une église fermée. On naît protestant, on ne devient pas protestant. »

De son côté, le pasteur Louis Lafon, directeur de La vie nouvelle, qu'il

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Laissons M. Riou à son rêve ! C'est à d'autres que nous irons, pour savoir ce qu'est notre jeunesse et ce qu'elle sera. Plusieurs, sans donner comme lui la

ne faut pas confondre avec le journal catholique du même nom, écrivait dans son numéro du 12 novembre 1910 : « Le protestantisme français ressemble à une courroie qui tourne à vide. Il n'engrène nulle part. Intellectuellement, moralement, socialement, il reste en dehors de l'action humaine. Il n'a pas bougé depuis un siècle. » M. A. Lods faisait des constatations identiques dans Le Journal des Débats du 22 novembre 1910. Enfin le pasteur Paul Morize écrivait avec plus d'énergie encore dans La vie nouvelle du 4 mars 191 1 : 0 Au sein de notre pauvre protestantisme dépenaillé, il y a encore quelques imaginatifs qui nourrissent Un optimisme systématique. Ils espèrent ainsi sugges" tionner ceux de leurs coreligionnaires dont ils escomptent les subsides et les concours. Ils ne veulent pas voir la réalité, encore moins la laisser voir... Le Protestantisme français est en voie de disparition, de décomposition, et à des signes non équivoques on peut prévoir que la succession des phénomènes précurseurs de la fin sera plutôt rapide... Les temples se vident et aussi les facultés. »

Et cependant que les Facultés protestantes se vident les séminaires catholiques se repeuplent peu à peu et reprennent leur ancienne prospérité, un instant fléchissante après la séparation. Un grand mouvement de vocations religieuses et sacerdotales s'est produit notamment dans les élites. On verra plus loin quel beau contingent a fourni l'Association catholique de la jeunesse française. Mais il n'est pas jusqu'à des groupements politiques comme l'Action française qui n'aient fourni des prêtres à l'Eglise. M. Bernard de Vesins écrit dans L'Action française du 2 3 mai igi3 : a Dansle journal, on trouveà de nombreuses reprises l'annonce de l'entrée dans les ordres de ligueurs ou de Camelots du Roi : en 1908, André Le Roy, au scolasticat de la Compagnie de Jésus ; en 1909, Joseph de Nailly et Emmanuel du Lac, au séminaire de Versailles; René Bourges, au séminaire de Rennes; Jean Ferrie, au séminaire de Montauban; en 1910, Depeyre, au séminaire français de Rome; José de la Colombière, au noviciat des Chartreux exilés en Espagne ; Pierre Dumoulin, au séminaire de La Rochelle ; Pierre Dumesnil-Leblé, au noviciat des Dominicains; en 1911, Jules Chauvet, chez les frères mineurs, exilés en Luxembourg; en 1912, Cayron, au noviciat des Pères blancs; Louis de Morant, entré chez les Bénédictins; Georges de Viviès, chez les Bénédictins de la Congrégation cassinienne de la stricte observance, exilés en Espagne; Henri François, chez les Capucins; Henri Poignet, lieutenant d'artillerie, au Séminaire d'Orléans. »

au es d'aujourd'hui. — 2e série. 27

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grande parade, nous ont renseignés avec une tout autre précision, au cours de la dernière année. Nous avons tous encore dans le souvenir les grandes lignes de ces enquêtes, passionnément suivies, qui furent entreprises successivement par La Revue hebdomadaire, La Revue des Français, L Opinion, la Revue de la Jeunesse, Le Temps, Le Soleil. Deux de ces en ■ quêtes ont été publiées en volume, celle d'Agathon à L'Opinion * et celle d'Emile Henriot au Temps 2. M. Emile Henriot a de préférence excursionné parmi les jeunesses littéraires, cependant qu'Agathon s'adressait plus spécialement à la jeunesse obscure qui se forme en silence dans les Écoles, en attendant d'écrire, d'agir et de parler. Les articles et les livres des enquêteurs ont suscité de toutes parts de fougueux commentaires. Jamais on ne s'était penché avec une telle anxiété sur l'âme de la jeunesse pour savoir de quoi cette âme vibre et quel avenir elle promet à la France. Sur l'abondante floraison des documents, des aveux, des faits, nous allons butiner, à notre tour, pour notre fin spéciale, qui est de distinguer et de décrire la pensée de la jeunesse instruite en face du problème religieux. Nous ne

i. Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui, par Agathoi», pseudonyme de MM. Henry Massis et Alfred de Tarde, i vol. 3 fr. 5o. Paris, Flon. Le volume se divise en quatre chapitres intitulés : Le goût de l'action. — La foi patriotique. — Une renaissance catholique. — Le réalisme politique. Cette partie qui s'étend sur 119 pages est suivie d'annexés, constituées par des lettres provenant de personnalités marquantes, telles que Valois et Bergson.

a. A quoi rêvent les jeunes gens, par Emile Hesriot, petit volume de i3g pages. Paris, Champion.

