‹ Âmes héroïquesChapitre 42 sur 85 · IV. — ECRIVAINS ICO · texte numérisé non relu

IV. — ECRIVAINS ICO

si vous aviez palpé cette ignorance, si vous aviez entendu cette morale et contemplé ces mœurs ! Ah ! je me plais à croire qu'il se trouvera parmi eux quelque Saint-Simon naïf, pour les livrer à la postérité ; et comme ils se détestent réciproquement, soyez tranquille, rien ne sera perdu. L'on verra s'élever une montagne de mépris, près de laquelle les Pyramides ne paraîtront que taupinées.

— Vous ferez, lui 'dis- je, quelque chose de mieux. Vous nous donnerez de bons et aimables livres qui réformeront le goût public et qui renverseront dans l'oubli toutes les malpropretés de notre temps.

— Certainement, me répondit-il, à moins que la France ne soit radicalement et pour toujours idiotisée, passez-moi le mot, il viendra quelqu'un qui lui parlera français et chrétien, et qui la mettra en état de se reconnaître ; mais nous n'y sommes pas. L'ouvrier ne s'annonce pas encore, et cet ouvrier ne sera pas moi. Moi, ajouta-t-il tristement, je ne ferai rien. Trois choses me manquent : la force, la paix, le temps. »

Je détournai, en riant, comme je pus, la conversation. Je savais ce qu'il voulait dire et je n'osais point lui répondre. Il se sentait malade, et, s'il croyait pouvoir guérir, il savait bien qu'à moins d'un miracle, il ne recevrait point le seul remède qui fût capable de lui rendre la vie.

Cependant, il aurait fallu si peu de chose ! Il était si disposé à se raccrocher aux moindres branches, et il avait de si bonnes raisons pour souhaiter de ne pas mourir ! Deux êtres chers, son père et sa mère vivaient encore. Vieux et hors d'état de travailler, leur existence dépendait de la sienne. Dès qu'il se sentait un peu mieux et qu'une passagère embellie semblait se montrer à son triste horizon, il reprenait non le courage, il n'en manquait jamais, mais l'espérance. En i843, après la publication des Contes du Bocage, il alla passer quelques mois aux champs, près de Tours :

« J'habite, écrivait-il, un pays charmant ; je vois de ma fenêtre une campagne de mon goût. J'ai trouvé moyen de travailler autant, si ce n'est plus, qu'à Paris ; mes journées sont plus longues, je suis vraiment heureux. Cela m'incline terriblement à la retraite. O mon cher ami ! que nous pourrions vivre doucement quelque jour en (pareil endroit et ensemble. Il ne me manque qu'un ami. C'est la pensée de Dieu qui console et détache de tout, et nulle part elle ne peut rire plus présente. J'ai trouvé quelques livres, de ceux que vous n'aimez guère ; mais ils me servent. Je suis ramené aux pieds du bon Dieu (admirez!) par Jean-Jacques et le Vicaire Sa-

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voyard. Vous avez songé pour moi à l'une de mes grandes douceurs, qui est de recevoir le journal. Je vous en remercie tous les matins. J'ai vu une petite annonce des Coules. Sachez si le libraire est content ; mandez-moi aussi le peu que voua pourrez voir dans les journaux. J'attends surtout votre arli tout en prévoyant combien il peut vous être ennuyeux et pesant. Oh ! les articles d'ami !... Mais ne faites point un article d'ami, nous ne sommes point de ces amis-là. Je m'excuse de vous paraître si âpre à cette petite littérature. C'est mon gagnepain, et que sais-je encore toutes les bonnes raisons que pourrait me souffler la vanité de mon métier misérable et tant aimé ! Il faut la mettre un peu en dehors, de peur qu'elle ne nous dévore au-dessus. Laissez-moi donc être un peu ridicule. Je ne le suis aux yeux de personne autant qu'aux miens propres. Je ne me lasse point d'admirer ceci : On écrit une misère qui n'est rien, qui ne vaut rien ; on n'en est pas content, on le dit, on le pense ; mais l'on s'en inquiète et l'on veut qu'elle soit approuvée, comme si le public était obligé d'être plus sot que vous. J'ai beau gratter la plaie, je doute qu'on la guérisse... Embrassez Du Lac, embrassez Barrier. Que pourrons-nous faire et dire à Barrier d'égal à l'estime et à l'amitié que nous avons pour lui ? Je veux qu'il soit de notre petite colonie chrétienne et agricole... »

Pauvre bon cœur ! nous le retrouvons tout entier dans ces lignes aimables ; affectueux, laborieux, modeste, plus pieux chaque jour, mûrissant pour le ciel en rêvant de se reprendre à la vie. Il revint de Touraine avec (plusieurs manuscrits terminés et une excellente provision de projets de travail, mais surtout avec un grand fonds de résignation à toutes ses douleurs. Quelques-uns des fruits de cette solitude ont trouvé place dans le recueil intitulé : Nouvelles diverses (i). Il y a peu de lectures plus attachantes. Ce livre, néanmoins, n'eut point de succès. Les feuilletons n'en parlèrent pas. Ourliac comprit qu'il n'avait plus d'amis dans les rangs qu'il venait de quitter, et que bientôt il y trouverait des adversaires. Il en prit son parti avec une résolution qui me charma ; car, jusqu'alors, il avait paru craindre la lutte. Comme la plupart des hommes qui écrivent dans les journaux, il était enclin à les redouter ; mais il commençait à comprendre qu'on ne peut servir Jésus-Christ sans s'attirer l'inimitié du monde, et qu'après tout il y a quelque douceur d'être haï pour certaine cause et par de certaines gens.

Au nombre des pages qu'il écrivit en Touraine, il y en a

(1) Paris 1811.

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