‹ Âmes héroïquesChapitre 16 sur 85 · I. — Sa vie et sa mort · texte numérisé non relu

I. — Sa vie et sa mort

27 septembre 1875.

Saluons cette noble figure. Elle est digne de l'histoire. Les peuples sont accablés d éphémères fastueux et chiches dont la minute semble ne s'épuiser jamais. Des séditieux, des intrigants, des avortés, des fantômes vides viennent insolemment tromper les disettes publiques. Devant chacun d'eux on a crié : Voici l'homme providentiel ! On le pèse, il n'a pas le poids ; il n'y a point d'homme ! L'oubli le dévore, et lorsqu'il a par hasard laissé quelques traces, une semblable poussière vient aisément recouvrir ce vil et aride sillon. Telle est l'histoire commune des présidents de république : quelques crimes plats, infiniment des sottises plates, rarement l'honnête et plate vulgarité. Rien pour le présent, rien pour l'avenir. Point d'amour pour ces particuliers sans flamme et sans idée. Ils font les affaires, surtout leurs affaires ; ils s'ennuient, ils ennuient. Vat-en ! C'est ainsi que l'on parle à ceux qui ne déplaisent pas trop. Dernier des métiers. Métier sans fruit, sans fierté, sans force et dont les suites les plus louables et les plus heureuses ne peuvent être que les suites ordinaires d'un négoce adroit : du pain, de l'oubli, et, si l'on a de la conscience, des remords.

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Garcia Moreno était d'une autre espèce, et la postérité le connaîtra. Il a été admiré de son peuple. Il a échappé au crime, à la vulgarité, aux remords, à l'oubli, il aurait échappé même à la haine, si Dieu pouvait permettre que la haine ne suivit pas la vertu. On peut dire qu'il a été le plus antique des modernes, un « homme qui faisait honneur à l'homme ». Non pas un homme de Plutarque, ce ne serait pas assez. Sur un petit théâtre, il a fait tout ce que Plutarque raconte de ses meilleurs héros. Il l'a fait par un mouvement naturel de son caractère et par un engagement irrécusable de la règle qu'il avait embrassée Il se fût indigné contîre lui-même de n'être qu'un homme de Plutarque. Il avait une notion plus vaste de la grandeur. Suivant son grand et saint devoir, s 'élevant sans cesse, il osa tenter ce que l'époque estime impossible, et il y parvint. 11 fut dans le gouvernement du peuple un homme de Jésus- Christ.

Voilà le trait marqué et suprême qui le met hors de pair : homme de Jésus-Christ dans la vie publique, homme de Dieu î Une petite république du Sud nous a montré cette merveille : un homme assez noble, assez fort et assez intelligent pour persévérer dans le dessein d'être, comme on dit, un « homme de son temps », d'en étudier les sciences, d'en accepter les mœurs, d'en connaître et d'en suivre les usages et les lois, et cependant de ne pas cesser d'être un homme de l'Evangile exact et fidèle, c'est-à-dire un exact et fidèle serviteur de Dieu : bien plus, de faire de son peuple, pareil, lorsqu'il en prit la conduite, à tous les peuples de la terre, un peuple exact et fidèle dans le service de Dieu. Et il a fait cela tout le temps de son administration, disons mieux tout le temps de son règne. Un de ses concitoyens nous en a tracé la sereine peinture. Sous lui la jeune et sage république de l'Equateur a vécu son âge d'or. 11 fut obéi, non sans labeur de sa part, mais sans résistance et sans mauvaise volonté de ceux qu'il gouvernait. Son règne, au rebours des idées courantes, fut aussi tranquille que fécond. Conduit par cette main, qui voulait être dirigée du ciel, le peuple de l'Equateur se laissait former pour être un grand peuple et pour avoir de grandes destinées. Il honorait et il aimait celui qui, l'ayant pris à l'état de peuplade disséminée et tourmentée, en dix années, sans lui enlever unje liberté et sans le charger d'un impôt, par la bienfaisante action de l'ordre intérieur, de la justice et du bon exemple, lui avait donné une magistrature, une armée, une fortune publique, des écoles en abondance, des établissements scientifiques, des édifices, des routes, une agriculture, tous les biens et par surcroît l'honneur, qui passe tout

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bien. L'Equateur de Garcia Moreno était devenu le modèle envié des républiques du nouveau monde. Que M pouvait pas faire, dans un temps prochain, ce peuple laborieux, industrieux et chrétien, formé par un tel homme ?

