GUSTAVE LANSON
ou religieuse des hommes. Mais c'étaient des Philistins qui n'avaient pas été initiés aux mystères des méthodes objectives!
Et sans doute, comme je l'ai dit, M. Lanson nous apparaît un peu différent dans son dernier livre. Toujours en travail d'une évolution nouvelle, il campe dans ses opinions d'un jour. Saisissons-les à peine écloses, car ce soir elles auront passé!
Son intolérance anticléricale a fléchi, semble-t-il, mais au bénéfice seulement des catholiques d'Amérique, qui lui sont apparus ornés de toutes les vertus dont nous sommes, en France, cruellement dépourvus. « J'ai pu causer paisiblement, dit-il, de la Séparation de l'Église et de l'État avec des catholiques américains : cela ne m'est jamais arrivé chez nous », p. 63. Ne serait-ce pas que M. Lanson exige au préalable que nous fassions abdication entre ses mains de nos plus essentielles vérités, et ne nous tolère-t-il pas à la seule condition que nous cessions d'être? Il professe une grande amitié pour MM. Houtin et Loisy, parce que ces catholiques-là (?) ont vidé le catholicisme de son contenu. S'il exige que nous fassions de même avant d'engager la conversation, il fait mieux d'aller causer avec les catholiques d'Amérique !
Il a d'ailleurs une façon délicieusement cavalière d'exécuter le reportage religieux : « Quand le Pape fit trois ou quatre cardinaux américains, écrit il, ce fut une joie nationale. » C'est un poème que cette petite note désinvolte ! Aviez-vous cru qu'il fût de la dignité de M. Lanson de vérifier si le Pape fit en effet
trois ou quatre cardinaux, et pensiez-vous que cela valait une fiche ? M. Lanson estime plus urgent de compter les coupes ternaires dans une pièce de Parny !
Ilparle ici, encore, d'une voixtrémulante et mouillée, des méthodes sorbonniques, des fameuses méthodes dont il alla dévoiler le mystère aux diverses Amériques. M. Lanson est solennel comme une Apocalypse quand il parle de ses chères méthodes. On le dirait porteur d'un lourd secret ! Il se sent chargé de reliques, et, ployant sous sa dignité, il discourt avec recueillement, comme s'il descendait du Sinaï !
Avec cela, il prend assez légèrement son parti des hérésies qui désagrègent ses équipes. Il subit les sautes d'opinion avec une exquise souplesse. Ce roseau n'a jamais pris la précaution de se peindre en fer ! Je ne vois qu'un point fixe dans la destinée de cet homme : c'est sa constance à varier. A travers les saisons, sa mobilité reste égale à elle-même. Je ne lui fais pas grief de cette flexibilité. C'est sa loi de nature! Et puis quand donc nous a-t-il fait le serment de mourir sur une barricade pour défendre des idées qui ne sont pas à lui? Il lui siérait de mettre, comme Ninon, une girouette dans son blason, et d'inscrire, au-dessous de l'emblème, la spirituelle devise de la courtisane: Ce n'est pas moi qui tourne, c'est le vent!
Etienne Lamy
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Etienne LAMY
Le vote unanime qui vient d'élever M. Lamy au Secrétariat perpétuel de l'Académie française, met à son rang une des plus pures gloires de notre Littérature contemporaine. Cet écrivain a l'étrange bonne fortune de n'être pas discuté. Dans l'abondante variété de ses mérites, des hommes en total désaccord, comme Maurras et Sangnier, trouvent des raisons décisives de l'honorer comme un maître. Et pourtant, ce génie escarpé, qui ne fut pas à vrai dire un génie méconnu, ne rencontra point au cours de sa carrière déjà longue l'illustration bruyante qui désigne un homme de lettres aux admirations de la foule. La gloire qui l'entoure est d'excellente qualité, mais sans éclat tapageur ; elle est sûre, mais discrète et lointaine. C'est la gloire des cimes. M. Lamy est illustre; à peine est-il célèbre!
Il lui déplaît à la vérité de descendre à la rue et de solliciter l'applaudissement ; il s'isole des cénacles et superbement néglige la réclame. Il eut cette élégance de tout attendre de son mérite, et cette originalité de n'être point trompé dans son attente : « La conscience patiente qui, sans courir après le succès, lui prépare les voies et l'attend, a-t-il dit, est des habiletés la plus
âmes d'aujourd'hui. — 26 série. 5
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sûre. » Il est vrai, mais à la condition que cette conscience stoïcienne soit au service des plus rares facultés. Il faut être M. Lamy pour faire réussir cette stratégie ! Il pouvait, lui, j'en conviens, mais lui presque seul, attendre sans crainte, à l'écart, son étoile à se lever. Aussi bien monta-l-elle lentement, cette étoile, et sa carrière ne fut-elle qu'une succession de brèves épipbanies, suivies de longues éclipses et de silences. Par chacune de ses œuvres l'écrivain franchissait un degré sur l'échelle de gloire, mais ne brûlait aucune étape. Tant qu'enfin, cependant, son discours d'entrée à l'Académie le vînt révéler à tous comme l'un des plus parfaits écrivains de ce temps !
La perfection de son œuvre aurait-elle découragé la critique? Dans le Temple du goût, c'est à peine si nos Aristarques lui dressent une petite chapelle. Les recueils d'études contemporaines lui mesurent la place avec parcimonie, et les ciseleurs de médaillons ne soumettent point cette haute figure au travail de leur burin. Pourquoi M. Lamy reste-t-il ù part, exilé dans une sorte de gloire distante ? Nul cependant parmi nos écrivains n'a moins que lui l'altière arrogance des parvenus, et nul n'est comme lui bienveillant aux plus humbles mortels, fussent-ils des fâcheux notoires ! Il ne daigne pas savoir qu'il est illustre, et si l'on fait en sa présence quelque état de ses services, il répond avec une modestie charmante, comme un jour à Sorèze : « L'on ne saurait me faire un mérite que de mes insuccès : pauvre matière à m'enorgueillir ! » Le succès pourtant devait couronner sa carrière. Si Etienne
Lamy a peu exercé la sagacité des critiques, il a du moins recueilli leur hommage, comme il a recueilli l'hommage de tous les partis. Sur sa personne et sur son nom se résolvent les antagonismes ; et, sur sa candidature récente, comme sur un point neutre, les petites factions académiques ont fait leur jonction. La loi des partis ne joue pas, quand il s'agit de M. Lamy ; et seul Anatole France, qui ne supporte plus en sa présence que les instituteurs syndiqués, lui eût refusé son suffrage. Il domine les partis et les met d'accord. Choyé de la droite pour sa foi catholique, choyé de la gauche pour sa foi républicaine, il recueille la voix de M. Poincaré sans éveiller la surprise de personne. Comme Lamartine il siège au plafond, bien au-dessus des contingences mesquines par quoi serait circonscrite sa personnalité. En le faisant son Secrétaire perpétuel, l'Académie a su choisir l'homme le moins inégal qui fût à cette haute fonction, où sont requises, plus qu'ailleurs, les « clartés de tout » chères à Molière, avec un esprit toujours ouvert sur les mille perspectives du savoir humain. Ce fut d'ailleurs pour sa charge nouvelle un excellent noviciat que d'avoir exercé, plusieurs années durant, la direction du Correspondant. A la tête de cette Revue, il fut ce que doit être le Secrétaire de l'Académie française : un excitateur d'esprits, un éveilleur de talents. Il y montra cette fermeté du goût qui ne se laisse point gouverner par le caprice des foules, cette lucidité critique qui découvre l'originalité des auteurs, même quand elle
hésite ou s'ignore elle même. Comptons qu'il sera désormais ce qu'il fut toujours, le bon serviteur des Lettres, et même par surcroit le serviteur et le bienveillant conseiller des hommes de Lettres.
L'attitude de haute bienveillance qu'il promettait à tous dans son discours inaugural est, chez M. Lamy, un don de nature. L'accueillante sympathie qu'il montra toujours pour les idées des autres est assurément une de ses tendances natives, mais elle est aussi en quelque mesure un héritage de son éducation dominicaine à Sorèze. M. Maurice Sabatiernous disait, il y a quelques mois, à la Société des Conférences, ce qu'était cette éducation largement humaine et profondément chrétienne que Lacordaire avait organisée dans la vieille école militaire où M. Lamy, enfant, passa plusieurs années. Il reconstituait avec une émouvante fraîcheur de souvenirs l'atmosphère de grandeur et d'éloquence que la seule présence de Lacordaire apportait avec elle sous ces vieux murs glorieux : « A peine avions-nous passé le seuil, disaitil, que nous étions saisis par une éloquence qui gouvernait tout. Une parole tour à tour grandiose et familière, émouvante et souriante nous prenait dès l'entrée, nous enveloppait comme d'un vêtement ou d'un réseau, ponctuait en quelque sorte toutes les heures de notre existence, entrait, tantôt violente, tantôt insinuante, dans tous nos actes, dans toutes nos pensées, dans les replis les plus secrets de notre être » l. Quel enfant eût échappé à cet enveloppement?
i. Revue hebdomadaire, 11 mars iqi3.
