LA COMTESSE DE NOAILLES J OQ
De celte fournaise où tout se fond, et sans doute se confond, ne faut-il pas attendre que soient exilés les sentiments simples et les idées justes ?
Les premiers vers de Mme de Noailles furent salués d'une louange bruyante. Au-devant de la nouvelle muse, la critique s'empressa, et nos plus roides Aristarques, entrant dans la cadence, firent la révérence. M. Ernest-Charles, avec deux ou trois originaux, bouda seul à sa jeune gloire. Mais nos censeurs philosophes qui, à l'exemple de Pascal, honorent les puissances pour des raisons de derrière la tête, s'inclinèrent autant qu'il était nécessaire. Je ne raille pas. Et je suis si peu en humeur de fronder que je veux admettre sans réticences la sincérité des admirateurs de Mmede Noailles. Je tiens comme assuré qu'ils ont pour l'Artiste seule allumé leurs cassolettes, et que, si la noble fille des Bibesco se fût appelée Mme Poisvert, dactylographe à Mostaganem , ils eussent honoré son génie du même applaudissement.
Il leur échappa que ses audaces erotiques fussent disgracieuses et mal séantes. Ils eurent des trésors d'indulgence pour ses outrances de couleur et l'indigence de sa pensée. Une tête plus ferme en eût été grisée ! Étonnons-nous que sur de tels encouragements la poétesse ait perdu le sens du décent ! Tout de suite elle passa les bornes, et, pressant sur la chanterelle, versa dans une lubricité si déplaisante que la critique la moins prude poussa le cri de la vertu effarouchée. Plusieurs, qui ne sont pourtant pas de timides bergeronnettes, en reçurent un choc,
et s'alarmèrent ouvertement de voir la poésie devenir pour les femmes un exutoire d'impudicité. Depuis Apulée, il est vrai, on n'était pas allé plus loin dans l'épanchement licencieux !
Un admirateur de la comtesse de Noailles avait un jour exprimé la crainte qu'elle ne fût comprimée dans son génie par son armature sociale, et que l'atmosphère de respectabilité, où la mettaitson rang, la retint d'ouvrir toute son âme et de a perdre la pudeur ». Il doit être bien rassuré maintenant et connaître que son héroïne n'est pas de tempérament à reculer devant aucune « hussardise ». Dès son premier recueil, dès ce Cœur innombrable, que je ne conseille à personne d'explorer, Mme de Noailles, secouant sa sandale sur un monde encanaillé de préjugés pudibonds, donna licence à ses fougues de corybante, et, d'un geste allègre, dépouillant les scrupules surannés dont vingt siècles de christianisme ont muni l'âme de la femme, nous livra les secrets d'un cœur déjà faisandé, à un âge où on l'a d'ordinaire encore frais et neuf. Au travers de celte longue rêverie lascive, vous chercheriez vainement le son d'une âme ; vous n'y discernez que fièvre sensuelle à haute température, vous n'entendez que le cri de Messaline, et vous voyez s'ébrouer sans grâce l'animal humain ! On n'attend pas que je donne ici des textes, mais je puis rapporter une maxime où l'auteur mit sa pensée profonde, et qui eût fait rêverie soldat de Marathon : « L'héroïsme et la sensualité sont la même chose. » On a parlé du mysticisme païen de notre poétesse! Je la crois mys-