Dans l'Equateur Garcia More no n avait pas d'ennemi. Il jouissait, d'une popularité, respectueuse et incomparable, d'une confiance et d'un crédit sans bornes. Généralement, là-bas, nous disait un républicain du Midi, les présidents amassent, placent et s'en vont visiter leurs fonds en Europe. On le sait ; ils ne trouvent pas à emprunter. Tout le monde voulait prêter à Garcia More no. On avait sa parole. Les bourses lui étaient ouvertes comme les cœurs, et il pouvait ce qu'il voulait. Les riches l'appelait le grand, le peuple l'appelait le juste; personne n'essayait plus de jeter une ombre sur sa vertu, aussi reconnue que son génie. D'humbles artisans l'arrêtaient dans les rues pour lui faire juger leurs différends ; il mettait en passant la paix parmi les voisins et jusque dans les ménages. Ses sentences étaient admises par les deux parties, qui louaient également sa pénétration et son équité. On en cite des traits qui font penser au plus beau temps des juges d'Israël. Certes, sa mémoire sera en bénédiction, et les Equatoriens désireront longtemps un autre Garcia Moreno ! Mais quelle était la base de cette popularité universelle, de ce pouvoir et de cette bonne gloire ? Il avait réglé toute sa conduite sur le précepte divin : Ouœrite prinium regmim Dei, et c'est là le grand secret de régner.

Le prêtre qui aura l'honneur de faire son oraison funèbre pourra se borner à commenter ce texte des livres saints : « Parce que vous n'avez pas demandé des richesses, ni la gloire, <c ni la vie de ceux qui vous haïssent, ni même une longue vie, « et que vous avez demandé la sagesse et la science afin que « vous puissiez gouverner mon peuple, la sagesse et la science « vous sont données. » Da mihi sapientiam et intelligentiam ul ingrediar et egrediar coram populo tuo. C'est la prière du clergé, ce fut la prière constante et fervente de ce grand homme. Ainsi il avait prié à Paris, durant ses années d'exil et d'étude ; car déjà il sentait venir sa destinée et voulait en remplir les devoirs ; ainsi il continua de prier avec plus d'ardeur lorsqu'il fut au pouvoir, non qu'il l'eût cherché, mais parce qu'il ne pouvait pas le refuser.

Il était vraiment de la grande race des pasteurs de peuple laborieux, appliqué, résolu jusqu'au mépris de la vie, intègre, par dessus tout amant de la justice. Il sentait que Dieu le donnait au peuple pour être tout cela et pour faire dominer sa loi. De là. cette constance de la vie, ce dédain de ses aises et de sa

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fortune. — Je veux sortir du pouvoir, disait-il, plus pauvre que je n'y suis entré. Je ne suis pas le chef pour faire mes affaires et pour prendre du loisir. On lui disait qu'il se fatiguait trop. Il répondait : Dieu peut s'imposer l'attente, mais je n'ai pas le droit de le faire attendre. Lorsqu'il voudra que je me repose il m'enverra une maladie ou la mort.

Il était au travail sans cesse, ou en inspection, ou au conseil, ou à son bureau, ne cédant rien à la nature qu'elle ne le prît impérieusement. Il exigeait l'assiduité de ses employés, mais il lïy avait pas d'employés dans toute la République dont il exigeât autant que de lui-même. Son grand délassement était la prière. Dans sa maison, auprès de ses familiers, de sa garde et de ses domestiques, il faisait l'office d'un bon père de famille. Tous les jours, la prière et le chapelet, tous les dimanches et fêtes, selon l'usage d'Espagne, la dominicale. « C'était une joie et un exemple de le voir prier, nous disait un de ses parents, souvent témoin de cette scène. Sa noble voix, sonore et pénétrante, nous lisait le texte connu, mais parfois sa piété lui inspirait des paroles nouvelles qui avaient trait aux besoins du moment. Il demandait secours pour les nécessités pressantes de l'Etat, suppliant Dieu de lui dicter ce qu'il devait faire et d'agir lorsqu il se sentait impuissant. » Ah ! quel homme ils ont assassiné !