Le petit Lamy ne se refusa pas à l'influence du maître ; il se porta au contraire de tout l'élan de sa belle nature vers le grand orateur dont la jeunesse d'âme survivait intacte aux déceptions et blessures de la vie. On dit même qu'il conçut un jour l'ambitieuse pensée de l'avoir pour directeur et qu'il alla candidement lui soumettre son désir. Mais Lacordaire, qui volontiers broyait les âmes pour les éprouver, terrifia, par l'austérité de ses principes, le petit collégien encore mal assoupli aux rigueurs de l'ascétisme. L'enfant battit en retraite piteusement dès la première entrevue, et se replia vers une direction moins éclatante et plus débonnaire.
Il n'en subit pas moins le charme incomparable de Lacordaire et de l'esprit dominicain. Cet esprit dominicain, fait d'optimisme allègre et de flamme conquérante, devait séduire son cœur. A toutes les époques de l'Histoire, et spécialement en notre temps, le génie propre des Frères-Prêcheurs fut d'accepter le siècle pour le convertir, de faire accueil à ses tendances pour obtenir son audience, de parler sa langue pour le gagner à Dieu. Au XIIIe siècle, il transposa les éléments de la vie religieuse, subordonnant la vie de chœur à la vie d'étude et d'action, pour atteindre plus sûrement et dissoudre par ses propres moyens l'Hérésie prédicante. Toujours indulgent aux nouveautés vitales, il en recueillit à chaque époque l'élément assimilable, et, sans rien laisser tomber du patrimoine essentiel, l'inséra dans la Tradition. Toujours il aima son temps pour s'en faire aimer, prenant
AMES D AUJOURD nui
en lui son point d'appui et passant par ses faniahies innocentes pour s'en faire une voie d'accès.
Aimer son temps !... c'est le conseil que Lacordaire ne cessera de donner jusqu'à son dernier souffle ; et c'est aussi l'appel que Lamy répétera à travers toutes les pages de son œuvre : « J'aime mon siècle comme mon pays! Aimez la France et votre temps ! » * Bien d'autres ont redit le mot, mais nul n'y a mis comme lui l'accent et l'émotion : « Nous ne sommes pas créés pour habiter les tombeaux des morts, mais pour élever des demeures nouvelles sur la terre des vivants. Aimez votre temps... Regardez-le lui-même et vous reconnaîtrez qu'en devenant hommes à l'heure présente, vous êtes des privilégiés. » C'est ce génie d'adaptation, de réalisme et d'empirisme, qui déterminera toutes ses directions et réglera toutes ses attitudes. C'est l'esprit de Lacordaire qui l'inclinera à toujours voir le beau plutôt que le laid, les gloires de son temps plutôt que ses misères, qui lui persuadera de se réjouir, comme Alphonse Karr, que les épines aient des roses, en oubliant que les roses ont des épines. Est-ce témérité de supposer que son républicanisme fut d'ordre tactique plus encore que doctrinaire. Je crois comprendre qu'il est avec Bossuet le défenseur des Pouvoirs établis, et je le conçois parfaitement bien, écrivant, sous Louis XIV, une Politique tirée de l'Écriture sainte!
Pourquoi ne verrions-nous pas encore une empreinte dominicaine dans ce souci d'élégance qui est une des
i. Discours à la Distribution des Prix de Sorèze, aa juillet 1900.
ETIENNE LAMT
noblesses de son être spirituel et physique? Lacordaire pensait qu'il n'est pas indispensable à la Vertu de se produire en public sous des dehors sans grâce. Le saint qui se néglige et verse dans la rudesse inculte n'égale point, à son sens, le saint qui se plie aux lois de la bienséance et va, s'il le faut, comme le curé d'Ars, jusqu'à se servir d'eau de Cologne. La distinction est une des obligations du chrétien et comme la fleur de la sainteté. Un beau rythme intérieur doit s'épanouir en un rythme harmonieux de notre e-nveloppe de chair. Aussi Lacordaire avait-il inscrit dans les programmes de Sorèze la pratique des arts chorégraphiques, et de l'équitation pour que s'imprimât jusque dans les muscles et la chair de ses élèves comme un reflet de la souveraine Beauté. Je craindrais d'affliger M. Lamy en mettant une insistance barbare à signaler chez lui des mérites qui relèvent du bon faiseur et qui tendraient à l'exalter comme une gravure de modes. Mais en relisant le portrait que lui-même traçait de son prédécesseur à l'Académie française, Eugène Guillaume, je me sens induit en tentation de lui en appliquer les traits : « Beau de visage, disait-il du maître sculpteur, élégant de stature, naturel dans la distinction et joignant à la grâce de la simplicité une force de puissance contenue, il ressemblait à ses œuvres. » Il ne faut pas, comme le voulait ce psychologue douteux qu'était Voltaire, s'interdire de déchiffrer l'âme à travers les traits du visage ; il importe de savoir « comment Golbert avait les sourcils faits et comment il mettait son rabat, »
Certains détails de toilette nous mettent sur le chemin de précieuses découvertes dans le domaine mental. Lacordaire, qui avait vu Lamartine haranguer les foules, savait le prix d'une cravate bien nouée, pour ceux qui rêvent d'action publique. Il peut être sans importance pour un solitaire qui vit aux champs, comme Virgile, de mal draper sa toge ou de porter un soulier trop grand pour son pied, il n'en va pas de même pour qui veut conduire ses semblables. Minerve ne sort pas du crâne de Jupiter sans avoir mis son casque et s'être vêtue d'une armure brillante ! Il faut soigner sa tenue qnand on veutdescendre sur l'Agora. C'est pourquoi les Dominicains de Sorèze qui destinaient leurs élèves aux luttes de la vie publique, les entraînaient aux jeux du stade, surveillaient leur draperie et s'inquiétaient d'un faux pli à leur péplum.
Lorsque Lamy s'offrit aux électeurs du Jura, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse, à 25 ans, l'âme ornée des plus belles disciplines, le corps assoupli aux exercices de la palestre, il enleva les suffrages et vint siéger à l'Assemblée nationale, athlète ivre d'action, armé pour la victoire. Il ne connut d'abord que les sourires de la vie. C'était au lendemain de la guerre où, jeune officier de mobiles, il avait fait, si j'ose le dire, du luxe, dans l'accomplissement de son devoir militaire. Son courage avait fleuri sa boutonnière. Un heureux vent poussait sa nef, et l'étendue
comme la qualité de sa culture, lui mettant une auréole, relevaient au-dessus d'un parterre de législateurs dont l'intellectualité n'avait déjà rien d'éblouissant. Les vieux parlementaires marchèrent sans bouder dans les pas de cet enfant sûr de sa force. Son audace fit tout de suite un miracle : servie par une éloquence passionnée, elle obtint de la molle routine de l'Assemblée un instant d'activité lucide qui lui fit réduire le nombre des fonctionnaires. Victoire éphémère, sans doute, mais dont un orateur politique peut garder le souvenir et la fierté, car ce n'est pas une très commune aventure que d'avoir été, ne fût-ce qu'un instant, la digue qui brise un pareil flot!
11 n'y avait pas deux ans qu'il siégeait au Parlement que déjà sa valeur l'avait porté au rang de ceux que l'estime générale désigne pour les prochains ministères. A 27 ans, il était délégué par la Commission des affaires maritimes pour enquêter, en son nom, dans nos ports de guerre et nos arsenaux, sur la défense navale et l'administration de la marine. Et l'on vit comparaître devant ce mince et élégant jeune homme, que nimbait une gloire précoce et que de hauts destins semblaient attendre, nos vieux amiraux chenus, dont une pointe de scepticisme effleurait l'âme, à la pensée d'avoir à s'expliquer devant une aussi candide incompétence. Mais les docteurs du Temple reconnurent vite que ce petit député n'était pas un politicien présomptueux, enflé de sa vain3 importance, et qu'il avait sur les choses de la mer des lumières surprenantes, sûres et vastes, comme un
~jk AMES D'AUJOURD'HUI
homme du mélier. Ils furent aimables et déférents. De cette enquête sortit un Rapport demeuré fameux dans l'histoire parlementaire, parce que l'assise documentaire n'en était pas seulement d'une extrême richesse, mais encore se parait d'une forme opulente et pure dont les assemblées politiques n'ont pas souvent la faveur. De cette fête du style, le Parlement, qui n'a pas toujours une aussi exacte mémoire collective, n'a point perdu le souvenir, et l'on cite encore aujourd'hui, dans les commissions, le Rapport de M. Lamy, tant fut vive l'impression reçue de l'accord inaccoutumé qu'il y établit entre la Littérature et le Document !
Le jeune député, fidèle à l'enseignement libéral de Lacordaire, avait siégé, dès le premier jour, dans les rangs républicains. Sa foi politique était sincère, sinon fixée dans l'absolu ; et d'abord elle obtint à sa foi religieuse la considération de mécréants insignes. Elle avait déjà trouvé maintes occasions de se manifester, quand éclata la chaude alerte du 16 mai. Spontanément, M. Lamy fut alors du côté gauche de la barricade. Il fut parmi ces 363 que le régime honore avec une sorte de piété filiale comme le bataillon sacré qui sauva Je Capitole !
