LA COMTESSE DE NOAILLES
tique à peu près comme l'est une jeune panthère qui va s'ébattre dans la jungle !
Mm8 de Noailles, au surplus, aime à se donner pour la sœur des animaux, des végétaux même, sans préjudice des minéraux. Les scholiastes qui ont exercé leur critique sur son œuvre nous avertissent qu'elle incline au panthéisme et qu'elle a conscience de participer à la vie spirituelle du « Cosmos ». Les choses lui sont consubstantielles !
Quand elle était enfant, on lui expliquait un jour qu'une décoration était la récompense des belles actions. Alors, désignant un acacia fleuri, elle dit : « Pourquoi ne décore-t-on pas cet arbre ? » On nous assure que le mot avait de la profondeur. Il indiquait, dit-on, que la jeune fdle tendait à communier de toute son âme avec l'âme obscure du monde, diffuse à travers les choses. Elle fut, dès lors, « la sœur errante du naïf univers » ; et jusqu'aux abstractions, tout lui devint objet d'amour : « Ivre de domination, ne sentirai-je s'abattre et se pâmer la Marseillaise sur mon cœur? » Voilà des imaginations qui sont assurément sublimes... ou comiques. Si d'aventure vous n'en sentez pas la splendeur, ne comptez pas sur moi, je vous prie, pour vous en ouvrir le mystère, car je n'ai pas la tête aménagée pour pénétrer ces beautés troublantes.
Mais où. nous mène donc enfin cette philosophie
singulière? Elle nous mène ù la fusion de l'âme des hommes avec l'âme du « Cosmos », elle nous mène au Nirvanah du Bouddha :
Je ne souhaite pas d'éternité plus douce Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse!
Aimable perspective, qui nous promet la joie de cueillir des âmes lorsque nous cueillerons des fraises! L'ambition de l'écrivain ne se limite pas, il est vrai, à cette humble métempsycose, et son rêve panthéiste s'ouvre sur de plus hauts horizons. Un jour, elle voudrait être « un éclat d'azur dans le temps », puis « une parcelle de ce néant où entrent toutes choses ». Recueillons ces cris, mais gardons-nous comme d'une tentation de leur prêter un sens et n'imposons pas à notre raison l'affolant exercice de chercher comment l'on pourrait être un fragment de rien ou une parcelle de zéro! Admirons seulement que de telles pauvretés puissent, dans un esprit orné, supplanter la vieille croyance ù la survivance personnelle des âmes!
L'attente du Nirvanah et le réjouissant espoir d'être quelque jour « un fraisier arrondi sur la mousse » ne suffisent pourtant pas à verser la paix dans son cœur. Elle est venue trop tard dans un monde trop vieux, et la simple pensée de la mort suffit à culbuter son panthéisme vacillant :
Et pourtant, il faudra nous en aller d'ici... Descendre dans la nuit avec un front noirci... Hélas! Je n'étais pas faite pour être morte !
Eh! mais, en vérité, Madame, on n'est jamais fait
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pour être mort quand on n'apparut dans la vie que pour être chaque matin un figurant de la fête humaine. On a beau se guindcr sur les grands systèmes, appeler à son secours le Panthéisme, le Bouddhisme, le Nirvanah et toutes les consolations des Védas, on a beau mettre à sa nef le grand pavois et voguer vers Cythère, le front couronné de pampre, si l'on ne voit pas au delà, si on limite sa vue aux choses transitoires, il vient une heure où l'on sent en soi sourdre le désespoir ; car, au sortir de Cythère, où sera le refuge ? Et comme elle est dure alors, l'inexorable voix qui nous murmure à l'oreille la vieille sentence des anachorètes : « Et pourtant, frères, il faut mourir ! »
Nous n'aurions qu'une indulgente pitié pour les puérilités de ce panthéisme inconsistant, s'il n'arrivait à Mme de Noailles d'humilier par son jeu les objets de notre culte. Il est inélégant, Madame, je vous l'affirme, — et c'est esquisser le geste des accroupis de Vendôme ! — de comparer la Vierge Marie à Vénus, et d'écrire devant une Vierge des Sept Douleurs : o L'amant torturé
... contemple, au travers de ces vapeurs d'écume Cette Vénus au sein percé.
La simple courtoisie fait une loi de ne point railler ce que l'élite d'une nation, où l'on fut accueilli tient pour sacré. Un Français de France, quand il a quelque éducation, sait éviter ces... fautes de goût, qui n'abaissent que celui qui les commet !
âmes d'aujourd'hui. — 2° série. 8
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Le goût ! C'est ici que nous touchons au \ice intime de toute une œuvre. Mme de Noailles manque, en un degré qui n'est pas croyable, de ce sens critique qui fait éliminer et choisir. Son art est panthéiste, asiatique et bouddhique ; il est touffu comme une savane, tumultueux et criard comme un comptoir levantin. Sa pensée baigne en des nébulosités, où toutes les valeurs se confondent, où s'effondrent les hiérarchies. Je n'ai jamais senti devant les idéologies de cette écrivain que le plus incurable des scepticismes, et ce me fut toujours un étonnement que cette appel nostalgique adressé par elle à l'oiseau sans pensée :
Ah ! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas!
