HONORÉ D'ALBERT DE LUYNES
18 Décembre 1867.
M. le duc de Luynes vient de mourir à Rome. Il s'y était rendu au moment le plus grave des dernières affaires, pour se mettre à la disposition du Souverain Pontife, et ce ne fut pas un acte de peu d'importance ni un secours de peu de valeur. Encore que Honoré d'Albert de Luynes ne fût dans sa patrie qu'un simple particulier, et ne tînt au monde officiel que par le titre imperceptible de membre de l'Académie des sciences, il n'en était pas moins l'un des chefs éminents de la société française, du très petit nombre de ceux qui restent en plein et universel éclat d'honneur.
Lorsqu'on le vit à son âge déjà avancé, avec une santé ébranlée, ne plus se contenter des royales offrandes qu'il faisait au trésor pontifical, mais servir de sa personne, parce que le péril devenait plus pressant, il y eut dans l'opinion un frémissement d'émotion généreuse. Le courant des souscriptions et des enrôlements s'élargit ; il prit cette puissance qui, peut-être, détermina la volonté dli gouvernement français, jusqu'à ce moment si indécise, en apparence, au moins.
Le duc de Luynes arriva sur un bateau chargé de jeunes volontaires, quelques jours avant la bataille de Montana. Rome était en proie aux abominables agressions des garibaldiens, épouvantée de leurs bombes, de leurs poignards, de leurs menaces auxquelles tant de crimes sauvages forçaient trop d'ajouter foi. 11 prit tout de suite son office de bon citoyen dans cette
ville que d'ignobles coupables voulaient ravir au monde. Il était à Mentana, non comme combattant, ses forces ne le permettaient plus, mais comme infirmier. Ces humbles fatigues lui laissèrent le germe de la maladie à laquelle il vient de succomber.
En même temps qu'il soignait les blessés, il prenait soin de la gloire des morts. Un esprit de grandeur et de magnificence qui le caractérisait et que relèvent encore sa simplicité personnelle lui avait fait concevoir le dessein d'élever à i frais un monument partout où une victime de la cause sainte était tombée. 11 parcourut donc les lieux qui avaient vu les épisodes héroïques de cette bataille de quarante-cinq jours, dressant la topographie du vaste champ des martyrs, afin de poser le témoignage du respect et de l'amour à chaque place illustrée par le témoignage du sang.
Celte action rappelle la piété de ïobie envers les morts de son peuple. Elle reçut une récompense qui n'est pas sans analogie avec celle qui fut donnée au juste d'Israël. Tobie, en ensevelissant les morts, devint aveugle, et ensuite recouvra la vue par l'entremise de la piété filiale. Le duc de Luynes n'était pas aveugle selon la chair, mais si ce que nous entendons dire est vrai (car nous n'avons pas eu l'honneur de le connaître personnellement), cet homme de cœur faisait ces glorieuses choses sans posséder encore toutes les clartés de la foi. C'était la grande magnanimité naturelle de son âme, l'amour naturel de la justice, le sentiment du beau qui le portaient seuls à tant d'œuvres louables : ni la douleur morale, qui ne l'a point épargné, ni l'étude assidue, ni les efforts d'une haute intelligence, ni la visible splendeur des vertus chrétiennes n'avaient pu tout à fait dissiper le doute qui, depuis longtemps l'enveloppait.
Il sentait, pour ainsi dire, la vérité et lui rendait les hommages d'un témoin ; mais il ne la voyait point. Disons mieux, il croyait ne point la voir ; car cette épreuve aussi est quelquefois infligée à la nature humaine, et nous honorons des saints qui l'ont subie. Aux approches de l'heure suprême, les obscurités cessèrent. Derrière les voiles du doute, la charité multipliant en quelque sorte les lumières, elles déchirèrent enfin l'obstacle, et, comme la vie allait finir, le jour apparut. Le duc de Luynes avait auprès de lui sa belle-fille, Mme la duchesse de Chevreuse, une de ces femmes que Dieu semble avoir élues pour leur faire connaître le poids de tous les sacrifices, pour les former à les adoucir aux autres et pour placer dans leurs mains, par une clémence spéciale, ce miséricordieux flambeau de la mort qui éclaire au delà du temps.