Mais il vint une heure où rien ne servit à M. Lamy d'avoir appartenu au patriciat de la République. Une idéologie voltairienne se substituait rapidement à la conception purement politique sur laquelle le parti républicain s'était constitué. L'équivoque dont nous souffrons encore croissait chaque jour, et la première décade républicaine n'était pas achevée que déjà l'an-
ticléricalisme s'imposait comme un élément nécessaire de l'orthodoxie politique, comme un dogme « infrangible )», pour parler la langue des primaires du parti. M. Lamy était de ceux qui tiennent une seule orthodoxie pour sacrée, de ceux qui, selon le mot de Retz, savent quitter leur parti pour demeurer dans leur opinion. Quand on tenta de violenter sa foi- catholique et d'entraîner ce magnifique orateur dans une opération de guerre contre son Église, il ne délibéra pas une seconde, et d'un mouvement instinctif se porta de l'autre côté de la barricade !
Une croyait pas, au surplus, trahir sa foi politique en s'insurgeant contre les brigandages de son parti ; il pensait servir sa double foi en combattant ce qui lui apparaissait comme une offense à l'idéal républicain. Rien n'indique qu'il ait, depuis, varié dans une altitude qui lui coûta de lourds sacrifices. N'estce pas par une sorte de fidélité républicaine que, lors du gros incident académique où l'on vit en présence Mgr de Gabrières et Mgr Duchesne, malgré son admiration pour le grand évoque de Montpellier, il se sépara du groupe ami par qui fut promue sa candidature, parce qu'il lui sembla qu'on la colorait de politique et qu'on la traitait par cabale ? Si l'on put blâmer son scrupule on ne discuta pas la loyauté qui l'inspirait. Sur cette loyauté, dont ceux qui l'approchent ont la claire intuition, se fonde la situation unique qui l'élève au-dessus des partis et fait de sa personnalité comme un point de ralliement et un principe de paix.
Cette situation arbitrale est le résultat des plus durs
renoncements. Vingt fois, pour rester lui-même, il eut brisé avec ceux qui, la veille, l'exaltaient comme un chef, et le lendemain l'isolaient dans son indépendance ombrageuse. La première et la plus retentissante de ces ruptures remonte à l'année 1879 > où vinrent en discussion les projets de Ferry contre notre enseignement catholique. M. Lamy était dès lors illustre au Parlement et considéré par tous comme à la veille d'accéder au Pouvoir. Sauverait-il l'avenir en laissant s'accomplir l'iniquité sans élever la voix ? Ceux-là seuls qui ne le connaissaient pas purent mettre en question s'il se tairait par calcul ! Il était voué par son caractère à n'être jamais rien, sauf académicien ! Il intervint de tout lui-même et jeta dans le débat cette noble parole audacieuse dont la belle résonance chrétienne fit écumer ses amis de la gauche et leur arracha cent interruptions forcenées. Ce discours est de ceux qu'il faut relire toujours, parce qu'ils élèvent pour une circonstance fortuite et transitoire une argumentation définitive. Comme Démosthène qui, en instruisant sa Patrie contre Philippe, a constitué la Politique éternelle, M. Lamy a su condenser, dans une harangueaccidenlelle, la doctrine permanente de la Liberté d'enseignement, et lui donner une forme qu'il faut bien appeler lapidaire, encore que ce soit s'exprimer avec une authentique banalité : « Messieurs, disait-il, j'estime qu'un parti politique est au pouvoir pour y appliquer ses propres principes. Et c'est à cause de cela que, républicain dont la sincérité ne saurait, je crois, être suspectée par personne, je viens
vous soumettre respectueusement mon opposition au projet de loi, vous montrer qu'il est injuste ; qu'il ne sert aucun de nos intérêts ; qu'il est contraire même à la notion de la République, et que, sauf cette raison décisive mais indigne de vous : il n'y a pas de droits pour les catholiques, vous n'avez aucune raison de la voter. Messieurs, le caractère de cette loi, je le résume. Il y a aujourd'hui en France un certain nombre d'hommes qui enseignent tous aux mêmes conditions. Parmi eux, vous en saisissez quelques-uns ; vous frappez en eux le droit d'enseigner; ces maîtres ont des disciples ; vous frappez dans ces disciples le droit d'être enseignés. Les disciples ont été placés dans les mains de ces hommes par l'autorité légitime des familles ; vous frappez dans ces familles le droit de choisir les maîtres de leurs enfants... Eh bien! Messieurs, quand dans celte société moderne vous réclamez au nom de l'État une sorte de haute justice sur les doctrines, et qu'au nom de ces doctrines vous prétendez lui réserver l'enseignement, je vous réponds : Si l'État a seul le droit d'enseigner, c'est que l'État a seul la vérité sur l'Histoire, la religion, la science, la morale, et la politique, toutes choses qui constituent l'enseignement. Si chaque intelligence a le droit d'examiner tous ces problèmes, le droit de l'État n'existe pas. Si au contraire vous prétendez nous faire considérer à tous pour vrai ce que votre raison vous révèle, montrez-nous le Sinaï d'où vous descendez. En descendriez-vous que deux choses vous manqueraient... Que sont les gouvernements modernes ? Des gouver-
78 AMES d'aUJOLKD'hUI
nements de majorités. Qu'est-ce que c'est qu'une majorité ? C'est une opinion qui passe. Et cette opinion qui passe qui a-t-elle pour représentants ? Des ministres qui passent plus vite encore. Qui me donnera une image de la fragilité ministérielle ? Et voilà l'autorité gardienne des traditions, des idées, des doctrines de l'État!... Avez-vous compté, Messieurs, combien de gouvernements et de ministères peut user l'éducation d'un enfant ? » Ce langage était d'une trop belle tenue philosophique et d'une trop fine qualité littéraire pour ne pas dépasser, j'allais dire survoler, de très haut, la majorité de sots qualifiés qui, dès lors, comme aujourd'hui, peuplait la Chambre française. Il ne faut pas attenter avec trop d'insolence à la médiocrité d'une assemblée politique ; elle élimine les hommes de valeur qui n'entrent pas dans ses passions, avec la même automatique sûreté qu'un organisme sain élimine un corps étranger! M. Lamy fut misa l'Index par son parti, et l'électeur conscient qui, sous la plupart des latitudes, vote avec une indépendance bien connue, ratifia cette intelligente proscription. Aux élections de 1881, le jeune député du Jura fut mis en disponibilité par retrait d'emploi. D'un cœur léger et d'une tète plus légère encore, ainsi qu'il sied, son parti sacrifiait une des plus vigoureuses intelligences dont s'honorât le Parlement. De la part des républicains, c'était plus qu'un crime, c'étaitune faute, comme eût dit M. de Talleyrand !
Mais, à 35 ans, M. Lamy était de loisir pour écrire ses Tusculanes. Ni le talent ni l'étude ne lui manquaient pour qu'elles fussent un chef-d'œuvre. S'étant avisé, comme Montaigne, que l'Histoire était sa « droicte balle », il y excella dès son premier essai, et ce fut dans ce glorieux genre d'écrire qu'il répandit désormais de préférence les trésors accumulés de sa culture et de sa réflexion. Ses Études sur le Second Empire le classèrent tout de suite grand historien. 11 ne lui fut pas inutile, reconnaissons-le, pour exposer les événements dans leurs causes et les explorer dans leur substructure, d'avoir passé un instant par la fournaise parlementaire. A considérer de près les hommes qui font l'Histoire, on se munit d'un utile scepticisme et l'on mesure avec exactitude l'humilité des rouages qui soutiennent intérieurement le grand appareil des Étals. Et puis, n'est-il pas évident que, pour écrire l'Histoire, il est nécessaire, comme le voulait Thiers, d'avoir étudié d'abord, dans le détail, les grands services publics : Armée, Finances, Marine, Travaux publics, Enseignement, Commerce... dont l'ensemble constitue comme l'armature de la Cité. Sans le savoir, c'était la plus profitable des initiations que Lamy se donnait à lui-même, quand il rédigeait, avec un soin si attentif et d'une plume si diligente, ses merveilleux Rapports sur la marine et sur l'armée, quand il écrivait aussi sa grande étude, publiée d'abord sans nom
d'auleur, sur : L'Armée et la Démocratie. Le public lettré se sentit immédiatement devant un homme qui dominait et régissait sa matière. Il lui donna sa confiance.