Avec cela, doux, aimable, joyeux dans son intérieur et avec ses amis ; simple, accueillant, toujours prêt à obliger et à faire plaisir. 11 aimait les petits, compatissait aux malades et aux affligés. On l'a vu prévenir contre sa justice même des méchants qu'elle devait frapper. Un homme, conspirateur dangereux et obstiné, coupable de trahison, et d'autres crimes et qu'il avait dû enfin poursuivre, osa pénétrer secrètement près de lui, espérant le tromper encore une fois. Il lui dit : « C'est fini ; je ne puis plus arrêter la justice, je ne peux plus vous voir. Je vous ai fait avertir, on vous cherche, cachez-vous, sauvez-vous ! Si vous êtes pris, vous savez que j'ai la preuve de vos crimes, vous serez fusillé. » Cet homme put se dérober quelque temps, mais il se laissa prendre. On le fusilla. Il était implacable cou Ire les conspirateurs et les pillards, plaies du pays. Il fit justice à son peuple et l'eu délivra. Sa dernière présidence fut tranquille. Six années de paix ! Léquateur naquit pendant ces années fécondes, et la paix n'a pas élé troublée par sa mort.

On connaît son courage indomptable. Il en a donné dos exemples dont toute l'Amérique a parlé. Rien ne lui coûtait moins que d'exposer sa vie. Il tenait sincèrement qu'elle ne lui

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appartenait pas. Lorsque son devoir L'appelait, il était toujours prêt, il parlait aussitôt. Nous avons dit comment il dompta La sédition d'Urbina, à Guayaquil. Dans une autre occasion, il partil absolument seul pour une ville insurgée à L'instigation (l'un chef militaire. Il arriva seul dans la ville, pénétra seul (liez le traître déconcerté. 11 lui dit : « Me voici. Rendez-vous en prison ! » Les bons étaient rassurés, les mauvais tremblants, la sédition vaincue. Le chef était ce même conspirateur relaps que le président fit plus tard fusiller, malgré l'intervention du corps diplomatique et les prières de tout le monde. Il répondit: Je le fais par conscience ! Le lendemain de l'exécution il sortit seul dans la ville. A l'occasion de cet homme soudoyé du Pérou. il avait dit dans une proclamation publique : Ceux que peut corrompre lor seront châtiés par le plomb ! Aquellas que corrompe et oro, réprimera el plomo. C'est ainsi que Garcia Moreno fut victorieux partout et affermit les lois, avant lui si complètement avilies. Il partait au premier avis, quels que fussent l'obstacle et la distance, il arrivait comme la foudre. Me voici ! « Une âme guerrière, dit Bossuet, est maîtresse du corps qu'elle anime. » Combien plus une âme juste !

D'ancienne date il aimait la justice. — Il connaissait l'infortune de son pays, et quelque pressentiment, qui ne manque jamais aux grandes âmes, l'avertissait qu'il aurait quelque chose à faire. De bonne heure, pour que Dieu fût avec lui, il voulut être avec Dieu. A Paris, où il se trouva pour la seconde fois sénateur et exilé, il mena la vie d'un étudiant qui travaille parce que Dieu le veut et parce que son pays en a besoin. Renfermé dans une étroite chambre de la rue de la Vieille- Comédie, il étudiait particulièrement les sciences de la civilisation. Son goût était pour la chimie et l'histoire, mais il ne voulait rien ignorer du reste. Physique, mathématiques, industrie commerce, législation, sa tête, non moins solide qu'ardente et persévérante, absorbait tout, prenait de tout des notions justes et étendues. Il ne négligeait pas la littérature et le chant. Plus tard il a envoyé un professeur à Rome, avec mission d'étudier le chant sacré, car il savait, comme Charlemagne, que le chant sacré est un missionnaire. Quant à la littérature, la nature l'avait fait écrivain, et quoique son métier d'homme d'Etat, ne lui permit pas de s'adonner aux lettres, ses rapports sont cités comme des modèles. Toute la semaine, il suivait des cours et rédigeait ce qu'il voulait retenir. Il s'était réservé le dimanche [x>ur se reposer, servir Dieu et étudier son cœur. Il passait le dimanche en partie à l'église Saint Sulpice, sa paroisse, en partie à la promenade, dans les environs de la ville.

