‹ Âmes héroïquesChapitre 12 sur 85 · II. HOMMES D ETAT · texte numérisé non relu

II. HOMMES D ETAT

meurt ? Elle se meurt parce qu'elle a été empoisonnée ; elle se meurt parce que Dieu l'avait faite pour être nourrie de la substance catholique et que des médecins empiriques lui ont donné pour aliment la substance rationaliste. Elle se meurt parce que, de même que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, de même les sociétés ne périssent pas par le fer, mais par toute parole anti-catholique sortie de la bouche des philosophes. Elle se meurt parce que l'erreur tue, et que cette société est fondée sur des erreurs. Sachez que tout ce que vous tenez pour incontestable est faux.

« La force vitale de la vérité est si grande que, si vous étiez en possession d'une vérité, une seule, cette vérité pourrait vous sauver. Mais votre chute est si profonde, votre décadence si iradicale, votre aveuglement si complet, votre nudité si absolue, que cette vérité, vous ne l'avez pas. Par cette raison, la catastrophe qui doit venir sera dans l'histoire la catastrophe par excellence. Les individus peuvent se sauver encore, parce qu'ils peuvent toujours se sauver ; mais la société est perdue, non qu'elle soit dans l'impossibilité radicale, mais parce que, selon moi, il est évident qu'elle ne veut pas se sauver. Il n'y a pas de salut pour la société, parce que l'esprit catholique, seul esprit de vie, ne vivifie pas l'enseigniement, le gouvernement, les institutions, les lois, les mœurs. Changer le cours des choses dans l'état où elles sont, serait, je ne le vois que trop, une entreprise de géants. Il n'y a point de pouvoir sur la terre qui, par soi seul, puisse en venir à bout, et c'est à peine si tous les pouvoirs, agissant de concert, parviendraient à la consommer. Je vous laisse à juger si ce concert est possible, jusqu'à quel point il l'est, et à décider si, même cette possibilité admise, le salut de la société ne serait pas de toutes manières un vrai miracle. »

Le monde est plein d'esprits mitoyens à qui toute conviction vigoureuse déplaît et que toute affirmation nette et tranchée surprend et impatiente. Il y a de grands nombres de ces esprits parmi les catholiques, et en plus grand nombre qu'il ne serait naturel d'en trouver ; ils sont un des signes fâcheux de ce temps, où la vérité est si fort diminuée parmi les hommes. La voie de salut que Donoso Gortès indiquait à la société leur paraissant aussi difficile qu'à lui, et peut-être plus radicalement impraticable qu'il ne disait, ils ne tardèrent pas à lui reprocher ses « exagérations ». Ils commencèrent dès que les victoires du parti de l'ordre eurent un peu éclairci l'atmosphère politique. Ou ils espérèrent alors que la société pourrait se sauver par la seule force et la seule sagesse des gouvernements, sans se pénétrer de cet esprit catholique contre lequel tant de gens de bien

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sentaient renaître leurs répugnances ; ou ils crurent à la possibilité d< réintroduire le catholicisme en secret, par de délicates mesures, qui ne donneraient l'éveil à aucun de ceux que son existence importune, et ils craignaient que la voix trop retentissante de Donoso Cortès ne vînt déranger une si belle opéralion. Quelques-uns aussi, peut-être, cédèrent à cette tentation qui nous porte à nous asseoir sur notre petit tribunal pour) faire la part de l'éloge et du blâme aux gens qui ont l'indiscrétion, en passant devant nous, de nous trop couvrir de leur ombre. Quoi qu'il en soit, ces critiques n'obtinrent aucune attention. Il est vrai que M. l'abbé Gacluel ne songea pas tout d'abord à reprendre dans les écrits de Donoso Cortès une vingtaine! d'hérésies. En Espagne, les libéraux se contentèrent de l'accuser d'erreurs manichéennes. En France, quelques catholiques trouvèrent du fatalisme dans sa manière d'envisager l'avenir ; encore voulurent-ils bien observer que le fatalisme est le fond du caractère espagnol.

L'illustre écrivain ne dédaigna pas de se défendre. Il ne se croyait pas fataliste pour penser que la société, s'étant perdue en s'éloignant de Dieu, ne se retrouverait qu'en revenant à Dieu. A son avis, il est vrai, elle s'était si fort éloignée et si effroyablement perdue, qu'il doutait si elle parviendrait à retrouver sa voie et même si elle voudrait le tenter. Mais il n'engageait point sa parole contre la miséricorde de Dieu, et sa vie témoignait assez qu'il ne prêchait pas une résignation inactive. On n'a pas ignoré son adhésion aux efforts heureux qui ont rétabli chez nous l'unité et l'énergie du pouvoir ; il croyait que la France, sous la douce impulsion de l'esprit catholique et de la force monarchique, pouvait devenir l'instrument d'un miracle inespéré.