La forme d'art où le génie de M. Lamy se meut avec le plus d'aisance et prend tout son essor est la grande synthèse historique qui subordonne, comme il a dit, « le caprice des faits à l'ordre des causes et des conséquences ». M. Lamy est un philosophe moraliste qui, s'étant appliqué à l'Histoire, spécule sur les textes et les fait converger vers un point central et culminant d'où la lumière se distribue sur l'œuvre entière. C'est un monument qu'il construit et non pas des matériaux qu'il débarque sur le quai. Encore, ce monument, ne consent-il à le soumettre à l'épreuve de nos regards, que, lorsque, débarrassé de ses échafaudages, il se dresse dans la pureté de ses lignes et réalise le dessein de beauté dont il tient son origine. L'œuvre historique, comme la conçoit M. Lamy, ne s'offre à nous que libérée de ses étals documentaires : textes, notes, renvois, pièces inédites... dont une barbarie récente veut que se hérissent les livres d'Histoire. Il nous ouvre une voie royale nettoyée de tous obstacles ; il veut que nous tenions en mains, toujours, le fil de son discours, et, rigoureusement, en conséquence, il s'interdit « les digressions par lesquelles les savants s'interrompent eux-mêmes, dit-il, et retardent sans fin l'essentiel de leur discours. » Pas plus que M. Seignobos, il ne méprise le document, mais à la différence de M. Seignobos il nous dissimule coquettement ses adiré*
liTlEÎÏ.NE LAMY
rences au sol de l'érudition. Il aurait mal à notre tête s'il sentait que nous nous fatiguons en sa compagnie ! Il diffère encore de M. Seignobos, — ai-je besoin de le dire ? — en ceci qu'il sait le français, que M. Seignobos ignore magnifiquement. Et puis surtout, à rencontre de quelques importants sorbonnistes, il pense que c'est une grande vanité d'entasser des faits et de gloser sur des textes, si l'on ne veut pas enfin demander à ces textes une leçon de vie ; il estime que c'est un jeu d'enfant d'écrire l'Histoire si l'on ne peut inscrire à la première comme à la dernière page du livre : Erudimini qui judicatis terrain. Lui, jamais ne faillit à tirer la leçon des événements. Écoulons-le méditer devant le tragique écroulement de l'Empire, à Sedan : « La puissance qui juge les puissances les sait abattre sans se répéter jamais, et d'un geste toujours nouveau fait tomber les couronnes avec ou sans la tète des rois. » Ne dirait-on pas quelque sentence tombée de la plume de Bossuet !
Celui qui sait tout abrège tout, disait Montesquieu. Il y a plus de substance dans les brèves études de M. Lamy sur Les commencements de la Révolution française que dans les lourdes compilations ludesques où M. Aulard verse confusément ses fiches. « Je ne connais pas l'auteur, disait Taine, après avoir lu un fragment de ces études dans le Journal des Débats, en août 1888, mais je lui donnerais d'emblée ma voix à l'Académie. » Pascal, a-ton dit, fait tenir dans un article de revue trente volumes d'Arnauld, et par ses minces feuillets vivent éternellement dans la mémoire
âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 6
des hommes des spéculations que les théologiens jusque-là seuls débattaient. Et pareillement, dans un court opuscule, M. Lamy incarcère l'essence de toute une immense et dramatique matière. Son livre sur Le Gouvernement de la Défense nationale, qui cristallise en quelques pages légères les résultats d'études infiniment minutieuses, est une merveille de densité et de richesse idéologique. Il semble vraiment que nous allions avec elles jusqu'au cœur et jusqu'aux moelles des hommes médiocres qui surgirent à la tête du Pouvoir dans celte grande crise de la Patrie. Les portraits que l'auteur a tracés des hommes du quatre Septembre sont, de toute évidence, parmi les plus beaux morceaux de la Littérature de tous les temps. C'est proprement un charme que de relire notamment ce portrait de Grémieux, dessiné d'une pointe si aiguë : « Le premier par l'âge, Crémieux avait pour principal mérite la facilité de sa parole, et celte parole était un bavardage spirituel et intarissable. Il avait tant discouru qu'il lui était resté dans une longue vie peu de temps pour penser, et il avait, causant toujours, atteint la vieillesse sans parvenir à la gravité. Le seul sentiment profond de sa nature était son attachement à sa race : Juif, il était dévoué à l'influence des Juifs, parmi lesquels il ne s'oubliait pas... Ce petit homme camard, aux paupières lourdes sur des yeux ternes, à la face glabre, aux cheveux crépus, savait séduire la fortune, en accepter tout et à toute heure, affronter les plus hauts emplois sans autre étonnement que de les avoir attendus, et sans inquiétude sur la façon dont il les
occuperait. Attiré par l'éclat seul du pouvoir, il n'avait jamais songé à son poids... » De telles pages ne donnent-elles pas toutes les jouissances à l'esprit par la plénitude de leur éclat, de leur justesse et de leur harmonie ? Il ne leur manque pas même cette fleur d'esprit français qui met discrètement son sourire au détour des phrases et laisse comme une écume légère dans le sillage de la pensée. Cet esprit caresse et pique. M. Lamy dégonfle les vaines gloires d'un petit mot vif, comme le chirurgien vide l'abcès d'un brusque coup de lancette. Que reste-t-il de Crémieux, de Garnier-Pagès, de Glais-Bizoin.. . de tous ces démiurges qu'une Mystique révolutionnaire a exaltés, lorsque l'historien leur a fouillé l'âme de son stylet, et qu'il a promené sa sonde dans le néant de leur prétentieuse médiocrité ? Il pénètre un homme d'un seul coup d'œil ; il maîtrise un sujet, si haut et si vaste qu'il soit, d'une seule étreinte !
Nulle part mieux que dans La France du Levant et dans La femme de demain, il n'a fait preuve de cette vigueur synthétique qui va droit, d'un même effort et d'un seul élan, jusqu'à l'essence d'un sujet. Dans La femme de demain, il a vraiment épuisé la question périlleuse du savoir chez les femmes, les invitant à ressaisir le sceptre intellectuel tenu par elles jadis en Grèce. Plus généreux que Molière, il les appelle à la science illimitée et les veut initiées aux multiples formes du savoir humain. Femmes savantes, alors ? Peut-être ! Ni le mot ni la chose ne le font sourciller. Mais, chrétien et moraliste, il veut — ce qui renouvelle la question —
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que la science, pour elles comme pour l'homme, soit un moyen au service d'une fin plus haute ; et faut-il ajouter que, dans sa pensée, la fin suréminente et dernière à quoi tout s'ordonne ici-bas, c'est la vérité catholique ? Il n'accepte pas sans doute, que la femme verse au pédantisme ni au vain gaspillage de ses ressources, mais il veut que, gardant toute sa grâce pour en fleurir son savoir, elle fasse l'emploi discret de ses connaissances, toujours entretenues, pour éclairer autour d'elle les âmes par simple rayonnement. « Sœur, dans la liberté affectueuse de la camaraderie avec ses frères, dit-il ; épouse, dans la douceur des entretiens où l'homme livre ses pensées, elle trouvera maintes occasions de défendre les croyances nécessaires et de combattre les erreurs dissolvantes... C'est la langue de la science qu'au besoin elle fera entendre. Qu'elle ne s'effraye pas de ces luttes : elle s'étonnera bientôt du peu de savoir qui suffit à embarrasser l'irréligion de la plupart des hommes. » Gomme il a toutes les audaces, Lamy ne balance pas à enrôler la femme pour l'œuvre de conquête chrétienne. S'il ne juge pas indispensable qu'elle règne sur le forum ni qu'elle intervienne de sa personne et de sa parole dans nos luttes publiques, il supplie du moins qu'elle établisse par son charme et ses lumières une royauté durable dans le cœur de l'homme, pour gouverner de là ses sentiments essentiels et ses idées directrices. « La femme est, dit-il, la réserve religieuse de l'humanité.»
Nous touchons ici h la pensée profonde et vraiment cardinale de M. Lamy : servir l'idée chrétienne et
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procurer son expansion dans le monde. Une flamme d'apostolat brûle sous toutes ses pages et leur communique un tressaillement. Même quand il n'écrit pas pour le service direct de sa foi, la pensée de cette foi lui est présente et son souvenir illumine son discours. Cet écrivain n'oublie jamais qu'il est en mission. Au bout de sa plume d'apologiste il y a toujours un argument tout prêt, qui s'embusque à l'improviste dans la trame de ses écritures, en apparence les plus désaffectées/Ainsi la vérité se glisse en nous sans bruit à la faveur d'une parure profane ! Son écriture d'une perfection plastique si haute n'a pas l'impassible beauté des marbres antiques. Comme du front de Moïse il en jaillit des rayons. Cet artiste, que sollicite l'attrait pour un art désintéressé, et qui volontiers limiterait son effort aux soins de la forme pure, descend chaque jour de sa tour d'ivoire pour appeler sa génération au combat. Se souvenant d'avoir été soldat1, il nous rappelle sans cesse à tous, et surtout à la jeunesse, que nous sommes ici-bas sur un champ de bataille : « Soyez ambitieux, disait-il en 1906, aux élèves de Juilly, afin d'obtenir à vos doctrines le crédit qu'auront mérité vos services. Des services, des services encore : voilà la vraie propagande efficace... » Servir fut exactement le programme de toute sa vie et la forme propre de son apostolat. Et les services qu'il rechercha ne furent jamais que des services sans gloire. Dans l'armée catholique, il ne voulut être qu'un simple
1. C'est au titre militaire et comme chef de bataillon de réserve qu'il vient d'être nommé Officier de la Légion d'honneur.
