II. — HOMMES D ETAT OÙ
agonie, il lui reste encore à effacer quelques-unes de ces taches dont la fragilité humaine ternit les âmes les plus élevées. Souvenons-nous que ce qu'il a fait pour les catholiques irlandais, il l'a fait pour toutes les nations catholiques. Ses droits à notre reconnaissance ne sont pas moindres que ses titres à notre admiration.
En nous reportant à la pensée de ce jugement de Dieu si redoutable pour tous les mortels, nous plaindrons moins le héros de l'Irlande ; l'amertume de ses dernières heures a été cependant accompagnée d'un grand repos. Il a pu revoir, aux lumières de la foi, tous les événements de sa vie. Chrétien comme il l'était, il a su mettre k profit cette pause sur le seuil de la tombe. Il a accepté sans murmure, avec joie peut-être, les suprêmes douleurs au milieu desquelles il a expiré. Le plus beau des privilèges que Dieu puisse accorder aux grands hommes chrétiens, n'est-ce pas de mourir sur la croix !
LES FÊTES DVCONNELL
(d. m. ii, 4$i)
26 juillet 1875.
Le lord-maire de Dublin convoque les représentants de l'Europe catholique aux fêtes par lesquelles l'Irlande veut solenniserle centenaire d'O'Connel. Le rédacteur en chef deYUnivers a été honoré d'une invitation qu'il regarde comme un noble prix de ses efforts au service des pensées dont O'Gonnel a été le véritable initiateur parmi nous. Nous devons à ce grand homme d'être entrés de bonne heure en révolte contre les erreurs qui, presque partout, pèsent encore douloureusement sur la religion et sur la patrie. Pour mon compte, au début de la carrière sa voix éloquente m'a appris à me souvenir de mon âme dans la vie politique, et dans la vie religieuse, à me souvenir de mon pays. J'ai su de lui que deux flammes, qu'il faut ne pas désunir, sont nécessaires au bien-être de la conscience. Son exemple m'a montré comment on peut combattre les lois mauvaises des hommes en s'appuyant de la loi supérieure qui ordonne en même temps de les déraciner et de leur obéir. En France nos vicissitudes et nos oublis nous avaient fait perdre l'intelligence de ce dessein de Dieu, par qui la persévérance, dans la prière et dans l'action devient la cuirasse la plus solide et l'épée la plus pénétrante. Obéir toujours et combattre toujours, rester en révolte légalement et inébranlablement ne pas se lasser d'en appeler à la justice, en se servant des moyens laborieux que Dieu ne manquera pas de susciter pour obtenir
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enfin son triomphe ; nous avions perdu cet art des catacombes, le grand Irlandais nous l'a rendu.
Il a prié, il a lutté, il a été vainqueur. Après tant de victoires de la force, qui avaient ensanglanté, bouleversé et scandalisé le monde, il a consolé les âmes par cette belle victoire de l'esprit, gagnée lentement, en plein jour, et du consentement de ses adversaires, plus étonnés de se sentir justes que d'être battus. Les conséquences du succès se sont étendues au-delà de toutes les attentes. Il n'a pas affranchi seulement l'Irlande, mais encore ses maîtres, et plus loin, sur le continent, ceux qui professaient la foi intégrale de Jésus-Christ. Qui dira toute la victoire d 'O'Connell ? Dieu ne l'a pas encore achevée, et nous ne faisons qu'en entrevoir les suites. L'ancien élève du séminaire de Douai dévot à la Vierge Marie, a été choisi pour semer dans toute l'Eglise un esprit d'invincible espérance et d'invincible liberté. Il a fait rentrer la multitude pervertie dans la vraie largeur chrétienne. Nul homme, avec moins de moyens, n'a mieux mérité le titre de libérateur, justifié par si peu de mortels. Dans le monde moderne, il a jeté les premières gouttes de l'eau du baptême sur cette force sauvage, inconnue de tous et surtout d'elle-même, qu'on appelle la démocratie.
