JUAN DONOSO CORTÈS
(m. Ire S. VI, 422)
22 Mai 1853.
Le 4 janvier 1849, un membre du Parlement espagnol parut à la tribune pour donner son avis dans une discussion sur la politique générale. Il appartenait à la majorité conservatrice, et il venait répondre à l'un des chefs du parti progressiste, M. Cortina. On débattait la thèse qui se débat sans fin entre le Gouvernement et l'Opposition, partout où la tribune exerce quelque empire. Le gouvernement avait maintenu l'ordre au milieu des formidables crises de 1848 ; l'Opposition lui reprochait d'avoir offensé la légalité. On s'était de part et d'autre exercé là-dessus assez éloquemment, et la joute, ayant satisfait au décorum parlementaire, pouvait finir. Au fond, il n'existait pas plus de division dans les esprits que de doute sur le vote. L'exemple de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, était là : progressistes et conservateurs voyaient suffisamment clair aux lueurs de la foudre. L'honorable M. Cortina, tout le premier, s'accommodait d'une illégalité qui, en écartant la République, le préservait de l'ignominie d'être conservateur à son tour. Un discours de plus semblait donc inutile ; personne ne croyait nécessaire de réfuter davantage M. Cortina. Mais aussitôt que le nouvel orateur eut ouvert la bouche, l'Assemblée s'aperçut qu'il restait quelque chose à dire, quelque chose que personne encore n'avait dit, sur ce thème trop rebattu, où la casuistique constitutionnelle espère limiter, dans un équilibre parfait, la résistance du pouvoir et les entraînements de la liberté. Dès les premiers mots, la question changea de place et de face.
En argumentant contre les progressistes sur le point de fait, la majorité, qui se piquait d'être libérale, avait scrupu-
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leusemenl respecté, comme son bien propre, le fonda de Ici idées. L'orateur commença par déclarer qu'il venait enterrer pied de la tribune! dans leur naturelle sépulture, toutes les idé<
de l'Opposition, c'est-à-dire toutes les idées libérales ; idées stériles et désastreuses, dans lesquelles se résument les erreurs inventée» depuis trois siècles pour troubler et dissoudre les sociétés humaines. Il tint parole. Tout accoutumés qu'ils fussent aux hardiesses de son éloquence et de sa probité, ses auditeurs ne s'attendaient pas à cet héroïsme de conviction qui venait heurter avec dédain, l'un après l'autre, les dogmes le plus universellement reçus de la liberté moderne, qui prédisait à cette liberté sa mort imminente, qui flétrissait cette mort comme un suicide. Annonçant à la civilisation du xixe siècle des humiliations aussi prodigieuses que les élans de son orgueil, et la montrant prochainement accroupie et tremblante sous quelque dictature, il lui criait : Tes orateurs ne te sauveront pas, tes arts ne te seront d'aucun secours, tes armées hâteront ta perte ; le despotisme même trahira tes espérances ; tu ne trouveras pas un despote ; tu ramperas et tu périras sous les pieds et sous le couteau de la multitude, si tu ne t'inclines pas devant la croix ! ....
Tout cela n'avait pas été dit dans la discussion, ceux qui l'avaient pu penser s'étonnaient de l'entendre ; l'orateur luimême, se reportant un peu en arrière dans son propre passé, pouvait s'étonner de le dire. Ces idées, si nouvelles pour son auditoire, n'étaient guère moins nouvelles pour lui. Il avait partagé les illusions du siècle ; il avait cru à la presse, à la tribune, aux constitutions, aux assemblées, au progrès ; son talent et ses succès l'avaient sacré l'un des pontifes de ce culte de l'esprit humain, dont il bafouait maintenant les superbes et frivoles mystères. Mais il venait de perdre un frère pieux et tendrement aimé, et il contemplait les convulsions misérables au milieu desquelles la monarchie européenne, infidèle depuis longtemps, périssait sans ressource. Ses yeux, faits pour la vérité, avaient vu dans son propre cœur et dans les choses humaines tout ce qu'éclairent les flambeaux qui escortent la mort. A cette lumière il était devenu chrétien. Le Christianisme le tirait de ce groupe des gens de lettres et des beaux esprits qui n'est que l'élite du vulgaire. Désormais ses pensées, mises en ordre et illuminées par la foi, allaient retentir dans le monde. Cent échos répétèrent aussitôt son discours, et l'Europe apprit, pour ne plus l'oublier, le nom jusqu'alors à peu près inconnu de Donoso Cortès.