soldat, et ce fut sans allégresse qu'il accepta de présider un instant les groupes républicains catholiques qui tentaient de s'organiser pour les élections de 1902. Sollicité un jour de se joindre aux catholiques illustres, aux cardinaux verts, qui s'avisèrent, au lendemain de la Séparation, d'offrir leurs conseils à Rome, il se déroba noblement par instinctive horreur des ingé rences abusives. Persuadé qu'il vaut encore mieux vivre en chrétien que de parler en chrétien, il a toujours prétendu faire en sorte que sa vie fût son meilleur discours. Sachant, comme l'a montré Vogué dans Les morts qui parlent, à quel point est inopérante ou éphémère l'action de ces catholiques électoraux que le hasard ou l'ambition a constitués défenseurs parlementaires des intérêts chrétiens, quand toute leur vie privée dément la sincérité de leurs revendications religieuses, il enseigne que celui-là seul obtient le respect de ses croyances qui commence par les vivre, et il professe que, pour le succès de notre cause, vingt députés « bien pensants » et bien disants ne valent pas un humble catholique dont on sait que l'âme sera blessée à fond si l'on insulte h son Credo. « Le témoignage que vous devez à vos doctrines, disait-il encore aux collégiens de Juilly , n'est pas seulement celui de la parole . La preuve efficace des convictions qu'on a est la vie qu'on mène. » Sa meilleure propagande à lui fut sa vie. L'imployable fermeté de sa croyance est bienfaisante par contagion, et si sa foi ne se contente pas d'être l'exemple sur quoi les esprits vacillants s'instruisent à mépriser leurs doutes, si elle est encore par surcroît,
en toute occasion, expansive et militante, elle tire du moins sa plus grande efficacité de la vie même qu'elle règle et inspire. Son parrain à l'Académie lui fit un mérite d'avoir écrit parfois en Père de l'Église. Je crois qu'il lui eût causé plus de joie en le félicitant d'avoir vécu toujours en Fils de l'Église. Pour nous, rendons-lui témoignage d'avoir fait de son œuvre l'expression et comme l'effforescence de sa vie intérieure. Même quand il ne semble mettre sa plume qu'au service de la science ou de l'art, il pose des actes qui rejaillissent en prestige sur sa foi. Comme il a fondé de façon définitive son renom de catholique, il n'est plus en son pouvoir de faire que personne l'oublie.
La curiosité de M. Lamy est diverse comme ses aptitudes. Ce chrétien tout pénétré de la gravité sainte de ses fonctions d'écrivain n'a pas dédaigné de se pencher un jour sur une âme futile, orageuse et pécheresse. Avec la même sollicitude attentive qu'il avait mise à scruter l'âme des rois, il nous a conté l'aventure passionnelle de cette Aimée de Coigny, qu'une légende de gloire ennoblit depuis les strophes immortelles de La Jeune Captive. Il a pensé qu'une leçon d'ordre pouvait sortir d'un spectacle de désordre. Il se peut; mais la jeune captive, en dépit des taches déplaisantes que M. Lamy nous a montrées sur sa robe d'hermine, nous apparaîtra longtemps encore à travers une flamme de Bengale, nimbée de poésie, purifiée par l'épreuve.
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Si parfaites que soient les grandes œuvres de M. Lamy, c'est encore dans le Discours qu'il excelle. Il a commencé par être orateur ; il l'est demeuré. Et je compte parmi ses discours les grandes Préfaces que d'aventure il écrit pour signaler au public les mérites d'un livre dont il estime que l'action sera bienfaisante pour son pays, comme La Mission Marchand du Docteur Émily, ou Nos amis les Canadiens de M. Louis Arnould. Et je compte aussi ces admirables articles critiques, d'une si sobre vigueur, sur Brunetière, Lapparent, d'Audiffret-Pasquier... où il salue la mémoire de nos grands disparus. Mais, le dirai-je, c'est dans le discours académique qu'il atteint la plus haute perfection de son art. Son discours de réception à l'Académie eût suffi pour lui en mériter l'accès. C'est là qu'il faut aller chercher les pages les plus fortes et les plus glorieuses qu'il ait jamais écrites. Ayant à louer le statuaire Guillaume, il parlait de son art avec une telle science, aisée, directe, ailée, qu'il « donnait à croire, comme le lui disait M. de Freycinet, qu'il était de sa lignée. »
Ce discours serait son chef-d'œuvre s'il ne nous avait donné depuis cette merveille de tact et d'esprit que fut le discours pour la réception de Mgr Duchesne. Dans cette séance mémorable où l'on vit, sous l'étroite coupole, une foule élégante et parfumée s'empresser pour voir comment ce laïc haranguerait ce prélat, ce fut le laïc qui discourut avec la dignité
d'un prélat ! « Les deux orateurs, disait Ernest-Charles au lendemain de la séance, se préoccupèrent diversement de l'avenir de l'Église catholique en France, et peut être que M. Etienne Lamy se montra plus inquiet que Mgr Duchesne. »
Le récipiendaire était, il est vrai, l'élu de M. Lamy, mais celui-ci n'était pas de caractère à limiter par son vote l'indépendance de son jugement. C'est dans ce discours, où éclate la pureté de son catholicisme, que se révèlent aussi le plus complètement peut-être tous les prestiges de son art d'écrivain. Le discours académique est le vrai champ de son génie. C'est là que la noblesse protocolaire de son langage rend ses plus beaux clî'ets. M. Lamy fait songer ici à ces grands diplomates d'autrefois qu'une longue habitude des cours assouplissait aux raffinements d'une simplicité fastueuse. Sa pensée d'une hauteur héraldique se déploie, chaleureuse et nette, dans la pure nudité de ses périodes magnifiquement scandées ; et puis, tout à coup, par une suprême habileté, elle se brise en une poussière d'idées, cinglantes et rapides, tout irisées d'humour, doctes fleurs d'une verve contenue, courtoise et mesurée. Ce styliste, rompu à la science du trait, sait, comme le plus roué des hommes de cour, feutrer ses pointes et souffleter en douceur avec un gant de velours. 11 opère avec tant de grâce et d'agile dextérité que Ion doute un instant, quand on a reçu sa flèche en pleine chair, si l'on a été piqué ! « Si le Cardinal Mathieu vous a désiré pour successeur, disait-il à Mgr Duchesne, c'est une preuve qu'il aimait
la discrétion dans la louange. » Nul ne sait comme M. Lamy aiguiser de ces petites phrases traitresses qui vous transpercent sans faire une goutte de sang, de ces petites phrases félines et captieusement perverses dont le duc de Nivernais nous a laissé un si joli modèle quand il a dit du maréchal de Belle-Isle : « Le maréchal n'avait rien négligé de ce qu'il devait savoir, mais il n'avait rien appris de ce qu'il pouvait ignorer. » M. Lamy sait ainsi frapper avec une fleur et d'un coup d'éventail briser l'orgueil d'une prétention : « Si désintéressés que nous soyons, le mérite des grands hommes nous semble complet quand il s'avise du nôtre. » Il sait faire tenir une réponse claire dans une interrogation insidieuse : « Le soin de votre renommée scientifique, demande-t-il à Mgr Duchesne. vous a-t-il induit parfois à un peu d'ostentation dans votre réserve religieuse ? Votre impartialité a-t-elle pris jusqu'au super flu le ton du détachement et l'air de l'indifférence? » Ce bouquet à Glilorise n'est-il pas un peu, s'il vous plaît, comme le bouquet... duParthe? Or, M. Lamy est fort coutumier de ces menus présents qui semblent une corbeille de fleurs au fond de laquelle l'aspic et le basilic se sont blottis.
Son style, d'un métal si ferme et d'un si mordant éclat, M. Lamy en pouvait trouver tout le secret en lui-même ; sa pensée était d'assez belle qualité pour se hausser à tous les styles. Mais il ne nous fait pas mystère que c'est en La Bruyère et en Tacite qu'il trouva ses maîtres à écrire. C'est de La Bruyère qu'il hérita cet amour inquiet pour notre redoutable langue
française, amour exigeant qui le tient courbé sur ses proses comme un lapidaire sur ses pierres. S'il est un des très rares artistes d'aujourd'hui qui écrivent un français complètement pur, c'est qu'il sut se mettre à l'école du plus timoré des grands écrivains qui vinrent au monde à cette époque heureuse où les ouvrages de l'esprit touchèrent à la perfection. Il lui a dérobé le secret de sa virtuosité. Comme le bon joaillier qui épure patiemment l'eau de ses perles, il s'attarde et se complaît à la combinaison des vocables, aux nobles jeux de la stylisation. Il filtre, condense et polit jusqu'à ce que la phrase sonne à son oreille, décisive comme une maxime, péremptoire comme un décret. Il ne dédaigne pas même, à l'exemple de La Bruyère, cette recherche du « mot de la fin » que seul un philistin pourrait qualifier de puérile. C'est rendre un bel hommage au Rythme et à l'Harmonie que de tendre à faire ainsi tomber sa phrase en beauté, que de la faire cliqueter comme une finale de sonnet, et d'intéresser l'oreille aux vérités qu'elle exprime. M. Lamy est un écrivain drapé, en qui survit le penchant des aïeux pour les jolies phrases pomponnées, manégées, rûchées, telles qu'on les élaborait dans la Chambre bleue d'Arthénice. On l'imaginerait volontiers, sous la fraise espagnole, gongorisant à la cour d'Anne d'Autriche ou ciselant des maximes chez Mme de Sablé. N'est-ce pas Maurras qui lui fit un jour grief d'un rien de préciosité, dénonçant chez lui quelque chose de la saveur mystérieuse et rare d'un Lycophron ? Il est vrai, M. Lamy stylise. S'il ne passe
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point par ce que Flaubert appelait « les affres du style », il n'est pas douteux qu'il s'applique. Et même il ne nous échappe pas qu'il s'applique. Mais qui donc aura le cœur de lui reprocher ce souci du parfait, quand sévit parmi nous la négligence de M. Faguet et la barbarie de M. Paul Adam ? Dans le relevé large de ses opulentes périodes comme dans le déroulement vif de ses petites phrases nerveuses, incisives, et musclées, passent et brillent tour à tour les diverses beautés qui font le charme éternel de notre langue française.