Nous avons l'honneur d'être ici de vieux amis de l'Irlande. O'Connell nous l'a fait connaître. Avant lui, l'Irlande n'était pour tout le continent qu'une expression géographique, une terre quelconque, possédant un reste de nom dans les légendes, et qui vivait peut-être encore par les souvenirs de ses Saints, mais qui ne produisait plus que des soldats et des ouvriers pour l'Angleterre, et surtout des pauvres. On ne savait rien de son histoire, rien de sa beauté morale, rien de son martyre si longtemps supporté. Elle n'avait plus son éclat propre, l'Angleterre l'absorbait. Qu'était-ce alors pour le monde qu'un pays pauvre et vaincu qui s'obstinait dans la nuit catholique ? O'Connell nous fit voir que l'Irlande produisait aussi des hommes. Il restitua la beauté du Christ irlandais. A cette puissante lumière, l'Irlande apparut tout à coup ; elle sortit de ses ténèbres, distincte, belle et sublime. Ce fut comme une création du génie de son mâle orateur : la Verte Erin, la perle des mers, le fidèle témoin de Jésus mort et ressuscité, baigné de sang, labouré de plaies, illuminé de sourires victorieux ! Dans les cœurs catholiques, il y eut une explosion d'admiration et d'amour, et les consciences connurent que cette nation tirée du cachot par un prophète n'y rentrerait pas. Le sépulcre était rouvert pour toujours. Ce fut, en ce siècle, le premier triomphe ostensible de Jésus-Christ, voulu et procuré par la fidélité reconnaissante
d'un homme, jusqu'alors, depuis longtemps, il avait plu à la Providence de ne rencontrer, aux yeux du monde, que des défaites et de paraître toujours vaincue. Béni soit le nom d'O'Connell parce que Dieu lui a donné d'être grand pour sa cause. Il a été bon au monde de voir revivre l'Irlande, de s'associer à sa prière et à ses combats, et d'apprendre ainsi que l'iniquité n'est pas éternelle.
Et maintenant l'Irlande libre et en paix glorifie son libérateur. Elle se rassemble comme pour ensevelir au sein de la terre promise celui qui, né dans l'oppression, a ouvert pour toute la race le seuil de la liberté, et elle lui décerne la tombe vivante réservée aux hommes dont les œuvres ne doivent pas périr. Là, présidera son Eglise florissante, portant la pourpre romaine sur cette terre de la proscription, et autour d'elle se presseront des citoyens ornés des pourpres civiques, pourpres de la liberté, conquises par tant de bons combats. Telle est la gloire du tombeau d'O'Connell. A cet éclat posthume, on reconnaît l'ouvrier de la justice. Il a été contesté, repoussé, parfois méconnu des siens. Aujourd'hui, parce qu'il a aimé la justice, il est père d'un peuple, et les honneurs rendus à sa mémoire sont applaudis du genre humain.
C'est un des grands et salubres spectacles de nos jours, où trop d'encens frivole s'élève sur la terre sans autre motif et sans autre résultat que 'd'obscurcir ce que la foule a conservé de raison. Entraînés par mille courants contraires, les hommes, fatigués d'un immense ennui, se laissent volontiers entasser un moment autour de n'importe quelles idoles dont ils demanderaient à faire des divinités et dont ils ne parviennent pas à garder le souvenir. On célèbre tin poète, on descend jusqu'à de misérables trouveurs de machines. La grande humanité ne prend point de part à ces maladives fantaisies d'érudits, de spécialistes et surtout d'oisifs. Les peuples n'y ont point le cœur et souvent n'y mettent pas les pieds. Le faux éclat que l'on poursuit s'éteint dans l'indifférence avant même que tous les lampions ne soient allumés. Les fêtes d'O'Connell et de l'Irlande n'auront pas ce frivole caractère. Les feux de joie de Dublin, illumineront la catholicité ; celui qu'on appela le roi mendiant de l'Irlande est un bienfaiteur du monde. Je ne sais quel avenir est réservé à la tribune politique. Depuis cent ans, elle a fait un bruit qui n'a été ni sans importunité ni sans péril, et la conscience des peuples instruit contre elle un procès menaçant. Mais ce que chacun peut dire, c'est qu'au jour de la justice, le nom d'O'Connell protégera la tribune plus que le nom de Mirabeau.
