II. — HOMMES D ETAT
ciples, point d'autre gouvernement que l'amour du Maître pour ses disciples, et l'amour des disciples pour leur Maître. La répression étant complète, la liberté est absolue. Mais, dès les temps apostoliques, les hérésies commencent à germer ; aussitôt devient nécessaire un germe de gouvernement. Il n'y a pas encore de tribunaux parmi les chrétiens, mais il y a des contestations, et par conséquent des arbitres, qui sont comme un embryon de gouvernement. À mesure que la corruption se développe, le gouvernement grandit. Arrivent les temps féodaux : la religion, encore à sa phis grande hauteur, est cependant viciée par les passions humaines : la nécessité se fait sentir d'un gouvernement effectif, si faible qu'il soit : on voit s'établir la monarchie féodale, la plus faible de toutes les monarchies. Au xvie siècle, le schisme luthérien éclate : avec ce grand scandale politique et social, avec cet acte d'émancipation intellectuelle et morale des peuples, coïncide l'institution de la monarchie absolue. Ce n'est pas assez. Le thermomètre religieux descend encore, le thermomètre de la répression politique s'élève davantage : on a les armées permanentes. Ainsi la répression politique monte à l'absolutisme, et même au delà. Avec le privilège de l'absolutisme, les gouvernements demandent et obtiennent d'avoir, pour se défendre et défendre avec eux la société, un million de bras. Est-ce tout ? Non. car le thermomètre religieux continue de baisser. Quelle institution nouvelle est alors créée ? Les gouvernements disent : Nous n'avons pas assez d'un million de bras, il nous faut un million d'yeux, et ils ont la police. Mais l'armée et la police ne peuvent à elles seules maintenir l'ordre et la sécurité dans cette société où manque de plus en plus la répression intérieure. On forme donc un monstre nouveau, qui entendra tout et qui aura la main partout ; c'est la centralisation administrative. On a tout cela, et domine le thermomètre religieux continue de descendre, tout cela est encore trop peu ; et alors la nature livre au génie épuisé du gouvernement quelques-uns de ses secrets, pour agrandir le despotisme dont les sociétés ont besoin. Avec la vapeur et la télégraphie électrique, elle lui donne la faculté d'être en même temps partout. Telle était la situation de l'Europe, quand un bruit universel de catastrophes et de révolutions vint annoncer qu'il n'y avait pas encore assez de despotisme dans le monde, par la raison que le thermomètre religieux était
à zéro !
Et maintenant, poursuivait 1 orateur, après cette démonstration dont nous regrettons de ne donner qu'une analyse décolorée, et maintenant, « de deux choses 1 une : ou la réaction
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religieuse vient, ou elle ne vient pas. S il \ a réaction religieu vous verrez bientôi comment, à mesure (jue montera le thermomètre religieux, commencera de descendre naturellement, spontanément, sans nul effort de la part des peuples ou des gouvernements, le thermomètre politique, jusqu'à ce qu'il marque le chiffre tempéré de la liberté des nations. M;ii^ si, au contraire, le thermomètre religieux continue de descendre, je ne sais où nous nous arrêterons. Je ne le sais, et je tremble en y pensant. Si aucun gouvernement n'était nécessaire alors que la répression religieuse se trouvait à son apogée, maintenant que la répression religieuse n'existe plus, aucun genre de gouvernement sera-t-il suffisant pour réprimer ? Tous les despotismes à la fois y suffiront-ils ?... Dans le monde ancien, la tyrannie se montra féroce et impitoyable, et cependant cette tyrannie était matériellement limitée, tous les Etats étant petits et les relations internationales étant de tout point impossibles : en conséquence, dans l'antiquité, il ne put y avoir de tyrannie sur une grande échelle, si ce n'est une seule, celle de Rome. Mais à présent, combien les choses sont changées ! Les voies sont préparées pour un tyran gigantesque, colossal, universel, tout est préparé pour cela. Il n'y a plus de résistances matérielles, parce que, avec les bateaux à vapeur et les chemins de fer, il n'y a plus de frontières, et avec le télégraphe électrique plus de distance ; et il n'y a plus de résistances morales, parce que tous les esprits sont divisés et tous les patriotismes morts. »
Cette réaction religieuse, l'unique salut de la société, Donoso Cortès la croyait possible ; il avait le chagrin de ne pas la juger probable. Il croyait que le mal avait gagné trop de profondeur. Il écrivait de Berlin, le l\ juin 1849, ^ ^- ^e ^on~ talembert :
« En donnant pour mort l'empire de la foi, et en proclamant l'indépendance de la raison et de la volonté de l'homme, la société a rendu absolu, universel et nécessaire le mal, qui était relatif, exceptionnel et contingent. Cette période de rapide rétrogradation a commencé en Europe avec la restauration du paganisme littéraire, qui a amené successivement les restaurations du paganisme philosophique, du paganisme religieux et du paganisme politique. Aujourd'hui, le monde est à la veille de ia dernière de ces restaurations : la restauration du paganisme socialiste. »
Un mois après, le 20 juillet, il répondait en ces termes aux critiques de quelques libéraux espagnols :
« La société européenne se meurt. Les extrémités sont froides, le cœur le sera bientôt. Et savez-vous pourquoi elle s,1