Formé en outre à l'école de Tacite, il tient de son maître latin celle mâle fermeté, cette rude harmonie guerrière qui caractérise toutes ses œuvres. S'il crut devoir s'affranchir des fantaisies syntaxiques dont l'abrupt historien romain, nous a laissé tant d'exemples, il n'hésita pas au contraire à retenir de lui certaines formules, certains procédés d'art qu'une critique légère condamne sottement comme désuets. Ils ne me semblent pas grands clercs ces lettrés qui reprochent à M. Lamy d'être resté fidèle à la prosopopée, au parallèle, au portrait... Ont-ils réfléchi que leur analhème atteignait toutes les formes d'art, et que Pindare, Horace, Malherbe, ayant fait jadis quelques Odes assez parfaites, il fallait faire honte à Hugo d'avoir marché de nouveau dans cette voie battue ? Ils se doivenlaussi de nous consigner la ballade et le sonnet ! Renoncerons-nous à décrire des tempêtes et des couchers de soleil parce que Rousseau et Bernardin ont écrit de jolies choses sur ce thème ?
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Nous sommes ici dans le pur enfantillage ! Il suffirait pour mettre à néant cette inane objection de produire quelqu'un de ces morceaux, dits de rhétorique, que M. Lamy a semés tout le long de son œuvre ; il suffirait notamment de reproduire cette exquise prosopopée des cigales, dont s'adornait son dernier discours académique et que toute la presse a citée. Nous ne terminerons pas du moins sans nous accorder le plaisir d une belle leçon de choses en transcrivant ici le parallèle, désormais fameux, entre Mgr Mathieu et Mgr Duchesne :
« La curiosité de votre prédécesseur était universelle, la vôtre a voulu se borner. Il devait à un coup d'œil juste et prompt une connaissance générale des choses. Leur nouveauté n'était pas le moindre de son attrait, et il lui suffisait de s'essayer à ce qu'il eût été capable d'accomplir en persévérant. Vous aimez pénétrer les profondeurs obscures de l'étude et croyez ne pas savoir ce dont vous ne savez pas le tout. La Bible définit d'un mot admirable le pécheur intermittent : « Il a traversé l'iniquité, il ne l'a pas habitée. » Le cardinal Mathieu a traversé l'histoire, il ne l'a pas habitée. Vous, Monsieur, vous l'habitez, vous vous y êtes établi à perpétuelle demeure. Le cardinal roula de pays en pays et de titre en titre par des routes sonores. Vous êtes l'homme d'une seule tâche. Par vos voyages, vous n'avez guère changé que de bibliothèques, et il n'y a dans votre existence que le bruit des papiers feuilletés par une main respectueuse ou caressés par une plume fidèle. Votre art de causer ne
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diffère pas moins. Le sel du cardinal, au grain parfois un peu gros, n'était que piquant; le vôtre, toujours fin, renferme en chacune de ses parcelles autant de saveur, avec plus d'amertume. La verve du cardinal avait plus de continuité, plus de jaillissement, la vôtre a plus de pensée et moins d'innocence. La plaisanterie du cardinal était un jouet, la vôtre est parfois une arme. La gaieté du cardinal s'échappait d'une bouche grande ouverte par un rire éclatant : vos mots partent, comme d'un arc tendu, de vos lèvres minces, entre deux sourires silencieux. La belle humeur du cardidal tournait inoffensive autour des questions et des personnes : votre ironie sait pénétrer au fond des choses, prendre la mesure des gens et leur marquer les distances. L'esprit du cardinal ne lui a fait que des amis, le vôtre vous a fait quelques ennemis, et vous mériteriez peut-être de les avoir, si vous ne vous souveniez à temps que le prêtre est un condamné à la douceur ».
C'est toujours une souffrance d'arrêter une citation de M. Lamy, car, au moment où l'on va donner le coup de ciseaux, on se prend à douter que l'ont ait fait le meilleur choix. De celte œuvre où tout est excellent, il ne faudrait rien laisser tomber. Elle est de celles dont Mme de Sévigné disait qu'on les voudrait « réduire en bouillon » pour en assouvir d'un coup sa gourmandise. M. Lamy écrit une des plus fortes proses de ce temps, une de celles qui donnent le plus absolument l'impression du définitif. S'il est des écritures plus souples, plus poétiques et plus fleuries,
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il n'en est pas de plus chaudes, de plus robustes et de plus denses. Nulle, il est vrai, n'a subi plus rigoureusement l'épreuve salutaire du tamis ! Mais sous les formes splendides de ce style, imperméable comme l'ivoire, palpite une âme ardente ; sa rigidité n'est pas celle du marbre. Sous cette enveloppe d'un si beau modelé, il y a des muscles et du sang ! Ce style où l'on ne distingue pas une fêlure a comme un air d'éternité,... et la critique qui voudrait y mordre peut-être s'y casserait les dents !
Louis BERTRAND
Se pouvait-il que M. Louis Bertrand1, Africain par élection, fit une longue infidélité à cette Méditerranée latine, dont les rives lumineuses ont peuplé de leurs grands souvenirs son imagination d'humaniste et donné tant de munificence à sa palette de peintre coloriste? Dulces reminiscllur Argosl Le charme capiteux de l'azur méditerranéen devait reconquérir ce professeur d'humeur voyageuse qui soumit si tôt son âme de Pèlerin passionné aux influences de la terre africaine, de cette rude terre dont il osa dire : « Tu me donnas l'être une seconde fois! » Il revient ù ces hords, jadis édéniques, que trop de soleil brûle aujourd'hui ; il y revient dans le sillage d'un homme au cœur brûlant, sur les pas de cet Augustin, éter-
i. Au cours de l'année 191 3, M. Louis Bertrand, jusqu'alors simple critique et romancier, publiait à La Revue des Deux-Mondes un Saint- Augustin qui fut un des événements littéraires de la saison. Ce livre, qui faillit mener d'un bond son auteur jusqu'à l'Académie, lui conquit un immense public que ses romans môme n'avaient pas atteint. 11 éveilla un mouvement de curiosité générale autour d'un écrivain qui laissait passer dans ces pages émues un peu de son âme profonde. M. Bertrand a dit quelque part qu'il n'avait voulu retenir des livres de saint Augustin « que les parties où palpite son âme ardenle ». Ainsi ai-je voulu faire pour M. Bertrand. Ce sont les échos de son âme à lui que j'ai recueillis dans ses livres pour en composer ce portrait. L'auteur de Saint- Augustin a, bien voulu me confirmer que les traits en étaient exacts.
M. Louis Bertrand, né en 18G6, est âgé de 48 ans.
nellement jeune et conquérant, dont Anatole France disait un jour, quand son ironie souriait encore : « Ce fut le plus fier génie de son temps et l'une des plus grandes âmes de toute l'humanité. » Les âmes orageuses et tourmentées de la vieille Afrique romaine offrent d'inépuisables richesses à qui sait les explorer. M. Louis Bertrand les sentit toujours, plus que d'autres, humaines et pathétiques ; aussi leur appliqua-t-il, de préférence, l'effort de son analyse, sans rien abdiquer des grandes disciplines helléno-latines.
Ce Lorrain n'est point un déraciné, comme le prétendit un jour, à la légère, M. Lucien Maury. Sertisseur de mots éclatants, joaillier qui fait scintiller les vocables précieux comme un lapidaire fait miroiter ses pierres, il reste pourtant dans la grande lignée française, il demeure l'auteur de ce beau livre traditionaliste qui s'appelle La Renaissance classique, et, s'il est allé vers des civilisations d'une plus grande opulence de vie, ce n'est pas pour leur demander les secrets d'une technique inconnue, mais pour s'y ravitailler en butin, et... sur des pensers nouveaux brocher des proses antiques.
Après avoir, pendant quinze ans, chanté toujours les chauds pays de lumière, après avoir obstinément choisi tous ses héros parmi les vieux peuples d'Orient1 : voluptueux Numides, Asiates indolents,
1. M. Louis Bertrand nous avail donne avant son Saint-Augustin : Le sang des races. — La Cina. — Le rival de Don Juan. — Pépète le bien-aimé. — L'invasion. — Le Jardin de la mort. — La Grèce du soleil et des paysages. — Le Mirage oriental. — Le livre de la Méditerranée. — Les bains de Phalère. — Mademoiselle de Jessincourt.
