‹ Âmes d'aujourd'huiChapitre 4 sur 20 · ALFRED CAPUS · texte numérisé non relu

ALFRED CAPUS

cette garde noble ? M. Capus s'alarme. Il fait la différence des catholiques bien élevés et des pieds-plats du radicalisme. Cet homme d'esprit sait choisir ses amis ! Il connaît d'expérience que le monde catholique est le monde accueillant et policé dont vingt siècles de christianisme ont affiné les mœurs et comme parfumé l'âme. Aussi n'éprouve-t-il aucune terreur quand on le menace du péril clérical : « On nous annonce, dit-il, une recrudescence du péril clérical avec lequel nous commencions à nous familiariser. Mais il paraît que nous étions dupes de notre éternelle frivolité et que le péril clérical n'a jamais été plus menaçant. II est certain que les personnes frivoles ont bien des excuses et que, depuis quelques années, l'existence de ce péril n'était pas d'une évidence absolue. »

Je vois parfaitement tout ce qui sépare de nous M. Capus, même quand il combat pour nous. Je m'afflige du mol dilettantisme qui lui inspire encore des mots d'amitié pour ce Renan défraîchi à qui survient cette aventure de voir son petit-fils * lui-même déserter son autel. Je m'afflige de ne pas lui trouver

1. On n'ignore pas, en effet, que M. Ernest Psichari, petit-fils de Renan, agrégé de l'Université, devenu lieutenant d'artillerie coloniale, s'est converti publiquement au catholicisme peu de temps après l'apparition de son livre L'appel des armes, belle œuvre chaude et jeune qui faillit obtenir la plus haute récompensede l'Académie. Ce jeune homme a pris selon son expression. « le parti de ses pères contre son père ». On pourra lire de lui, une belle et forte lettre, où s'expriment ses convictions nouvelles, dans le livre d'Agathon Les jeunes gens d'aujourd'hui.

âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 4

ce mule amour de la vérité, qui fait les héros de l'intelligence, un deMaistre, un Brunetière, uu Veuillot. Mais je ne suis pas non plus assez aveugle pour nier l'évidence du mouvement qui ramène insensiblement sa pensée vers nous. La fraternité des armes conduit à la fraternité des âmes !

Recueillons de ses lèvres l'aveu d'une évolution qui, des confins de la libre-pensée voltairienne, l'a mené jusqu'au seuil du sanctuaire. ^C'est de lui qu'il parle quand il dit : « Le type du libre-penseur pur est en train de se briser, de se fragmenter... Ce type, on peut presque affirmer que nos dernières luttes politiques et religieuses ont achevé de l'abolir. Par les discordes et les agacements qu'elles ont suscités, elles ont détruit le souriant équilibre voltairien. Entre nos voltairiens, une scission s'est faite brusquement. Les uns sont devenus conservateurs et catholiques pratiquants, les autres francs-maçons. » Nous savons de quel côté de la barricade le « souriant voltairien >j d'autrefois s'est aujourd'hui rangé. Si le catholicisme n'a pas conquis son intelligence, il a captivé son cœur.

Le libre-pensée, grâce à la sombre et tumultueuse bêtise de ses adeptes, a perdu tons ses charmes au regard de cet artiste pour qui l'élégance et la beauté sont des critères du vrai. Tant d'indigence intellectuelle chez les jacobins, tant de vulgarité générale des sentiments et de l'esprit chez les princes du radicalisme, tant de roideur hargneuse en tout leur être, ont dispersé chez lui d'antiques préjugés et conduit

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jusqu'au respect des choses saintes cet athénien que les abeilles de Platon visitèrent à son berceau. « Le mystère des choses, dit-il, n'est pas un sujet joyeux de conversation... Des gens qui haussent les épaules au récit des miracles de Lourdes sont persuadés que nous vivons entourés de fantômes. » Devant l'infinie stupidité de tant d'anticléricaux notoires, M. Capus demeure accablé de surprise comme nous le sommes devant les monstres de la préhistoire. On le sent prêt à dire comme le héros de Flaubert : « Leur stupidité m'attire ! » Il ne dissimule pas que le tour d'esprit de M. Combes et des petits Thalamas bornés qui se trémoussent dans son ombre lui inspire la même sorte d'étonnement que nous cause l'anthropoïde de Néanderthaloule mammouth des âges glaciaires. «Au fond, conclut-il, nous ne sommes séparés de ces gens-là que par un abîme ! »

Cet abîme nous désarme ; il nous apparente à l'auteur et nous met au cœur une immense indulgence pour cet écrivain charmant dont l'œuvre récente s'éclaire d'une lumière si fine et si douce, et dont l'esprit mériterait d'entrer en participation de la lumière divine. Si un vote prochain de l'Académie1 lui confère

i. L'Académie française vient de l'élire par 16 voix contre i3 accordées à son concurrent, M. Léon Bourgeois, grand Pontife du radicalisme et de la maçonnerie. C'est une belle victoire sur la barbarie.