NOTRE JEUNESSE INTELLECTUELLE ET LITTERAIRE 4ig

recourrons pas à M. Henriot. Ce poète a fait la revue des cénacles depuis les néo-symbolistes jusqu'aux spiritualistes, en passant par les paroxystes et les unanimistes. Dans sa mince plaquette nous n'avons donc pas à glaner, son enquête visant à déterminer les orientations littéraires plus que les orientations religieuses. C'est dans La Revue hebdomadaire, dans l'excellente Revue de la Jeunesse, et dans un chapitre d'Agathon que nous relèverons les indices les plus précieux pour notre dessein. Et ces indices recevront un supplément de lumière des gloses innombrables que la presse de toutes nuances a répandues, pendant des semaines, sur les résultats de cette grande consultation. Parmi ces gloses, je n'ai garde d'oublier, et j'honore comme elles le méritent, les fines et substantielles notes que publie, presque chaque dimanche, M. Laurec dans La Semaine littéraire. Utilisant toutes les sources à la fois, et pénétrant dans le réseau des textes pour y saisir le détail symptomatique, nous examinerons d'abord si la vérité chrétienne a jeté de fortes racines dans notre jeunesse intellectuelle '. Nous rechercherons ensuite quelles sont les dispositions de la jeuness-e incroyante à l'égard du catholicisme. Et nous nous demanderons enfin s'il y a lieu de fonder de longs espoirs sur le renouveau qui s'annonce, ou si nous ne sommes pas en présence d'un éphémère printemps

i. C'est de cette jeunesse intellectuelle seule que nous nous inquiétons ici, pour l'instant, sachant que du cerveau de la nation la vérité descend dans son corps entier avant qu'une génération soit passée.

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dont les fleurs sécheront avant d'avoir donné leur fruit?

On ne met plus guère en doute qu'il existe dans notre jeunesse étudiante une magnifique renaissance chrétienne. Ceux qui trouvent le spectacle déplaisant, comme M. Riou, se contentent de ne pas le regarder, et lui rendent ainsi, par omission, un éclatant témoignage. Les éternels désabusés, qui tiennent parmi nous le rôle du pleureur antique, épiloguent et distinguent; mais ils écrivent d'une plume si molle qu'on les sent cette fois vaciller dans leur pessimisme. Il arrive même qu'ils se déjugent. Un de nos journaux qui avait nié avec véhémence toute renaissance chrétienne la reconnaissait comme existante huit jours plus tard. Seul, parmi nos écrivains qui comptent ', M. Victor Giraud a manifesté quelque

i. M. Faguet a tenu, de son côté, quelques propos légers sur cette question. Mais il faut se garder soigneusement d'en tenir aucun compte : la contradictoire étant toujours imminente sous sa plume!

Par contre Henri Bazire, directeur de la Libre Parole, écrit fort bien dans son numéro du i4 janvier 1914 :

o N'étant point pessimiste et ne croyant point à la vertu des a hélas! » je n'ai aucun goût pour les lamentations sur le malheur des temps qui tiennent lieu à tant de gens de philosophie, de politique et quelquefois de religion. Ainsi je suis convaincu, pour ma part, que le catholicisme est en progrès chez nous, sinon dans la masse empoisonnée par l'école athée et le journal sectaire ou pornographique, du moins dans l'élite. Et je ne crois pas qu'il ait perdu dans la masse en proportion de ce qu'il a gagné dans l'élite. C'est de l'élite, d'ailleurs, que viennent l'exemple, l'influence et, en quelque sorte, la mode de la pensée, la

scepticisme, non pas, il est vrai, sur la réalité des souffles généreux qui soulèvent notre jeunesse, mais sur leur nouveauté. M. Giraud plaide pour sa génération à lui, pour cette génération qui vient de franchir la quarantième année. Il la voit naturellement, belle, fervente, idéaliste, aussi belle, aussi fervente, je n'ose dire aussi chrétienne, puisqu'il ne la considère pas spécialement du point de vue chrétien, mais aussi spiritualiste que la génération présente. Nos jeunes gens sont à ses yeux tels que furent leurs maîtres, et si nous les trouvons délectables à con-

consigne de l'action. La Révolution s'est faite de haut en bas, des penseurs à la foule : il faut espérer que la rechristianisation s'opérera dans le même ordre, encore qu'il faille prendre garde de comparer l'apostolat à la propagande intellectuelle et d'oublier que le propre de 1» religion chrétienne est d'avoir été, à l'origine, a enseignée par des ignorants et crue par des savants».

a Ce retour à la foi catholique s'affirme surtout dans les milieux intellectuels. Je ne veux pas citer les noms de vivants; mais tout le monde a présentes à l'esprit les conversions célèbres de ces dernières années. Brunetière, Huysmans, Coppée ont fait école. 11 y a même un écueil qu'il faut indiquer discrètement aux jeunes littérateurs : l'abus d'un mysticisme un peu tapageur et certaine religiosité pédante qui est tout le contraire du véritable sentiment religieux.