Quatre ans se sont à peine écoules, et Donoso Cortès est
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mort. Comme Balmès, son compatriote, il est mort dans la vigueur de l'âge, emportant avec lui des clartés dont le monde avait besoin. Dieu est maître de couronner quand il veut ceux qui l'ont servi ; il dispose tout avec justice, il accomplit tout à l'heure utile. Mais, lorsque de tels hommes s'en vont, ils sont seuls à se réjouir de l'ordre qui les rappelle si tôt. Pour nous, nous mesurons le vide qu'ils laissent, et nos faibles yeux s'emplissent de larmes. La Providence avait amené M. Donoso Gortès à Paris, au principal foyer des erreurs qu'il devait combattre. Ceux qui l'ont approché, et qui étaient dignes de le juger, l'ont trouvé supérieur à sa réputation. En deux ans, sans y prétendre, il avait pris rang parmi les chefs de la société française. Il exerçait une influence considérable non seulement sur les catholiques, qui ne connaissent point entre eux d'étrangers, mais aussi dans le monde de la politique et des lettres, où il apportait tout à la fois l'autorité de son vaste esprit et les charmes de son incomparable simplicité. Ses idées, assurément, étaient bien éloignées de celles qui régnent encore dans ces régions moins éclairées qu'il ne semble, et où l'ombre se refait plus vite qu'on ne le croirait... Des vieillards illustres et d'un grand crédit n'ont pas mieux compris Donoso Gortès qu'ils n'ont compris les événements de l'époque, si naturels en même temps que si prodigieux ; mais comme il n'y avait nul moyen de méconnaître sa force, il fallait bien compter avec cette raison qui ne reculait devant aucun préjugé anti-catholique et révolutionnaire, et qui n'en laissait aucun sans atteinte. Nous faisons une perte immense ; ce que perd l'Espagne, Dieu seul le sait ! Nous avons entendu souvent Donoso Gortès parler de la gloire, des malheurs, des périls présents de son pays. 11 aimait l'Espagne par dessus tout ce que Dieu lui permettait d'aimer, et la décadence religieuse de cette noble nation était le deuil le plus profond de son âme. Quoique sa modestie l'eût trompé sur ses propres aptitudes et qu'il se promit de n'être jamais qu'un conseiller, néanmoins son mérite le désignait pour un rôle actif que son patriotisme et sa foi même ne lui auraient pas permis de refuser toujours. L'Espagne avait un homme en réserve pour ses jours de ténèbres, si fréquents dans notre siècle, où il faut aux nations la double inspiration du génie et de la probité. Dans tous les cas, Donoso Gortès étant de ceux qui comptent pour peu de chose leur popularité, leur fortune ou de plus durs sacrifices, quand l'intérêt public le commande, sa voix si puissante n'aurait pas cessé de s'élever et d'enseigner. La supériorité de son talent littéraire devait lui attacher de nombreux disciples. Et qui peut dire ce qu'une
école de politique chrétienne gouvernée par lui, n'eût pas accompli en peu de temps parmi le peuple du monde qui, peutêtre, a fait le plus d'héroïques efforts pour se plier au jôug de la vérité ?