âmes d'aujourd'hui. — 2e série. 7
Achéens aux belles cnémides... il était revenu, l'an dernier, avec Mademoiselle de Jessincourt, vers sa Lorraine natale. Il nous avait ainsi montré que son génie contrasté se pouvait mouvoir avec une pareille aisance dans les grisailles septentrionales et dans les flamboiements tropicaux, qu'il pouvait peindre les nuances fanées d'un ciel bas où ne fleurit pas l'oranger comme les rutilances de Midi, roi des étés....
Mademoiselle de Jessincourt, innocente histoire d'une âme, sans une once de romanesque, n'était une grande œuvre que par la profondeur de l'analyse et l'intensité du sentiment. Il ne s'y passait que de minuscules péripéties, que de sages et candides aventures. Pareil à quelque beau champ tranquille, où ne s'aperçoit qu'un léger friselis d'herbes ou d'épis, ce livre réalisait le miracle d'être une légende captivante en n'étant qu'une légende grise. Dans l'humble cadre d'une petite cité lorraine s'y mouvait sous nos yeux une pauvre fdle noble et sans fortune, déjà montée en graine, dont l'existence de célibataire délaissée, grâce aux prestiges d'un art supérieur, se fleurissait de poésie. Du prosaïque écoulement de cette vie sans aventure et sans gloire, M. Bertrand avait su faire jaillir du charme et de la grâce, et d'un infime épisode de la chronique lorraine tirer un livre qui serait son chef-d'œuvre, s'il ne s'était avisé de retourner vers l'Afrique et de nous raconter saint Augustin !
Saint Augustin1, c'est le poème de la conversion, c'est aussi le grand hymne d'action de grâces personnelle, si je ne me trompe, d'une âme illuminée d'enhaut. Déjà, sous les pages discrètes de Mademoiselle de Jessincourt, une oreille attentive pouvait entendre chanter en douceur cet hymne de reconnaissance qu'un cœur de néophyte tient si difficilement captif en lui. Le livre s'achevait brusquement sur cette grande parole éternelle qui nous vient de si loin dans le temps, de YÉcclésiaste en passant par Y Imitation : « Il n'y a que Dieu qui rassasie ! » La qualité d'une âme se révélait dans cette parole qui faisait planer sur toute la finale du roman comme une lueur d'aube.
Cette aube encore hésitante s'épanouit aujourd'hui radieusement dans le maître livre nouveau, qui, dès la première heure, vient parmi nous d'aller aux nues. Le Saint Augustin s'ouvre, lui, par une autre divine sentence dont toutes ses pages ne seront que la paraphase : « Notre cœur est inquiet, mon Dieu, jusqu'à ce qu'il se repose en toi. » Ainsi, par ces deux émouvantes maximes, les deux œuvres se rejoignent et s'apparentent. Elles sont toutes les
i . L'édition complète de Saint-Augustin ne peut être mise entre toutes les mains, mais l'auteur nous en a donné une édition expurgée que la jeunesse pourra lire.
Est-ce à dire que le livre, môme en sa dernière forme, soit pur de tout élément naturaliste? Je n'oserais le prétendre. Il se glisse presque infailliblement dans les œuvres des nouveaux convertis de subtiles traces d'erreur. Mais je n'ai pas à faire l'étude ou le procès d'un livre, je décris une évolution d'âme.
deux d'un chrétien que rien d'éphémère ne peut plus rassasier et qui trouve le goût de cendres au fond de toutes les choses transitoires. Gomme Augustin qu'il a choisi pour modèle et compagnon de pèlerinage, il nous revient de loin, de je ne sais quel manichéisme voluptueux et clandestin dont ses premiers livres, à travers une débauche de couleur, nous apportaient le troublant écho.
Ancien élève de l'École normale supérieure, docteur es lettres, professeur de rhétorique au lycée d'Alger, quand il partit pour l'Afrique, Louis Bertrand se croyait une âme affranchie pour toujours de la tradition religieuse. Il ne savait pas que cette terre de lumière, vers laquelle il voguait d'un cœur si profane, allait, en enchantant ses yeux, lui rendre les surnaturelles clartés. Il lui dira plus tard sa gratitude dans un beau chant lyrique tout vibrant d'émotion : « Pays du soleil et de la plus pure lumière... tu rattachas ma pensée égarée au solide appui de la tradition, en étalant sous mes yeux la majesté de tes ruines »
Pendant dix années, le jeune professeur, « muni, nous dit-il, d'une Bible et d'un Coran », promena sa songerie curieuse non seulement sur toutes les routes d'Afrique mais à travers tout ce vieux monde levantin qui sommeille ou s'affaire dans la langueur enivrée des côtes méditerranéennes. Le premier contact fut un émerveillement. Le rêve de sa longue enfance dans les brumes du Nord s'accomplissait. Il se grisait de couleurs et de lumière devant les féeries mou-
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vantes qu'une fabuleuse Asie déroulait à ses yeux.
Mais une pauvre tête d'oiseau pourrait seule se repailre longtemps d'aussi fragiles plaisirs. Les premières joies de la découverte furent bien vite épuisées pour M. Bertrand. En contemplant la morne splendeur asiatique, la corruption de l'Islam, il sentit par contraste de quel inestimable charme la civilisation chrétienne avait paré les âmes de l'Occident latin. La valeur du christianisme se révélait à lui dans la comparaison perpétuelle qu'il en faisait avec la misère musulmane : misère intellectuelle et misère morale !
Et puis surtout, M. Bertrand, était de la petite phalange élue de ces âmes que rien d'humain ne peut plus rassasier, et qui, traînant partout ici-bas une mélancolie d'émigrants, redisent devant tous les spectacles de cet univers borné : « Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas éternel? » Après avoir connu, comme Augustin, l'exaltante ivresse des départs, de ces fuites vers l'inconnu, qui nous enfièvrent comme une marche à l'étoile ou comme une évasion, il revint, lui aussi, d'une aile lassée, avec l'amertume des cœurs profonds que tous les horizons terrestres déçoivent tour à tour, et qui, sans espoir désormais de recréer leur pauvre être éphémère, viennent enfin se chercher et se reposer dans la seule Réalité qui ne trompe pas. M. Bertrand passa partout « en étranger et en pèlerin », en homme qui a se sent instinctivement d'ailleurs », comme il dit... Tant qu'enfin, s'étant ébloui aux plus beaux mirages de ce monde, il coin-
prit que ce n'étaient que des mirages, et lit voile vers ce Port vraiment Royal où l'on rencontre, selon son expression, « la plénitude de soi qui n'est qu'en Dieu ».
Il y a plusieurs annés déjà qu'il a consommé ce retour au bercail. Mais il n'a pas voulu que ce rapatriement d'une âme se fit dans la réclame et dans le bruit. Il dédaigna de chanter avec solennité son novus renascitur ordo. Sa conversion s'opéra sans musique ni battage, et quand le miracle s'accomplit, c'est à peine si le monde autour de lui en connut quelque chose. Je ne l'en loue ni ne l'en blâme. Chaque homme a sa loi de nature. M. Bertrand fut toujours de ces âmes ombrageuses qui vivent reployées sur elles-mêmes et s'isolent dans une retraite escarpée. Gomme son maître Flaubert il mit toujours à son visage le masque d'une impassible objectivité, gardant jalousement en soi-même les secrets de sa vie intérieure. Il n'eût pas écrit la Confession d'un enfant du siècle; il n'eût pas même écrit les Confessions de saint Augustin ! Je ne sais s'il délibéra profondément cette réserve pudique qui lui fait dérober aux regards le mystère de sa vie spirituelle ? J'incline à croire qu'il s'y arrêta vraiment par calcul et par choix. Lisons bien, en effet, au travers de ces lignes indirectes qui posent et résolvent le même problème pour Augustin : « Enfin touché par la grâce, Augustin allait-il décidément se convertir avec éclat, comme son confrère, l'illustre Victorinus? Il n'ignorait pas que ces conversions retentissantes ont une vertu
exemplaire qui entraine les foules. Quel bruit, s'il donnait sa démission de professeur de rhétorique, pour vivre selon l'ascétisme chrétien ! Mais il préféra éviter à la fois le scandale des uns et la louange tapageuse des autres. Dieu seul et quelques amis très chers seraient témoins de sa pénitence. » Ainsi en décida M. Bertrand pour lui-même. Il donna bien sa démission de professeur de rhétorique, mais sans éclat ni fanfare. Il s'isola sur les hauts lieux....