« Au contraire, des livres comme Chrétienne, de M"18 Adam, et le Saint Augustin, de M. Louis Bertrand, sont de grands cris sincères jetés au siècle et qui éveillent des échos profonds dans les âmes.

o Que la femme qui a écrit Païenne et qui fut païenne, en effet, d'éducation, de tendances, déraison, decœur, qui tourna vers la beauté antique et les divinités de l'Hellade réellement animées par son culte des aspirations passionnées; que cette femme qui n'est point demeurée dans la poésie ou le rêve, mais qui a pris la part la plus active à la politique de ce temps, se retrouve soudain agenouillée aux pieds du prêtre dans le repentir et l'humilité, et qu'elle profère aussi simplement l'acte de foi, il y a là un signe éclatant de cette conquête des âmes par le christianisme qui faisait dire à de Vogué : « Le pensée moderne retourne au Christ ».

templer, c'est que leurs maîtres furent beaux et bons, comme disaient les Grecs : « Oserai-je l'avouer, écritil dans Le Figaro ? J'y ai retrouvé, — dans ces enquêtes, — presque trait pour trait, les sentiments et les idées qu'on nous attribuait à nous-mêmes, il y a vingt ans... Des écrivains qui signaient Emile Faguet, Edouard Rod, ici même, publiaient sur nous des articles. D'autres qui se nommaient Paul Bourget, Eugène-Melchior de Vogué nous dédiaient d'éloquentes Préfaces. Tous, ou presque tous, avaient en notre jeunesse la plus grande confiance. Et le portrait qu'ils traçaient de nous ressemblait presque à s'y méprendre, ù celui que l'on nous trace de la jeunesse d'aujourd'hui... Notre jeunesse, il y a vingt ans, était encore anonyme; à présent, elle s'appelle André Beaunier, André Bellessort, Louis Bertrand, Henry Bordeaux, René Boylesve, Henri Brémond, Jacques des Gâchons, Georges Goyau, Edouard Le Roy, André Pératé * » M. Victor Giraud a raison de faire scintiller ces noms — auxquels il faudrait ajouter le sien, — et d'en tirer vanité pour sa génération. Mais oublie-t-il que plusieurs des plus illustres, parmi ceux qu'il cite, et notamment Boylesve, Bordeaux, Beaunier, n'ont pas toujours tenu la position intellectuelle où nous les voyons aujourd'hui fixés ? Je ne parle pas de Brémond qui, aux environs de la vingt-cinquième année, avait quelques chances d'être bon catholique, étant alors jésuite. Je parle de presque tous les autres.

i. Supplément littéraire du Figaro, 8 mars 1913.

NOTRE JEUNESSE INTELLECTUELLE ET LITTÉRAIRE 4a3

A l'heure où Vogué leur adressait sou lyrique appel : A ceux qui ont vingt ans, la plupart n'avaient pas encore fait leurs dents de lait ni leur mue spirituelle. Gomme Henry Bordeaux ils ne devaient que plus tard rallier la Maison. Pour l'heure, ils voguaient sur les nuées norvégiennes et s'accrochaient à l'aile de la chimère. Ni Péguy n'avait compris le miracle de Jeanne d'Arc, ni Claudel ni Jammes n'avaient entendu l'Annonce faite à Marie, ni Baumann n'avait médité dans les sanctuaires de ses Villes saintes, ni Bertrand n'avait rencontré saint Augustin sur les routes d'Afrique, ni Beaunier n'avait retrouvé son Moi. Qui donc, dans cette génération, quand elle avait vingt ans, si l'on excepte Georges Goyau, M. Giraud lui-même et quelques rari nantes, aurait lancé ces vigoureux défis à toutes les incroyances, ces cris passionnés d'une foi brûlante et nette comme il en tombe presque chaque jour de la plume des Mauriac, Valléry-Radot, Lafon, Lamandé, Renaudin, Maritain, Psichari, Billaud, Favet, Nesmy, Guiard, Gonin, Montier, des Gognets, Grolleau, Brillant, Schneider... Tous ces jeunes gens déjà célèbres et dont aucun n'a dépassé sensiblement la trentaine, sont chrétiens avec une telle crânerie d'allure qu'en d'autres temps leur attitude eût passé pour insolence ! Ils sont simplement adaptés à leur époque, et quand ils élèvent la voix, leurs paroles le plus effrontément mystiques trouvent une longue résonance dans les âmes françaises. On écoute aujourd'hui sans sourire des déclarations comme celle qui ouvrait le premier

