‹ Âmes d'aujourd'huiChapitre 5 sur 20 · GUSTAVE LANSON · texte numérisé non relu

GUSTAVE LANSON

bergsoniens échauffés. Nous voici en présence d'un Lanson intellectualiste et dogmatique ! Il ne manque plus qu'un dogme à notre prédicant, pour informer son dogmatisme à vide. — C'est une paille !

Je ne sais même s'il faut renoncer à lui découvrir un objet de foi. M. Lanson croit / Il croit à la Révolution. La mystique révolutionnaire exalte encore son âme puritaine. A la face du Nouveau Monde et de l'Ancien, la main sur la poitrine, il déclare sa foi inébranlée dans a les hautes idées de progrès, de justice et d'humanité », p. 201. Cette idéologie fatiguée a gardé toute sa fraîcheur pour ce « guêpin » d'Orléans dont les ancêtres, je pense, firent du service dans la garde

nationale !

Ne nous flattons pas, au surplus, de saisir la pensée de M. Lanson dans une phase définitive. Sa doctrine en perpétuel devenir est multiple et diverse comme l'opinion mouvante qu'elle reflète. « Se définir c'est exister », disait Proudhon. M. .Lanson n'a jamais pu se définir. Aussi plusieurs sont-ils en doute s'il existe. Son esprit, qui ne fut pas sevré, n'atteignit jamais à la pleine indépendance de vie. Nature complémentaire, il éprouve l'impérieux besoin de marcher dans le sillage d'un maître, d'être tributaire de quelqu'un, et de penser à l'abri de quelque grande ombre tutélaire. Je ne sais s'il s'habille à la mode, mais il est certain qu'il pense à la mode, à la suite, à la manière

de... L'histoire de sa pensée n'est que l'histoire de ses subordinations alternées aux doctrines et aux hommes qui régirent tour à tour l'opinion.

S'il fut généralement malchanceux dans ses soumissions successives, c'est qu'il n'avait pas reçu de la nature le regard illuminé des prophètes, et que ses prévisions à court terme lui inspirèrent toujours d'adopter une discipline quand elle était à la veille de son déclin. Ce laïque est un praticien du pas de clerc !

Les vicissitudes de son mimétisme intellectuel sont amusantes à parcourir. Nous le trouvons d'abord à l'école de Larroumet, médiocre esprit dont il applique avec diligence les méthodes tatillonnes. Pendant ces laborieuses années où, comme l'abbé Trublet, M. Lanson compilait, compilait, compilait, il échafauda son inextricable thèse sur Nivelle de la Chaussée, dont on a dit avec raison que c'était un éléphant posé sur un papillon !

Il se prête ensuite à Brunetière. 'C'est l'époque — car sous un bon maître M. Lanson fait de bon travail! — celle où il nous donne son alerte et suggestif Bossuet. A cette date, la littérature n'est pas encore pour lui une terre vassale, et les beaux livres ne lui semblent pas avoir pour destinée spéciale d'être disséqués comme des insectes; il consent qu'on les respire comme des parfums ! C'est la période d'atticisme au cours de laquelle il jette des fleurs aux catholiques et leur donne son miel. Dans ces belles années où l'on rêvait de République athénienne, où l'on s'élançait à la suite de

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Vogué vers des temps nouveaux, il entra dans le concert et s'avança vers nous, un rameau d'olivier à la main : « Nous respectons la croyance, dit-il, et nous aimons mieux le dévot que l'athée... Un grand courant de sympathie pour les formes religieuses s'est manifesté dans la société... On rougit d'être appelé voltairien. » Un rayon de la grande lumière vaticane qui éclaira Brunetière lui toucha quelques instants le front, et lui aussi, ii vocalisa son petit couplet à la gloire « du grand et bienfaisant Pape » qui gouvernait alors l'Eglise.

Survint la grande tourmente dreyfusienne qui partagea le pays et déplaça les influences. M. Lanson, comme par hasard, se trouva du côté de ses intérêts, dans le rayonnement des plus puissants. Tandis ]que Brunetière précipitait sa retraite du côté des opprimés, M. Lanson marchait d'une course panique vers le camp des vainqueurs, si inquiet d'arriver à temps pour les dépouilles, qu'il en oubliait tout décorum et négligeait de se demander si, n'étant pas sans peur, il serait encore jugé sans reproche1. Avec éclat il

