III. — SOLDATS
la mer. Je m'inclinai pour voir de ce côté-là : ah ! mon Dieu ! je crus que nous enfoncions déjà dans l'abîme. Le navire à bâbord m 'apparut ; il avait une vitesse presque égale à la nôtre nous allions nous aborder et nous broyer réciproquement.
C'était un gigantesque marchand, couvert de toile. Manifestement, il venait de nous découvrir, car il y avait grand remue-ménage sur le pont et partout. Ces navires sont volontiers négligents ; la voilure de celui-ci lui avait rendu le même mauvais service qu'à moi, le mât dans l'angle duquel j'étais imprudemment resté. Maintenant, il se donnait une peine infinie, mais bien inutile pour arrêter ou changer sa marche. Nous étions dans le même cas ; il n'y avait rien à faire de notre côté ni du sien, — le moment d'essayer était bien passé. La seule chance d'éviter le choc était qu'au point où nos routes se croisaient, l'un des deux pût traverser avant l'autre. Le pourrionsnous ? Cela ne dépendait plus de la manœuvre. Je m'accrochai des deux mains à la rampe de la passerelle, les yeux ouverts et fixes. Sur le marchand, ils levaient les bras en haut, comme des gens qui se sentent perdus. Pendant un moment, un éclair, je ne vis plus rien ; une tempête de sang sifflait dans mes oreilles et aveuglait mes yeux. Leurs vergues frôlèrent nos canots et nos cordages, nous entendîmes la clameur qui s'éleva de leurs poitrines ; ils avaient passé derrière nous î Je revins à moi, et je vis le marchand qui dansait sur les remous produits par nos roues puissantes ; nous avions salué la mort. Bien le bonjour ! Au revoir î
Le silencieux commandant quitta la passerelle sans avoir desserré les lèvres ; il avait le visage plus doux néanmoins. Les autres curieux se dispersèrent à son exemple. Personne ne me dit rien et je ne dis rien à personne. Persuadé que j'avais vu le navire à bâbord, tous attribuaient cette heureuse aventure à la sûreté de mes calculs sur la marche des deux navires ; mais je sentais profondément en moi-même le besoin d'ajouter le mérite de la modestie au mérite de la précision.
Le soir, cependant, au carré, l'incident et moi, nous fûmes l'objet des commentaires de l'après-souper. — Quel coup d 'œil ! disait-on, et moi je me disais tout bas : Quelle chance !
— Mais enfin, d'où vient que le commandant n'avait rien dit?
— C'était un homme de mer. Quand il vit la situation, il était trop tard. Ou nous nous brisions, ou mes calculs supposés étaient hardis, mais se trouvaient justes. Dans le second cas. il n'y avait rien à dire ; dans le premier, il n'y avait rien à l'aire, qu'un Irou dans l'eau, et alors il convenait de recevoir la
(jti II. AMES HÉROÏQUES
mort debout cl sans trouble. Comme le commandant, les autres s'étaient dit que celui qui conduisait le navire, étant averti, vait ce qu'il faisait. 11 ne leur restait donc qu'à se taire. Ils se sont tus, obéissants jusqu'à la mort. C'est la discipline ! Cette aventure n'est pas à ma gloire, mais il me semble qu'elle honore beaucoup mon commandant et tout ce brave équipage.
— Certainement, c'étaient de fiers hommes
— Oui, et la discipline qui les avait faits est une fièrc chose ! La discipline peut périr dans la marine comme ailleurs ; on y travaille de divers côtés, et l'Etat n'est pas le dernier à la besogne. Quand la discipline aura péri dans la marine, l'on pourra dire que la discipline n'est plus nulle part. Alors la marine mourra ; il y aura sur la mer une belle chose de moins, et sur la terre, comme parle la Bible, la dévastation sera multipliée.
— Merci, Monsieur le député, et pour conclure, permettezmoi de vous dire : Navire à bâbord !