‹ Âmes héroïquesChapitre 41 sur 85 · IV. — ÉCRIVAINS · texte numérisé non relu

IV. — ÉCRIVAINS

tout. Il voulait être un homme de lettres ; nulle autre ambition ne le tentait. Personne n'a moins désiré les honneurs, le rang-, la fortune. Gagner sa vie en écrivant de jolies choses et en se moquant des sots, lui semblait la plus enviable destinée. Il se voyait en bon chemin d'y parvenir. Il écrivait de jolies choses, il avait le sou de poche, et surtout il se moquait des sots à cœur joie. De cette abondante raillerie, les sots littéraires recevaient leur large part ; il la leur servait argent comptant, sans plume ni papier. La verve de ses écrits n'était qu'une pâle image de sa conversation. Il contait à ravir ; il causait encore mieux : le sangfroid, la physionomie, les réparties, les questions plaisantes, les images justes et soudaines, le bon sens, l'élégance, l'art d'entrer dans l'esprit de son interlocuteur pour mieux désarçonner, il possédait tout, et à un degré rare. La plupart de ces qualités de l'esprit sont aujourd'hui peu communes parmi les littérateurs de profession. Ourliac n'y avait point de rival, il y choisissait volontiers ses victimes. S'il n'était pas encore le plus célèbre, il se voyait à peu près le plus fort ; il pouvait, sans vanité, se promettre le premier rang, sinon devant le public, à quoi il ne tenait pas, du moins devant les juges. Il formait de grands projets ; il se sentait de l'observation, un profond sentiment du comique, de la facilité pour le dialogue : il comptait aborder le théâtre, et l'opinion de tous les connaisseurs l'y engageait. Il vivait donc joyeux, accueilli, fêté, la tête pleine d'inventions, le cœur ouvert à toutes les espérances, livré tout entier au monde et au plaisir. Qui eût deviné que Dieu lirait chercher là, entre le feuilleton et la comédie ?

Mais, parmi tant de liens qui l'attachaient à la terre, il y avait un fil imperceptible, détendu, par où il tenait encore au, ciel. C'était ce goût de la beauté littéraire qui lui faisait facilement mépriser, sans peut-être qu'il sût bien pourquoi, mais chaque jour davantage, à peu près toutes les œuvres du temps. Quand le moment fut venu, la Providence lui envoya de ses nouvelles ; et il faut avouer qu'Elle ne dédaigna point d'employer d'illustres ambassadeurs, quoiqu'ils parussent choisis à dessein pour n'être pas écoutés. On lui avait parlé de M. de Bonald et de M. de Maistre, connus l'un et l'autre, dans l'école romantique, de nom tout au plus, comme deux fanatiques bizarres. Tous les adeptes ne leur accordaient pas les qualilés d'artistes et d'hommes forts, et le Maître aurait volontiers prononcé sur eux l'arrêt sans appel qu'il rendit un jour contre Racine : Ils ne sont pas ciselés! Mais Ourliac, depuis longtemps, ne tenait pins guère à la ciselure. Il affronta le pelit

io4 il. — ami: s HÉROÏQUES

Style des philosophes catholiques. Les directions de son esprit <>l de son C4BUT en furent changées pour jamais ; et il n'y eut pas de plus grand événement dans sa vie, puisque cette lecture décida de son éternité.

Ce prince de la Bohême littéraire, ce pauvre jeune auteur de contes frivoles et licencieux, eut l'intelligence assez juste pour comprendre les hautes intelligences qui lui parlaient. Sentant que M. de Bonald et M. de Maistre avaient raison, il eut l'âme assez haute et assez loyale pour vouloir se soumettre à la discipline que lui proposait l'exemple de toute leur vie, étudiée par lui avec le môme amour que leurs œuvres. Ce noble commerce lui apprit ce qu'il ne connaissait pas, la dignité du métier littéraire. Il avait écrit avec plaisir, il entrevit l'obligation d'écrire avec honneur. Dans son sang méridional et populaire, se ranimèrent les sentiments royalistes, longtemps engourdis ; il se souvint mieux encore de Montdidier et des leçons du Père Perboyre, qui, en ce moment même, mourait martyr au Ton-King. Sous ces impressions, silencieusement méditées, des doutes, des lassitudes, des mépris qui étaient venus l'assaillir à travers les admirations et les divertissements de sa vie d'artiste, s'accrurent jusqu'à l'aversion et jusqu'au dégoût. Le feuilletoniste de la Presse commençait à entrevoir la responsabilité des auteurs de mauvais livres. Il écrivait un peu plus tard :

« Je suis de ceux qui ne peuvent refuser une petite place dans le fond de leur cœur au premier livre qui les a charmés quand leur tête était fraîche, quand ils livraient les trésors de leur âme au premier venu. Hélas î par quelle malédiction du temps ce livre est-il ordinairement mauvais ! Quoi de plus triste que ces jeunes cœurs, d'abord remplis de ces poisons dont ils gardent à jamais l'amertume ! Qu'il me serait doux, à présent, de penser que ce miel dont je fus avide coulait de tes lèvres, chaste Fénelon ! Que ce lait impur dont je me suis tant abreuvé sur le sein d'une marâtre, jaillissait de tes mamelles, ô muse de Racine et de Despréaux ! Aimable La Fontaine, que je me sais bon gré d'avoir du moins bégayé tes vers ! Et le beau sujet pour les faiseurs de roman (s'ils réfléchissaient parfois), que cette phrase de l'Evangile : « Malheur ! malheur à celui scandalisera ces petits enfants ! »

Le malaise véritable qu'Ourliac éprouvait en lisant ces mauvais livres, n'était pas médiocrement accru par la connaissance parfaite qu'il avait des écrivains, journalistes, romanciers, etc. « Si vous saviez comme moi, me disait-il, ce que c'est que cette république ! si vous aviez vécu dans ce monde-là î

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