L'école n'est pas encore formée, et le maître n'est plu Dieu a clos ces lèvres éloquentes qu'il avait ouvertes pour confesser la justice de ces châtiments sur les sociétés humaine>. coupables d'ingratitude envers sa rédemption et de forfaiture envers sa lumière. Il les avait ouvertes en envoyant la grâce, il les a closes en envoyant la mort ; et comme la grâce avait été inattendue, et prescme soudaine, la mort a été prématurée. Quand la pensée de Donoso Cortès, habituellement tournée vers le ciel, revenait sur la terre, elle n'y voyait qu'un aspect général de décadence ; elle y sentait passer, presque sans relâche, un souffle de malédiction. L'atmosphère, disait-il, contient un poison qui ne laisse, hors le mal, rien parvenir à maturité. Ou l'esprit fléchit, ou l'homme tombe. Celui qui ne trahit pas sa destinée, la destinée le trahit. Le dernier siècle a été le siècle des débauches, nous sommes dans le siècle des avortements. La multitude est partout, elle étouffe tout ce qui ne se fait pas petit, sceptique el mobile comme elle. C'est le règne de l'égalité, et Dieu nous a permis de l'établir si bien, que nous périrons probablement faute d'un homme qui sache ou qui ose passer la mesure commune.
Il a succombé avant le temps, comme pour confirmer ces prévisions de son génie attristé. Cependant, depuis sa conversion jusqu'à sa mort, il a fait bon et fidèle usage du don de Dieu, et l'extraordinaire retentissement de sa parole permet de croire qu'il n'aura pas parlé en vain. Ce premier discours de 1849, Par lequel il se révéla, est devenu presque instantanément, dans les meilleurs esprits de l'Europe, la formule des instincts conservateurs qui luttaient sans doctrine contre l'entraînement des dogmes et des habitudes révolutionnaires. A partir de ce moment, le mal des sociétés modernes a été connu et qualifié ; le remède est devenu évident aux yeux de toute raison assez haute et assez saine pour se déprendre de l'erreur. On peut espérer, contre Donoso Cortès lui-même, que cette prompte adhésion des intelligences les plus sincères, adhésion renouvelée chaque fois qu'il a eu l'occasion d'élever la voix, ne sera pas universellement suivie de l'infécondité à laquelle il craignait que toute vérité religieuse ne fût pour longtemps condamnée dans le sol politique. On relira ses discours, ses lettres, ces mâles écrits dont une critique inconsidérée n'a pu que hâter le succès et constater la valeur. Les mesquines passions qui
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s'attaquent aux vivants, s'éloignent des morts, insensibles à leurs piqûres» Donoso Cortès est enseveli ; personne, à présent, ne dira plus, comme on nous l'a fait lire, que sa renommée était le chef-d'œuvre d'un prospectus. Le voilà préservé des aigres protestations de l'envie, des vaines objections de la fatuité, des étonnements passionnés de l'ignorance. Ces misères, qui sont la poussière et la fumée du combat, et qui réussissent parfois à faire un nuage autour du héros, tombent lorsqu'il arrive au tribunal de la postérité, où ne montent que les vainqueurs. Le nom de Donoso Cortès ne périra point, il grandira, au contraire, -et ses pensées, loin d'être mises efn oubli, acquerront plu£ d'empire à mesure que les symptômes qu'il a prévus se manifesteront. Dieu veuille seulement ne pas donner à la maladie un cours assez rapide pour emporter la société avant que celle-ci ait commencé d'élever le faible rempart derrière lequel il croyait qu'elle pourrait encore se mettre à l'abri !
Il n'est point nécessaire d'exposer longuement ici ce que l'on pourrait appeler le système politique et philosophique de Donoso Cortès. Nos lecteurs le connaissent assez. Nous avons eu soin de recueillir, depuis quatre ans, tout ce qu'il a dit et écrit pour le public ; et l'on a pu voir combien nos propres convictions sont identiques aux siennes, ou s'en approchent. Il nous suffira de rappeler, par quelques citations, les principales lignes du vaste ensemble qu'il avait conçu.
