III. — SOLDATS
mier ; c'est lui qui me donne de la tisane et qui m'arrose la tête de quart d'heure en quart d'heure. Dans la soirée, comme je n'avais presque pas de fièvre, les docteurs, après m'avoir affaibli de leur mieux, qui n'est pas peu de chose, m'ont permis un petit bouillon. Baboye (i), qui était là, le trouvant trop gras, l'a dégraissé avant de me le donner. Soyez tranquille, je suis bien soigné ; mon capitaine tient note des ordonnances du médecin, et mon soldat, qui est chargé de l'exécution, s'en acquitte parfaitement. Aujourd'hui 3o, grand calme après une bonne nuit. Le régiment étant de tranchée, les malades sont
venus me voir, la plaie continue à se fermer »
Après avoir lu cette lettre, où une tendresse si forte se cache sous tant de simplicité, on se rend compte du caractère général d'humanité, de douceur, d'honnêteté que nous voyons à nos soldats ? Ces idées de sang, de violence et de carnage qu'éveille le seul nom de la guerre présentent en même temps à l'esprit les gens de guerre sous je ne sais quel aspect farouche, comme des hommes qui méprisent leur propre vie, font peu de cas de la vie, et moins encore des souffrances des autres hommes, ayant en quelque sorte rompu avec la compassion, au moins pour le temps que durera le terrible hasard où ils sont engagés. Au contraire, la composition excellente de l'armée française développe ces sentiments affectueux que les habitudes militaires devaient effacer. L'homme se trouve, on voit avec quels soins ou plutôt avec quelle tendresse ; et sa famille à lui, la famille absente, mais dont son cœur ne s'est pas séparé. Il reste fils, père, époux, citoyen en même temps que soldat. Sous ces regards qui, de près et de loin, sont une exhortation continuelle au devoir, sans rien perdre de son énergie, il est doux, modéré, patient, charitable enfin. Car de toutes les vertus nées du Calvaire, qui ont formé le monde chrétien et qui le pénètrent encore, même après que les principes du christianisme y sont affaiblis, la plus essentielle, la charité est aussi la plus résistante. Elle est, on peut le dire, dans le sang chrétien, et par excellence dans le sang français. C'est là le titre de la France à son glorieux droit d'aînesse entre les nations; elle le met dans les plis de son drapeau, comme autrefois des Kvêques y mirent l'Eucharistie ; elle le fait déployer jusque sur les champs de bataille par les mains non-seulement de ces Sœurs de charité, mais de ces soldats qui deviennent les infirmiers attentifs de leurs frères malades, qui vont jusque sous les balles, comme on les vit à Inkermann, relever les
(1) Capitaine au régiment, Tué.
propres mourants de l'ennemi, et qui ne se trouvent pas assez las, le soir d'un jour de bataille, pour refuser l'assistance aux blessés el la sépulture aux morts. Si le christianisme pouvait périr, la charité serait son dernier parfum sur la terre, et cette noble fleur de l'Evangile prendrait sa dernière sève dans le sol (jui, deux cents ans après la mort de saint Vincent de Paul, donne au monde le prodige des fécondités de son tombeau. Revenons à notre blessé. Lorsqu'il écrivait cette lettre rassurante, un accident allait aggraver sa blessure. Il ajoute, à la date du 3i juillet : « Ce matin, au réveil, un orage épouvantable a éclaté sur le camp. Ma tente a été envahie par les eaux. Mon soldat m'a pris sur son dos et m'a porté chez un voisin. Rassurez-vous complètement, je serai bientôt sur pied. Si cette lettre arrive à temps pour la fête de Marie (Mme Taconet, sa sœur), je ne veux pas qu'elle s'attriste. Je suis moi-même très gai.... Nous avons eu trente-six blessés et trois tués le jour où j'ai été blessé. »
Rassurez-vous ! Il le dit encore dans une lettre du 5 août, toute pleine de témoignages et de reconnaissance pour l'affection que lui témoignaient son digne colonel, M. Javel, tué, et ses camarades du régiment. Mais il avait pris la fièvre après cet orage qui venait de submerger sa tente et son lit, et déjà il était à 1 ''ambulance. On parlait de le transporter à Constantinople. Il résistait. L'armée attendait l'assaut, il y voulait être, afin de gagner son grade de capitaine, pour lequel il était déjà proposé. Son refrain accoutumé : Rassurez-vous, revient souvent. Il dit qu'il se trouve bien à l'ambulance. Il y a là le commandant Boissonnet, deux fois blessé, et sept autres officiers.
« Le général Niel entra ; il venait voir ses officiers blessés. Le commandant Boissonnet lui dit que j'étais un fils du colonel Lefaivre et le général vint gracieusement à moi, m engageant fort à lui rendre promptement sa visite.... Les officiers d'artillerie ne savent plus où donner la tête ; mais avec l'élan dont l'armée est animée, nous (pouvons encore triompher des difficultés immenses qui s'élèvent comme par enchantement. Cornme tu le dis mon père, les officiers du génie savent faire un siège ; mais ce n'est pas ici un siège ! La plupart de nos batteries, si elles sont défilées de Malakoff, sont enfilées par le petit Reclan. Nous perdons toujours une quantité de monde, et tous les hommes sont harassés. On n'ose plus demander des nouvelles les uns des autres, de peur de s'entendre répondre : Tué. Néanmoins le moral est bon, et vous entendez, en passant près des camps, de gros éclats de rire. Accordez cela. Je ne