II n'aimait pas les discussions publiques, desquelles il attendait peu de fruit, et il les évitait autant que possible ; mais il était trop le serviteur de la vérité pour mépriser les objections et les contradictions qui se produisaient avec convenance. Lorsque, sans réfléchir, à la hauteur de son rang dans le monde, à l'éclat si pur de sa renommée, à l'étendue de ses services, M. l'abbé Gaduel fit paraître contre son Essai, une critique où la bienséance aurait conseillé de supprimer bien des choses, et qu'il eût au moins fallu lui communiquer avant de la rendra pjublique, il ne voulut point la lire, pour n'être point tenté d'ajouter des paroles sévères aux explications qu'auraient certainement obtenues de lui des procédés plus discrets. 11 fit mieux qne de réfuter son adversaire : à cause du caractère de ce dernier et du bruit qu'avait fait la critique, il proclama publique-

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ment son entière soumission aux enseignements de l'Eglise, et il envoya son livre à Rome, condamnant d'avance, sans réserves ni restrictions d'aucune sorte et sans exiger aucune forme d'explication, tout ce que Rome y condamnerait.

Ce fut le dernier acte public de sa noble vie, et dans cet acte on l'a vu tout entier, aussi humble par la foi qu'il était grand par le génie, aussi docile aux moindres enseignements de l'Eglise qu'il était rebelle aux dogmes les plus suivis de l'orgueil humain. Nous osons le dire, et ceux qui l'ont connu n'en douteront pas : lorsque, en présence de la mort, il a repassé en esprit ses œuvres, il s'est applaudi de cette soumission plus que de tous ses triomphes, il s'est plus réjoui d'avoir été l'humble enfant de l'Eglise que d'avoir été son défenseur admiré ; il a béni Dieu non pas tant de lui avoir donné de vivre pour sa cause, que de permettre qu'il mourût accusé et obéissant.

L'intérêt qui s'attache aux hommes supérieurs fait désirer à beaucoup de nos lecteurs que nous leur donnions des détails biographiques sur Donoso Cortès. Ce que nous savons se réduit à peu de chose. Donoso Cortès gardait le silence sur luimême et ne laissait connaître que son cœur. Il naquit à Dombenito, en Estramadure, le 6 mai 1809. Après ses études, il se mit sous la direction d'un écrivain espagnol assez célèbre, qui n'avait d'admiration que pour les auteurs français du xvine siècle, et qui les lui fit lire. Au sortir de cette école, Donoso était philosophe en religion, monarchiste libéral et parlementaire en politique. Ses premiers ouvrages sont dans cet ordre d'idées ; c'est dire qu'il en faisait peu de cas. Le succès qu'ils obtinrent ne servit plus tard qu'à modérer singulièrement en lui le goût et l'estime des applaudissements. Cependant ses lectures avaient faussé ou retardé son esprit sans le corrompre, et surtout sans corrompre son cœur. Il écrivait des choses qu'il eut, par la suite, il redresser, à compléter, quelquefois à réfuter ; aucune dont il ait dû rougir. Il fut professeur, journaliste, député. A la suite d'une circonstance que nous avons oubliée, il entra dans la carrière des fonctions publiques par un emploi important au ministère de grâce et de justice. Il quitta cet emploi pour reprendra la vie littéraire, et vint passer en France quelques années. Durant ce séjour, il adressa aux journaux espagnols des Lettres de Paris qui ont été recueillies. Nous l'avons entendu dire qu'il n'aurait pas de grands changements à faire dans ce travail. Il ne voulut point, pourtant, le laisser traduire. Il ne tenait guère à faire connaître son esprit, et il tenait beaucoup A n'affliger personne par des jugements auxquels l'éclat de son nom aurait ajouté trop de poids. Il s'agissait

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d'ailleurs de gens qui ont quitté, pour La plupart, la scène du monde: les Lettres de Paris sonl de t84o-i843. De retour en

Espagne ,il rentra dans la carrière politique, où des études de pi us en plus sérieuses, l'expérience des hommes, le Spectacle des affaires, la force naturelle de son esprit, qui cherchait la vérité, par-dessus tout la droiture et la noblesse de son cœur, le préparèrent au changement que la mort de son frère détermina. Nous avons dit le reste. Depuis sa mort, on a su quo d'amers chagrins avaient assombri de bonne heure cette vie en apparence uniquement remplie d'heureuses études et d'heureux succès. Il n'en parlait jamais, ses meilleurs amis n'en savaient rien ; ils se demandaient comment un cœur si bon avait pu échapper à la douleur, et comment, n'ayant point souffert, il était si compatissant.