Mais que lui manque-t-il donc pour être en vérité cette chose légère et chantante qui ne se pique point de métaphysique ? Il m'a toujours semblé que Mme de Noailles jugeait l'univers avec une cervelle d'oiseau. La substance philosophique de son chant est d'une vanité si pure que, nous la voudrions plutôt inexistante; car, il n'est rien d'affligeant comme ces essais de spéculation qui se brisent, comme ces intermittences de raisonnement où nous sentons que le fil de la pensée se casse entre nos doigts. M de Noailles juxtapose et énumère ; elle ne compose ni ne subordonne. Son poème est une frondaison confuse d'idées, d'images et de sentiments où tout dessin s'efface. Si c'était encore le roval négligé d'un Lamartine, mais
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c'est ici le désordre par débilité mentale, le lâché par évanescence de pensée. Avec une inconstance d'ondine, quand nous la croyions ferme en un dessein, elle le quitte soudain pour se donner à la première image qui passe, et pour aller, dans le sillage de ce papillon fortuit, s'égarer aux sous-bois, hors des avenues de la pensée première. Nous éprouvons à la suivre l'éternelle déception de l'enfant qui voit crever sa bulle de savon quand il pensait la capturer.
S'il arrive, — car tout arrive — qu'un poème de Mme de Noailles fait un correct, voire un radieux départ, tout à coup et sans faute, au détour de la strophe, surgit le vers insane et puéril où le rythme trébuche et l'idée extravague. Le grelot de Triboulet éclate dans la fête, et, sous la pointe d'un comique assassin, succombe le charme d'un chant qu'un beau souffle portait1. La strophe partie dans un grand vol
i . Ceci indique assez, je pense, que je ne méconnais pas les intermittentes beautés qui éclatent dans les poème« de notre bacchante nationale. On m'a reproché de la sévérité à son endroit. J'avoue que je ne suis pas enchaîné à son char de victoire. Mais je redis volontiers qu'il y a chez elle des beautés erratiques. A défaut d'un beau poème, il a de beaux vers et même de belles strophes. Des critiques indépendants, comme Henri Clouard et Charles Le Goffie, — même après Les vivants et les morts, — ont fait, avec des précautions de langage auxquelles je ne me sens pas tenu, les mêmes réserves que moi, et noté chez notre poétesse les mêmes défaillances d'inspiration. Charles Le Goffie écrit, dans La Revue hebdomadaire du n octobre 1913, sur l'un des principaux poèmes des Vivants et des morts : « Ces coups d'aile, ces élévations, toute cette tension mystique finissent par sombrer dans une sorte de lourde et longue imprécation... Il est heureux que Mme de Noailles n'ait pas clos son livre sur cette pièce des Élévations, la dernière de la série et qui mérite si peu, même par la langue, traînante, pâteuse, de s'appeler une élévation ». Et M. Henri Clouard, l'un des meilleurs disciples de Maurras, écrit de son côté dans la jeune et déjà
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retombe à terre, l'aile cassée. Comment veut-on qu'un sourire n'affleure pas aux lèvres des délicats quand sous leurs yeux passent des vers comme celui-ci :
Je suis lourde comme l'Asie et ses palais de rois !
Hélas ! nous ne pouvons rien pour l'allégeance de la plaintive élégiaque ! Serons nous plus graves quand Mme de Noaillesnous décrira des moniales espagnoles :
Dont le visage meurt d'un sanglot fol et mol?
Mais plus fol que ce sanglot et plus mol que ce vers est encore, je pense, ce distique harmonieux où se poursuit la description de je ne sais quelles pâles Carmélites :
Dont le regard s'éteint d'extase poignardée Au milieu du parfum de rose des cheveux !
si importante Revue critique des idées et des livres, 10 août igi3 : « Elle semble toujours à la merci du moment, sous le coup de la dernière sensation devenant pour elle l'unique et faisant oublier toutes les autres... Dans ces conditions, il est rare qu'un poème arrive à se composer. Poésie perpétuellement en chantier. Un incessant recommencement, un manteau qui toujours se dénoue... Pourquoi les émotions ont-elles l'air d'ignorer qu'elles devraient se soumettre à un axe ? Pourquoi prennent-elles chacune une tangente? Pourquoi la volonté intelligente semble-t-elle oublier sa fonction propre, qui n'est pas moins d'orienter et de maintenir que d'élucider? Une seule réponse est possible : que l'intermédiaire normal fait défaut... Chaque fois que Mme de îS'oailles ouvrait sa poésie à des souvenirs d'histoire, voire de philosophie, je crois sentir qu'ils étaient a plaqués b... Le9 beautés de Moréas sont essentiellement des beautés de civilisation : il y a je ne sais quelle volupté barbare dans les jouissances du Cœur innombrable ». Barbarie et vice de composition! n'est-ce pas ce que je me suis efforcé de montrer dans la poésie de Mme de Noailles. Et si mon étude n'avait paru dans La Croix, le 8 mai 191 3, ne la dirait-on pas inspirée de celle d'Henri Clouard ?