4a4 âmes d'aujourd'hui

numéro des Cahiers de l'Amitié de France : « Pour nous, disaient les jeunes rédacteurs, le Christ n'est pas un inaccessible idéal, mais une personnalité vivante, descendue en notre chair, se distribuant à tous dans son Eucharistie. Pour nous, l'Église est son épouse infaillible. Pour nous enfin, le sacrifice de la messe, les sacrements, la communion des saints. . . sont des réalités spirituelles où se renouvellent et s'exaltent toutes nos forces. Telle est la sève qui alimentera nos Cahiers... A cette heure où des milliers d'âmes ont soif de cette eau sans cesse jaillissante, nous venons à nos frères, humblement, dans un grand désir de plus de justice et de beauté ; nous ne prétendons ni ne voulons rien apporter de neuf, mais pleinement soumis au magistère de l'Église, nous travaillerons à ramener la sensibilité si dispersée, la pensée si inquiète à cet équilibre magnifique où les maintient le règne de la grâce. »

Et ces jeunes gens ne sont pas seulement de petits aèdes, chantant sur de mystique flûteaux, pâles fleurs de sacristie... ce sont à la fois des critiques et des philosophes ! Ces Louis de Gonzague sont au fait de la pensée d'en face ! Ils pensent et savent autant qu'homme de France et donnent les raisons de leur foi aussi souvent qu'on les en prie. Leur première revue L'Amitié de France, d'où sortirent Les Cahiers, était et demeure une revue philosophique. Et leur phalange est en liaison directe avec l'ensemble de leur génération. Ils n'en sont que l'extrême fleur et la quintessence. Toute une

immense jeunesse sent en soi sourdre le besoin d'un dogme dont les meilleurs redisent la formule claire. « On a beau détruire et oublier le dogme, disait Sully- Prudhomme, il nous en reste le vague et puissant charme d'un hymne dont on ne se rappelle plus une note, mais dont l'impression lointaine subsiste. » Ils sont une tribu nombreuse aujourd'hui qui ont retenu toutes les notes de l'hymne et qui le chantent avec une allégresse et certitude d'accent sur quoi la masse entière des artistes prend envie de chanter à l'unisson. Nos écrivains sont en ce moment les maîtres du chœur. Si nous en voulons l'assurance, recueillons l'aveu de nos plus impétueux adversaires. Le radical Paul Brulat écrivait, l'an dernier, dans le radical Événement : « Depuis quelque temps nous assistons à ce spectacle curieux : certains esprits prétendus d'élite, littérateurs et artistes... vont maintenant à l'église, retournent aux anciennes croyances, aux dogmes. Sont-ce là quelques exemples isolés ? Non, c'est un mouvement assez général que nous constatons dans le monde des Lettres, un état d'esprit qui gagne, se répand, se fait contagieux. Ces conversions religieuses d'écrivains, de peintres, d'hommes d'art sont plus nombreuses qu'on ne suppose1. » Gaudea-

i. L'Evénement, i*r juin 1913.

Plus récemment, dans L'Action du 26 février 191/i, à la veille du banquet des Marges en l'honneur d'Anatole France, et à cette occasion, M. Joachim Gasquet écrivait : « Il faut le dire bien fortl La littérature devient de plus en plus, étroitement, dangereusement, terriblement cléricale... Il y a toute une littérature-aux-camélias qui est en train de s'en aller à la messe et qui veut nous édifier en distribuant la morne

mus igltar. Il est peu de semaines, en effet, que nous n'apprenions la conversion de quelque artiste ou

aumône du pain bénit barrésien repétri par Jammes. Mais nous avons assez de ces brioches... » Heureusement la qualité de ce style nous renseigne sur la qualité de la pensée qu'il revêt.

A la même date du a5 février 19 i4, le directeur de Paris-Midi écrivait dans son journal : « De proche en proche, une terreur blanche s'étend sur la littérature, reléguant les écrivains hardis et originaux à l'écart, dans un isolement de mauvais ton, et habituant l'esprit public à reprendre insensiblement le joug de la discipline romaine. Les dessinateurs satiriques du genre Forain, les chroniqueurs humoristes du genre Alfred Gapus, qui, par nécessité de métier, recherchent l'opposition au régime établi, n'ont pas manqué de s'engager aussitôt dans la fanfare de cette nouvelle armée de Goblentz. Bref, pour quiconque se pique de réussir littérairement aujourd'hui dans les salons, il doit être entendu comme article de foi que Voltaire était un sot en trois lettres et que Joseph de Maistre est un puissant penseur. Les rares esprits qui résistent et essayent de nager contre ce torrent d'eau bénite ont cherché quelque éminence, quelque cime qui émerge encore. Ils ont aperçu Anatole France... 0 C'est une éminence grise, extrêmement grise, vers quoi nagent ces esprits!...

