NAVIRE A BABORD
(d. m. ii, 557)
Il me semble que vous faiblissez. Gomment un abordage peut-il arriver en plein jour, comme on l'a vu dernièrement ? La route est large, et il est si facile à deux bâtiments de se voir.
— Pas tant ! Remarquez bien qu'un abordage se fait sans qu'on y songe. En mer, il faut surtout se défendre des distractions. J'en ai manqué un qui eût été mémorable. Il fût arrivé par ma faute, et je ne serais pas là pour vous en parler. A supposer que j'aie échappé, il est infiniment probable qu'un conseil de guerre eût fait mettre dans ma cervelle le grain de plomb dont elle avait manqué.
— Je suis tout oreilles.
— Donc, j'étais encore jeune, second d'une belle frégate, et nous allions un joli train par un joli vent. Douze nœuds. C'était tout ce que l'on pouvait demander au navire. Voyant ce bon vent, j'avais cargué mes voiles. Plein jour, mer nue et connue ; nous venions de loin, et je ne songeais pas sans plaisir que nous arrivions enfin. On apercevait la terre. Devant nous, sur la gauche, un seul bâtiment à l'horizon. Il n'en faut pas plus pour qu'un second dans sa fraîcheur s'estime heureux. Placé sur la passerelle, à la droite du grand mât, je contemplais l'espace libre, j'admirais ma marche rapide et sûre. Bref, la situation me plaisait. C'est ici le commencement de mon malheur.
94 H. — AMES BÉROlQl Bfl
Le matelot qui était en sentinelle, à cheval sur le beaupré, me cria : Navire à bâbord! Je crus que c'était celui dont je viens de parler, et que je voyais parfaitement. Je répondis avec indifférence : C'est bien, mon enfant. El je ne donnai aucun ordre. Je vis le matelot se détourner vers moi, paraissant surpris de mon immobilité. 11 reprit ensuite sa veille et moi mon espèce de rêverie, toujours content de notre marche et de mon état. Veuillez croire pourtant que je ne rêvais à rien et que je ne faisais pas de vers. Quelques instants se passèrent; nouvel appel de la sentinelle: Navire à bâbord! Nouveau regard machinal sur la mer et sur le navire toujours aperçu et toujours loin ; nouvelle réponse, du ton le plus indifférent, au matelot toujours plus étonné de cette sécurité parfaite. Nous allions bien. Je ne laissai pourtant pas de remarquer l'étonnement plus manifeste de la sentinelle, mais je n'y donnai pas plus d'attention que la première fois. Je regardai vaguement autour de moi, je ne vis rien que l'eau, et je ne songeai pas que lei grand mât, à coté duquel j'étais placé, m'empêchait de tout voir. Allons !
Un maître, brave garçon et capable, monta sur la passerelle et me dit : « Monsieur, il y a un navire à bâbord. » Qu'est-ce qu'ils ont donc ? Je répondis avec impatience : « Oui, je le Vois ! » J'étais un supérieur, le maître n'ajouta rien et se retira de quelques pas en arrière. Je m'aperçus qu'il y avait du inonde sur le pont et qu'on me regardait curieusement. Instinctivement je devinais ces regards. Je sentais que j'excitais l'attention et j'en éprouvais quelque gêne.
Enfin, je vis arriver le capitaine, homme ombrageux et minutieux, dont je n'étais pas le favori. Il prit place sur la passerelle, en silence, les bras croisés, l'air soucieux. Il avait habituellement cet air-là, mais, son souci était plus éveillé que de coutume et tournait au rembrunissement. Après avoir regardé, il se retira également en arrière sans dire mot. Décidément, cela devenait étrange. On ne se parlait pas, tout le monde semblait très bien savoir quelque chose que j'ignorais, et qui visiblement se rapportait à moi. Je fus saisi de l'inquiétude générale, et subitement ce sentiment dont je ne me rendais pas compte acquit une intensité extrême. C'était de l'agacement à haute pression. Evidemment, on attendait quelque chose et j'avais quelque chose à faire, mais quoi ?
Cessant de regarder à l'horizon devant moi où fuyait toujours le bâtiment lointain, je jetai les yeux plus près autour de nous. Alors seulement je m'aperçus que le grand mât à côté duquel j'étais formait un angle qui me couvrait une partie de