i. Ce reniement de Brunetière par Lanson a suggéré à Charles Péguy de belles et sombres pages, toutes frémissantes d'indignation. Dans cet âpre style, à reprises et redoublements, qui lui est particulier, il écrit aux Cahiers de la quinzaine du 27 avril igi3 : « Un point d'épreuve dans la deuxième carrière de M. Lanson fut son reniement de Brunetière. Dans cet océan d'ingratitude, qu'est le monde moderne, je ne connais, et on ne connaît peut-être pas, un deuxième exemple d'une telle turpitude, d'une telle vilenie. Mais c'est toute une grave histoire, et il ne faudra la conter que dans le reculement de la vieillesse. J'ai commencé un Brunetière, il y a quelques années, quand il vivait. Je ne pourrai l'achever, et le publier, que quand dix ou quinze ans auront passé sur la mort de ce stoïcien. Ils devaient tout à Brunetière. Et un seul

brûla ce qu'il avait adoré, et, tout détrempé de douleur pénitente, il adora ce qu'il avait brûlé. Le zèle du néophyte pour ses nouvelles idoles eut toute l'impétuosité des amours d'automne. Subitement idolâtre de Voltaire, il s'engoua du xvine siècle et le décréta promu à la dignité de « grand siècle », en remplacement du xvne, atteint par la limite d'âge : « Voltaire, jusque dans ses facéties anticatholiques, déclare-t-il, a travaillé à affranchir la raison et la conscience humaines. Je conçois qu'un catholique puisse malaisément en convenir et prenne le parti de son Eglise... Les adversaires de la société moderne élevaient la voix pour liquider définitivement le compte du xviii6 siècle..,. Il est temps d'aviser...

lui demeura fidèle. Je ne sais pas si dans toute l'histoire de ce monde moderne, qui sue l'ingratitude, et dont l'ingratitude est la charte et le naturel produit, il existe une seule histoire, un deuxième exemple d'une aussi générale et aussi turpide ingratitude. Ils étaient toute une génération, toute une promotion, tout un banc qui avaient été formés par Brunetière, qui devaient tout à Brunetière, qui sans Brunetière n'existaient pas. Le seul Bédier lui demeura fidèle... M. Lanson était un des nourrissons de Brunetière, et l'un de ceux qui devaient le plus à Brunetière, et l'un de ceux qui devaient tout à Brunetière. 11 ne faudrait pas croire que M. Lanson est une nature ingrate. Aussi longtemps que M. Brunetière fut puissant, M. Lanson ne cacha point aux populations attardées l'admiration, le culte, la reconnaissance qu'il avait pour M. Brunetière. Mais quand l'astre de M. Brunetière commença de baisser dans les ciels intellectuels et dans les ciels politiques, et quand ce grand critique et ce grand historien fut entré dans cette pénombre, dans cette grande solitude stoïcienne de souffrance et d'héroïsme, qui fit à ses fins et à sa mort comme une auréole et comme une retraite, M. Lanson ne cacha point aux peuples qu'il venait de s'apercevoir que ce Brunetière n'était pas précisément un critique et un écrivain de défense républicaine. La vérité avant tout.» Qui ne sait aussi que le Manuel de M. Lanson, son manuel sur L'Histoire de la Littérature française, appartient presque tout entier à M. Brunetière, et que M. Lanson ne mit aucun entrain à reconnaître sa dette ?

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Nous continuons Voltaire. » * Il est sans doute à peu près indifférent aujourd'hui que M. Lanson, comme le nègre, continue quoi que ce soit, puisqu'il n'a plus l'audience de son temps ; observons pourtant qu'il continue sans défaillance de mal écrire et de se contredire !

Cet homme qui répète tout le monde, chose curieuse, ne se répète pas lui-même ; il se contredit. Il se contredit jusque dans la constatation du fait brut : il est atteint de daltonisme intellectuel ! Non seulement il ne rougit plus du voltairianisme qu'il déploie, au contraire, comme une cocarde au vent, mais à ses yeux la réalité même a changé d'aspect. Ce qui était noir hier est aujourd'hui devenu blanc. En 189/i, sous le règne de Brunetière, M. Lanson écrivait: « Voltaire perdit plus qu'il ne gagna dans ces polémiques... il donna lieu même à des gens qui tenaient de lui toutes leurs idées de mépriser sa personne absolument. » En 1906, après la grande lumière du dreyfusisme, il écrit : « Malgré la haine irréconciliable de l'Eglise... la grande masse était bien conquise et vénérait le vieillard de Ferney. » Plaisante banqueroute de l'objectif, du positif, du scientifique, de la soumission au fait, dont ces Messieurs ne parlaient qu'en arrondissant la bouche et en enflant la voix!...