Le discrédit notoire où Voltaire est tombé chez nous est l'un des plus réconfortants symptômes de notre renaissance chrétienne. Nos adversaires ne s'y trompent pas. Avant le rédacteur de Paris-Midi, M. Aulard, historien douteux et journaliste abondant, avait écrit dans L'Action du 5 février 1914 :

a La réaction qui par les soins habiles de l'Eglise catholique déchaînée, se fait aujourd'hui dans les esprits et dans les mœurs, si elle s'est déguisée jusqu'ici et a cheminé secrètement, commence cependant à se signaler, par ses effets mêmes, à l'observateur attentif.

» Un de ces signes de réaction, c'est l'oubli où on essaye d'ensevelir le génie, l'œuvre et même le nom de Voltaire.

a Cet oubli est de bon ton et de bon goût.

0 Le temps n'est plus où l'on chantait : « C'est la faute à Voltaire ! C'est la faute à Rousseau 1 »

a On parle de Rousseau, ne fût-ce que pour le réfuter; on affecte de ne pas parler de Voltaire. C'est qu'il y a de la religiosité dans le Vicaire savoyard, et qu'il n'y en a point dans Candide.

« Se croyant trop sûrs de la victoire, les républicains laïques ont cru n'avoir plus besoin de Voltaire, et se sont faits naïvement les complices de cette négligence voulue.... il n'existe même pas une édition natio

écrivain. Il y a quelques mois c'était celle de Charles Morice qui, dans son opuscule : Le retour ou mes raisons, nous disait « l'abandon volontaire, total, définitif et fervent » qu'il faisait de son âme à la grâce. Presque en même temps, la presse nous informait que le poète Francis Gaillard, directeur de La Revue du temps présent, entrait au Séminaire d'Issy, cependant que M. Olivier Hourcade, directeur de La Revue de France, entrait au noviciat des Bénédictins. Nous vérifions ainsi ce que Paul Claudel écrivait tout récemment à Charles Morice : « Quand je me suis converti, il y a quelque vingt-cinq ans, j'étais à peu près le seul poète chrétien de ma génération. Aujourd'hui, je vois de tous les côtés la lumière du Christ reparaître dans les âmes nobles. Partout, comme aux jours les plus sombres de la barbarie, la religion apparaît comme le seul refuge assuré de ceux qui vivent autrement que pour le ventre, m C'est dans le même sens que le socialiste franc-maçon Marcel Sembat écrivait, à la fin de l'année dernière, dans une revue d'un laïcisme parfaitement pur : « 11 y a des périodes littéraires au cours desquelles le vent souffle contre l'Église : le xviii6 siècle fut la plus fameuse ; plus près de nous, la fin du second empire. Mais il y a d'autres périodes où le vent souffle pour l'Église et il semble que nous soyons tout près d'une de celleslà. Le sentiment religieux est en grande faveur dans

nale des œuvres de Voltaire. L'éditeur qui entreprendrait cette édition réussirait peut-être en Allemagne, réussirait peut-être en Russie : il se ruinerait en France. »

4a8 âmes d'aujourd'hui

les cercles poétiques et les jeunes revues littéraires. Surtout, et ceci est un symptôme très significatif et un indice révélateur, surtout la libre-pensée n'excite plus dans ces milieux aucun enthousiasme. Osons dire plus : il y a des jeunes gens distingués, de& artistes tout frémissants de vie, tourmentés de l'œuvre prochaine, auxquels l'irréligion inspire une véritable horreur. » La presse a fait un sort à ces lignes de Sembat. Elles le méritaient. Nous n'avons une foi totale qu'en nos adversaires ! Lorsqu'il eut plu à M. Sembat de remarquer qu'un vent de christianisme soufflait sur les Lettres françaises, mille des nôtres, qui passaient dans la vie, sombres et amers, sentirent incontinent un souffle printanier qui leur caressait le front...

Mais Sembat n'a pas tout dit : Ce n'est pas la Littérature seule qui s'ouvre à l'inspiration religieuse, le monde entier des Arts est en effort de renouvellement chrétien. Si les « Catholiques des Beaux-Arts » ont cru pouvoir se constituer en association corporative, n'est-ce pas peut-être qu'ils se sentaient assez forts pour être plus qu'une dérisoire petite confrérie ? Organisés par un jeune architecte de trente-cinq ans, M. Régnault, ils sont dès maintenant près d'un millier, tribu fervente, riche surtout d'éléments jeunes. Leur catholicisme, ils le déploient comme une bannière au vent. Sur les murs de leurs ateliers, ils affichent bravement les heures de Messe ou de Communion aux églises parisiennes, et pendant la nuit du bal des Quat'z-Arts, que d'orgiaques fantaisies ont peu à peu