On ne saurait se peindre, à moins de l'avoir connu, la tendresse, la candeur, la délicatesse exquise de son cœur. Un soir, dans le monde, nous lui demandions quel événement ou quelle étude avait le plus contribué à lui faire connaître et pratiquer la religion. Il nous répondit qu'il avait étudié son frère mourant, ses yeux aussitôt se baignèrent de larmes. Il ne pouvait prononcer le nom de ce frère sans pleurer. Parlant de lui à un ami intime, M. Rio, il disait qu'il devait demander pardon à Dieu d'avoir tant aimé une créature humaine.

Il n'y avait point d'affaire qu'il ne laissât pour courir auprès d'un ami malheureux, et point de sacrifice qu'il ne fût prêt à s'imposer pour secourir non seulement l'infortune de ceux qui lui étaient chers, mais l'infortune du premier venu. Il allait toutes les semaines, et souvent plusieurs fois, visiter les indigents. Il y avait entre la sœur Rosalie et lui un pacte de services mutuels pour les bonnes œuvres. Elle était son introductrice chez les pauvres du quartier Mouffetard ; il était l'un de ses ministres et de ses ambassadeurs auprès des riches et des puissants de ce monde. Les Petites Sœurs des Pauvres n'avaient point de patron plus dévoué et plus généreux.

J'ai su, moi qui écris ces lignes, avec quelle facilité et quelle abondance s'ouvraient ses bienfaisantes mains. Un jour que je lui demandais secours pour une famille réduite à la dernière nécessité : « Tenez, me dit-il, en me remettant une forte aumône, achetez-leur du pain, achetez-leur du linge ; je vous donnerai encore quelque chose le mois prochain ; maintenant je suis épuisé. » En parlant ainsi, il s'habillait. Je lui fis remarquer que sa chemise était déchirée ; il m'avoua qu'il n'en avait guère de meilleure. Il faisait une pension annuelle à un autre pauvre que je connaissais, cl il m'envoyait fidèle-

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ment, dans les premiers jours du mois, la somme qu'il avait promise. Il se souvint de l'envoyer la veille de sa mort.

Tout en lui exhalait le parfum d'une âme vraiment chrétienne. Sa joie et sa tristesse étaient également douces et ingénues. Sa parole, prompte, ardente, sincère, était en même temps la plus inoffensive que l'on pût entendre, et c'était un charme de voir qu'il eût toujours innocemment tant d'esprit. On pouvait le laisser sans aucune crainte au milieu d'un auditoire devant lequel on avait soutenu contre lui la discussion la plus chaude. L'absence de son contradicteur ne lui faisait pas oublier les égards qu'il observait toujours, et il pardonnait à ceux qui n'avaient pas su garder tout à fait la même mesure.

Parmi tant de vertus, l'humilité avait, s'il se peut, jeté dans son cœur des racines plus profondes. Gomme il était parvenu à la maturité de son talent lorsqu'il se convertit, il entra presque du même pas et le même jour dans la voie de la pénitence chrétienne et dans celle des grands honneurs politiques. Ni le chrétien ni l'homme d'Etat n'en souffrirent. Il fut minisire d'autant plus fidèle qu'il était chrétien plus fervent. Il dédaignait les pompes de son rang et n'en conservait que plus strictement la dignité. Il avait, comme ambassadeur, toute la fierté de son pays ; mais le caractère d'ambassadeur ne l'empêchait point de tenir un enfant sur les fonts de baptême avec une fille au petit peuple, devenue sœur des pauvres, ni d'aller s'agenouiller au milieu de ces pauvres dans l'indigente chapelle de la rue Saint- Jacques, ni de visiter les galetas de la rue Mouffetard. Aucun de ses succès, aucun de ses honneurs, et, ce qui est mieux, aucune de ses vertus ne lui faisait oublier qu'il était pour son propre compte tributaire de la misère humaine. D'un autre côté, aucune considération de fortune n'aurait pu lui faire perdre un moment de vue ses devoirs envers Dieu et envers lui-même. Il était toujours prêt à quitter sa position brillante pour aller vivre à l'écart dans l'Estramadure ; et même, s'il avait à combattre une tentation plus forte que les autres, c'était celle-là. Il aspirait au silence et à l'oubli. Il fallait lui dire qu'il n'avait pas le droit de se retirer et qu'il devait attendre que Dieu lui fermât la bouche. Hélas ! nous espérions qu'il attendrait plus longtemps. Nous avons une lettre de lui, datée de ce lieu de retraite vers lequel il jetait si souvent les yeux ; on y entend son cœur :

Doinbcnilo, le 3 mars 1804.