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Il dédaignait tout autre distraction, et tout le temps de son séjour ne visita pas un théâtre. C'était aussi le dimanche-, jour libre, qu'il donnait, quand il était malade quelques loisirs à sa santé. Les autres jours, il fallait suivre des cours ; il n'avait jamais le temps d'être malade ces jours-là, ni le dimanche le temps de manquer aux offices religieux. Da mihi sapientiam et intelligentiam ut ingrediar et egrediar coram populo tuo. Le livre de messe est essentiel pour entrer dans le peuple et pour en sortir. À vivre ainsi, l'on apprend à connaître la vie et l'homme, et à ne pas les aimer ni les mépriser plus qu'il ne faut. Les sciences sont bonnes ; elles sont les vases des Egyptiens, qu'il faut leur dérober pour y mettre un vin plus précieux. Mais qui apprend la science de Dieu sait vivre et mourir. Ainsi Garcia Moreno, sur la terre étrangère, seul, inconnu, mais soutenu de sa foi et de son grand cœur, s'éleva lui-même pour régner, si telle était la volonté de Dieu. Il apprit ce qu'il devait savoir afin de gouverner un peuple autrefois chrétien, mais qui redevenait sauvage et qui ne pouvait plus être ramené à la civilisation de la croix qu'avec un frein bordé des verroteries de l'Europe. Dans ce but, Garcia Moreno avait voulu être savant, Paris, où l'amenait la Providence, était bien l'atelier convenable à cet apprenti. Paris, chrétien aussi, et en même temps barbare et sauvage, offre le spectacle du combat des deux éléments. Il a des écoles, des prêtres et des martyrs ; il est une vaste fabrique d'antéchrists, d'idoles et de bourreaux. Le futur président et le futur missionnaire de l'Equateur avait là sous les yeux le bien et le mal, et l'indifférence du bien et du mal, et les voyait dans un même essor de vie, car l'on peut dire, qu'à Paris même l'indifférence est aussi une activité. Quand il put retourner dans son lointain pays, son choix était fait. Il savait où se trouvait la vraie gloire, la vraie force les vrais ouvriers de Dieu. S'il fallait préciser le seuil d'où il partit, le dernier lieu où s'attache son cœur et dont il voulut emporter le souvenir, nous nommerions sa chère église Saint-Sulpice, ou peut-être quelque humble chapelle de missionnaires où il avait coutume de venir prier pour sa patrie. A Saint-Sulpice, plusieurs d'entre nous, sans doute, l'ont vu souvent. Nous aimons à nous dire que peut-être, sans le connaître, nous avons uni notre prière à la sienne. En tout cas, il était des nôtres, et nous réclamons l'honneur d'être des siens.

Il quitta la France en 1857, il fut d'abord professeur de chimie et recleur de l'université. En 1860, il était dictateur, puis président. Personne n'eut besoin d'attendre longtemps pour

savoir ce qu'il ferait. C'était un chrétien tel que les postée souverains n'en paraissent plus comporter, un chef tel que Leë

peuples ne paraissent plus dignes don avoir, un justicier tel que les séditieux et les conspirateurs n'en paraissent plus craindre, un roi tel que les nations en ont perdu le souvenir. On vit en lui du Médicis et du Ximénès ; Nfédicia moins la fourberie, Ximénès moins la pourpre et l'humeur romaines. Il avait de l'un et de l'autre l'étendue du génie, la magnificence, l'amour de la patrie. Mais on retrouvait davantage dans sa physionomie les traits admirables des rois justes et saints, la bonté, la douceur, la justice, le zèle de la cause de Dieu. Il demanda beaucoup au clergé, que les révolutions avaient appesanti vers la terre. Il ne demanda rien à 1 Eglise que de le conduire et lui donner ses lois. On sait ce qu'il fit pour elle et pour le Saint-Siège ; ce fut toujours tout ce qu'il put et pluqu'il ne semblait pouvoir. Il fit un concordat tel que le Pape le voulut, fonda des monastères, appela des congrégations enseignantes pour toutes les écoles, ot fit payer par l'Etat sur le denier de Saint-Pierre. En ce qui concerne l'Eglise, il voulail obéir avec audace, comme en tout le reste il savait commander. et c'est ainsi qu'il suivait lie grand conseil de Bossuet : Rois, gouvernez hardiment.