dénaturé, ils s'assemblent au Sacré-Cœur en adoration réparatrice. A leur tête, on relèverait presque tous les grands noms de la peinture, de la musique, de l'architecture, de la statuaire... On y trouve: Injalbert, Forain, Jean-Paul Laurens, Luc Olivier-Merson, Henri de Nolhac, Tony-Robert Fleury, Daumet, Bernier, Pascal, Poilpot, Maurice Denis, Desvallières, Pessart, Marqueste, Redon, Ilulot, Commerre, Théodore Dubois, Widor, Vincent d'Indy... L'association vivait prospère et silencieuse, quand, l'hiver dernier, elle entra dans la gloire, présentée au grand public par René Bazin qui la harangua au dessert de son cinquantième dîner fraternel : « Vous vous nommez Catholiques des Beaux-Arts, leur disait l'éminent académicien, au soir du n janvier ic)i3. Titre magnifique ! Il exprime le meilleur de l'âme : sa foi religieuse et avec elle son plus bel amour, l'art, qui est du voisinage de Dieu et un peu de sa lumière. Sans doute, au siècle passé, le xixe, on a vu de grands artistes catholiques. Mais un mouvement d'ensemble et de jeunesse, une assemblée liée par une grande espérance commune, toute une fraternité d'ouvriers de l'œuvre attendue, nécessaire et prochaine, voilà qui est nouveau. Vous êtes des précurseurs, de jeunes chefs de file. Bien d'autres hommes s'engageront après vous dans la voie où vous êtes. Et déjà nos adversaires ont le sentiment de ce renouveau qu'ils n'ont point appelé de leurs vœux. Dans ce pays qu'on a tout fait pour abêtir et pour salir, un miracle — est-ce que tous les printemps n'en sont pas un ? — a

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préparé une élite puissante, décidée, enthousiaste, de catholiques, de quoi revivifier toute la France. On peut déjà prévoir une renaissance religieuse, que verront s'épanouir les plus jeunes d'entre vous *. » Les arts ont repris le contact avec la grande tradition chrétienne, ils replongent leurs racines au vieux sol français d'où jaillit autrefois l'incomparable floraison des grandes œuvres classiques.

Mais la production artistique est-elle isolée et détachée de son ambiance, comme on dit aujourd'hui? N'est-elle pas insérée dans un ensemble homogène ? On sait assez que le rôle des arts est de traduire en beauté les vérités qui s'élaborent dans le cerveau de la nation, de recueillir les idées qui flottent éparses et de leur donner la vie en les revêtant de lignes, de couleurs et de sons... Les arts donnent un corps aux idées qui gouvernent une société à un moment de la durée ; ils ne les créent pas. Si donc l'art se christianise aujourd'hui c'est, à n'en pas douter, que la pensée profonde de l'élite cultivée s'était christianisée d'abord elle-même 2.

i. L'Echo de Paris, ia janvier iç)i3.

a. Les masses elles-mêmes d'ailleurs s'orientent lentement vers la foi traditionnelle. Le 6 novembre igi3, le célèbre pamphlétaire dreyfusiste, Urbain Gohier, écrivait dans Le Journal, feuille boulevardière et fort peu cléricale :

o Depuis un quart de siècle, tout l'effort du régime a porté sur ce que nous appelons l'affranchissement des esprits; nous avons tout laïcisé, nous nous vantons d'avoir « éteint les étoiles », ruiné la foi au surnaturel, instauré le règne de la raison et de la morale indépendante. C'est la besogne de vingt-cinq ans. Quand nous comptons les crimes d'adolescents et d'enfants, nous sommes près de triompher ; la morale indépendante l'emporte I...

L'art n'est qu'une résultante. Sembat le voit bien et s'en désole : « Quand ce vent religieux souffle en littérature, c'est qu'il souffle aussi dans tous les do-

« Illusion. Allez voir à Lourdes les multitudes croyantes. Les trains de pèlerins n'ont jamais été plus chargés. Les gens qui ne veulent pas de l'ancienne religion en fondent de nouvelles, la Christian Science ou l'Antoinisme; mais il leur en faut une. Fermez une chapelle de Capucins, vous ouvrez le temple de la mère Antoine. Et les sorciers font des affaires .d'or. En voici un qui s'enrichit en offrant au public « des secrets pour deviner l'avenir, pour se rendre invisible, pour attraper à la main les oiseaux et les poissons, pour savoir ce qui se passe dans la maison voisine » ; les clients affluent. En plusieurs officines on pratique l'envoûtement.

o Nous avons examiné ici quelques-unes des causes qui hâtent la décomposition de notre société; nous avons mis les plaies à nu; en indiquant les seuls remèdes efficaces., nous avons conjecturé que le malade les refuserait ; et nous nous demandions avec angoisse : Alors? Comment guérir?» Savez-vous ce qui est arrivé? Le Journal n'est pas un organe spécialement religieux ; dans son immense public, la proportion des personnes pieuses doit être assez faible ; cependant, un grand nombre de lecteurs n'ont pas pu se retenir de répondre, «Le remède? La religion. Comment guérir? Par un retour à la religion. >. C'est effarant.