Quand il reçut le don de Dieu et qu'un rayon du ciel le visita, il s'en alla réfugier sa joie loin des hommes et des agitations du Forum. Comme Jésus, il partit au désert, jusqu'à Jérusalem, pour savourer seul devant le Créateur le bienfait de la grâce, pour en mesurer plus parfaitement l'étendue. Il s'enferma
i. Lorsque les pages de cette petite étude parurent dans La Croix, M. Louis Bertrand voulut bien m'écrire de Nice où il travaille, à l'ordinaire, de son chalet La Cina, ces lignes que je suis autorisé à rendre publiques : a Vous semblez exprimer le désir que je sorte de ma réserve au sujet de mon retour à la foi. Je suis revenu ici, dans mon habituelle solitude, avec l'intention de m'y recueillir et d'évoquer, si je le puis, les heures bénies que j'ai vécues à Jérusalem, parmi les religieux qui m'ont accueilli avec une si fraternelle sollicitude. Que sortira-t-il de ces souvenirs déjà anciens? J'ai peur qu'ils n'aient pas une vertu suffisamment exemplaire pour être livrés au public. Mais surtout je sens mon indignité. Enfin, je vais essayer, pour répondre à des sollicitations amicales qui m'honorent infiniment, mais que je crains de bien mal satisfaire ». L'exquise délicatesse d'âme que trahit cette confidence ne peut qu'aviver chez nous le désir de lire bientôt les Confessions de M. Bertrand. Si ce modeste essai a pu « l'encourager », — comme il a la condescendance de me l'affirmer, — à sortir de sa réserve, j'en serai profondément heureux.
loi AMES D'AUJOKRD'HUI
dans le silence d'un couvent dominicain, à dessein de s'y recueillir, d'y confirmer ses dispositions pénitentes et d'y préparer en paix sa renaissance chrétienne.
Plus tard, il laissera bien échapper quelques lambeaux d'aveux, — car qui donc pourrait écrire sans livrer son âme? A son insu, peut-être, des reflets de la mystérieuse illumination intérieure filtreront çà et là dans son œuvre, et, le souvenir des joies éprouvées lui remontant au cœur, il écrira : « L'exquise retraite que celle cellule ouverte sur une cour intérieure ombreuse et fraîche, et combien propice à la méditation... Dans ce cadre composé par la plus émouvante et la plus grandiose des histoires se déroulait sous mon regard toute la calme beauté de la vie monastique... Pour moi, je n'ai jamais senti comme chez eux — chez les religieux, — la douce présence du Maître et la certitude de sa divine promesse : « Je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles1. » Ainsi parfois sous sa plume, quand elle s'oublie, des ébauches de confession se dessinent, mais à demi retenues toujours et comme voilées!
Son silence pourtant n'eut jamais rien d'une abdication. Le bel acte de foi qu'est son Saint Augustin suffirait à nous rappeler que M. Bertrand n'est pas un dilettante qui s'enferme en sa tour d'ivoire, ni un égoïste qui s'en va rêver sous sa tente au lieu d'entre* dans la bataille. Il s'indigne, quand il le faut, des o froissements que les sectaires d'aujourd'hui
i. Le mirage oriental, pp. 338 et 437.
infligent aux aines croyantes » ; il sait dire aux imbéciles que « le catholicisme n'est l'ennemi d'aucune science », et que « l'éternité lui est promise » ; mais il se tait sur les mouvements de la grâce en son cœur1. Ne forçons pas le secret du roi !
Sait-il parfaitement lui-même, d'ailleurs, comment s'est opéré le prodige de son retour à Dieu? « La conversion, dit-il, est un fait divin qui échappe à toute discipline rationnelle. Avant d'éclater à la lumière, il se prépare longuement. » Par quels cheminements invisibles la vérité a-t-elle reconquis son cerveau et subjugué son cœur? Elle rentra sans doute obscurément, favorisée dans sa marche par des circonstances fortuites, dont il ne sut pas lui-même discerner le grand rôle bienfaisant. Sur de menus indices, peut-être pourrions-nous conjecturer qu'il y eut dans sa vie des expériences passionnelles, suivies de durs déboires, et qu'il parvint à la lumière par l'habituelle via dolorosa, par la voie douloureuse du désenchantement. « L'histoire d'Augustin, écrit-il, se répète pour chacun de nous. La perte de la foi coïncide toujours avec l'éveil des sens... » Nous avions déjà cueilli pareil aveu sur les lèvres de Coppée. De l'âme de Bertrand ne saurons-nous ainsi jamais que
i. II y a quelques années pourtant, dans le moment de sa conversion, comme une grande revue catholique, ignorant son retour définitif à Dieu, avait exprimé sa joio de le voir devenir de plus en plus nôtre, M. Bertrand ne put supporter qu'un doute subsistât sur sa véritable position. S'adressant à cette revue, il demanda qu'on lui accordât publiquement la place à laquelle il avait droit maintenant, dans la maison même du Père de famille, non plus seulement sur le seuil 1
ce qui la fait semblable à toutes les autres âmes? Consolons-nous par la pensée que cette âme est nôtre et que sa foi chrétienne reconquise s'épanouit maintenant en des livres qui sont l'honneur des lettres françaises '.
Dans le Saint Augustin qu'il vient de nous donner, M. Louis Bertrand a rencontré, je crois, la perfection de ses dons. Bien loin que son encre ait pâli, elle a pris comme un éclat nouveau : elle est plus que jamais de cinabre et de pourpre. Et sa palette, en se réduisant, a pris des tons plus chauds. On dirait aussi que dans sa gamme, un peu dure à l'ordinaire, s'est glissée comme une note attendrie. Dans sa symphonie
i . Comment ne pas reproduire ici la belle page du Mirage oriental où M. Bertrand, comme Chateaubriand et comme Loti, a fixé toute vibrante la grande vague d'émotion qui jaillit de son cœur à la vue du saint Sépulcre : « Et si, comme beaucoup d'autres, dit-il, dans la Basilique du sépulcre, j'ai pu me scandaliser devant les oripeaux barbares dont une piété naïve l'affubla, devant des scènes inquiétantes de basse superstition, — toutes ces impressions mesquines ont été soudainement balayées en moi comme par un grand souille purifiant, à la seule vue du Tombeau. Quand on songe seulement au torrent d'amour qui a jailli de ce rocher pour se répandre sur le monde, on ne peut que tomber à ganoux, en sanglotant de tendresse et d'adoration! Ah! Celui qui reposa sous ce marbre, usé par la ferveur des bouches adorantesl Celui-là!... personne n'a été aimé, personne n'a fait aimer comme Lui! J'ai rencontré de pauvres êtres, aux visages dégradés par la misère, qui, tout-à-coup, s'illuminaient d'une beauté radieuse, en touchant cette tombe de résurrection. Quel amour est-ce donc que cet amour du Christ, pour qu'en pénétrant dans une brute humaine il la transforme ainsi en une créature spirituelle et que, dans ses yeux obscurs et sur ses lèvres bestiales, il fasse monter une âme vêtue de clarté? »
pussent ù présent tous les grands frissons humains. Avec des mots ruisselants de lumière, il reconstitue, dans son perpétuel flamboiement, cette pittoresque et tumultueuse Afrique que parcourut en tous sens l'infatigable voyageur que fut l'évêque d'Hippone. Je n'oserais affirmer que parfois un peu trop de splendeur descriptive ne nuise pas à la vie des âmes, en s'en isolant ; mais ce sont là petites misères de grand seigneur. Il s'en faut d'ailleurs que M. Bertrand soit de ces écrivains embroussaillés et prolixes qui n'omettent aucun détail inutile et noient leurs personnages dans un fatras : il sait se résoudre aux « justes abandons », pour donner toute valeur aux âmes. C'est pourquoi, de son beau style allègre et sans fêlure, qui n'est pas seulement, dans sa plénitude nerveuse, une joie pour l'imagination mais une caresse pour l'oreille, M. Bertrand a vraiment rendu la vie à cet incomparable saint, dont il faut bien dire, en finissant, qu'il fut un des plus nobles génies et l'une des plus grandes âmes de l'humanité !
La comtesse de NOAILLES
Dans le petit chœur de Ménades débridées, par qui le paganisme prolonge sa vie précaire dans les lettres françaises, Mme de Noailles doit à l'éclat de son nom d'avoir été promue reine du bal. Cette princesse lointaine, descendue naguère de je ne sais quel fabuleux Orient, vient d'écrire un livre * qui nous rappelle, si nous l'avions oublié, que le transport dionysiaque dont elle fait vanité la maîtrise encore, et que, dans l'effervescente chorégie de bayadères où brillent ]\jmes de Saint-Point, Delarue-Mardrus, Renée Vivien, Hélène Picard, elle demeure toujours l'une des plus incendiées. Ne nous vint-elle pas des ardents pays de soleil où Midi, Roi des étés, brûle les têtes et les cœurs et les fait chavirer ? Et n'est-ce pas à son dieusoleil qu'elle eût dû adresser sa grande invocation :
C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond Si sensible et si chaud que l'univers y fond!
i. Le dernier recueil de M'ne de Noailles, Les vivants et les morts, marque pourtant un progrès. Il est moins tumultueux et moins touffu que les précédents. Aussi plusieurs de ses admirateurs ont-ils cru voir dans quelques-uns des poèmes nouveaux comme l'ébauche d'une conversion future. Je n'ai point leur confiant optimisme. Mais je reconnais que la Comtesse de Noailles est à la merci d'une saute de vent. Avec elle, il ne faut jurer de rien et se garder de rien prévoir. Elle flotte, elle hésite, en un mot elle est femmel...