« Très cher ami, je viens de recevoir votre lettre datée du 20 février, et V Univers du même jour, dans lequel je lis mon

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discours et l'article que vous avez eu la honte d'écrire. J'accepte, mon cher ami, vos louanges à titre d'encouragement et comme un témoignage de votre amitié. La justice aurait beaucoup à redire si elle entrait en jugement avec vous ; mais nous sommes ainsi faits : jamais une vertu ne se montre en nous qu'aux dépens d'une autre vertu. Vous êtes aujourd'hui l'homme bienveillant et charitable, vous serez demain l'homme juste. Après vous serez l'un et l'autre dans le sein de Dieu.

« Vous ignorez certainement quel est le lieu d'où vous viendra cette lettre. C'est un ami du monde ignoré des hommes, dans le fond de l'Estramadure. Je suis venu ici pour rétablir ma santé et pour retremper mes forces dans le sein de ma famille. Je n'ai pas le courage d'écrire. Je suis tout à la nature et à mes parents. Je laisse passer et repasser devant moi, comme autant d'ombres chères, les jours de mon enfance, et je me fais petit pour être heureux, convaincu de cette vérité, que celui seul qui se fait petit goûtera de véritables jouissances en ce monde. Oh ! que l'ignorance des enfants et des petits est une chose mystérieuse et charmante. Les petits ignorent la botanique : tant mieux pour eux, parce que la nature leur appartient avec toute sa magnificence. Ils n'analysent pas les mystérieux rapports de la famille ; tant mieux pour eux parce que la famille a pour eux et pour eux seuls des trésors de tendresse et d'amour. Ils n'analysent pas Dieu : tant mieux pour eux mille fois, car Dieu se donne à celui qui le regarde toujours, rien que pour le regarder.

« J'ai avec moi Fray Luis de Grenada, qui est le premier mystique du monde, et dont je vous ferais cadeau si vous aviez le bonheur de comprendre sa langue, qui n'est pas la langue espagnole de nos jours, mais une autre langue dont on n'a déjà plus d'idée, toute pleine de magnificence et d'ampleur.

« Je lis aussi la vie de saint Vincent de Paul. Quelle vie si remplie et si pleine ! Gomme Dieu est grand et merveilleux dans ses saints ! J'admire d'autant plus cet homme apostolique, que je suis l'homme le plus incapable de regarder en face ce modèle. A propos de quoi je vous dois déclarer, mon ami, que je suis l'être le plus inutile du monde. Je n'ai jamais rien fait, je ne fais rien et je ne ferai rien de ma vie. Je suis le type accompli des hommes fainéants. Je lis toujours, je me propose 'd'agir, et je n'agis jamais. Quelquefois je me représente mon Seigneur et mon Dieu me demandant : Qu'est-ce que tu as fait ? Et je sens un frisson parcourir tous mes membres. Il m 'arrive alors de penser que peut-être suis-jc né pour la vie

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contemplative : mais ce sont des illusions périlleuses de mon imagination. La vérité, la voici : je suis un fainéant. »

La piété de Donoso Certes n'avait fait que grandir et se fortifier jusqu'au dernier jour de sa vie. Il raisonnait sa foi comme un homme de génie, il la pratiquait comme un enfant, sans emphase, sans respect humain, sans l'ombre d'une hésitation devant les commandements de Dieu et de l'Eglise, sans l'ombre d'un doute envers leurs promesses. Il égalait, sous ce rapport, le plus humble et le plus fervent paysan de l'Espagne. Ayant su que l'on gardait un vêtement de Notre-Seigneur dans l'église d'Argenteuil, il voulut s'y rendre en pèlerinage, pour obtenir de la compassion de Jésus la guérison de l'un de ses frères malade. C'était vers la fin de l'automne de i85i ; la pluie tombait à torrents. Il n'en fit pas moins toute la route à pied. J'avais le bonheur d'être son compagnon. Lui ayant dit que je n'aurais pas cru qu'un Espagnol pût consentir à se laisser mouiller si longtemps, il répondit avec son charmant sourire ,qu'il faudrait bien une autre pluie pour laver ses péchés.