a Sur quoi — disent nos correspondants — se fonde votre morale indépendante? Sur votre conscience. Est-ce un juge, votre conscience? Mais non, c'est un vieux camarade, plein d'indulgence et de complaisance. Par quoi remplacez-vous la ci-devant charité? Par la solidarité. Le mot prête à l'équivoque. Un fauve est solidaire de sa proie, sans laquelle il ne peut vivre. Charité voulait dire : « Aimez-vous les uns les autres. » Solidarité peut vouloir dire: Dévorez-vous les uns les au très. » « Votre science ? Chaque jour, elle ruine ses propres dogmes et discrédite ses propres pontifes. Mais elle établit que le monde vivant obéit aux deux grandes lois de la continuité et de la sélection ; la loi de sélection s'oppose à vos principes d'égalité; la loi de continuité s'oppose aux prétentions de l'individualisme. Osez donc répudier l'égalité, condamner l'individualisme 1 « Le foyer que vous voulez rebâtir, qui l'éclairera, Marc-Aurèle ou Jésus? La morale stoïcienne est bonne pour une élite; à la foule, il faut le catéchisme. Marc-Aurèle est un aristocrate ; Jésus, un démagogue. C'est Jésus qui réclame le prolétariat conscient, pour la cité future. A bas les aristos!

Fort bien. Le catéchisme I »

43a AMES D'AUJOURD'HUI

maines de la pensée et de la vie sociale. Laissons un benêt politicien secouer la tête et négliger de tels augures. La volaille ne voit pas plus loin que l'enclos du poulailler. Tout homme qui réfléchit aperçoit les inévitables conséquences de cet état des esprits. Quand une idée cesse d'enthousiasmer les jeunes, elle va mourir. C'est un cheveu qui commence à blanchir. » L'idée rationaliste et libre-penseuse a t-elle donc cessé d'« enthousiasmer » la jeunesse étudiante, cette jeunesse qui n'écrit pas encore et n'écrira peutêtre jamais, la jeunesse de nos grandes écoles, de nos Universités, de nos lycées, qui sera du moins la tête pensante de la France et sa pourvoyeuse d'idées ? A quelles disciplines se plient aujourd'hui ceux qui seront demain nos officiers, nos ingénieurs, nos industriels, nos professeurs, ceux qui mettent en menue monnaie les doctrines dominatrices et façonnent la multitude à leur image? Question passionnante, à laquelle Agathon s'est efforcé de donner réponse dans son enquête de L'Opinion l. Il est allé d'abord, comme il convenait, à cette École glorieuse qui passe pour le séminaire de nos maîtres à penser et qui est à tout le moins la pépinière de notre Université de France : l'École normale supérieure. De cette école, qui fournit des maîtres à nos Facultés et aux classes supérieures de nos lycées, il sortait pendant ces quarante dernières années, bon an mal an, deux ou trois catholiques. Aujourd'hui, les

i. On n'ignore pas que L'Opinion est un journal radicalisant dont la direction appartient à M. Doumer.

catholiques y sont au nombre de plus de quarante. Nos lecteurs se souviennent peut-être que nous avions le premier, dans notre précédent volume, signalé le changement survenu à l'école de la rue d'Ulm. Agathon confirme le renseignement que nous avions puisé à source sûre. « A l'École normale, dit-il, il y a dans ce moment quarante élèves, c'est-à-dire près d'un tiers, qui sont catholiques pratiquants. Nous ne parlons pas de catholiques d'origine, mais de catholiques de conviction et de vie, fidèles aux prescriptions de l'Église et inscrits pour la plupart à la Conférence de Saint-Vincent de Paul de leur paroisse. Si l'on remarque qu'il y a huit ou dix ans on ne comptait guère que trois ou quatre catholiques parmi les normaliens, ce progrès paraîtra difficilement l'effet d'un hasard dans le recrutement des dernières promotions. » Les chiffres d'Àgathon avaient été soigneusement vérifiés. Chose étrange, ils furent contestés chez... les catholiques!