Aux environs de 190^, M. Lanson reçut une nouvelle grande illumination. La philologie lui fut révélée

1. Revue universitaire, 1899 et Voltaire, 1906. Paris, Hachette.

sous les espèces de M. Gaston Paris. Il commença d'entrevoir alors que la littérature n'est qu'un département de l'histoire, une servante de la sociologie. Il sentit la disgrâce profonde qu'il y a à n'être qu'un vain « professeur de rhétorique », et il conçut l'ambition d'être admis dans le sanctuaire où MM. Aulard et Durkheim brûlaient des parfums. Pieds nus et la corde au cou, il s'en alla, pauvre énamouré, frapper à la porte de la Sociologie, offrant de payer tribut pour la littérature humiliée : « Je suis honteux, disaitil à ces puissants personnages qu'il prend pour des oracles parce qu'ils en ont l'obscurité , de vous parler de travail historique, de méthode historique, à vous dont il n'est pas un dont je n'aie beaucoup à apprendre la-dessus, professeur de rhétorique et littérateur que je suis. » l II retrouvait un peu de sérénité, il est vrai, en songeant que M. Aulard « fut jadis professeur de rhétorique » lui aussi; puis il ajoutait : « Nous sommes un certain nombre de rhéteurs contrits... qui voulons que l'histoire littéraire soit enfin de l'histoire étudiée et traitée comme telle par les mêmes méthodes. » Ce fut alors le beau temps des dépouillements, des recensions, des compilations, le temps où la Sorbonne étudiante fut organisée en « équipes »,où, comme dit joliment Lasserre, on déploya des corps d'armée pour capturer une fourmi. Nos beaux textes français sombrèrent sous l'empâtement des gloses. En son âme de comptable, entichée de caporalisme tudesque, M. Lan-

i. Toast prononcé en 1906, reproduit parla revue de M. Aulard, La Révolution française. Année 1906, p. 679.

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son n'admettait plus que l'on s'attardât aux nobles joies désintéressées de la contemplation esthétique. Rhéteur contrit, il expiait ses friponneries d'esthète sous le sac et la cendre, il brûlait de propager sa ferveur d'ascétisme!...

Un de mes amis, élève de Lanson, m'assure que j'ai tort de le tenir pour « mobile et frivole ». « Cet homme, me dit-il, est figé dans l'orgueil et le dogmatisme. » Que M. Lanson ne soit pas « frivole », j'y consens. Je le tiens en effet pour médiocrement divertissant ! Mais qu'il ne soit pas « mobile », on ne me le fera pas admettre. Je prouve, sur textes, qu'il est dépourvu de stabilité dans la même ligne. Il est absolu, dogmatique et tranchant, mais sur des opinions successives. Ayant changé de doctrine, il est entièrement et férocement à celle du jour, en attendant la prochaine !

Il arriva qu'un jour il découvrit M. Rudler, à qui, nouvel Eliacin, fut confiée la mission de balancer l'encensoir devant l'auguste personne du maître. Et depuis lors, tous les matins, à la Revue universitaire, M. Rudler accomplit sa fonction avec une sorte de gravité sainte. Chaque ligne de M. Lanson lui arrache un cri d'admiration ; et quand le grand homme écrit un livre, M. Rudler, éperdu devant l'insuffisance notoire du vocabulaire, ne sait plus que s'écrier avec Boileau :

Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire !

Et ne dites pas que M. Rudler admire en M. Lanson la perspicacité qu'eut M. Lanson de distinguer

M. Rudler! L'exaltation du disciple n'est point entachée d'un aussi pernicieux subjectivisme. Elle est objective, si je puis dire, et s'appuie au solide roc de la réalité. Ecoutez parler M. Rudler : « Je ne loue pas, je décris... j'avance des faits incontestables, des axiomes... Des travaux comme ceux-là sont conçus et exécutés sub specie œternitatis . Ils étendent aux dernières limites et arrêtent les conditions de l'intelligibilité... Nous avons la gloire d'avoir produit l'un de ces livres sur lesquels on touche, à un moment donné sous des caractères spéciaux, l'effort extrême de l'esprit humain. » * Et ne soumettez pas, je vous prie, à votre malicieuse critique les formes hétéroclites de ce langage ! Dans la classe de M. Lanson, on dédaigne volontiers, comme l'Escholier limousin, « l'usance commun de parler ». Ne voyez que le fond solide, Yobjeciif!

Le talent de M. Rudler ne fait pas plus de doute pour M. Lanson que le génie de M. Lanson n'en fait pour M. Rudler. L'objectivité impose d'ailleurs à M. Lanson l'aimable obligation de saluer chez tous ses élèves, et généralement chez tous ceux qui ne sont pas atteints de cléricalisme, le concours des plus beaux dons. Pendant dix années, à la Revue universitaire, il nous décrivit abondamment les mérites de ses amis et la triste médiocrité... des autres ! De mauvais esprits s'étonnèrent parfois que le talent fût si implacablement proportionnel à l'orthodoxie politique

i. Revue universitaire, i5 décembre 1904. Il s'agit des Lettres philosophiques de Voltaire, publiées et annotées par M. Lanson.

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