‹ Âmes héroïquesChapitre 35 sur 85 · III. — SOLDATS t)I · texte numérisé non relu

III. — SOLDATS t)I

à pied par des chemins effroyables. Il fallait arrêter souvent pour que le malade n expirât point dans la violence des tortures. Ce voyage après une telle nuit, dura jusqu'aux approches du soir. C'est là, nous disait le prêtre, que l'on voit et que l'on sent ce que c'est que la guerre !

M. d'Estournel avait demandé d'être conduit à l'ambulance du séminaire des Missions-Etrangères, à laquelle appartient le prêtre que la miséricorde divine lui avait fait rencontrer, M. Guerrin, l'un des directeurs de cette sainte et illustre congrégation. L'on vit tout de suite que son état était désespéré. Lui, n'en parlait point. Il reçut avec courtoisie la visite du colonel et celle de plusieurs autres officiers de son bataillon, leur disant quelques mots et leur serrant la main. Mais le lendemain matin vers dix heures, il fit éloigner les personnes qui l'entouraient et dit à M. Guerrin : « Monsieur le temps presse. Je sens que je m'en vais. Si vous voulez bien me donner l'extrême-onction, je suis prêt. » Il se confessa de nouveau et reçut le sacrement qu'il avait demandé, comme un tel homme devait le recevoir. Il pria ensuite M. Guerrin de lui mettre au cou une médaille de la sainte Vierge, et depuis ce moment il ne prononça plus que de rares paroles, se contentant de lever un regard plein de douceur et de sérénité vers ceux qui le veillaient. II exjpira ainsi, au matin, paisiblement endormi dans le contentement d'avoir fait son devoir et d'aller à Dieu.

Il n'a eu ni délire, ni fièvre, pas même de sueurs. Il s'est endormi, et mort, il semblait dormir. Son visage ne portail aucune trace de douleur ou de fatigue ; il goûtait le bon sommeil qui suit le bon combat.

Le comte d'Estournel avait appartenu à l'armée. Il venait de donner sa démission pour se marier, et le jour de cette union était marqué lorsque la guerre éclata. Dès que l'on put prévoir que Paris serait assiégé, il quitta sa province, dans l'intention de s'offrir à la défense commune. Il n'en eût pas fait moins quand il eût su qu'il y laisserait sa vie.

Il a mérité d'abandonner la vie comme le voyageur qui s'éloigne avec indifférence du point de vue dont la beauté l'a charmé un instant, car son cœur est déjà au bout de sa course, et rien n'égale la beauté du foyer paternel où il se sent appelé.

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