Quelques-uns parmi nous, dans la première surprise de cette révélation, ne pouvant croire à leur bonne fortune, disputèrent sur le nombre et la qualité des normaliens catholiques. 11 fallut encore une fois le témoignage des adversaires pour les rassurer. Ce témoignage leur vint, il est vrai, merveilleusement explicite, du journalmême de M. Gustave Hervé, de La Guerre sociale où M. Jean Texcier consacra un long article à déplorer que les socialistes de l'École, « bien moins nombreux que les talas », fussent par surcroît totalement dépourvus de zèle propagandiste

âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 28

en face de leurs adversaires cléricaux. Si les socialistes sont au nombre de vingt-cinq, nous en pouvons conclure que les catholiques, « bien plus nombreux », au dire de M. Texcier, atteignent aisément au chiffre indiqué par Agathon. Les Talas sont, comme l'indique leur sobriquet cocasse, les catholiques pratiquants qui xont à la messe. M. Texcier veut naturellement mal de mort à ces Talas dont il a du moins la complaisance de reconnaître l'existence et la vitalité. « Il n'y a pas bien longtemps, dit-il, l'École normale était l'ardente demeure où vivaient en camaraderie joyeuse les jeunes démocrates et les jeunes socialistes... Aujourd'hui le spectacle a changé. Le cléricalisme, sous une forme nouvelle, a des représentants de plus en plus nombreux et le militarisme patriotard s'est introduit tout à coup avec une déconcertante brutalité... Les talas sont tous affiliés à la Conférence de Saint-Vincent de Paul et sont, chaque jour dominical, à tour de rôle, secrétaires de la conférence du quartier. Au début de l'année le parti tala affiche le traditionnel topo dans les couloirs de l'école, à l'endroit pompeusement décoré du nom de Forum. Il est généralement ainsi conçu : « Les catholiques de l'École normale ont l'habitude d'adhérer à la Conférence de Saint-Vincent de Paul ; en conséquence, les conscrits catholiques sont priés d'assister à la première réunion qui aura lieu... » Voilà pour le recrutement du début de l'année. Une fois groupés, ils se réunissent régulièrement, organisent des discussions, intéressantes d'ailleurs — car, après tout,

ce ne sont pas des imbéciles — et cherchent à coordonner leur action et leur propagante. Profondément convaincus, ils manifestent différemment leur dévoûment à la cause du Seigneur. C'est ainsi que l'un d'eux ayant fondé un patronage catholique, passait tous ses dimanches à faire jouer et à promener les enfants que les parents lui confiaient et dont il avait entrepris bénévolement l'éducation morale. Quel merveilleux exemple pour nos camarades du parti ! » * Oui, et quel critérium aussi de la qualité de foi qui anime ces jeunes gens et leur inspire de tels dévouements ! Ce ne sont pas des esthètes et des snobs que ces apôtres, mais des croyants dont la vie intellectuelle et morale est informée tout entière par le catholicisme.

M. Paul Boncour, ancien ministre radical-socialiste, ne se méprend pas sur la valeur d'appoint pour l'Eglise que sont ces futurs maîtres de la Jeunesse : « Ce sont, dit-il mélancoliquement dans Le Radical, les mêmes milieux, les milieux des écoles et des Universités, où il y a dix ans on recrutait pour la démocratie et pour le socialisme qui, à l'heure actuelle, fournissent à l'Eglise et à la réaction leurs plus précieuses recrues. A ceux qui se souviennent de l'École normale du lendemain de l'Affaire et du prestige alors exercé par la pensée de Jaurès, je conseille de lire certaines réponses publiées par Agathon. Elles attestent qu'un tiers au moins des élèves sont aujourd'hui des catholiques pratiquants et militants, faisant

i. La Guerre Sociale, 28 janvier, 3 février igi3.

leurs Pâques et inscrits à la Société de Saint-Vincent de Paul *. » L'Université de demain s'annonce donc comme devant être accueillante au catholicisme !

Déjà, au surplus, là comme ailleurs, dans les cadres constitués, dans le personnel ancien, un grand mouvement de retour à la vérité chrétienne s'est dessiné. Péguy, Gazalo, Valois, Dumesnil, Baumann, Lotte, Souriau, Poulain... ne sont pas des isolés. Presque tous les rédacteurs du Bulletin des professeurs catholiques de l'Université sont des universitaires convertis que la ferveur d'une foi nouvelle a pénétrés jusqu'aux moelles. Ces néophytes sont devenus des missionnaires parmi leurs frères. Et ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, des intellectuels disputeurs qui font payer cher à l'Église le bienfait de leur adhésion. Saturés d'idéologies, il ont épuisé l'ivresse des systèmes, et comme Pasteur ils se sont établis du premier coup dans la simple foi du paysan breton. « La foi qu'on retrouve à notre âge, écrit M. Lotte, le fondateur du Bulletin, est une foi franche, une foi simple ; nous avons passé l'âge où l'on fait le malin. » Nous sommes avec eux au catéchisme de première Communion et non pas au Concile des cardinaux verts !

Ces agrégés et ces docteurs récitent le chapelet et se nourrissent des sacrements. M. Lotte ayant soumis, l'an passé, aux abonnés de son Bulletin le projet d'une communion mensuelle, recueillit de leur part une approbation presque unanime. N'allons pas d'ailleurs

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