Le 26 Mai, dans une lettre qui eut un retentissement européen, Donoso Cortès disait à M. de Montalembert :
« La destinée de l'humanité est un mystère profond, qui a reçu deux explications contraires : celle du catholicisme et celle de la philosophie. L'ensemble de chacune de ces explications) constitue une civilisation complète. Entre ces deux civilisations il y a un abîme insondable, un antagonisme absolu. Les tentatives faites pour amener entre elles une transaction ont été, sont et seront toujours vaines. L'une est l'erreur, l'autre est la vérité ; l'une est le mal, l'autre est le bien. Il est nécessaire de faire entre elles un choix suprême, et, ce choix fait, de proclamer l'une et de condamner l'autre dans toutes ses parties. Ceux qui flottent entre elles deux, ceux qui acceptent les principes de l'une et les conséquences de l'autre, les éclectiques, enfin, sont tous hors de la catégorie des grandes intelligences, et sont condamnés irrémissiblement à l'absurde.
« Je crois que la civilisation catholique contient le bien sans mélange de mal, et que la civilisation philosophique contient le mal sans mélange de bien.
« La civilisation catholique enseigne que la nature de l'hoin-
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7iie est corrompue et décime, corrompue et déchue d'une manière radicale dans son essence et dans tous les éléments qui la constituent. Dans sa corruption, la volonté ne peut vouloir le bien ni le faire sans secours, et ce secours ne lui vient que quand elle est assujettie et contenue. Gela étant, il est clair que la liberté de discussion conduit nécessairement au mal. La raison humaine ne peut voir la vérité si une autorité infaillible et enseignante ne la lui montre. La volonté humaine ne peut vouloir faire le bien, si elle n'est réprimée par la crainte de Dieu. Quand la volonté s'émancipe de Dieu, et quand la raison s'émancipe de l'Eglise, l'erreur et le mal régnent sans obstacles dans le monde.
« La civilisation philosophique enseigne, au contraire, que la nature de l'homme est une nature parfaite et saine : saine et parfaite dans son essence et dans les éléments qui la constituent. Etant sain, l'entendement de l'homme peut voir la vérité, la discuter, la découvrir. Etant saine, la volonté veut le bien et le fait naturellement. Cela supposé, il est clair, que la raison, abandonnée à elle-même, arrivera à connaître la vérité, toute la vérité, et que la volonté, par elle seule, réalisera forcément le bien absolu. Il est également clair que la solution du grand problème social est de rompre les liens qui compriment et assujettissent la raison et le libre arbitre de l'homme. Le mal n'est que dans ces liens : il n'est ni dans le libre arbitre ni dans la raison. Si le mal consiste à avoir des liens et le bien à n'en avoir pas, la perfection consistera à n'en avoir aucun d'aucune, espèce. S'il en est ainsi, l'humanité sera parfaite quand elle niera Dieu, qui est son lien divin ; quand elle niera son gouvernement qui est son lien politique ; quand elle niera la propriété, qui est son lien social, et quand elle niera la famille, qui est son lien domestique. Quiconque n'accepte pas toutes ces conclusions se met en dehors de la civilisation philosophique, et quiconque se met en dehors de la civilisation philosophique et n'entre pas dans le sein du catholicisme, marche dans le désert du vide.
« Du problème théorique, passons au problème pratique de ces deux civilisations, laquelle remportera la victoire dans le cours du temps ? Je réponds sans que ma plume hésite, sans que mon cœur tremble, sans que ma raison se trouble : La victoire appartiendra incontestablement à la civilisation philosophique. L'homme a voulu être libre ? il le sera. Il abhorre les liens ? ils tombent en poussière à ses pieds. Un jour, pour essayer sa liberté, il a voulu tuer son Dieu. Ne l'a-t-il pas frappé ? ne l'a-t-il pas crucifié entre deux voleurs ? Des légions d'anges sont-elles descendues du ciel pour défendre le Juste qui