Au lendemain de son élection M. Lecigne lui consacrait dans- L'Univers, 26 février 191A, un bel article dont les conclusions concordent avec les nôtres. Le Directeur de L'Univers écrivait en effet : « Louis Veuillot disait : « Ceux qui croient n'aimer que la Patrie aiment déjà l'Eglise.» Je n'ai pas besoin d'invoquer d'illustres exemples contemporains pour montrer que le mot est toujours vrai. M. A. Capus est un Français fanatique, un autochtone farouche ; il est aujourd'hui notre frère d'armes ; je vous donne ma parole qu'il sera un jour notre frère d'âme. »

cette immortalité viagère, qui fait oublier l'autre aux têtes frivoles, nous assisterons sans déplaisir à son triomphe. Nous ne lui volerons pas la sympathie qu'il a méritée pour avoir brisé avec les fils spirituels de M. Homais et pour avoir secoué la poussière de ses sandales sur le seuil de ces mufles ?

Gustave LANSON

Il fut un temps où, comme à Jupiter, il suffisait à M. Lanson de froncer le sourcil pour faire trembler l'Olympe, je veux dire pour ramener à l'obédience cette pauvre Sorbonne écolière qui travaillait sous lui à mettre la littérature en fiches. Ce temps va finir. Le souverain pouvoir de M. Lanson serait à la veille de passer, dit-on, et même de trépasser. « Il y a un siècle pour les blondes, un siècle pour les brunes », disait Pascal...

Les hardies campagnes de Pierre Leguay, d'Agathon, de Pierre Lasserre ont atteint le prestige du démiurge et répandu le désarroi dans les fameuses a équipes » dévotement rangées à ses disciplines germaniques. La plus lucide jeunesse, celle que le régime n'a pas chloroformée et qu'une belle réserve d'humanisme avait immunisée contre l'intoxication philologique *, se ressaisit et tente l'aventure de restaurer le

i . Qu'on veuille bien ne pas voir ici une sommaire condamnation de la philologie ou du sage emploi des fiches. La philologie recueille tout mon respect, comme on le verra dans mon chapitre sur Pierre Lasserre, et je fais usage des fiches tout comme un élève de M. Lanson. Je ne raille que la manie et cette sorte de folie fureteuse qui fait que l'on s'adonne à ces besognes secondaires comme si elles étaient une fin. La philologie et les fiches sont en service; elles sont subordonnées. Gardons-les, mais à leur place. Honorons-les, mais comme des servi-

prestige du goût. Les plus décidés, les plus mystiques même de nos petits Jlchomanes n'osent plus donner la méthode lansonienne pour illumination du ciel. Ils flottent, ils hésitent... et M. Lanson lui-même, sentant qu'un vent de désertion allait passer sur ses troupes, esquisse avec sagesse, dans son dernier livre Trois mois d'enseignement aux États-Unis1, un léger mouvement de retraite.

Il était parti vers le Nouveau Monde en évangéliste, porteur du grand message sorbonnique, pour y faire le geste auguste du semeur. Chose étrange, c'est lui qui revient ensemencé d'idées nouvelles, assagi, ébranlé dans sa foi à la vertu des dépouillements, des classements, des petites notes érudites. Admirons que l'érudition soit redevenue pour lui un moyen au service de sa fin naturelle : la culture du sens esthétique ; admirons surtout qu'il revendique aujourd'hui les droits de l'intelligence contre les

teurs. Et je n'oublie point que nous ne pouvons pas nous passer de ces bons serviteurs, et que sans eux il manquerait plusieurs fleurs à notre jardin littéraire. Je sais que sans Daurat nous n'aurions pas Ronsard, que sans Brunck nous n'aurions pas Chénier, que sans Barthélémy nous n'aurions pas Chateaubriand, que sans Villoison nous n'aurions pas Courier, que sans Burnouf nous n'aurions pas Leconte de Lisle... Mais l'œuvre de Ronsard, de Chateaubriand, de Chénier, est une fin dans son ordre; celle de Burnouf, de Barthélémy, de Daurat, n'est qu'un moyen I

i. L'Alliance française a désigné cette année, M. Firmin Roz pour porter, comme successeur de M. Lanson, l'enseignement français dans les Universités américaines. Il faut cette fois la féliciter de son choix M. Firmin Roz est, on en conviendra, un peu plus qualifié que son prédécesseur pour représenter l'esprit français à l'étranger. Son œuvre est considérable et distinguée; elle le met au premier rang des critiques contemporains. Il faudra bien sous peu consacrer une étude de quelque étendue à cet excellent écrivain.

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