‹ Âmes héroïquesChapitre 30 sur 85 · III. — SOLDATS 8l · texte numérisé non relu

III. — SOLDATS 8l

le contesser. Il s'acquitta de ce devoir avec sa pleine connaissance, répondant à tout ce que je lui disais, et entrant même dans certaines explications. Quand nous eûmes terminé, il me manifesta sa joie, et me dit : Monsieur l'abbé, j'ai un service à vous demander. — Lequel, mon ami, parlez ; je suis prêt. — C'est, ajouta-t-il, d'avertir M. l'abbé Eugène Bore que jq suis ici, — Mais c'est à lui-même que vous parlez, mon ami.

« Il me jeta alors un regard qui me perça le cœur, tant le regret, s'y mêlait à la joie et à la surprise. — Je suis, dit-il, le frère du capitaine Lefaivre, que vous avez visité à Varna. Mon nom est mal écrit sur le bulletin d'entrée. En effet, on y lisait Faivre. Ces paroles furent comme un coup de poignard pour moi, et j'eus de la peine à lui cacher mes larmes. Je lui dis que j'allais célébrer la sainte messe pour lui, dans ce beau jour de Marie. Il sourit doucement. Si vous pouviez avaler, je vous donnerais la sainte communion, ajoutai- je ; mais, après la messe, je viendrai vous donner un autre sacrement qui y suppléera et qui vous fortifiera. Après la sainte messe, je descendis et je lui administrai le sacrement d'extrême-onction, qu'il reçut avec foi et piété. Il me serra encore la main, comme pour me dire qu'il ne se faisait pas d'illusion sur son état. Ayant été appelé ailleurs, un autre lieutenant blessé, qui le soignait comme un frère, a recueilli ses dernières paroles : « Je ne regrette pas la vie ; mon désir eût été de mourir à mon poste, en Crimée. » C'était le regret du militaire. Comme catholique, il ne voulait c|ue l'accomplissement de la volonté de Dieu, et sa fin est bien consolante.

« C'est de cette façon, cher ami, que notre fête du i5 août a été marquée pour moi et pour toi. Nous devons remercier la divine Marie, qui a bien voulu prendre ton beau-frère Ferdinand le jour de son triomphe. Ce matin, j'ai célébré la sainte messe à son intention. Prépare ta chère femme et ses autres parents. Salue ta chère famille. Je reste, en l'amour de Jésus et de Marie, ton tout dévoué.

« E. Bore, prêtre de la Mission. »

Ferdinand Lefaivre était de ces jeunes gens à qui l'on assurerait volontiers l'avenir, tant on les voit s'élancer pleins de force, de courage et de ferme foi vers une destinée dont ils acceptent d'ailleurs les obligations y compris le travail, et les périls y compris la mort. Il était fait pour l'état militaire, moralement et physiquement. Il en étudiait toutes les parties, il voulait en connaître tous les secrets, il n'en ignorait pas les

8a II. — AMES HÉROÏQUES

devoirs. Je causais un soir avec lui, lorsqu'il n'était pas encore question de son départ ; mais la guerre était commencée. J'irai, ii 10 disait-il ; c'est un examen qu'il faut que je passe. Je lui demandai ce qu'il pensait de la mort ? — Je n'y pense pas du tout. — Et de Dieu ? — Ah ! je n'y pense pas assez. En effet, il se contentait de n'être ni impie, ni incrédule. Mais son àme saine et droite ne refusait jpas d'entendre, et Dieu lui a parlé. C'est le dernier trait de ces vertus naïves, si dignes d'admiration ; c'est la consolation que Dieu donne à tant de grandes douleurs, et le digne prix dont il récompense tant de nobles sacrifices.

Page 1