II. HOMMES D ETAT
était à l'agonie sur la terre ? Eh bien ! pourquoi descendraientelles aujourd'hui qu'il s'agit, non pas du crucifiement de Dieu, mais du crucifiement de l'homme par l'homme ? Pourquoi descendraient-elles aujourd'hui, quand notre conscience nous crie si haut que, dans cette tragédie, personne ne mérite leur intervention, ni ceux qui doivent être les victimes, ni ceux qui doivent être les bourreaux ?
« Il s'agit ici d'une question très grave : il ne s'agit de rien moins que de vérifier quel est le véritable esprit du catholicisme touchant les vicissitudes de cette lutte gigantesque entre le mal et le bien, ou, comme disait saint Augustin, entre la cité de Dieu et la cité du monde. Quant à moi, je tiens pour prouvé et évident qu'ici-bas le mal finit toujours par triompher du bien, et que le triomphe sur le mal est réservé, si l'on peut s'exprimer ainsi, à Dieu personnellement.
« Aussi n'y a-t-il aucune période historique qui ne vienne aboutir à une catastrophe. La première période historique commence à la création du monde et aboutit au déluge. Et que signifie le déluge ? Deux choses : le triomphe naturel du mal sur le bien, et le triomphe surnaturel de Dieu sur le mal, par le moyen d'une action directe, personnelle et souveraine.
« Les hommes ruisselaient encore des eaux du déluge quand la même lutte recommença. Les ténèbres s'amoncellent à tous les horizons. A la venue de Notre-Seigneur, la nuit était partout, une nuit épaisse, palpable. Le Seigneur est élevé en croix, et le jour revient pour le monde. Que signifie cette grande catastrophe ? Deux choses : le triomphe naturel du mal sur le bien, et le triomphe surnaturel de Dieu sur le mal, par le moyen d'une action directe, personnelle et souveraine.
« Que disent les Ecritures sur la fin du monde ? Elles disent que l'Antéchrist sera le maître de l'univers, et qu'alors viendra le jugement dernier avec la dernière catastrophe. Que signifiera cette catastrophe ? Comme les autres, elle signifiera le triomphe naturel du mal sur le bien, et le triomphe surnaturel de Dieu sur le mal, par le moyen d'une action directe, personnelle et souveraine.
« Telle est pour moi la philosophie, toute la philosophie de l'histoire. Vico fut sur le point de voir la vérité, et, s'il l'eût vue, il l'eût exposée mieux que moi ; mais, perdant bientôt la trace lumineuse, il se trouva enveloppé de ténèbres. Dans la variété infinie des événements humains, il a cru découvrir un nombre toujours fixe et restreint de formes politiques ci sociales. Pour démontrer son erreur, il suffit de regarder les Etats- Unis, qui ne s'ajustent à aucune de ces formes. S'il f'ùl entré
'() H. — AMES BÉROÏQUES
plus profondément dans les mystères catholiques, il aurait vu que la vérité est dans cette même proposition prise à revers. La vérité est dans l'identité substantielle des événement, voilée et comme cachée par la variété infinie des formes.
« Voilà ma croyance. Je vous laisse à deviner mon opinion sur le résultat de la lutte qui se livre actuellement dans le monde ».
On sait quelles belles applications Donoso Gortès tirait de cette théorie, et comment elle lui servait à expliquer la marche rapide et le caractère effrayant des révolutions contemporaines, qui se font toutes au nom de la liberté et qui toutes tendent et doivent logiquement aboutir à la diminution, à la suppression, à la négation suprême et définitive de toute liberté. Dans son discours du 4 Janvier, il demande aux progressistes espagnols, grands parleurs de liberté comme les nôtres, s'ils ignorent que déjà la liberté n'est plus.
« N'avez-vous pas assisté comme j'ai assisté moi-même, en esprit, à sa douloureuse passion ? Ne l'avez- vous point vue persécutée, raillée, perfidement frappée par tous les démagogues du monde ? Ne lavez-vous point vue traîner son angoisse sur les montagnes de la Suisse, sur les rives de la Seine, sur les bords du Rhin et du Danube, sur le rivage du Tibre ; ne lavez-vous point vue enfin monter au Quirinal qui a été son Calvaire?... Oui, la liberté est morte, et elle ne ressuscitera ni au troisième jour, ni à la troisième année, ni au troisième siècle peut-être. Vous vous effrayez de la tyrannie que nous souffrons ? Vous vous effrayez de peu : vous verrez bien autre chose... Le monde marche à grands pas à la constitution d'un despotisme le plus terrible et le pins gigantesque que les hommes aient jamais vu »
Et il développait ce beau et saisissant parallèle des deux freins, qui est encore dans toutes les mémoires. Il n'y a que deux sortes de répressions possibles contre l'homme, l'une intérieure, l'autre extérieure ; l'une religieuse, l'autre politique. Elles sont de telle nature que, quand le thermomètre religieux est élevé, le thermomètre de la politique est bas, et quand le thermomètre religieux est bas, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie s'élève. C'est une loi de l'humanité. Voyez le monde de l'autre côté de la croix : la société ne se composait que de tyrans et d'esclaves. La liberté, la liberté véritable, la liberté de tous et pour tous, n'est venue au monde qu'avec le Sauveur du monde. Là s'inaugure et règne la répression politique. Jésus fonde avec ses disciples la seule société qui ait existé sans gouvernement. Entre Jésus et ses dis-