Dès qu'il fut connu, la secte si puissante en Amérique, e! dont il se déclarait hardiment l'ennemi le condamna à mort. 11 le sut, de nombreux passages de ses lettres privées en témoignent. Il sut que l'arrêt prononcé en Europe avait été ratifié dans les conciliabules d'Amérique et serait exécuté. Il s'en inquiéta peu, il le voulait bien ; l'essentiel pour lui était de ne pas se faire pardonner. Il était catholique, e*t il avait résolu de l'être partout et toujours ; catholique sans remède, de la race aujourd'hui quasi inconnue parmi les chefs officiels des peuples, qui se tourne d'abord vers notre Père qui est aux cieux et qui lui dit à voix haute : « Que Votre Règne arrive ! »

Cet homme de bien, ce vénérable grand homme à qui ses ennemis ne reprochaient que de vouloir régénérer son pays et eux-mêmes par un indomptable amour de la lumière et de la justice, n'ignorait pas qu'il était guetté par les assassins Il disait à ses amis : « On me tuera, quand je serai assuré de l'assentiment public, cl alors le poignard ne pourra plus attendre! » On le suppliait de prendre ses précautions, il répondait: <c Comment se défendre contre des gens qui vous reprochent d'être chrétien ? si je les contentais, je serais digne de mort. Du moment qu'ils ne craignent pas Dieu, ils sont maîtres de

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ma vie ; moi, je ne veux pas être maître de Dieu, je ne veux pas m écarter du chemin qu'il m'a tracé. »

Il suivait son droit et rude chemin, qui allait à la mort du temps et à la vie éternelle ; il répétait son propos accoutumé : Dios no se muere, Dieu nie meurt pas !

Ses ennemis politiques les plus honorables s'étaient convertis à son système de gouvernement, à sa personne et à son Dieu ; il avait fait, en présence de son pays et avec son pays; clés actes de foi éclatants et sublimes ; on F avait vu dernièrement, lui président de la république, porter processionnellement la croix sur ses épaules, dans les rues de Quito ; il avait rempli tous les emplois, donné tous les exemples qu'on pouvait attendre du patriotisme le plus ardent, du génie le plus éclairé, de l'âme la plus énergique et du cœur le plus généreux ; il avait été professeur, recteur de l'université, dictateur, général en chef, président ; il avait cumulé, le premier et jusqu'ici le seul, les fonctions de président de la république et celles de directeur, non pas honoraire, mais effectif et gratuit, de l'hôpital de Quito, réformé et meublé à ses frais ; il avait aussi joint à son titre de président de la république celui de membre de la congrégation des Pauvres, et il en remplissait les devoirs; il s'était montré partout dur à lui-même, sobre, chaste ; il n'avait pas accru, mais diminué sa maigre fortune personnelle ; il était économe des deniers publics, prodigue de ses biens, modeste, granld en toutes choses, on venait de le réélire pour la troisième fois à l 'unanimité ; le moment du poignard était venu.

Il a été tué dans la rue, par un homme de rien qu'il avait accueilli, obligé, et renvoyé comme indigne ou incapable ; l'homme que les sectaires trouvent ordinairement pour ces coups-là ! Cet homme l'a frappé par derrière avec une fureur bestiale, s'acharnant comme un fou Ou comme une bête féroce sur sa noble victime, s'est sauvé, a été écrasé par le peuple et traîné aux gémonies. Il était de la Nouvelle-Grenade, on a retrouvé chez lui des billets de Banque du Pérou, repaire principal des francs-maçons.

C'était le 6 août, fête de la transfiguration de Notre-Seigneur, Garcia Moreno sortait de l'église voisine, où il avait entendu la messe le matin et rentrait à son travail dans le palais du gouvernement. Il a été tué sur le seuil et rapporté dans l'église, à la chapelle de Notre-Dame des Scpt-Douleurs, objet de sa dévotion particulière. Il y est mort après quelques instants. 8a dernière parole a été : Dios no se muere.

Nous osons dire <jiui Dieu lui devait cette mort. Il devait

mourir clans sa force, dans sa vertu, dans sa prière, aux pieds de la Vierge des Sept-Douieurs, martyr de son peuple et de sa foi, pour lesquels il a vécu. Pie IX a publiquement honoré ce fils de digne de lui ; son peuple plongé dans un long deuil, le pleure comme l'ancien Israël a pleuré ses héros et ses just Que manque-t-il à sa gloire ? Il a donné un exemple unique dans le monde et dans le temps au milieu desquels il a vécu. Il a été l'honneur de son pays. Sa mort est encore un service, peut-être le plus grand ; il a montré à tout le genre humain quels chefs Dieu pourrait lui donner et à quels misérables il se livre lui-même par sa folie.

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