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Je dirai un souvenir que j'ai bien gardé. J'ai eu le bonheur de saluer O'Connel peu de jours avant sa mort, lorsqu'il traversait Paris pour se rendre à Rome. Nous étions quinze ou vingt, pas plus ; tous inconnus, excepté Montalembert qui nous conduisait. Dans ce grand Paris, nous formions à peu après tout le parti catholique. Si Montalembert avait voulu réunir des notoriétés, il eût risqué d'être seul.
O'Connell, déjà mourant était sorti pour respirer un peu. Nous attendions son retour sous les arcades de la rue de Rivoli, à la porte du modeste hôtel où il était descendu. La journée finissait, une journée d'hiver triste et pluvieuse, et nous nous entretenions douloureusement d'un échec que notre cause venait de subir à l'une des deux Chambres. Elle avait été battue avec mépris, selon l'usage. C'était notre situation ordinaire. Notre petit nombre aussi nous faisait pitié. « O'Connell, disions-nous, voit autour de lui un peuple. » En ce moment il rentrait. Nous l'aperçûmes dans sa voiture, et nous levâmes nos chapeaux. Quelques passants nous demandèrent qui c'était. — C'est O'Connell. — Ah!... Qui est-ce O'Connell? L'un de nous, le médecin J. P. Tessier, esprit et cœur des plus hauts, mort depuis sans laisser trace, et que la liberté aurait tiré de l'ombre, répondit : « Ce n'est rien, c'est un homme. » Et se tournant vers moi : « Hélas ! ajouta-t-il, pauvre Irlande, pauvre liberté cet homme est mort ! »
Nous montâmes attristés. Malgré sa fatigue O'Connell voulut nous recevoir. Nous le vîmes assis dans un fauteuil enveloppé de couvertures, pâle et épuisé. Montalembert lui adressa la parole. Il répondit quelques mots que nous pûmes à peine
entendre : « Ne faiblissez pas Pour moi, je meurs... Arriver
à Rome Courage î » O'Connell mourant, sans voix, sans
geste, c'était en ce moment la force visible de Dieu parmi les hommes, le bras séculier de l'Eglise. Nous n'étions pas même au berceau, et celui que nous regardions à bon droit comme notre chef, n'était déjà plus qu'un cadavre. Nous nous retirâmes, l'âme brisée. Il nous semblait que tout était fini et qu'O'Conncll de moins, la longue nuit reprenait son empire. « Mais non, me dit Tessier, non ! Il faut que le grain meure. Ce n'est que le semeur qui tombe. Il a semé, la moisson lèvera. Attendons les trois jours. »
La moisson est levée en Irlande, et l'Irlande a moissonné. Les graines qui semblèrent dérobées par le vent, lèveront ailleurs. Celui qui sème au nom de Dieu, pour la vérité de Dieu qui rend libres, celui-là sème toujours. Ni les intempéries, ni les bêtes* sauvages, ni la mort ne ruineront à jamais son travail,
f\f\ II. AMES HÉROÏQUES
et la liberté sera le fruit de la semence qu il a jetée de bon cœur. Les nobles fêtes de Dublin vont le prouver à leur tour. En présence de ces pompes consolantes et fécondes, le moment est venu de dire à la gloire d'O'Connell ce que Condorcet disait sans le comprendre, à la honte de Voltaire : « Il n'a pas vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. »