‹ Âmes héroïquesChapitre 18 sur 85 · III. — La Pi · texte numérisé non relu

III. — La Pi

esse

La presse s'est peu occupée du président Garcia Moreno, mort assassiné. Il avait de grandes idées assurément, et ses œuvres étaient belles. Il répandait l 'instruction, diminuait les impôts, payait la dette, augmentait les revenus, faisait fleurir les travaux publics, la justice et la paix. De plus, il avait du style. Mais la comparaison ne laisserait pas de nuire à M. Thiers, et enfin, il était clérical, on ne peut le nier. Un clérical ne doit pas être donné en exemple. Il est mort, qu'on l'enterre! Cette ombre a je ne sais quoi qui rapetisse des tas de vivants.

Sans partager ce sentiment général, nous le comprenons très-bien. Avec ses vertus et ses qualités, Garcia Moreno esl embarrassant, sa mort même embarrasse. S'il avait fini dans

il. — AMES HÉROÏQ1 Bfl

son lit tranquillement, on pourrai! mieux se tirer d'affaire.

Ses adversaires loueraient ses ennemis de l'avoir laissé vivre se moqueraient de lui qui les soupçonnait d'en vouloir à ses jours. Assassiné, on ne sait que dire. On crainl de manquer d'égards pour les meurtriers en faisant trop honneur à la victime. Ne perdons pas de vue que c'était un clérical, même un jésuite. « Les jésuites, disait Calvin, il faut les tuer. »

Que deviendraient les belles destinées du monde moderne, qui sont en si bon train, si tous les souverains du monde allaient se régler sur l'exemjple de Garcia Moreno, donner nos mathématiques, notre astronomie et nos sauvages aux jésuites, peut-être se faire jésuites eux-mêmes ? Il n'y a pas de danger sans doute ; mais on ne saurait prendre trop de précautions.

C'est ce que se sont dit notamment deux publicistes, français, rédacteurs d'un journal semi-rouge. Ces deux outils paraissent avoir gémi de la décence qui se bornait à se taire devant le cadavre mutilé de Garcia Moreno. C'était un vrai monstre, disent-ils ; en Amérique on l'a surnommé le fusilleur, il trahissait son pays, et l'on trouve dans ce héros catholique « toutes les vertus du parti clérical et ultramontrain, la douceur « évangélique qui distingua les bourreaux de la Saint-Barthé- « lelny et de l'Inquisition, le patriotisme et la probité politique « si bien pratiqués de notre temps par ceux qui mettent Rome « au-dessus de la patrie. » Cela leur est prouvé par une lettre anonyme écrite de Guayaquil et par un extrait d'un journal anglais et protestant de Panama. On ignore pourquoi ils ne se sont pas également fortifiés d'un autre document de Guayaquil, où Garcia Moreno est accusé d'avoir mangé la cervelle Id'une femme. Ce trait de couleur locale aurait obtenu quelque succès auprès de leurs lecteurs.

On voit le génie de ces messieurs. Nous n'insistons pas leur cervelle n'ayant pas été mangée par Garcia Moreno ils ont cependant l'esprit de ne pas faire allusion aux documents officiels qui établissent par faits et chiffres les résultats de l'administration du monstre et l'opinion du peuple qui venait de le réélire pour la troisième fois à l'unanimité. Ils ne peuvent croire que la correspondance de Guayaquil et l'extrait de Panama.

On parle des reptiles de la Prusse, et on a bien raison ; mais si l'on croit que le monde n'a pas partout L'équivalent des plumitifs prussiens, on s'abuse. Ils n'exercent pas peut -être leur profession avec un égal succès, mais assurément les dispositions sont les mêmes ; ni l'audace à se moquer du public, ni l'ingéniosité, ni le parti-pris d'être ce qu'ils sont, ni même

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