Le pèlerinage accompli, nous allâmes visiter notre ami commun, M. Rio, l'auteur du beau livre sur Y Art chrétien, qui demeurait alors à Argenteuil. Il se trouvait là quelques personnes d'un esprit distingué. La conversation tomba sur l'éloquence. Donoso prit la parole, et parla comme un ange sur la vanité des orateurs. C'est là qu'il fit remarquer que Moïse était bègue, et le faible Aaron éloquent. Voyez, dit-il, où Dieu met les orateurs, et le rôle qu'il leur assigne ! Ce n'était pas par jeu d'esprit qu'il disait ces choses. Il ne méprisait point le talent, mais il en faisait peu de compte, et il redoutait les vanités où il engage le cœur. Celui-là seul sait, disait-il, qui croit ; et celui-là seul est grand qui s'humilie.

Cette foi parfaite parut de la manière la plus touchante et la plus édifiante durant sa douloureuse maladie, il parlait, il priait, il souffrait en parfait chrétien. La sœur de Bon-Secours qui veillait près de lui, admirait ce courage qu'elle n'avait pas besoin de soutenir et qui lui offrait plutôt un exemple. Elle disait. « Ses paroles sont des flèches dans le cœur. » Il se confessa el communia plusieurs fois. Son confesseur était ce digne curé de Saint-Philippe-du-lloule, qui chanta la misse des funérailles, et qui ne put retenir ses larmes et manqua de voix entre l'autel du Dieu juste et le cercueil de son ami. Il savait comme nous ce que perdaient l'Eglise et la société : mieux que nous ce que perdaient les pauvres. Sous le poids de ce double deuil, son cœur chancela, non pas son espérance.

De toutes les consolations que peul laisser la morl d'un

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homme, aucune n'a manqué aux amis de Donoso Cortès, aucune, sauf de recevoir son dernier soupir. Il a su qu'il mourait. il a accepté la mort, il est mort en priant, recommandant luimême son âme à son bon ange, à son saint patron, au Dieu clément qu il avait aimé et servi en se proposant toujours de le servir davantage. Ne prévoyant pas qu'il dût sitôt sortir de la vie, il projetait de sortir du monde ; non plus pour aller méditer dans quelque solitude, mais pour s'engager dans un ordre religieux. Déjà il avait pris ses dispositions, et son choix était fait. 11 voulait entrer dans la Compagnie de Jésus.

Son dernier jour fut le 3 mai i853, il allait compléter sa quarante-quatrième année. Le dernier acte sorti de sa bouche a été un acte de foi. Il avait promis à la Sœur, s'il mourait, de prier pour elle. Le voyant près de s'éteindre, elle lui dit : Vous allez paraître devant Dieu, souvenez-vous de moi. D'une voix libre et claire, il répondit: Je vous le promets; — et presque au même instant il expira. Son âme, en s envolant, laissa sur son visage quelque reflet de sa beauté suprême. Nulle trace de douleur n'altérait ses traits paisibles. C'était la sérénité d'un athlète qui se repose après la victoire, à peine fatigué du combat. Il avait regardé la mort en face, avec force et douceur, comme un ennemi à vaincre, et il l'avait vaincue. Il dormait en attendant la résurrection éternelle.

Personne, en Espagne ni ailleurs, ne se lèvera pour infirmer le beau témoignage qu'il se rendit à lui-même, en plein Parlement, dans l'impérissable discours du l\ janvier 1849 : Lorsqu arrivera le terme de mes jours, je n'emporterai pas avec moi le remords d'avoir laissé sans défense la société barbarement attaquée, ni l'amère et insupportable douleur d'avoir jamais fait aucun mal à un seul homme. Il faudrait graver ces paroles sur sa tombe, si son nom seul ne suffisait pas à rappeler ce qu'il fut.

En terminant cette esquisse, nous sommes heureux d'espérer qu'une main plus digne d'un tel travail fera bientôt revivre Donoso Cortès dans une peinture complète et achevée. On nous assure que M. de Montalembert recueille tous les documents nécessaires pour nous faire connaître, cemrae ils méritent d'être connus, la vie, les pensées et les travaux de l'homme admirable et excellent que nous pleurons. Ce sera un beau livre que la vie de Donoso Cortès écrite par M. de Montalembert et l'on ne peut souhaiter au génie qui vient de s'éteindre un plus illustre monument (i).

(1) M. de Montalembert n'a pas complètement tenu cette promesse. Son écrit sur Donoso Cortès n'est qu'une contestation politique au point de vue des idt'es libérales et parlementaires dont il a repris le joug.

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