M. GUTT1EREZ DE ESTRADA
M. Guttierez de Estrada, qui vient de mourir, était un homme de bien, catholique très-fervent et patriote très-zélé. 11 fut l'une des plus hautes personnifications de la nationalité mexicaine baptisée, et peut-être la dernière. On peut dire qu'avec lui le Mexique chrétien et européen expire. En effet, la civilisation quitte le Mexique, et déjà il n'est plus guère qu'un territoire reconquis par la sauvagerie. Les doctrines du xixe siècle y ramènent les ténèbres que l'avènement du Christianisme avait dissipées ; dans cette nuit refaite, le sang humain est répandu comme autrefois pour de stupides idoles.
Contemporain des séditions et des trahisons qui arrachèrent le Mexique à la couronne espagnole, M. Guttierez ne refusa pas ses services. Il fut de ceux qui voulurent empêcher l'indépendance de tomber dans l'anarchie, parce qu'ils prévoyaient que l'anarchie irait s'engouffrer dans la servitude. Il devint ministre et connut la profondeur du mal.
Il comprit que la chute de la dynastie ne tarderait pas d'entraîner celle de l'aristocratie. Un pays qui n'a plus ni rois ni patriciens, ne peut conserver longtemps une Eglise ; dès lors, il est exposé à perdre encore et très promptement jusqu'à sa nationalité, jusqu'à la vie.
M. Guttierez a vu se dérouler successivement toutes ces conséquences funestes : il a eu la suprême douleur de voir mourir sa patrie. Et quels raffinements eut pour lui ce supplice, puisque la catastrophe finale fut en quelque sorte pré-
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cipitée par le remède même dans lequel il avait espéré pour l'éviter !
Dans la conviction que le Mexique ne possédait pas I ressources nécessaires pour se sauver de l'anarchie, et que
L'anarchie le précipiterait sons le joug des Etats-Unis, M. Gutlicrez avait résolu de consacrer sa vie à restaurer au Mexique, sinon le pouvoir de l'Espagne, tout au moins la monarchie. 11 vint donc en Europe avec l'espérance, hélas ! d'y trouver un roi. Il n'y trouva que la Révolution, plus dominante peut-être dans l'esprit des souverains et des hommes de gouvernement, que dans celui des peuples.
Il ne se découragea point. Il s'efforça de faire comprendre combien il importait à l'Europe de prévenir la formation imminente de cette redoutable unité américaine, à qui la possession du Mexique livrerait tous les chemins du commerce, et par conséquent l'empire du monde. Il visita tous les hommes politiques qui ont eu depuis trente ans les affaires dans les mains. Il les contraignit de jeter les yeux et de poser le doigt sur la carte ; il leur demanda ce qu'ils croyaient que pourrait faire l'Europe en présence de la barbarie américaine, si Mexico ne devenait pas le siège d'un empire européen et catholique ?
On ne l'entendit pas, ou l'on feignit de ne pas l'entendre, et ceux qui l'entendirent lui firent la réponse du paralytique de l'Evangile : Non habeo hominem. Pour une telle œuvre, pas d'homme qui eût assez de force ou assez de bonne volonté ! Moments terribles que ceux-là où l'humanité toute entière fait cet aveu : La piscine, vainement remuée par l'ange du Ciel, ne me guérira pas, parce que je n'ai point d'homme qui puisse ou qui veuille me tremper dans les ondes salutaires !
Cependant il vint un jour où M. Guttierez crut enfin ses vœux accomplis. L'Empereur des Français vit la grande chose qu'il proposait, et un prince catholique s offrit pour cette glorieuse aventure. Par un surcroît de faveur de la destinée, l'Amérique, en guerre contre elle-même, ne pouvait s'opposer à rien. On avait le temps et la France.
Nous vîmes M. Guttierez dans ces jours d'espérance et de triomphe, au lendemain d'une visite à Miramar, où il venait de porter une couronne, sans vouloir d'autre prix que la gloire patriotique et chrétienne de l'avoir bien placée. Il était plein de joie, ravi de son prince, de la noblesse de son caractère, de la hauteur de ses pensées, de ses vastes connaissances, surtout de sa piété.
Comment tant d'espérances ont-elles si promplement et si cruellement avorté ? Il faut s'en taire, par respect pour une
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immense infortune, et parce que toute cette douloureuse histoire n'est pas encore suffisamment connue. A l'heure qu'il est, peutêtre l'empereur Maximilien, prince pieux, mais plein à la fois des illusions les plus périlleuses pour les rois et les plus funestes pour les peuples, déchiré de toutes les angoisses, expie dans une captivité sans gloire les erreurs religieuses et politiques qui ont marqué son règne d'un moment. M. Guttierez voyait le mal, le voyait incurable, voyait sa patrie mourir ; et il est mort plein de miséricorde et de douceur, bénissant Dieu de l'appeler à la patrie qui ne meurt pas.