III. SOLDATS
sais si je souhaite à Victor (son frère, capitaine, en congté de convalescence depuis la Dobrutscha) d'être replacé tout de suite : il est heureux auprès de vous ! Au revoir, bien aimés parents ; je vous embrasse de tout mon cœur. Ne vous tourmentez pas, je vais bien. »
Il faut enfin aller à Constantinople, et il faut l'annoncer à la famille inquiète : « Je suis envoyé à Constantinople, vu « qu'on ne peut garnir les ambulances de malades, puisqu'on « s'attend toujours à un coup de chien, auquel malheureusement « je ne pourrai pas assister. Enfin, j'ai versé mon sang pour
« mon pays, et je n'ai pu faire davantage » Il continue de
donner à son père des nouvelles du camp et du régiment.
« Père sera peut-être étonné de voir L...., si jeune lieutenant, passer capitaine. D'abord, c'est un de ceux sur le dos de qui j'ai passé ; puis il est ici depuis le mois de janvier ; enfin, il s'est distingué, le 7 juin, dans le ravin du Carénage. L'avancement est mérité sous tous les rapports... Ce que je votis recommande c'est de ne pas vous tourmenter. Je vous le répète, ce sera un peu long, mais pas douloureux du tout. J'ai mon ordonnance à côté de moi pour cette nuit ; mes camarades viennent me voir bien régulièrement. Ils sont tous charmants pour moi. Je cause souvent avec l'aumônier de notre division, qui est frère de l'un des rédacteurs de l'Univers ; il vient tous les jours nous faire sa visite ; il est toujours bien reçu. On perd bien du monde. Plus nous avançons et plus le feu des Russes est vif. Il faut que je vous conte une petite scène à plat- ventre, qui s'est passée l'autre jour entre des Piusses et des hommes de mon bataillon. Placés en embuscade à quinze pas les uns des autres, par une coïncidence bizarre, ils avaient reçu des deux côtés l'ordre de ne pas tirer. Au bout d'un certain temps, l'un des nôtres, fatigué d'être à plat-ventre, s'assied sur les talons. Un Russe en fait autant. Bientôt un second Français se lève, et aussitôt un second Russe. Enfin, voilà les deux embuscades dans cette posture, se regardant l'une l'autre. Il se trouvait, de notre côté, un caporal qui, ayant longtemps habité Saint-Pétersbourg, savait le russe. La conversation s'engage : Comment ça va-t-il ? Pas mal, et vous ? Les nôtres demandèrent aux Russes s'ils voulaient du pain ; ils répondirent que non, mais que du biscuit leur ferait plaisir. Nos soldats leur en jetèrent. On s'amusait ainsi, lorsqu'une ronde russe survint. Les Russes firent : Chut ! et de pari et d'autre on se replavenlra. Ainsi finit la scène. »
(Ici le lettre est du 6 août. Le 12, il écrit de Constantinople qu'il a fait une bonne traversée ; qu'il est dans une
8o II. — AMES MÉROÏoi Bfl
excellente salle à l'hôpital de Péra, que les Sœurs Boni parfaites
pour lui, qu il va bien, et qu il a seulement un fort mal de gorge... Ce mal de gorge était une angine, et il n'écrivit plus. Laissons un saint et illustre prêtre, notre ami, achever cette notice. Voici en quels termes M. Bore, supérieur des Lazaristes de Constantinople, annonça la mort de Ferdinand à AI. Taconet, son beau frère. Nous ne pourrions faire une plus exacte peinture du zèle religieux qui veille au chevet de nos blessés.
Constantinople, 16 août.
« Bien cher ami,
« Depuis un mois environ, je suis aumônier volontaire et par intérim de nos officiers dans l'hôpital de Péra. Nos vacances, qui ont commencé depuis quinze jours, m'ont permis de mieux remplir ces fonctions, et j'ai chaque jour occasion d'y admirer les vues de la Providence. Tu vas en juger.
« Il y, a six jours, l'on amena un jeune lieutenant blessé à la tête dans la tranchée, la nuit du 28 juillet. A la suite de cette blessure, un violent mal de gorge se déclara, et le malade pouvait à peine avaler les potions qui lui étaient prescrites. Je remarquai tout aussitôt son air martial et pourtant résigné : et, aux paroles que je lui adressais, il répondait avec une bienveillance qui témoignait de ses bonnes dispositions religieuses. Quand j'avais l'occasion de lui rendre quelques petits services en l'absence de l'infirmier, il me serrait la main pour m'exprimer sa reconnaissance, à défaut de la parole qui lui manquait déjà.
« Le i4 août, j'avais été très occupé par les confessions des personnes qui se préparaient pour la belle fête du lendemain. Une des Sœurs me dit que le jeune lieutenant du 85e allait plus mal et qu'elle craignait pour sa vie. Je me rendis aussitôt près de lui, et, en effet, la fièvre et la douleur augmentaient. Comme il était déjà tard et qu'il n'y avait pas de danger immédiat, je lui annonçai, au milieu de quelques paroles d'encouragement, que je reviendrais le lendemain lui parler de la Sainte Vierge.
« Il me fit un signe qui exprimait son contentement. Le lendemain, je revins, et, voyant son état empirer, je songeai à