IV. ECRIVAINS IOI
poussait, l'encensoir allumé, dans les journaux. Il y en eut tant, ces petites voix firent un tel vacarme et ces encensoirs vomirent un si épais nuage, que pendant dix ou quinze ans la majesté des dieux littéraires en fut obscurcie ; le vieux Parnasse parut crouler.
Ourliac vint en ce cénacle ; il y reçut sa part de caresses comme les autres, plus que les autres : il avait des titres ! Il s'enflamma, et on ne tarda point de lui ouvrir les journaux. Il y fit rage contre les anciens. Cet enthousiasme ne pouvait durer. Dès qu'il se sentit de taille à mériter un jour quelque louange, il ne digéra plus celle qu'on lui prodiguait. L'infidèle lisait Boileau, La Fontaine et Racine : il y trouvait du bon sens, du beau style, de la raison, de l'honneur, même de la poésie. A son gré, le langage des rois et des princes valait bien celui des histrions, des bourgeois et des chiffonniers. Il se demandait s'il fallait se donner la peine d'écrire pour répéter ce qui se dit dans les rues, ou même pour faire entendre ce qui ne s'y dit pas. Il estimait que c'était un pauvre gain de remplacer l'emphase par la trivialité et le pathos majestueux par le pathos ignoble. Ces réflexions, dont il osait à peine s'ouvrir, ne se fortifiaient pas médiocrement d'une découverte qu'il gardait pour lui. Il s'était aperçu que l'homme de la jeune école, le héros, le vainqueur, le Poète, en l'honneur de qui l'on méprisait tant et l'on démolissait tout, manquait d'esprit, et que beaucoup de ses disciples n'en avaient pas l'apparence.
Sans se proposer encore de rompre avec eux, il abandonna leurs maximes, cherchant silencieusement sa voie, loin du chemin extravagant qu'ils prétendaient se frayer dans le vide. En attendant, comme il fallait travailler pour vivre, il faisait et vendait des articles, suivant l'occasion, indifférent à la couleur des journaux qui l'admettaient, mais non pas à l'esprit dans lequel il voulait écrire. Quoique sans opinion politique formée, il n'était pas révolutionnaire. Son bon sens lui faisait haïr en tout la grossièreté et la sottise, et de son origine méridionale il avait gardé un fonds royaliste. Ce sentiment, qui nuisit à ses intérêts, lui fit faire aussi quelques bons tours. Entré au Constitutionnel pour rendre compte des petits théâtres, il débuta par un article sur un mélodrame intitulé : La Prise de la Bastille. Son travail, apporté trop tard, est envoyé à l'imprimerie sans passer par la censure du journal. Le lendemain, le rédacteur en chef et les principaux propriétaires lisent avec consternation six colonnes de sarcasmes charmants contre les vainqueurs delà Bastille, contre les victimes 1res justement enfermées dans ses cachots, contre la Révolution toul entière ; La-
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fayette même n'était pas respecté ; une apologie des lettres de cachet couronnait l'œuvre. Depuis Longtemps le Constitutionnel n'avait rien publié de si sensé et de si littéraire. Ourliac fut chassé.
Il fit la même plaisanterie, mais plus longtemps, aux propriétaires et aux lecteurs ordinaires d'un petit journal d opposition républicaine, la Caricature. Pendant plusieurs mois, il le rédigea principalement contre les républicains. Les entrepreneurs, après s'être bien amusés, s'aperçurent enfin du péril, mais le journal n'avait plus d'abonnés. — Vous nous ruinez ! dirent-ils à Ourliac. Il leur répondit, comme Boileau : — C'est par là que je vaux, si je vaux quelque chose.
Sa verve obtint plus de franchise au Figaro, petite feuille satirique, qui fut quelque temps dirigée par M. Alphonse Karr dans le sens du gouvernement philippiste. Ourliac y cribla de railleries tout ce qu'il put connaître des sottises du temps ; et ces articles d'un jeune homme inconnu, répétés par toutes les feuilles conservatrices des départements, firent plus, pour le succès des principes d'ordre, que de grands discours. Il j avait là de la bonne plaisanterie, de la bonne comédie, de la bonne littérature. Tout le monde n'a pas oublié ces rapides improvisations. Plus d'un, parmi ceux qui écrivent, en a retenu quelques miettes, qui font le meilleur de son esprit.
A travers ce labeur quotidien, Ourliac essayait des œuvres plus sérieuses, et quelquefois, malheureusement, moins innocentes. La première production qui le fit remarquer fut un feuilleton publié dans la Presse. Le monde littéraire en admira le ton leste et hardi ; les abonnés s'en scandalisèrent, c'est toul dire. On avertit l'auteur d'être non pas plus moral, mais plus discret. Dans la bouche de ceux qui le donnaient, l'avis manquait d'autorité. Stimulé, au contraire, par ces feintes de pudeur, il suivit quelque temps la veine audacieuse où il s'étail engagé ; il y trouva des succès courts et vifs, qui pesèrent plus tard, et de plus d'une manière, sur sa conscience et sur sa vie. Je n'ai pas le droit de rendre publique la leçon complète que le pauvre Ourliac a reçue d'une façon visible pour ses amis et pour lui-même, et qu'il a subie si chrétiennement. Ses succès préparaient la cause de ses plus amers chagrins.
Il était loin de le prévoir. Il goûtait parfaitement la joie d'être applaudi ; non qu'il s'abusât sur le mérite Littéraire de ses essais, dont la qualité morale le préoccupait fort peu. 11 ne se regardait encore que comme un mince écolier ; mais il espérait passer maître et conquérir un peu de gloire et d'aisance en exerçant ce doux art d écrire, qu'alors il prisait par-dessus