‹ Âmes héroïquesChapitre 13 sur 85 · MORT DE M. O CONNELL · texte numérisé non relu

MORT DE M. O CONNELL

(m. ire s, m, 55 1)

27 mai 1847.

L'Irlande, éprouvée par tant de fléaux, vient d'être frappée d'un malheur plus grand que tous les autres, et irréparable. Elle a perdu son libérateur ; M. O'Connell est mort. Il s'est éteint en arrivant à Gênes, trompé dans son dernier désir, emportant la dernière espérance qui restât encore à ses amis. L'amélioration de son état, depuis son départ de Lyon, n'abusait personne ; c'était le jet suprême d'une flamme expirante ; mais on se flattait avec lui qu'au moins il pourrait atteindre Rome, que Daniel O'Connell pourrait mourir aux pieds de Pie IX. Telles étaient la majesté de cet homme et la place qu'il tenait sur la terre : Rome seule paraissait un tombeau digne de lui. Rome était sa patrie en effet. Par son œuvre immense, par la splendeur de sa foi, par la gloire de son courage et par la fécondité de son génie, il avait grandi jusque-là, de n'être plus seulement le grand citoyen de l'Irlande, mais le grand citoyen du monde, comme Pie IX en est le grand roi.

Rome n'aura point sa cendre, elle ne pourra montrer avec orgueil le trace de ses pas, qui serait illustre parmi tant d'autres dont s'honore ce sol immortel ; mais elle gardera, elle honorera sa mémoire, et peut-être un jour élèvera-t-elle une statue à ce père d'un peuple, conquérant pacifique du plus grand, du seul bien que l'Eglise demande en ce monde pour ses enfants et pour elle-même, une main parricide. Celle main sV<l abaissée ; el la Mère des Nations a été frappée et déchirée avec

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fureur. Lorsqu'on lui arrachai! de toutes pari- ses enfants, O'Connell lui conservait une fille féconde, et la lui laisse en mourant plus belle quelle ne I avait connue. L'Irlande était esclave, plus captive du despotisme anglican que des flots qui l'entourent ; elle est libre ! O'Connell, tout seul, a fait un BJ grand ouvrage ; il a pris cette nation dans ses mains, il la emportée au vol de son génie, dans les régions salubres de la liberté, comme un père, soutenu par l'amour, emporte sur le sommet des montagnes son fils mourant, pour lui faire respirer un air meilleur. Il a été menacé, injurié, combattu, trahi cent fois ; il a accompli son dessein sublime sans sacrifier, ni répandre une seule goutte de sang. Qui peut dire combien de malheurs épargne à l'Europe tout entière cet exemple d'une révolution si profonde, opérée uniquement par le sentiment patient et énergique de sa légitimité !

Et cependant O'Connell est mort au comble de la douleur comme au comble de la gloire, déchiré des ingrates morsures d'une partie de ceux qu'il a sauvés, et moins troublé encore de leur ingratitude qu'effrayé de leur folie. En quittant l'Irlande. il a vu d'autres adversaires de ses desseins, d'autres ennemis de l'Irlande que ceux qu'il a vaincus (i). Ce n'est pas le moment d'expliquer ici ce que sont et ce que veulent ces Irlandais qui n'ont pas craint d'injurier O'Connell mourant au milieu des respects du monde ; mais personne n'ignore que, contenus sous sa main jusqu au dernier moment, ils lui ont fait contempler avec effroi la mort qui s'avançait pour les délivrer, hâtée par leur espérance impie. C'était là le secret, trop facile, hélas ! à pénétrer, de cette tristesse auguste empreinte sur ses traits et qui nous a navrés durant le peu d'instants qu'il nous fut donné de l'entendre et de le voir. Ce cœur mâle succombait dans leangoisses que lui inspirait l'avenir. La famine l'affligeait ; mais la jeune Irlande l'aurait désespéré. Pour le raffermir contre de telles alarmes, ce n'était pas trop de toute l'énergie du sentiment qui fut le ressort de sa glorieuse carrière : il priait, il se confiait en Dieu, il invoquait la sainte Vierge et lui demandait d'assister à la fois son âme et l'Irlande, également désolées.

Espérons et prions, à son exemple ; espérons et prions pour l'Irlande ; espérons et prions pour Daniel O'Connell. grand serviteur de Dieu, grand serviteur des hommes, grand et sincère apôtre de la liberté. Devant Celui qui juge les justices de ce monde, Daniel O'Connell, nous l'espérons, sera trouvé pur. Que nos prières lui viennent en aide, si. après sa lente

(1) Le parti révolutionnaire de la jeune Irlande.

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